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XIV (Deux traductions)

Publié le par Fred Pougeard

L’amour est bien plus fort que la séparation,
mais la séparation plus que l’amour durable.
Plus la pierre sculptée offre de séduction,
plus l’absence de chair sous nos doigts est palpable.
 
Lever les pieds au ciel, tu n’en es pas capable,
car tu es de granit, tourment sans rémission.
Malgré six bras, comme Shiva, nulle passion
ne peut lever ta jupe, et c’est bien regrettable !
 
Tant d’eau a pu couler ainsi que tant de sang
(si c’était du sang bleu !), qu’importe en ce moment :
l’angoisse encor m’étreint de ce qui nous éloigne
 
et je t’aurais sculptée en verre transparent
plutôt qu’en ce granit afin que tu témoignes
d’un regard qui te perce en adieu déchirant.
 
Joseph Brodsky, Vingt sonnets à Mary Stuart (1974) traduction du russe, Claude Ernoult, Les doigts dans la prose 2014
 
 
L’amour de loin c’est de l’amour, mais loin
c’est loin. Plus le granit vous en impose,
plus on ressent le manquement des roses
chantables d’un vrai corps de femme. Foin
des joies d’amour, dorénavant forcloses,
car de déduit pour une pierre – point.
Et la passion aux bras shivesques joints
ne peut pour ton jupon que pas grand-chose.
 
Non parce que tant d’eau et tant de sang
nous tiennent séparés, Mary, mais parce
que c’est pénible de coucher sans toi,
j’érigerai du verre bénissant,
non de la pierre, car tu la transperces
des yeux, et c’est l’adieu ta seule loi.
 
Joseph Brodsky, Vingt sonnets à Mary Stuart (1974), traduction du russe, André Markowicz, Les doigts dans la prose 2014
 
 
 
(Composés en 1974, ces sonnets à Mary Stuart sont nés d’une promenade au jardin du Luxembourg, à Paris, où le poète en exil croise la statue de Marie Stuart. Plusieurs figures de femmes aimées se superposent à la silhouette de la reine d’Écosse.)

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Poème

Publié le par Fred Pougeard

Le mystère -c'est la voix étouffée des ramoneurs derrière les murs et le parcours de la Grange-Batelière sous l'Opéra.
 
La peur -c'est un roulement de tombereau, la nuit, dans les bois où ne passe aucune route.
 
La douceur -c'est un vol de chouette, sous le taillis, au crépuscule.
 
Le contentement -c'est l'odeur d'une blonde qui, lente, efface ses bas noirs.
 
L'angoisse -c'est la congestion, comme une émeute violette, sur le bitume où bouge un soleil ahurissant.
 
L'été -c'est l'ombre de la jarre qu'emperle son frais et cette parole qui traverse encore le dédale des vacances.
 
L'Île-au-Trésor -c'est la touffe de parfums entre tes cuisses -salées.
 
Le désir -c'est la flèche de rubis qui vole par-dessus l'Orénoque en flammes et décochée sans bruit.
 
L'amour -c'est ce pays à l'infini ouvert par deux miroirs qui se font face.
 
L'enfance -c'est la clef rouillée que cachent les buis -celle qui forcerait toutes les serrures. 
 
Le rêve -c'est l'instant où tombe enfin la robe des clairières.
 
La plus belle récompense de l'homme -c'est encore son sommeil.
 
Et le mien tarde bien à venir.
 
André Hardellet, La Cité Montgol, Editions Seghers 1952
 
 
 

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Spectacle/Spettacolo

Publié le par Fred Pougeard

Toi tu ne quittes pas déçu le spectacle
où les amours t'enchantent, les aventures,
et tu sens dans le fard des figures
s'irriter tous tes jeunes rêves.
 
Quand j'étais comme toi, j'en ai versé d'autres,
de douces larmes usurpées.
 
Maintenant il est tard. les choses se dénudent,
on en touche le squelette. Un habit
plaît encore, s'il est beau. Plus souvent
c'est le vain mensonge qui lasse.
 
*
 
Tu non lasci deluso lo spettacolo
dove amori t'incantano e venture
e senti in quelle truccate figure
tutti i tuoi giovani sogni  irritarsi.
 
Altre, quand'ero come te, ho versate
dolci usurpate lacrime.
 
Ora è tardi. Si spogliano le cose,
se ne tocca lo scheletro. Una veste
ancora piace, se bella. Più spesso
è la menzogna inutile, che annoia.
 
Umberto Saba, Du Canzoniere, dans Ultime Cose, Choses dernières (1935-1943) traduit de l'italien par Philippe Renard et Bernard Simeone, Edition Orphée/La différence 1992

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