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Pas mourir...

Publié le par Fred Pougeard

Pas mourir
pas encore
trop tôt le couteau
le poison, trop tôt
Je m'aime encore
J'aime mes mains qui fument
qui écrivent
Qui tiennent la cigarette
La plume
Le verre
J'aime mes mains qui tremblent
qui nettoient malgré tout
qui bougent
Les ongles y poussent encore
mes mains
remettent les lunettes en place
pour que j'écrive
 
Agota Kristof, Clous. Poèmes en hongrois et français. Traduction Maria Maïlat. Editions Zoé, Genève 2016.

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Venise

Publié le par Fred Pougeard

(...) L'hiver dans cette ville, le dimanche surtout, vous vous réveillez au carillon de cloches innombrables comme si, derrière les rideaux de gaze, un gigantesque service en porcelaine vibrait sur un plateau d'argent dans le ciel gris perle. Vous ouvrez grand la fenêtre et la chambre s'emplit en un instant de cette brume extérieure chargée de sons de cloches, faite d'oxygène moite, de café et de prières. Peu importe aussi le degré de votre autonomie, à quel point vous avez été trahi, la profondeur de votre lucidité à l'égard de vous-même et le découragement qu'elle entraîne : vous admettez qu'il y a encore de l'espoir, ou du moins un avenir. (L'espoir, disait Francis Bacon, fait un excellent petit déjeuner mais un souper exécrable.) Cet optimisme naît de la brume, de la prière dont elle est faite, surtout à l'heure du petit déjeuner. Les jours comme ceux-là, la ville prend vraiment des allures de porcelaine, avec toutes ses coupoles recouvertes de zinc comme des théières ou des tasses retournées et le profil penché des campaniles qui luisent comme des cuillères abandonnées et se fondent dans le ciel. Sans parler des mouettes et des pigeons qui tantôt se précisent, tantôt se fondent dans l'air. Je dois dire que, si propice que soit l'endroit pour les lunes de miel, j'ai souvent pensé qu'on devrait en faire aussi l'essai pour les divorces, qu'ils soient en cours ou déjà accomplis. Il n' y a pas de meilleure toile de fond pour dissoudre l'extase. ; qu'il ait raison ou tort, pas un égoïste ne peut briller longtemps dans cette porcelaine entourée d'une eau de cristal, car elle lui vole la vedette. Je me rends bien compte  des conséquences désastreuses de telles suggestions sur le tarif des hôtels, même en hiver. Mais les gens préfèrent encore leur propre mélodrame à l'architecture, et je ne me sens pas menacé. Il est surprenant qu'on accorde moins de prix à la beauté qu'à la psychologie, mais tant qu'il en sera ainsi, je pourrai me permettre de venir dans cette ville — ce qui veut dire jusqu'à la fin de mes jours, et ce qui mène à la notion généreuse du futur.

Joseph Brodsky, Acqua alta (pp 29-30). Traduit de l'anglais par Benoît Cœuré et Véronique Schiltz. Farrar, Straus & Giroux Inc 1992. Editions Gallimard 1992

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A l'est d'Erzerum

Publié le par Fred Pougeard

A l'est d'Erzerum, la piste est très solitaire. De grandes distances séparent les villages. Pour une raison ou une autre, il peut arriver qu'on arrête la voiture et passe la fin de la nuit dehors. Au chaud dans une grosse veste de feutre, un bonnet de fourrure tiré sur les oreilles, on écoute l'eau bouillir sur le primus à l'abri d'une roue. Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s'en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en cigarettes, puis l'aube se lève, s'étend, les cailles et les perdrix s'en mêlent... et on s'empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le rechercher un jour. On s'étire, on fait quelques pas, pesant moins d'un kilo, et le mot "bonheur" paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive.
Finalement, ce qui constitue l'ossature de l'existence, ce n'est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d'autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l'amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible coeur.
 
Nicolas Bouvier, L'usage du monde. Dessins de Thierry Vernet. Librairie Droz 1963

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Exilium = 0

Publié le par Fred Pougeard

 

 
...plenum exiliis mare, infecti caedibus scopuli.
                                                                Tacite, Histoires
 
Aujourd'hui je pense à deux des nombreux morts noyés
à quelques mètres de ces côtes ensoleillées
trouvés sous la coque, serrés, embrassés.
Je me demande si sur leurs os poussera le corail
et qu'en sera-t-il de leur sang dans le sel,
alors j'étudie — je cherche parmi les vieux livres
de médecine légale de mon père,
un manuel où les victimes
sont photographiées avec les criminels
en vrac : suicidés, assassins, organes génitaux.
Aucun paysage sous le ciel d'acier des photos, rarement une chaise
un dos caché sous un drap, les pieds sur un lit de camp, nus.
Je lis. Je découvre que le terme exact est livor mortis.
Le sang s'accumule en bas, se coagule
d'abord rouge puis livide enfin se fait poussière
jusqu'à se dissoudre dans le sel.
 
*
 
Oggi penso ai due dei tanti morti affogati
a pochi metri da queste coste sollegiate
trovati sotto lo scafo, stretti, abbracciati.
Mi chiedo se sulle ossa crescerà il corallo
e cosa ne sarà del sangue dentro il sale,
allora studio — cerco tra i vecchi libri
di medicina legale di mio padre,
un manuale dove le vittime
sono fotografate insieme ai criminali
alla rinfusa : suicidi, assassini, organi genitali.
Niente paesaggi solo il cielo d'acciaio delle foto, raramente una sedia
un dorso coperto da lenzuolo, i piedi sopra una branda, nudi.
Leggo. Scopro che il termine esatto è livor mortis.
Il sangue si raccoglie in basso, si raggruma
prima rosso poi livido infine si fa polvere
e può sciogliersi nel sale.
 
Antonella Anedda dans Dix poètes italiens contemporains, traduit de l'italien par Bernard Vanel. Préface d'Alessandro Agostinelli. Le Bousquet-La Barthe éditions 2018
 

 

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Blanc sur blanc

Publié le par Fred Pougeard

I
 
Fais une clef, même petite,
entre dans la maison.
Consens à la douceur, aie pitié
de la matière des songes et des oiseaux.
 
Invoque le feu, la clarté, la musique
des flancs.
Ne dis pas pierre, dis fenêtre.
Ne sois pas comme l'ombre.
 
Dis homme, enfant, étoile.
Répète les syllabes
où la lumière est heureuse et s'attarde.
 
Répète encore : homme, femme, enfant
Là où plus jeune est la beauté.
 
 
VI
 
Les cigognes.
Elles m'apportent le parvis,
deux maisons, ou trois, si elles sont blanches,
la tour où elles se posaient
 
avec lenteur, j'avais alors
l'âge des mûres, 
le soleil suffoquait sur ma bouche,
te souviens-tu ?, ou était-ce le poids d'une autre bouche,
 
d'une autre raison, je ne sais plus,
je poursuivais à coups de pierre
les chiens dont tu avais peur,
et je te fuyais pour caresser
 
en secret
le poulain bai que j'aimais alors.
 
 
 
VII
 
Maintenant j'habite plus près du soleil, les amis
ne connaissent pas le chemin : c'est bon
d'être ainsi, à personne,
dans les plus hautes branches, frère
 
du chant exempt de l'oiseau
de passage, reflet d'un reflet,
contemporain
de n'importe quel regard de surprise,
 
seulement ce va-et-vient des marées,
ardeur faite d'oubli,
douce poussière à fleur de l'écume,
et seulement cela.
 
 
 
X
 
Seul le cheval, seuls ces grands yeux
d'enfant, cette
profusion de soie, me manquent.
ce n'est pas la voix
 
tant écoutée, la voix obscure du fleuve,
ni le corps tendre
le premier où j'ai posé les mains,
et connu l'amour ;
 
c'est ce regard qui nuit après nuit vient
de très loin par quelque chemin de traverse,
et me dérobe le sommeil,
sans épargner le cœur.
 
Mon cœur, alentejo de rosée.
 
 
Eugénio de Andrade, Branco no branco*, Blanc sur blanc (1984) traduction du portugais par Michel Chandeigne Editions Gallimard 2014.
 
*Branco no branco, littéralement Blanc dans le blanc, est une notation de Bashô, dans la traduction d'Octavio Paz : Narciso y biambo/uno al otro ilumina/blanco en lo blanco
 
** Image : Eugénio de Andrade par José Rodriguez
 
 
 
 
 

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Vieille femme dans les bois

Publié le par Fred Pougeard

Elle ne lit plus de livres —
ils ne lui disent plus rien.
elle n'écoute plus de
 
musique—ça la rend
nerveuse et désireuse. elle
ne regarde plus la télévision—
 
témoin d'un monde
où elle n'a plus son mot
à dire. aucun enfant
 
ne germera d'elle
et elle se refuse à élever
celui d'une autre
 
elle ne s'intéresse pas
aux cercles du pouvoir des hommes
les jeunes hommes l'ennuient
 
les hommes vieux la rendent triste
les hommes puissants la révoltent
une petite-fille en manteau rouge
 
sur ses gambettes fraîches
chemine vers elle. elle a retiré
les exigences du sexe et ses comportements
 
comme un tablier
et chevauche sa vie
comme un chant
 
elle se lève quand il fait clair
va se coucher avec l'obscurité
elle vit avec les étoiles
et la lune qui apportent
une présence éclatante dans sa maison
 
le déclin de ses ovaires elle le traite
avec de l'huile de primevères des flocons
de soja et du trèfle. avec des teintures
de cimicaire d'igname sauvage
elle se défait des streptocoques dans ses glandes
 
le ginseng adoucit ses articulations
garde humides les parois elle prépare des infusions
de blouslangkop et d'acore odorant
pour écouler le cancer hors du sein.
elle arrose les dahlias de pipi matinal
 
une grue couronnée s'avance vers elle
quand elle s'en va cueillir du géranium sauvage
pour ses pommades ou de la sauge
qui pousse alentour quand un aigle
en trois coups d'aile coupe son champ de vision
elle va t'accompagner :
 
masser tes cuisses, ta peau qui s'écaille
enduire tes bras de baumes, elle réconfortera
ton cœur abandonné. elle déverrouillera prudemment
tes yeux fixés sur la terre, étouffera tes oreilles
scellera ton odorat, protègera doucement
ta langue dans ta mâchoire
 
quand elle t'emmènera dans le froid
tu seras seule—chantant dans ta moelle brûlée.
 
Antjie Krog, Une syllabe de sang. Poèmes traduits de l'afrikaans par Georges-Marie Lory. Editions Le Temps qu'il fait, 2013
 

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Les Plantes grasses

Publié le par Fred Pougeard

Un de mes lointains parents collectionnait
les plantes grasses. On venait de toute part
pour les voir. Vint aussi le célèbre (?)
de Lollis dégustateur de poésie prosaïque.
Ils s'étaient connus au Mont-Rose
restaurant pour célibataires qui a disparu.
Aujourd'hui n'existent plus 
ni serres ni plantes grasses ni visiteurs
ni même le jardin où l'on venait
voir ces merveilles. Quant au parent
c'est comme s'il n'avait jamais existé. Ex-étudiant
à Zurich, recalé en tout,
quand dans notre pays les choses tournaient mal
il hochait la tête et disait à Zurich, ah à Zurich...
 
Je ne sais quel sens peut avoir le ridicule
dans le tout/rien où nous vivons :
il doit en avoir un et sans doute pas le pire.
 
*
 
Il me semble impossible
ma divine, mon tout,
qu'il reste de toi moins
que le feu rouge-verdâtre
d'une luciole hors saison.
La vérité est que même
l'incorporel
ne peut égaler ton ciel
-seules les coquilles qu'imprime le cosmos
dans leur égarement disent quelque chose
qui te regarde.
 
*
 
Finies les nouvelles
de San Felice.
 
Tu as toujours aimé les voyages
et à la première occasion
tu as sauté hors
de ta niche mortuaire.
 
Mais à présent comment se reconnaître
dans l'Ether ?
 
*
 
Toute la foi que j'ai en toi
durera
(je t'ai dit un jour cette sottise)
jusqu'à l'éclair d'outre-monde détruisant
l'immense dépotoir où nous vivons.
Nous nous trouverons alors en je ne sais quel point
si dire point a un sens quand l'espace
manque, discutant tel vers controversé 
du divin poème.
 
Je le sais, au-delà du visible du tangible
nulle vie possible mais l'outre-vie
est peut-être l'autre face de la mort
que nous portions cachée en nous au long de tant d'années.
 
Toute la foi que j'ai en moi
tu l'as ranimée sans le vouloir
sans le savoir car ici-bas
chaque épave de vie contient une trappe
dont nous ne savons rien et qui peut-être
nous attendait égarés incapables
de lui donner un sens.
 
Toute la foi que j'ai me brûle ; certes
en me voyant on me dira homme de cendre
sans voir que c'était ma renaissance.
 
Eugenio Montale, Altri versi e poesie disperse (première parution Turin 1980) dans Poèmes choisis (1916-1980), traduit de l'italien par Patrice Dyerval Angelini, Editions Gallimard 1991
 
 
 
 

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Cavalier seul

Publié le par Fred Pougeard

15

                                                                                                                          À Sophie M.

                                                                                         Pour le collier de vingt perles

 

Par toi, à cause de toi,

voici à nouveau le premier matin du monde.

Des gestes anciens, chargés d'une fraîcheur nouvelle,

des mots répétés et pourtant lisses

comme si la mer et le temps les avaient longuement roulés.

L'endormir ensemble, toucher tiède d'une peau contre une peau,

étreinte qui n'est pas encore plaisir vif,

bien-être enfoui et retrouvé

comme une brume se levant sur ce qui fut égaré,

sans même le savoir.

Tout soudain retrouve sa place

et il importe désormais de ne plus se perdre.

Pourquoi soudain cette plénitude rassurée sur elle-même ?

Ce bonheur d'apporter à la fois le trouble et la paix,

le plaisir enfin consenti, le port où tu rêvais d'aborder ?

Digue rompue dont coule le plus cristallin des élans.

Ton regard attentif cherche à me lire

avant de s'abandonner.

 

Mon Eurydice ramenée au jour.

 

                                                                                                              1995

 

*

18

 

                                                                                                            À Arnaud Blin

 

Cette année nombre de mes amis sont morts.

Compagnons d'aventures et de luttes lointaines.

Compagnons de jeunesse comme toi, Lefèvre.

Tu étais si frêle, lorsque je t'ai vu pour la dernière fois.

En quel ailleurs perdu s'enfermait ta solitude ?

 

Le sable se fait rare dans le verre de ma vie

où se mêlent les vivants et les morts.

J'ai toujours su le temps précaire.

Il faut fêter ce qui se peut.

Serrer dans les bras ceux qu'on aime,

partager le meilleur au fil incertain du monde,

sans prendre de pose, tenir.

 

Il n'est chose plus rapide que le temps.

Pindare en connaissait le cours

lui qui célébrait les Olympiades

et voulait non l'éternité,

mais épuiser le champ du possible.

 

Je n'ai pas fait seulement ce que j'ai pu,

j'ai tenté d'atteindre l'étoile polaire de ma vie,

constellée de visages aimés.

Rien n'est perdu dans la mémoire, gestes familiers,

mots enfouis,

mais nous ne boirons plus ensemble,

épaule contre épaule, au banquet de la vie,

dans le temps mesuré de façon si inégale.

Tout finit dans le silence

Reste le son mélancolique d'un pipeau,

un chant haïdouk,

avec le regret de ce qui a été perdu

 

et l'explosive vitalité d'être au monde.

 

Gérard Chaliand, Cavalier seul, édition français-anglais, traduit par André Demir. Editions de l'Aube 2014 et 2015. Réédition, dans Feu Nomade et autres poèmes, Poésie Gallimard 2016

 

 

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Kaddish

Publié le par Fred Pougeard

I

Pendant sa dernière maladie, ma mère a pris ma main dans la sienne
et l’a serrée ; j’ai su pour la première fois

combien sa main était calleuse et la mienne était douce.

 

II

Jour après jour, tu vomis la sève verte de ta vie
et, t’essuyant les lèvres avec un mouchoir en papier,
tu me fais un sourire : et je te rends ton sourire.
Mais, parfois, au milieu d’une conversation avec d’autres 
je suis surpris par un soupir qui n’a aucun rapport.

 

III
Je te rends visite, et, après avoir dit le peu que nous avons à dire,
je retourne à mon travail et à mes plaisirs ;
mais toi, tu es couchée depuis plusieurs semaines.
Le soleil se lève ; les nuages s’en vont ; le ciel est bleu ;
les étoiles paraissent ; la lune brille ; et le soleil se remet à briller
pour moi ; mais toi, tu es en train de mourir,
et tu essuies les larmes de tes yeux —
secrètement, pour que je puisse retourner à mon travail et à mes plaisirs
pendant que le soleil brille et les étoiles apparaissent.

 

IV
Le vent qui a soufflé hier est retombé ;
maintenant il fait froid. Le soleil brille derrière un bosquet
dépouillé de toutes ses feuilles (les arbres, non plus bruns
comme en automne, mais grisâtres — du bois mort jusqu’au printemps) ;
et dans l’herbe flétrie, des feuilles de chênes brunes
gisent, grises de gel.
« J’étais tellement malade, mais maintenant je crois que ça va mieux ».
Ta voix, étrangement profonde, tremble ;
tu as la peau cendreuse —
tu sembles notre mère à tous les deux, morte depuis longtemps.

 

V
Le vent amoncèle les vagues le long de la rivière
pour ajouter leur argent aux miroitements du couchant.
Le grand travail que tu as fait paraît maintenant bien futile
mais tu es fatiguée. Tu es contente de fermer les yeux.
Que fait ce réverbère
si loin de toute rue ? C’était le soleil,
et, maintenant, il ne reste plus que la nuit.

 

VI
La tête renfoncée, les yeux fermés,
le visage livide,
les lèvres meurtries entrouvertes ;
respirant lourdement,
à croire que tu aurais escaladé
étage sur étage 
et cette lourde respiration 
s’est arrêtée.
L’infirmière est entrée en silence
à ce silence,
elle a tâté ton pouls
et posé ta main
sur la couverture,
et puis elle a tiré la couverture jusqu’au menton
et mis un paravent devant ton lit.
C’était tout :
tu étais morte.

 

VII
Ses lourdes tresses, ses longs cheveux dont elle était si fière,
coupés, le rouge des pompes funèbres
sur les joues et les lèvres 
et la gaîté de son accueil
rendue muette —
ma mère était penchée sur moi
comme quand j’étais petit.
Qu’était-elle venue me dire
du fond de son tombeau ?
Impuissant,
je regardais son angoisse ;
j’ai levé le bras
pour caresser sa joue,
et je l’ai touchée — je me suis réveillé.

 

VIII. STÈLE

Non, pas comme quand tu étais couchée, une bassine devant toi
où tu ne cessais de vomir ; non pas comme l’après-midi
où tu suivais lentement le docteur, tenant à peine sur tes jambes,
toute petite, ratatinée dans ton manteau noir,
mais telle que je t’ai vue, à demi tournée vers moi, lorsque, avant de sortir par la porte battante
tu as levé la main, le visage calme et solennel.

 

IX
Nous avons regardé la veilleuse qui brûlait lentement devant ton portrait
et nous nous sommes détournés ;
nous pensions à toi dans nos conversations mais rien n'était capable de nous faire parler —
avec des étrangers indifférents, — si, 
mais pas entre nous.

 

X
Je sais que tu ne m’en veux pas
(s'il peut y avoir quelque chose qui t'importe)
que je ne prie pas pour ton repos,
que je ne brûle pas une bougie
le jour de ta mort ;
nous n’avons pas besoin de ces vétilles,
toi et moi —
les mots, les bougies, les prières.

 

Charles Reznikoff, Kaddish, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par André Markowicz, dans André Markowicz, Partages vol.2, Inculte/dernière marge 2016 pp 268-271. Poème issu du recueil Çà et là (Going To and Fro and Walking Up and Down, 1941,  que l'on trouve traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Thierry Gillyboeuf aux Editions Nous 2018

 

 

 

 

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La Crotz/La Croix La Clef/La Clau

Publié le par Fred Pougeard

La Croix

 

Christ, me voilà debout sur cette terre, je regarde ta croix-

un tronc de bois, un fût de pierre, sais-je quoi, mais rien dessus

-personne dessus, personne qui pleure ni saigne, ni alentour.

Je regarde ta croix qui n'est qu'un signe, entre la terre et le ciel,

et les quatre saisons de la terre, les quatre chemins et les quatre murs.

 

Rien n'en vient, rien n'y monte, ou que l'oiseau soit sur sa branche,

que le lierre en fasse le tour. Et moi je suis là. Je parle de tout.

De rien. Je m'avance. De la terre et de ses nuées. De l'ombre et de l'amour.

De toi je ne dis rien. Non plus que si je ne te connaissais pas, qu'à toi jamais je ne pense.

 

Tu le sais que je n'y pense pas ! Serais-je né de ton temps, du temps de ton chemin sur terre

- dans ton pays-on ne m'aurait pas vu te suivre ! Je ne suis Marthe, ni Marie, ni Thomas.

Je ne suis rien, tu le sais bien. Ce n'est pas moi qui t'aurais fait pendre.

- Mais qu'aurais-je fait pour l'empêcher ? Maintenant, c'est pareil. Je suis là. Je te regarde.

J'attends. S'il te manquait quelque chose, sur moi tu ne pourrais guère compter.

 
*
 
La Crotz
 
Crist, sui quí quilhat sus quela terra, que lai 'viese ta crotz-
un tronc de bòsc, un fust de peira, sabe-ieu que, mas res dessus
- degun dessus, degun segur qui lai plore ni qui lai sagne, mai alentorn.
'Viese ta crotz qu'es mas un signe, entre la terra et lo ciau,
e las quatre sasons de la terra, las qautre vias et los quatre murs.
 
Que res ne'n ven, que res lai monta, e que l'auseu siá sus la brancha,
que la leuna ne'n facha lo torn. E ieu sui quí. Parle de tot.
De res. M'esnance. De la terra e de sas nivols. De l'ombra o de l'amor.
De tu non dise pas res. Pas mai que si te sabia pas, qu'a tu jamai pensessa.
 
Zo sabes, que i pense pas ! Siguessa naissut de ton temps, au temps de ton chamin sus terra
- en ton país -m'aurian pas vist te segre ! Que sui ni Marta, ni Maria, ni Tomas.
Que res non sui, zo sabes be. Quo es pas ieu qui t'auria fach pendre.
- Mas qu'auria fach per ne'n gardar ? Aura, parier. Sui quí. Te 'viese.
Espere. Quauqua res te manquesse, sus ieu podrias gaire comptar.
 
*
 
La clef
 
Vint un jour, je perdis la clef -la clef de ma chambre ou la clef de mon coeur, je ne sais -ou la clef du ciel. 
 
Depuis j'en trouve, des clefs ! Les clefs, ce n'est pas ce qui manque.
 
Mais aucune n'ouvre cette porte, et ma vie est là derrière. 
 
 
*
 
La clau
 
 
Fuguet un jorn, perdei la clau -la clau de ma chambra o la clau de mon còr, non sabe -o quela dau ciau.
 
Dempuei, ne'n tròbe, de las claus. Las claus, quo es pas ço que manca.
 
Mas pena duebre quela pòrta, e ma vita lai es darrier.
 
 
Marcela Delpastre, Paraulas per questa terra, Paroles pour cette terre, Tome 1. Las Edicions dau Chamin de Sent Jaume 1997
 
 
 
 
 
 

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