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L'idéale maison

Publié le par Fred Pougeard

J’AI BÂTI L’IDÉALE MAISON

                                                                        à Elisabeth Rohmer

 
 
Je l'ai proférée en pierre sèches, ma maison,
pour que les petits chats y naissent dans ma maison,
pour que les souris s'y plaisent dans ma maison.
Pour que les pigeons s'y glissent, pour que la mi-heure y mitonne,
quand de gros soleils y clignent dans les réduits.
Pour que les enfants y jouent avec personne,
c'est-à-dire avec le vent chaud, les marronniers.
 
C'est pour cela qu'il n'y a pas de toit sur ma maison,
ni de toi ni de moi dans ma maison,
​​​​​​​ni de captifs, ni de maître, ni de raisons,
ni de statues, ni de paupières, ni la peur,
ni des armes, ni des larmes, ni la religion,
ni d'arbres, ni de gros murs, ni rien que pour rire.
C'est pour cela qu'elle est si bien bâtie, ma maison.
 
 
IL Y A DE QUOI DANS MA MAISON
 
 
 
Il y a de quoi boire et de gros biftecks dans ma maison.
De quoi rire et de quoi s'aimer et de quoi pas.
De quoi passer sa rage et apaiser son temps.
De quoi faire attention et de n'y prendre garde.
Des fenêtres pour obstruer, des portes qui ferment clair.
Des arbres sans horizon et des beaux. Des bêtes à toutes voix.
 
Il y a place pour des animaux anges dans ma maison.
Pour des anneaux parfaits, pour les rêves qui débordent.
Pour de petits cœurs, du genre : soupirs de veau.
Place pour le feu et pour les pierres.
Pour du nuage en foule et pour la dent des rats.
​​​​​​​Il y aura place pour nous y étendre. 
 
André Frénaud, Passage de la Visitation (1946-1950) dans Il n'y a pas de paradis, poèmes 1943-1960. Editions Gallimard 1962
 
 
 

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Le vieux cheval gris des Éparges

Publié le par Fred Pougeard

Juste comme j'émerge au soleil, un sifflement fond sur moi, brisé aussitôt qu'entendu par une explosion assourdissante qui frappe ma nuque comme d'un coup de poing. L'obus est tombé derrière l'école, dans un jardin. Je me suis collé au mur, pendant que des cailloux et des mottes de terre, projetés par-dessus le toit, dégringolaient en trombe devant mes yeux. Puis le vol tournoyant de la fusée ronfle très haut, frôle le clocher et s'enfonce au lointain dans le ciel.
Je fais trois pas dans un couloir, marchant vers les jardins pour y chercher l'entonnoir fumant. Mais une porte m'arrête net, qui ouvre sur une salle claire où s'alignent de petites tables. Une classe ! Les rangées de bambins attentifs, les "piots" meusiens à tête ronde suivant des yeux, au tableau noir, la leçon du maître !  - Ecrivez : Problème... Mon regard accompagne le leur. Le tableau est toujours à sa place, portant encore quelques lignes blanches, tracées à la craie d'une écriture bien moulée :
Un marchand a vendu 8,50m de drap 102 francs. Il a gagné 0,75 F par mètre. Quel était le prix d'achat du mètre ?
Et, m'étant retourné, j'embrasse d'un coup d'œil la grande salle pleine de soleil où se perdent les petites tables. Il en manque, qui furent arrachées avec les lames du parquet, et que des soldats ont brûlées. Le silence, la solitude sont les mêmes que dans l'église. Pas de moineaux, mais une seule grosse mouche verte, qui vrombit et tournoie au plafond.
Le couloir donne sur une courette irrégulière, où des blocs de pierre, des barreaux de fer rugueux de rouille disparaissent à demi sous la montée des herbes folles. Des livres achèvent d'y pourrir au contact mouillé du terreau. J'en ramasse quelques-uns dont la couverture de carton, molle d'humidité, laisse au doigt des traces poisseuses, rouges ou noires, vertes ou bleues, de vernis et de colle dissous : une Morale à l'école ; un précis d'histoire de France  ; Une Année préparatoire de grammaire.
Pendant que j'en feuillette les pages, un coup de fusil cingle mes oreilles, tiré droit du piton vers le verger voisin. Et j'entends aussitôt un bruit rythmique et sourd, comme d'un trot sur la terre molle. Puis les branches fines cassent en grésillant ; et devant moi, entre deux arbustes, le vieux cheval gris apparaît.
Il s'est arrêté court dès qu'il m'a vu. Il reste là, immobile sur ses pattes enflées, les naseaux battants, une oreille pointée vers moi, l'autre tendue en arrière et, le mufle à ras de terre, la lèvre longue, il se met à tondre l'herbe.
— On est amis, n'est-ce pas ?
Je caresse le flanc décharné, la peau tiède tendue sur les cercles de la carcasse.
— Tu saignes mon pauvre vieux ? Est-ce qu'ils t'auraient touché ?
Un filet vermeil situe au poitrail, glisse le long de la patte gauche, jusqu'au genou. Cela coule d'un petit sillon sombre, creusé au passage par la pointe d'une balle.
— Eh bien, tu l'as échappé belle ! C'est idiot de se promener comme ça au nez des Boches !
Le vieux cheval a soulevé la tête, dressé l'oreille comme s'il m'écoutait. Mais ses naseaux s'ouvrent tout grands et ses jambes se mettent à trembler : un obus siffle au loin, franchit la vallée en ronronnant, et plante une colonne de fumée jaune au-dessous du Bois-Haut, à mi-pente. Lorsque le roulement de l'explosion passe sur nous, la pauvre bête, d'un saut maladroit, fait volte-face pour fuir. Plus agile qu'elle, je lui ai barré la route de mes deux bras étendus : elle recule peu à peu devant moi, la tête rejetée en arrière, ses sabots faisant rouler les pierres. Quand je la vois calmée, retombée à sa placidité, je cours glaner dans une grange quelques poignées de foin perdues au coin de l'aire. Je reviens. Il est toujours là, broutant à petits coups de lèvres.
— Tiens mon bonhomme, c'est pour toi. Mais il faut venir chercher ça de l'autre côté des maisons. Si tu restes par ici, tu vas retourner dans les champs ; et ils te tueront.
Les grands yeux troubles me regardent, voilés parfois d'un lent clignement. Il flotte dans leur eau profonde un infini de stupeur triste.
 
Maurice Genevoix, Ceux de 14. pp 319-321 Editions Flammarion 1950

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Salut

Publié le par Fred Pougeard

Elle fuit l'île
Et la jeune fille se remet à gravir le vent
et à découvrir la mort de l'oiseau prophète
À présent
c'est le feu soumis
À présent
c'est la chair
     la feuille
     la pierre
perdus dans la source du tourment
comme le navigateur dans l'horreur de la civilisation
qui purifie la tombée de la nuit
À présent
la jeune fille trouve le masque de l'infini
et brise le mur de la poésie
 
Alejandra Pizarnik, La ultima inocencia, La dernière innocence, traduction Jacques Ancet, Ypsilon éditeur 2015.

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Avec ce ciel déchiré dans la bouche / Diesen aufgerissenen Himmel im Mund

Publié le par Fred Pougeard

Avec ce ciel déchiré dans la bouche
maint se meurt en pensant à un jour
achevé sur tables vertes
et en assiettes froides
de jambon rose
par un soupir.

Cependant leur amour est perdu
comme le vent s’enroulant autour
du pied d’arbres pourris
dans le blanc de la neige du nord.

Leur amour est perdu
dans des forêts obscures
vieillissant dans les pleurs de chevreuils égarés
de nuage en nuage.

*

 

Diesen aufgerissenen Himmel im Mund
sterben viele und denken an einen Tag
der auf grünen Tischen
und in kalten Tellern
rosigen Schinkens endete
mit einem Seufzer.

Doch ihre Liebe ist verloren
wie der Wind der die Füße
morscher Bäume
in das Weiß des Nordschnees wickelt.

Ihre Liebe ist verloren
in finsteren Wäldern
die im Schluchzen verirrter Rehe altern
von Wolke zu Wolke.

Thomas Bernhard, In Hora Mortis (1958), dans une traduction inédite de Lionel-Edouard Martin, 27.10.2019

https://lionel-edouard-martin.net/2019/10/27/tthomas-bernhard-1931-1989-avec-ce-ciel-dechire-dans-la-bouche-diesen-aufgerissenen-himmel-im-mund/

 

 

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Novembre

Publié le par Fred Pougeard

N'était-ce ce froid, démenti par le thermomètre,
Mais lourd d'humidité qui pénètre les os,
On dirait que l'automne étourdi va promettre
On ne sait quel printemps. Et même les oiseaux
S'y trompent, sous un ciel pourtant bas qui galope
Assez vite parfois pour déchirer d'un coup
Cet épais coton gris dont il nous enveloppe,
Et répandre du bleu brûlant. Mais il recoud
Aussi vite les bords fumeux des déchirures,
Et l'on retomberait dans un demi-sommeil
Frileux, si dans la cour déjà sombre à quatre heures
Le tilleul ne brillait comme un autre soleil.
Et l'on voudrait toujours, à mesure que l'ombre
Descend au fond du cœur que l'âge rétrécit
Et que des souvenirs inutiles encombrent,
Y garder un soleil semblable à celui-ci.
Qu'il soit — la nuit remonte, et plus rien ne surnage
Des rayons qui semblaient porter l'éternité —
Un astre intérieur pour le long hivernage,
tant que les vents ne l'auront pas déchiqueté.
 
Jacques Réda, L'incorrigible. Editions Gallimard 1995
 
photo : Jacques Réda, chez lui, en 2012. Photo : Jean-Luc Bertini

 

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L'Aumônier du Vercors

Publié le par Fred Pougeard

   
      Je me suis évadé, en 1940, avec le futur aumônier du Vercors. Nous nous retrouvâmes peu de temps après l'évasion, dans le village de la Drôme dont il était curé, et où il donnait aux Israëlites, à tour de bras, des certificats de baptême de toutes dates, à condition pourtant de les baptiser : "Il en restera toujours quelque chose..." Il n'était jamais venu à Paris : il avait achevé ses études au séminaire de Lyon. Nous poursuivions la conversation sans fin de ceux qui se retrouvent, dans l'odeur du village nocturne.
— Vous confessez depuis combien de temps ?
— Une quinzaine d'années...
— Qu'est-ce que la confession vous a enseigné des hommes ?
— Vous savez, la confession n'apprend rien, parce que dès que l'on confesse, on est un autre, il y a la Grâce. Et pourtant... D'abord, les gens sont beaucoup plus malheureux qu'on ne croit... et puis...
      Il leva ses bras de bûcheron dans la nuit pleine d'étoiles :
" Et puis, le fond de tout, c'est qu'il n'y a pas de grandes personnes..."
      Il est mort aux Glières.
 

André Malraux, Antimémoires (pp 9-10) Editions Gallimard 1967

Photo : André Malraux le 9 février 1972

 

   
 

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Si seulement l'odeur devenait connaissance

Publié le par Fred Pougeard

SI SEULEMENT L'ODEUR DEVENAIT CONNAISSANCE, si elle pouvait opérer un grand lavement de l'âme.
 
Qui nous paralyse ? Sommes-nous des égarés dans la forêt des villes,
 
Ayant allumé toutes les lumières sans effacer la nuit ? Il faudrait le feu à même la bouche maintenant,
 
Sentir le soleil sur la joue, toucher la poussière et même cela ne suffira pas.
 
Il faudrait se coucher sur le sol et suivre les vents lorsqu'ils descendent et dispersent la cendre,
 
Attendre qu'un peuple nouveau se lève et fasse une farine neuve des lits et des jours.
 
Même cela ne suffira pas. Pleines de dédain, les couches géologiques brillent comme des vagues immobiles.
 
Les herbes et les algues glissent comme si nous n'y étions pas. La nuit dure si longtemps.
 
La mort ne nous a pas assez fendus. Trop d'intentions nous viennent sans porter le flux de notre sang.
 
Quand logerons-nous dans notre cœur si vaste et si fait à notre mesure ?
 
​​​​​​​Soldats, pas une victoire encore ? Pas une conquête égale à celle de l'arbre qui couvre le sol d'humus ? Nos corps seraient-ils plus fragiles
 
Qu'une toile de tente ? Et nous errons, perdus, entre les braises de nos bibliothèques et les vers oubliés des poètes.
 
Bon sang, mais où se tient donc la sainteté qui porte Dieu ? L'unique et le singulier, quand nous revêtiront-ils ?
 
Même l'être de la mousse suffirait ou celui d'un mur noir d'urine et de tags, ou ce vieux qui se mouche comme la plus ancienne des étoiles.
 
​​​​​​​Je tiens la main de l'enfant et m'apprête à traverser. Je vais disparaître comme n'ayant jamais vécu. 
 
Ayant usé mes forces sur des miroirs à chercher l'espérance, à me construire un cœur patient.
 
Il n'en saura rien. Je quitterai le port, comme une barque indonésienne se glisse entre des paquebots.
 
​​​​​​​À bord, le père et l'enfant que je fus, tandis que le ciel s'éteint dans le clapot des vagues.
 
J'irai rejoindre les grands jardins de la création, où les yeux n'ont pas besoin de mémoire.
 
L'humanité, plus légère qu'une brise, plus invisible qu'une graine, s'éveillera sur les visages des morts comme la terre à son premier matin.
 
Elle chantera le mystère de la joie et de la louange.
 
Pierrick de Chermont, Portes de l'anonymat, à l'usage d'un long voyage en Chine. Editions de Corlevour 2012.
 
Illustration : John Mallord William Turner, Le lac de Zoug. The Metropolitan Museum of Art.
 
 

 

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