Ode à la sortie des lycées

Publié le par Fred Pougeard

Ode à la sortie des lycées

Jeunes gens la ville n'ouvre devant vous que des semblants de lueur
Saisie dans l'hiver Au loin ce n'est qu'une même plaine abandonnée
Le temps à la pointe de vos souliers est comme un mur où vos pas butent
Malgré le pétillement des visages et les cris pour s'appeler

Je cherche ce qui m'atteint quand vous passez la grille
Pour retrouver celle plus sombre du soir
Ce faux velours usé que des phares écorchent
Et je crains bien n'être saisi que par du désespoir
Les taches ici que fait votre plein jour
Ou bien vos rires tout ce lait sacrifié
L'avenir devant vous bat comme porte ou comme plâtre
Il est sur vos doigts déjà quasi refermé

Pour me plaire j'inventerais qu'encore vous parlez de Racine
Mais ce serait mentir vous êtes revenus sauf un ou deux peut-être pas davantage
A de maigres sihouettes le français malmené
J'aime au moins que vous parliez d'amour
Avec ce rire faux à la gorge jailli tous les grincements dans vos lèvres de la pudeur
Un trésor évoqué à grands mots pâles avec des gestes délavés
Des serments ponctués de "Putain" pour la gloire
pour qu'on ne croie pas tout de même que vous seriez émus

Jeune gens l'avenir devant vous est couleur de charbon
Et je suis chargé cinq à six heures hebdomadaires de vous fournir des songes
Et peut-être des morceaux d'armes sans bien savoir jusqu'où j'en aurais le droit
Seul quand vous ouvrez des yeux ronds de moineaux
Face à la cascade Colette ou le soleil Rimbaud mais réjoui
Comme jamais même pas sur la page je le jure
Heureux d'un bonheur qui ne se décrit pas
Si d'aventure un recoin de vers en vous s'insinue

Vous tapez des pieds sur l'asphalte le plus petit nonchalamment
Allume une cigarette plus grande que ses doigts
Brûlant ces cils blonds à la flamme toujours trop haute des briquets
Il faudra un jour que je vous parle des briquets
L'étonnement en moi de vous voir porter de véritables lance-flammes
Que s'agit-il là de brûler

Le coeur qu'à votre âge l'on jette sachant qu'on dispose au lendemain d'un autre encore plus frais
Ou la colère qui fait dans vos regards une théorie de tessons
Rien de plus qu'un morceau de givre à la rougeur des bouches
On voit passer de futures chômeuses par lot de trois
Certains portent sur les oreilles la ouate sale du bruit
D'autres parlent de sport d'images de films
Les phrases chamboulées quand quelquefois je les frôle
Pour un hochement de tête un sourire et la joie toujours du "bonjour monsieur"

Je ne prétendrai pas comprendre votre jeunesse je n'aime guère
ceux qui vous savent et vous tutoient
Mais je sais à force quelques bricoles
Par exemple quand vous nous croisez vous êtes heureux
de ce miracle un professeur conduisant un caddie au rayon chien et chat
Et que vous savez où l'on danse et souvent ce qu'on a fait le dernier dimanche
Que rien n'arrête le salut qu'il faut à se croiser dire bonjour à chaque fois
Cent mille fois chaque jour comme de peur qu'on ne vous reconnaisse pas

Parfois je dénombre pour l'envie tout ce qui de vous me déplaît
On se défend comme on peut
Combien de tristes drogués qui le premier abattra un homme
Combien parmi vous haïssant tout ce qui me fait respirer
Combien de vous bientôt à incendier des livres
Et même à vous rêver si noirs je ne vous en veux pas
Trop certains qu'à briser des vitres imbéciles c'est vous qui saignerez

Bientôt vous prendrez l'avenir comme un poing sur vos faces tendres
Et pour certains déjà de le sentir vous rend lointains
Je ne vous dirai rien de ce que j'attends de ce que quelquefois j'espère
Tandis que la nuit désormais un à un vous reprend

Mais je vous quitte j'aperçois l'autobus
J'ai le temps tout de même de voir briller des yeux sur un magazine à mon passage vite rangé
Et de saluer comme d'un sanglot la claire maladresse
Contre un mur de béton de vos premiers baisers

Olivier Barbarant, Odes dérisoires editions Champ Vallon 1998