Ode pour veiller jusqu'au jour

Publié le par Fred Pougeard

Ode pour veiller jusqu'au jour

Ma lampe est fille de soleil,
Feu vigilant, zèle de vivre.
J'ai jeté du blé dans un livre,
Il lève durant mon sommeil.
Minuit, Midi sonnent pareil.

Fort loin en Chine, un paysan
Trace un sillon tout d'une phase.
Ô terre propre ! Ô table rase !
Fourmi dos au ciel imposant,
Va ton chemin fertilisant.

Quelque négresse bat le mil
Sur le rythme du coeur du monde.
Une lionne sort toute ronde
Encor d'avoir fait son petit.
L'arme est en paix avec l'outil.

Ce Giotto, l'oeil brun levé
Ouvre à l'infini sa cellule.
Ailleurs au bout de la formule
C'est un chercheur qui s'est trouvé.
Ce que j'écris n'est point rêvé.

Sous les assauts d'un bélier blond
La porte de l'Obscur se scinde.
Le rire d'un enfant de l'Inde
Sonne à tes oreilles, démon
Qui régnais sourd en haut d'un mont.

Cet écolier plus beau qu'un roi,
Son mouchoir lui sert de bannière ;
Et ma mémoire buissonnière
L'accompagne mieux qu'un arroi
de touterelles au vol droit.

En océan, sur un trois-mâts,
Quel gabier jubile à la proue ?
Fortune, la Lune est ta roue
et tes Étoiles en amas
Argentent mes panoramas.

Immense Canada couvert,
L'écho hoquette sous la hache.
Vertige…un arbre se détache,
Héros dans l'âge rude et vert,
Mort pour les flammes de l'hiver.

Et toi, tendresse aux bras serrés ;
Vous, femme heureuse, rassurante
Sous la fleur d'orange odorante
Nous, gestes lents et mesurés
D'amants encore inexplorés.

Vois-je les yeux d'un bal masqué ?
Un rendez-vous de caravanes ?
Une saline ? des eaux-vannes ?
Du bleu par l'orage attaqué ?
Je vois le globe terraqué.

Je suivrai, moderne oiseleur,
La Fée aux ailes électriques.
Aéroports ! Gares ! Fabriques !...
Mais quel travail fait la douleur
Sur la face vive d'un haleur !

Ici la misère m'étreint,
J'ai beau, chargé du sacerdoce,
Assister un mourant atroce,
Cet homme dans l'esprit atteint
Se croit en enfer et s'éteint.

Dans les geôles du monde entier
Ma raison tire sur les chaînes,
Mon coeur se bat avec les peines,
Liberté douce à l'émeutier,
Dehors l'Espoir est en chantier.

Et dehors c'est le même autrui,
La même veille, même chose,
Les mêmes ont pris fait et cause
Tandis que roule à travers nuit
La Terre enceinte d'aujourd'hui.

Lisores, décembre 1954.

Henri Pichette, Odes à chacun, Editions Gallimard 1988