Vols

Publié le par Fred Pougeard

Vols I
 
Un avion de chasse crache sa soie mortelle.
Que de fils où s'enchevêtre ce monde laid !
Comment déchirera-t-il son cocon —pour s'envoler ?
 
Vérité et métaphore, tout un : chenille et papillon.
Ces papillons dits contingents : paumes qui applaudissent de l'invisible,
sachant tout et jubilant —est-ce joie ou méchanceté ?
 
Les tristes, parmi nous, pourquoi sont-ils tristes ? Le soleil expose
ses milliers de cernes : on a de nouveau coupé l'arbre éternel
de l'univers ; les éclats de bois se sont retrouvés dans l'océan.
 
Demain le chasseur tombera (tout ce qui ne rampe pas, finit par tomber. la nuit le ciel de tôle est attaché par ces clous
— à quoi ? Est-il lui aussi, une aile ?
 
*
 
L'espoir nous soutient —même quand il chancelle.
Il fait toujours chaud. Est-ce seulement la canicule ?
 
​​​​​​​Les goélands volent comme chiffons de mousse —
qui donc se lave encore les mains ? Qui ?
 
 
Vols II
 
Le matin arrive en coup de poing rapide. Voici la mouette —
​​​​​​​casquette tombée de la tête en sang du soleil.
Dernière vengeance de l'obscurité. Obscurité —et douleur.
 
Le chemin de la mer, où mène-t-il ? Les arbres secs 
longeant la route tirent le filet invisible
où toute la mer s'ébat. La tirera-t-on un jour pour
voir combien d'Atlandides s'y dissimulent ? 
 
La mer nous avertit : les Rhodopes les plus verts
ébranlés par un séisme qui ne vient pas de la terre. Orphée ?—
​​​​​​​des milliers d'Orphées à transistors descendront
au royaume des ombres... Mais le poète est encore ici. Quel
va-et-vient stérile jusqu'à la fin du monde ! Jusqu'à l'infini...
 
Froid. Et bleu. Quelqu'un a rasé la lune
et de nouveau sa toison d'or s'est cachée.
 
Vols III
 
Combien c'est désert —une vie touchant à sa fin. La mer
s'enferme dans sa solitude
                    avec les méduses parachutées (les munitions traînent encore sur la rive —oh répétitions naïves de ce qui ne se répète pas),
                    avec la bouée —tête en sang d'un noyé (le seul pour le moment),
                    avec les queues de paon mouillées par le mazout (la beauté ne serait vérité, ni la vérité beauté mais perte),
                    avec l'odeur de l'iode (sinon, comment la vie se cicatrisera ?)....
 
Il fait noir et sur la rive surgit le phare de Polyphème. Que peut-il voir de son oeil enflammé force d'avoir trop regardé ? Tout est clair pour moi. A l'horizon, une vedette se hâte —le soc d'un laboureur invisible qui laboure l'eau —pour semer les vents dont nous récolterons
                                                                                                                                                    la tempête du siècle futur.
 
Vols IV
 
L'espoir nous soutient. La voilà, la vie dans tout. Le paquebot —
rose sous le soleil levant — a posé son corps lourd
sur la paille des vagues chaudes, et les barques, enfonçant en lui
​​​​​​​leurs museaux, sucent goulûment comme des pourceaux... La vie
douce. Dans tout. Ici. Et là —au bout du monde :
 
les palmiers hissant leurs trompes poussiéreuses, ratatinées,
s'aspergeant d'eau salée. Et les enfants les regardent émer-
veillés. Eux seuls ne s'intéressent pas à la vérité
de la vie. Eux —et les politiciens infantiles...
 
Aujourd'hui quelque chose nous soutient. Seul, ne tenant
qu'à un fil, toute sa vie l'homme vole : ballon d'enfant, ciel
toujours plus fin... Et rampe sur lui le soleil —guêpe fâchée.
 
Kiril Kadiiski, Choix de poèmes, adaptés du bulgare par Alain Bosquet. Belfond 1991
 
photo : Alex Majoli
 
 
 
 
 
 
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