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Immeubles

Publié le par Fred Pougeard

Dans de grands escaliers obliques
les regards longent
les salissures éternelles
du hasard abâtardi,
ils ne veulent pas
des chambres,
des refuges tristes
où habite comme une mort.
Ils espèrent
un peu moins de solitude,
plus de rires,
que sais-je, l'amour probablement—
Et un jour tout s'ordonnera.
Leurs doigts effleurent
la craie douceâtre des murs,
les griffures, les traces :
"Nous appartenons
à ce désespoir,
à ce palimpseste
de foule désordonnée ;
la rage et les larmes, les élans,
d'un coup reparaîtront
et dans les immeubles le silence
sera moins lourd ?"
Personne ne le sait,
celui qui passe, lui non plus,
n'est personne, il se tait,
cela lui pèse, il poursuit
son incroyable questionnement.
 
Roger Dextre, La terre n'est à personne, Editions Seghers 1985, repris dans Œuvres poétiques tome 1, La rumeur libre éditions 2012
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Elle seule

Publié le par Fred Pougeard

J'ai beau me dire que Proust a dû gambader sous ces arbres, tout le quartier reste empuanti de fric qui s'y brasse entre malfrats. La très humble escroquerie est représentée le jeudi par les marchands de timbres, la honte chaque jour par les gens qui reviennent s'abrutir devant des téléphones et des buvards. Donc une fois de plus je descends là. Effarée au Rond-Point par la violence de la cohue, une dame sur son vélo vacille avec de la verdure indéfinissable dans un sac. Elle arrive de Montrouge ou de Clamart, où subsistent derrière le béton quelques carrés de légumes, et ne peut que se rendre à Saint-Lazare pour prendre un train. Elle seule paraît décente avec son gros tricot marron, sa jupe bleu marine , parmi cette putasserie d'hommes et de femmes en toile fine traînant des chiens. Elle hésite sur sa route mais ne veut rien demander à personne. Finalement elle atteindra bien Maurecourt, où elle a une sœur. Et puis le soir, ayant dégagé son vélo de la consigne, hardi en sens inverse elle repartira, sans plus se préoccuper de la foule, des Palais et des Arcs, un peu déséquilibrée par son sac maintenant plein de rhubarbe.
 
Jacques Réda, Les Ruines de Paris Editions Gallimard 1977
 
Photo Elliott Erwitt, avenue des Champs-Elysées 1970. 
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Joie

Publié le par Fred Pougeard

D'abord c'est la joie,
    passée en fraude par delà la frontière
        à travers un tunnel étroit.
La nuit s'est achevée, noyée dans la mer,
    ensevelie dans la terre,
        des milliers d'années passées seule.
Des odeurs qui déjà existaient,
    enserrent étroitement,
       les chevaux ronflent dans l'écurie.
S'éveiller avec la lumière,
    voir le jeu d'ombre sur le papier peint,
        entendre les oiseaux dans les buissons et le lierre.
Les voix des adultes et les rires,
​​​​​​​    une piste d'atterrissage sûre
        de l'autre côté du mur.
D'abord c'est le jardin du matin
    au soleil
        le cœur en est illuminé.
Les pommes tombent dans l'herbe chaude,
    les insectes montent
        de la profonde couronne des fleurs.
D'abord c'est l'ouverture,
    qui bientôt se ferme,
        sans visage.
D'abord c'est la confiance,
    facilement avalée
        par une peur galactique.
D'abord c'est la joie
    nouvelle-née qui se jette
        à la rencontre du monde, le rêve.
Puis le chagrin arrive, puis la colère arrive,
    puis quelqu'un dit :
        — N'en parlons plus.
La vie est la mort qui arrive
    mais d'abord c'est la joie.
 
Pia Tafdrup, Le Soleil de la salamandre (2012). Traduit du danois par Janine Poulsen. Editions Unes 2019
 
voir aussi, de Pia Tafdrup, un poème posté le 2 mars 2021 sur ce blog : http://www.proximitedelamer.fr/2021/03/de-la-dignite-d-une-vie.html
    
 
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Balance

Publié le par Fred Pougeard

J'aime en raison de toi le peuple des tramways
Qui rachète en vivant la faute d'être belle ;
L'employé hâve, et les enfants aux écrouelles,
Je les aime pour l'injustice que tu es.
 
Pour faire de plus loin l'acte de t'adorer,
Je prends passage à bord des cahotantes arches
Qui roulent, par les faubourgs pauvres jusqu'aux marches
Sans joie où seul un cinéma est éclairé.
 
Je me joins dans l'odeur de l'atelier quitté
Aux esclaves qu'il faut parce que tu es libre,
Et je connais l'orgueil de te faire équilibre
Et d'être uni à toi par une iniquité.
 
Car c'est l'heure où ta bleue et coupable voiture
Sort, vitres et beaux cuirs baissés, par les quartiers
De jardins, de silence et d'asphaltes altiers
Jusqu'aux bois frais qui te font fermer ta fourrure ;
 
La vitesse est un fluide asservi que ton pied
Dispense et dont la source auguste est dans tes hanches ;
Et quand la route incline au cœur vert du hallier
Tu ralentis pour toucher de la main les branches. 
 
Marcel Thiry, Statue de la fatigue (1934) dans Tous les grands ports ont des jardins zoologiques, Anthologie établie par Jérôme Leroy. Editions de La Table Ronde 2011
 
Image : Tamara de Lempicka, Autoportrait dans la Bugatti verte (1929), huile sur toile 35 x 26,6 cm. Collection privée, Suisse
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J'ignorais du tout au tout qu'il m'arrive de prier

Publié le par Fred Pougeard

J’ignorais du tout au tout qu’il m’arrive de prier.

Une vieille femme et un chat ralentissent ce poème

où le jour hésitant se lève, elle étend la lessive

de son fils, qui depuis des années n’écrit plus.

L’ombre de nuages tâte le sol, des chevaux caracolent

vers la barrière, sans rien donner de leur beauté,

pas un mot. Neigeuses terrasses sous la lumière de l’aube.

Le présentateur du journal à la radio

je lui fourre dans la bouche un torchon mouillé de

psaumes et de kérosène: laisse-moi être comme je suis, mais avant fais

que je devienne ce que j’étais pour que je puisse attendre

jusqu’à m’en retourner auprès de ceux que j’ai laissés.

 

*****

Ich wusste gar nicht, dass ich manchmal bete.

Eine Katze und eine Alte verlangsamen dieses Gedicht,

in dem es zögerlich Tag wird, sie hängt die Wäsche

ihres Sohnes ab, der seit Jahren nicht mehr schreibt.

Wolkenschatten tasten den Boden ab, Pferde kommen

ans Gatter getänzelt, doch geben nichts ab von ihrer Schönheit,

kein Wort. Vom Frühlicht verschneite Terrassen.

Dem Nachrichtensprecher im Radio

stopfe ich den Mund mit einem Lappen, getränkt mit

Psalmen und Kerosin: Lass mich sein, wie ich bin, vorher mach,

dass ich werde, was ich war, damit ich warten kann,

bis ich wiederkomme mit denen, die ich verließ.

Ulrich Koch, Uhren zogen mich auf, poetenladen Leipzig 2013. Traduction inédite de Lionel Edouard Martin.

Découvert ici : https://lionel-edouard-martin.net/2021/01/06/ulrich-koch-ne-en-1966-jignorais-du-tout-au-tout-quil-marrive-de-prier-ich-wusste-gar-nicht-dass-ich-manchmal-bete/

 

Photo : Le vieux cheval, Rodolphe Dugay, gravure sur bois 1926

 

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