Je suis entré à la place du fauve dans la cage...

Publié le par Fred Pougeard

Je suis entré à la place du fauve dans la cage,
ai gravé mon terme et mon surnom au clou sur le bat-flanc,
vécu au bord de l'eau, joué à la roulette,
dîné avec le diable seul sait qui, en habit.
 
Du sommet d'un glacier, j'ai contemplé le monde,
par trois fois j'ai coulé, deux fois on m'a ouvert.
Le pays qui m'avait nourri, je l'ai lâché.
Ceux qui m'ont oublié formeraient une ville.
 
J'ai parcouru la steppe pleine encore de la clameur du Hun,
porté ce qui est de nouveau à la mode,
semé le seigle, couvert de tôle noire l'aire à battre,
ne me suis abstenu que d'eau sèche.
 
Mes rêves font sa place à l'oeil noir d'acier des gardiens,
j'ai dévoré le pain d'exil avec sa croûte,
permis tous les sons à ma gorge sauf le hurlement,
en suis venu au murmure. Maintenant j'ai quarante ans.
 
Qu'ai-je à dire de la vie ? Qu'elle fut longue.
Du malheur seul je me sens solidaire.
Mais tant qu'on ne m'a pas de terre comblé la bouche,
il n'en sortira que de la gratitude.
 
(traduit par Veronique Schiltz)
Joseph Brodsky, Vertumne et autres poèmes, traduit du russe par Hélène Henry, André Markowicz et Veronique Schiltz. Gallimard 1993.
 
Photo : Joseph Brodsky à Norenskaya 1964
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