Que Dieu vienne en aide au loup qui ne fait pas hurler les chiens

Publié le par Fred Pougeard

Que Dieu vienne en aide au loup qui ne fait pas hurler les chiens

C'est là que tu l'as rencontré -le mystère de la haine.
Après tes billions d'années dans la matière anonyme
C'est là que tu as été trouvée -et vite haïe.
Tu essayais de toutes tes forces d'atteindre les gens, de les toucher
Avec des dons de toi-même-
Comme tes tout premiers mots, enfant, lorsque
Tu te précipitais vers chaque visiteur de la maison,
Agrippant ses jambes et criant "je vous aime, je vous aime !".
Tout comme tu avais dansé pour ton père
Dans la maison de la colère -dons de ta vie
pour adoucir sa mort lente et t'immerger en elle
Où il reposait, calé contre le sofa,
Pour atténuer l'amertume d'une mort atroce.

Pour donner plus encore, tu es partie à la recherche de toi-même.
C'était comme si, la nuit tombée -lui disparu-
Tu continuais à danser dans la maison obscure,
Avec tes huit ans et tes paillettes.

Partie à la recherche de toi-même, dans l'obscurité, tu dansais,
Perdant pied lentement, pleurant doucement,
Comme quelqu'un qui cherche celui qui se noie
Dans l'eau obscure,
Et tend l'oreille, paniqué à l'idée de perdre
Ces quelques secondes au lieu de chercher-
Puis en silence se met à danser avec plus de frénésie encore.
Les Facultés ont levé la tête. Vraiment, il semblait
Que tu avais dérangé quelque chose.
Qu'elles venaient d'achever et tenaient avec précaution,
D'un seul morceau,
jusqu'à ce que la colle ait séché. Et, comme
Si elles rapportaient quelque crime à la police,
Elles t'ont fait savoir que tu n'étais pas John Donne.
Cela ne te touche plus. As-tu retenu leurs noms ?
Ensuite, elles t'ont fait savoir, jour après jour,
Leur mépris pour tout ce que tu entreprenais,
Se sont donné du mal pour injecter leur bile,
Soit-disant pour ton bien,
Dans ton café chaque matin. Elles allaient jusqu'à signer
Leurs lettres homéopathiques,
Enveloppes pleines de verre soigneusement brisé
A déposer au fond de tes yeux pour ne pas oublier

Que personne ne voulait de ta danse,
Personne ne voulait de ton étrange éclat-
Ta vie en train de perdre pied,
De se noyer. Personne ne voulait de ton effort pour la sauver,
Nageant sur place, une danse sur les eaux noires et agitées
cherchant quelque chose à donner-

Tout ce que tu pouvais trouver
Elles le bombardaient d'éclat de verre,
La dérision, la boue -le mystère de cette haine.

Ted Hughes, Birthday Letters 1998, traduit de l'anglais par Sylvie Doizelet. Editions Gallimard 2002.