Poulain nouveau né

Publié le par Fred Pougeard

Poulain nouveau né

Vous ne l'auriez pas trouvé hier
Ni sur la terre ni dans les cieux.

Et soudain il est là -amas tout chaud
De cendres et de tisons qu'un petit vent cajole.

Étoile dégringolée de l'espace -flamme
Consumée sur un tapis de paille-
Quelque chose qui remue maintenant dans la braise
Et se nomme un poulain.

Encore tout étourdi
Le voici en un lieu dont il n'a pas idée.
Ses yeux voilés de rosée scrutent des murs sombres, une aveuglante porte ouverte.
Est-ce le monde ?
Tout cela le rend perplexe. C'est d'une telle torpeur.

Il se ressaisit, doucement s'habitue au poids des choses,
À ce grand cheval qui le bouscule un peu, à ce tapis de paille.

Il récupère
De ce premier choc de lumière blanche, de la confusion dans le vide
Des questions surgies-
Que s'est-il passé ? Que suis-je ?

Ses oreilles précautionneuses continuent d'interroger.

Mais ses jambes s'impatientent,
Après tant de temps passé à n'être rien
Elles fourmillent d'idées, en testent quelques-unes,
Cet angle-ci, cet angle-là
Éprouvent leur force de levier, apprennent vite-

Et le voici debout

Déployé-une main géante
Le caresse depuis le nez jusqu'aux talons,
Lui dessine des contours parfaits pendant qu'il ajuste
Et resserre le noeud de son être.
Il chancelle maintenant
Sur ce sol de mystère. Son nez
Magnétique l'entraîne, incrédule
Vers sa mère. Le monde est chaleur
Et douceur et attention. Tout le rassemble,
Tout le prépare à être lui.

Bientôt il sera presque un cheval.
Il ne veut que cela, être Cheval,
Jouer chaque jour de plus en plus au Cheval
Jusqu'à devenir parfait Cheval. Alors l'Esprit-Cheval
Déferlera en lui, immatérielle vrille de feu
dans une rafale soudaine,

Prendra son oeil et son talon
Dans une spirale de terreur absolue -comme l'effroi
Entre l'éclair et le coup de tonnerre.
Et lui courbera la nuque, comme un monstre marin émergé de l'écume,

Et jettera les nouvelles lunes à travers sa bannière de houle,
Et les pleines lunes, et les lunes noires.

Ted Hughes, Quelle est la vérité ? dans New Selected Poems 1957-1994, traduit de l'anglais par Valérie Rouzeau ©Ted Hughes 1995 Editions Gallimard 2009.