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Ecriture

Publié le par Fred Pougeard

Ecriture

Sans doute peut-on sentir la dérision qu'il y a à rapporter une expérience singulière quand tant d'hommes souffrent et meurent de mort violente un peu partout dans le monde, quand l'idée de la guerre a déjà soumis les esprits.
Mais enfin, à l'encontre des grandes pensées de couverture des Maîtres de l'idéologie, plus encore à l'encontre des médias qui visent à soumettre, nous parlons aux individus dans leur solitude silencieuse. A voix basse nous leur désignons des germes de bonheur en n'importe quelle situation.

Jean Sulivan, L'écart et l'alliance, Editions Gallimard 1981

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Se faire beaux

Publié le par Fred Pougeard

Se faire beaux

Se faire beaux, le soir, ensemble et dans la hâte
En commentant ce jour long qui nous sépara,
Les fracas d'Orient, les tracas des pénates,
Se faire beaux pour la sonate ou l'opéra,
Bien haut deviser, d'une pièce à l'autre, aux prises
Avec le fard, avec l'agrafe ou le tiroir,
Entre ces deux froideurs, l'horloge et le miroir,
Fiévreusement se faire beaux, pour la reprise,
Ou la première, ou bien le grand concert d'adieu.
Sous nos joyeux cheveux où l'argent s'entrelace,
Nous parfumer, passer du linge radieux,
Brusqués par la pendule et scrutés par la glace.
Dehors, un froid de feu. Noël après-demain.
Aux oiseaux de l'hiver vont se joindre des anges.
Couvre-toi bien : les rouges-gorges, les mésanges
Tantôt se sont risqués presque au bord de ma main.
-Qu'est-ce qui manque au mur ? -L'esquisse. On la rentoile.
-As-tu pris un peu l'air aujourd'hui ? -Pas beaucoup,
Mais d'ici le théâtre, on va boire un bon coup
D'espace bien frappé champagnisé d'étoiles.
Tout est faste à nous deux, quelques mots, quelques pas,
Se faire beaux devant un miroir incrédule.
Visages et destins ne se rentoilent pas,
A beau nous ressasser la mesquine pendule.
Te voilà rayonnant, comme là-bas le sont
Ce piano qui nous attend, l'aile inclinée,
ces violons en verve au bout de la journée
Et ces basses qui vont descendre au fond des sons.
Au tréfonds des miroirs se déposent nos âges.
Nous entourons d'or fin ces gouffres éternels
Où nous disparaissons visage par visage
Dans une espèce de musique de Chanel.
L'horloge est raccordée à d'infimes trémies
Broyeuses. Je revois le temps vite détruit
Où nous laissions ici nos filles endormies,
Petits sourçons d'espoir dans l'épaisseur des nuits.

Lucienne Desnoues, Anthologie personnelle. Actes Sud 1998

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Solitude

Publié le par Fred Pougeard

Solitude

J'ai appris à mon nez l'odeur des roses fraîches, j'ai appris à mes mains les formes du bonheur.
J'enseigne à mes oreilles les voix de la terre, mes lèvres ont connu les courbes de l'amour.
Mes genoux ont plié contre le poids des pierres, et ma langue touché l'écume du chemin.
Mes dents ont éprouvé la ronce et la fougère, mes dents ont comparé l'écorce et le raisin.
J'essayai aux orties les tendresses humaines, l'absence aux flammes de mon sang.
Au vent, j'ai mesuré mes peines, à la pluie j'ai rythmé mon haleine, mon coeur à l'autan.
J'ai goûté la saveur et la sève ; j'ai connu les rousseurs du soleil et le bleu de l'iris.
Afin que mon âme s'en souvienne, quand je serai plongé dans le désert de Dieu,
afin qu'elle sache et ne s'étonne pas de l'éternelle solitude.

15 septembre 1965.

Marcela Delpastre, Le Chasseur d'ombres et autres psaumes (1960-1969) Edicions dau Chamin de Sent Jaume 2002

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La dernière douane

Publié le par Fred Pougeard

La dernière douane

Depuis que le silence
n'est plus le père de la musique
depuis que la parole a fini d'avouer
qu'elle ne nous conduit qu'au silence
les gouttières pleurent
il fait noir et il pleut

Dans l'oubli des noms et des souvenirs
il reste quelque chose à dire
entre cette pluie et Celle qu'on attend
entre le sarcasme et le testament
entre les trois coups de l'horloge
et les deux battements du sang

Mais par où commencer
depuis que le midi du pré
refuse de dire pourquoi
nous ne comprenons la simplicité
que quand le coeur se brise

Genève, avril 1983

Nicolas Bouvier, Le dehors et le dedans, Editions Zoé 1997

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Ode pour veiller jusqu'au jour

Publié le par Fred Pougeard

Ode pour veiller jusqu'au jour

Ma lampe est fille de soleil,
Feu vigilant, zèle de vivre.
J'ai jeté du blé dans un livre,
Il lève durant mon sommeil.
Minuit, Midi sonnent pareil.

Fort loin en Chine, un paysan
Trace un sillon tout d'une phase.
Ô terre propre ! Ô table rase !
Fourmi dos au ciel imposant,
Va ton chemin fertilisant.

Quelque négresse bat le mil
Sur le rythme du coeur du monde.
Une lionne sort toute ronde
Encor d'avoir fait son petit.
L'arme est en paix avec l'outil.

Ce Giotto, l'oeil brun levé
Ouvre à l'infini sa cellule.
Ailleurs au bout de la formule
C'est un chercheur qui s'est trouvé.
Ce que j'écris n'est point rêvé.

Sous les assauts d'un bélier blond
La porte de l'Obscur se scinde.
Le rire d'un enfant de l'Inde
Sonne à tes oreilles, démon
Qui régnais sourd en haut d'un mont.

Cet écolier plus beau qu'un roi,
Son mouchoir lui sert de bannière ;
Et ma mémoire buissonnière
L'accompagne mieux qu'un arroi
de touterelles au vol droit.

En océan, sur un trois-mâts,
Quel gabier jubile à la proue ?
Fortune, la Lune est ta roue
et tes Étoiles en amas
Argentent mes panoramas.

Immense Canada couvert,
L'écho hoquette sous la hache.
Vertige…un arbre se détache,
Héros dans l'âge rude et vert,
Mort pour les flammes de l'hiver.

Et toi, tendresse aux bras serrés ;
Vous, femme heureuse, rassurante
Sous la fleur d'orange odorante
Nous, gestes lents et mesurés
D'amants encore inexplorés.

Vois-je les yeux d'un bal masqué ?
Un rendez-vous de caravanes ?
Une saline ? des eaux-vannes ?
Du bleu par l'orage attaqué ?
Je vois le globe terraqué.

Je suivrai, moderne oiseleur,
La Fée aux ailes électriques.
Aéroports ! Gares ! Fabriques !...
Mais quel travail fait la douleur
Sur la face vive d'un haleur !

Ici la misère m'étreint,
J'ai beau, chargé du sacerdoce,
Assister un mourant atroce,
Cet homme dans l'esprit atteint
Se croit en enfer et s'éteint.

Dans les geôles du monde entier
Ma raison tire sur les chaînes,
Mon coeur se bat avec les peines,
Liberté douce à l'émeutier,
Dehors l'Espoir est en chantier.

Et dehors c'est le même autrui,
La même veille, même chose,
Les mêmes ont pris fait et cause
Tandis que roule à travers nuit
La Terre enceinte d'aujourd'hui.

Lisores, décembre 1954.

Henri Pichette, Odes à chacun, Editions Gallimard 1988

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Plein d'amis sont passés me voir. Raoul entre autres...

Publié le par Fred Pougeard

Plein d'amis sont passés me voir. Raoul entre autres...

Plein d'amis sont passés me voir. Raoul, entre autres. Raoul travaillait dans l'agriculture sur un avion pulvérisateur, et il avait fait fortune en ramenant par avion de nuit, toute une cargaison de marijuana à Jackson, dans le Tennesse. Il avait des cousins à Caracas. Il était donc bourré de fric, et à présent il essayait d'écrire. Il écrivait surtout de la poésie et il souhaitait que je la lise. Le soir où il est passé, il a apporté trois ou quatre poèmes. Il avait aussi pas mal de bière. J'étais heureux de le voir. mais moins de voir ses poèmes.
"Hé Barlow, j'ai quelques nouveaux poèmes" m'a-t-il dit.
Il m'avait surpris à ma machine à écrire, dans l'acte même qui, bien sûr, m'était presque sacré.
"Je suis pas mal occupé, Raoul. J'essaie d'écrire.
-Hé man, allez, je t'ai apporté de la bière. Viens t'asseoir et lis ces poèmes."
Je n'avais aucune envie de m'occuper de lui, mais j'étais pratiquement à court de bière.
"Je les lirai mais seulement si tu me laisses de la bière. J'essaie d'écrire.
-Hé, man, prends toute la bière que tu veux. Mais tu comprends ce genre de truc, Barlow. lis ces poèmes. Dis-moi ce que t'en penses."
Raoul s'est assis sur le canapé et je me suis mis à regarder ces poèmes.
"J'ai trouvé des meufs qu'on peut aller retrouver plus tard, Barlow
-Super Raoul."

Le premier poème parlait d'un torero, et il était rempli de sang et de sable. Beaucoup de morts dans l'après-midi. Mais le torero était une couille molle : il n'arrivait pas à affronter les taureaux. A la fin, alors qu'il s'était mis à fuir devant l'un d'entre eux, il s'est pris une corne dans le cul et a dû subir l'ablation du colon. Ensuite il est resté allongé sur un lit de camp jusqu'à la fin de sa vie, dans un bar, à sucer sa bouteille de tequila.
"Ce poème est nul, Raoul" je l'ai mis de côté et j'ai pris le suivant. "Je crois qu'il vaudrait mieux que tu essaies d'en faire une nouvelle.
-Je sais, man, je sais. Mais le problème, man, c'est que j'y connais rien, en prose. J'y connais rien, en prose."

Le poème suivant parlait d'un éboueur qui tentait chaque jour de sentir les roses de la vie. Si mauvais que soit ce poème, Raoul avait mis le doigt sur quelque chose. Il touchait un endroit où les gens ont mal, ou en tout cas, il essayait. Pour cela je lui ai donné un A.
"Ecoute, Raoul, t'es un brave mec. T'as un peu d'humanité en toi, même si t'as déversé pas mal de dope dans les rues de Jackson.
-ça a été un coup, un fois, man.
-Bon, Raoul, on s'en fout. Si tu veux écrire, il faut que tu t'enfermes dans une chambre et que tu écrives.
-J'ai pensé à le faire, man."

J'ai pris une de ses bières et j'ai regardé le poème suivant. Il s'appelait "Viva Vanetti" et parlait d'un tueur de la Mafia qui pesait deux cents kilos et portait le surnom de "Saucisse Salsa". Il tuait des gens en leur enfonçant la tête dans des bacs de pâte à pizza.
"Celui-là aussi est nul, Raoul.
-Lis le suivant, man.
-Comment fais-tu pour écrire un bon truc et de la merde l'instant d'après ?
-J'en sais rien, man, ça me vient c'est tout"

J'ai grommelé quelques jurons et pris le dernier poème. Il démarrait fort. Le narrateur braillait des trucs sur une chatte perdue et des matous en chaleur derrière les poubelles. Il y avait la touffeur d'une nuit d'été en pleine ville. Des mecs shootés, des crans d'arrêt, des flics qui giflaient des gens et leur gueulaient en plein visage. Il y avait des gens coincés dans des escaliers de secours et des gorilles échappés du zoo. Il y avait tout, là-dedans. J'étais un peu vexé de ne pas l'avoir écrit moi-même. C'était un A plus plus.
"Fantastique, Raoul. Ton putain de truc est fantastique. Ce sera publié."
Je ne lui ai pas dit que ça pourrait prendre dix ou quinze ans.
"Sans déconner, man, sans déconner ?
-J'sais pas comment tu y es arrivé, je lui ai dit. Tu devrais t'attaquer aux nouvelles."
Raoul s'est levé et s'est mis à déambuler dans la pièce.
"Oh putain, man, disait-il, Oh, putain !
-Allons chercher les meufs, Raoul" J'étais prêt pour les femmes.
"Ah, merde, man, on peut pas y aller maintenant. il faut que je rentre chez moi et que je tape une copie propre de ce poème. Il faut que je l'envoie au courrier, man !"
Là-dessus, il a foncé dehors. Puis il a refoncé dedans et m'a arraché le poème des mains.
"Merci un million de fois, Barlow ! Je t'oublierai jamais, pour ça !"

J'ai encore bu quatre ou cinq bières en méditant sur l'injustice en toute chose. Un mec comme Raoul pouvait faire un gros coup et être peinard le reste de sa vie. Mais la poésie n'était qu'un passe-temps pour lui. Ce n'était pas une question de vie ou de mort, pour lui. Tout ce qui l'intéressait, c'était de voir son nom dans un magazine. Il n'allait pas crever de faim pour son art. Tandis qu'il me restait trente-deux dollars et que j'étais près de crever de faim pour le mien.
Je me suis mis à écrire une autre histoire.

Larry Brown, 92 jours, dans Big bad love (Dur comme l'amour), traduit de l'américain par Pierre Furlan. Editions Gallimard 2001

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Surgi des halliers de la Chabrières, de nulle part...

Publié le par Fred Pougeard

Surgi des halliers de la Chabrières, de nulle part...

Surgi des halliers de la Chabrières, de nulle part,
peut-être, ou bien du soir, un chevreuil. Bois d'or,
broche des andouillers déchirant le crépuscule : sang
d'ambre et de miel clair coulant des quatre griffures.

Il s'est arrêté sur le layon, découvert. Profil
épuré d'une image. Il me scrute dans une ratée
du temps. Son oeil, impitoyablement profond,
jette dans mon regard une parole silencieuse,
plus fine et pointue qu'aiguille de dentellière.

Il n'est plus là, tout à coup, et l'ombre et le silence
masquent sa fuite.

Je sais maintenant que je vais mourir. Je le sais
désormais à cause des bois d'or, de la blessure
dans la lumière à son jusant, du vide énorme
de cette parole qui ne saurait être proférée.

Bernard Blot, Le silence. Editions La fidelienne (200?)

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Tiens la porte entrouverte, dit-il...

Publié le par Fred Pougeard

photo Jacques Sassier
photo Jacques Sassier

Tiens la porte entrouverte, dit-il
aussi longtemps que tu le peux, que le chat
puisse entrer et sortir, une feuille voler
jusque sur la table, et que tes yeux
restent fidèles à la terre, même si la terre
chaque jour te semble crucifiée.

29 X 84

Paul de Roux, Le front contre la vitre, Editions Gallimard 1993

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Il venait de revoir...

Publié le par Fred Pougeard

Il venait de revoir...

Il venait de revoir, sur une chaîne du câble, "L'argent de poche" de François Truffaut et il aurait donné à peu près n'importe quoi pour se retrouver en juin soixante seize, à Thiers (Puy-de Dôme).
Pas seulement parce qu'il était nostalgique, qu'il avait eu douze ans cette année-là et que lui aussi, comme un des gamins du film, il avait connu son premier baiser avec la langue pendant l'été de la canicule.
Non, il y avait autre chose : à la vision de "L'argent de poche", il était évident, d'une évidence calme et terrifiante, que l'humanité avait muté, complètement muté. Cela ne s'était pas passé aussi vite que dans "Body Snatchers", cela avait pris vingt-cinq, trente ans, mais le résultat était le même.
Il se demanda s'il était seul à s'en être rendu compte, ou s'il y avait d'autres survivants. Et si c'était le cas, comment les contacter.
Il pourrait, pour commencer, se servir du film de Truffaut comme d'un genre de test de Voight-Kampff.
Et il faudrait abattre sans pitié toute personne qui n'aurait pas les larmes aux yeux. Il allait avoir du boulot en perspective.
Salauds de mutants.

Jérôme Leroy, Sauf dans les chansons, Editions de la Table Ronde 2015

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Roses en feu

Publié le par Fred Pougeard

Roses en feu

Père je brûle des roses
père seul Dieu saura
ce que le coeur secret révèle
les danses antiques avec la biche

Père j'ai gravement blessé
père je ne blesserai plus
j'ai valsé parmi les épines
là où les roses brûlent sur le sol

Fille puisses-tu tournoyer en riant
une chandelle brûle une chandelle attire
le coeur qui brûle
brûlera toujours
puisses-tu tournoyer quand tombent les roses

Patti Smith, Corps de plane, écrits 1970-79.Traduction de Jean-Paul Mourlon. Editions Tristram 1998

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