Plein d'amis sont passés me voir. Raoul entre autres...

Publié le par Fred Pougeard

Plein d'amis sont passés me voir. Raoul entre autres...

Plein d'amis sont passés me voir. Raoul, entre autres. Raoul travaillait dans l'agriculture sur un avion pulvérisateur, et il avait fait fortune en ramenant par avion de nuit, toute une cargaison de marijuana à Jackson, dans le Tennesse. Il avait des cousins à Caracas. Il était donc bourré de fric, et à présent il essayait d'écrire. Il écrivait surtout de la poésie et il souhaitait que je la lise. Le soir où il est passé, il a apporté trois ou quatre poèmes. Il avait aussi pas mal de bière. J'étais heureux de le voir. mais moins de voir ses poèmes.
"Hé Barlow, j'ai quelques nouveaux poèmes" m'a-t-il dit.
Il m'avait surpris à ma machine à écrire, dans l'acte même qui, bien sûr, m'était presque sacré.
"Je suis pas mal occupé, Raoul. J'essaie d'écrire.
-Hé man, allez, je t'ai apporté de la bière. Viens t'asseoir et lis ces poèmes."
Je n'avais aucune envie de m'occuper de lui, mais j'étais pratiquement à court de bière.
"Je les lirai mais seulement si tu me laisses de la bière. J'essaie d'écrire.
-Hé, man, prends toute la bière que tu veux. Mais tu comprends ce genre de truc, Barlow. lis ces poèmes. Dis-moi ce que t'en penses."
Raoul s'est assis sur le canapé et je me suis mis à regarder ces poèmes.
"J'ai trouvé des meufs qu'on peut aller retrouver plus tard, Barlow
-Super Raoul."

Le premier poème parlait d'un torero, et il était rempli de sang et de sable. Beaucoup de morts dans l'après-midi. Mais le torero était une couille molle : il n'arrivait pas à affronter les taureaux. A la fin, alors qu'il s'était mis à fuir devant l'un d'entre eux, il s'est pris une corne dans le cul et a dû subir l'ablation du colon. Ensuite il est resté allongé sur un lit de camp jusqu'à la fin de sa vie, dans un bar, à sucer sa bouteille de tequila.
"Ce poème est nul, Raoul" je l'ai mis de côté et j'ai pris le suivant. "Je crois qu'il vaudrait mieux que tu essaies d'en faire une nouvelle.
-Je sais, man, je sais. Mais le problème, man, c'est que j'y connais rien, en prose. J'y connais rien, en prose."

Le poème suivant parlait d'un éboueur qui tentait chaque jour de sentir les roses de la vie. Si mauvais que soit ce poème, Raoul avait mis le doigt sur quelque chose. Il touchait un endroit où les gens ont mal, ou en tout cas, il essayait. Pour cela je lui ai donné un A.
"Ecoute, Raoul, t'es un brave mec. T'as un peu d'humanité en toi, même si t'as déversé pas mal de dope dans les rues de Jackson.
-ça a été un coup, un fois, man.
-Bon, Raoul, on s'en fout. Si tu veux écrire, il faut que tu t'enfermes dans une chambre et que tu écrives.
-J'ai pensé à le faire, man."

J'ai pris une de ses bières et j'ai regardé le poème suivant. Il s'appelait "Viva Vanetti" et parlait d'un tueur de la Mafia qui pesait deux cents kilos et portait le surnom de "Saucisse Salsa". Il tuait des gens en leur enfonçant la tête dans des bacs de pâte à pizza.
"Celui-là aussi est nul, Raoul.
-Lis le suivant, man.
-Comment fais-tu pour écrire un bon truc et de la merde l'instant d'après ?
-J'en sais rien, man, ça me vient c'est tout"

J'ai grommelé quelques jurons et pris le dernier poème. Il démarrait fort. Le narrateur braillait des trucs sur une chatte perdue et des matous en chaleur derrière les poubelles. Il y avait la touffeur d'une nuit d'été en pleine ville. Des mecs shootés, des crans d'arrêt, des flics qui giflaient des gens et leur gueulaient en plein visage. Il y avait des gens coincés dans des escaliers de secours et des gorilles échappés du zoo. Il y avait tout, là-dedans. J'étais un peu vexé de ne pas l'avoir écrit moi-même. C'était un A plus plus.
"Fantastique, Raoul. Ton putain de truc est fantastique. Ce sera publié."
Je ne lui ai pas dit que ça pourrait prendre dix ou quinze ans.
"Sans déconner, man, sans déconner ?
-J'sais pas comment tu y es arrivé, je lui ai dit. Tu devrais t'attaquer aux nouvelles."
Raoul s'est levé et s'est mis à déambuler dans la pièce.
"Oh putain, man, disait-il, Oh, putain !
-Allons chercher les meufs, Raoul" J'étais prêt pour les femmes.
"Ah, merde, man, on peut pas y aller maintenant. il faut que je rentre chez moi et que je tape une copie propre de ce poème. Il faut que je l'envoie au courrier, man !"
Là-dessus, il a foncé dehors. Puis il a refoncé dedans et m'a arraché le poème des mains.
"Merci un million de fois, Barlow ! Je t'oublierai jamais, pour ça !"

J'ai encore bu quatre ou cinq bières en méditant sur l'injustice en toute chose. Un mec comme Raoul pouvait faire un gros coup et être peinard le reste de sa vie. Mais la poésie n'était qu'un passe-temps pour lui. Ce n'était pas une question de vie ou de mort, pour lui. Tout ce qui l'intéressait, c'était de voir son nom dans un magazine. Il n'allait pas crever de faim pour son art. Tandis qu'il me restait trente-deux dollars et que j'étais près de crever de faim pour le mien.
Je me suis mis à écrire une autre histoire.

Larry Brown, 92 jours, dans Big bad love (Dur comme l'amour), traduit de l'américain par Pierre Furlan. Editions Gallimard 2001