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Le vieux cheval gris des Éparges

Publié le par Fred Pougeard

Juste comme j'émerge au soleil, un sifflement fond sur moi, brisé aussitôt qu'entendu par une explosion assourdissante qui frappe ma nuque comme d'un coup de poing. L'obus est tombé derrière l'école, dans un jardin. Je me suis collé au mur, pendant que des cailloux et des mottes de terre, projetés par-dessus le toit, dégringolaient en trombe devant mes yeux. Puis le vol tournoyant de la fusée ronfle très haut, frôle le clocher et s'enfonce au lointain dans le ciel.
Je fais trois pas dans un couloir, marchant vers les jardins pour y chercher l'entonnoir fumant. Mais une porte m'arrête net, qui ouvre sur une salle claire où s'alignent de petites tables. Une classe ! Les rangées de bambins attentifs, les "piots" meusiens à tête ronde suivant des yeux, au tableau noir, la leçon du maître !  - Ecrivez : Problème... Mon regard accompagne le leur. Le tableau est toujours à sa place, portant encore quelques lignes blanches, tracées à la craie d'une écriture bien moulée :
Un marchand a vendu 8,50m de drap 102 francs. Il a gagné 0,75 F par mètre. Quel était le prix d'achat du mètre ?
Et, m'étant retourné, j'embrasse d'un coup d'œil la grande salle pleine de soleil où se perdent les petites tables. Il en manque, qui furent arrachées avec les lames du parquet, et que des soldats ont brûlées. Le silence, la solitude sont les mêmes que dans l'église. Pas de moineaux, mais une seule grosse mouche verte, qui vrombit et tournoie au plafond.
Le couloir donne sur une courette irrégulière, où des blocs de pierre, des barreaux de fer rugueux de rouille disparaissent à demi sous la montée des herbes folles. Des livres achèvent d'y pourrir au contact mouillé du terreau. J'en ramasse quelques-uns dont la couverture de carton, molle d'humidité, laisse au doigt des traces poisseuses, rouges ou noires, vertes ou bleues, de vernis et de colle dissous : une Morale à l'école ; un précis d'histoire de France  ; Une Année préparatoire de grammaire.
Pendant que j'en feuillette les pages, un coup de fusil cingle mes oreilles, tiré droit du piton vers le verger voisin. Et j'entends aussitôt un bruit rythmique et sourd, comme d'un trot sur la terre molle. Puis les branches fines cassent en grésillant ; et devant moi, entre deux arbustes, le vieux cheval gris apparaît.
Il s'est arrêté court dès qu'il m'a vu. Il reste là, immobile sur ses pattes enflées, les naseaux battants, une oreille pointée vers moi, l'autre tendue en arrière et, le mufle à ras de terre, la lèvre longue, il se met à tondre l'herbe.
— On est amis, n'est-ce pas ?
Je caresse le flanc décharné, la peau tiède tendue sur les cercles de la carcasse.
— Tu saignes mon pauvre vieux ? Est-ce qu'ils t'auraient touché ?
Un filet vermeil situe au poitrail, glisse le long de la patte gauche, jusqu'au genou. Cela coule d'un petit sillon sombre, creusé au passage par la pointe d'une balle.
— Eh bien, tu l'as échappé belle ! C'est idiot de se promener comme ça au nez des Boches !
Le vieux cheval a soulevé la tête, dressé l'oreille comme s'il m'écoutait. Mais ses naseaux s'ouvrent tout grands et ses jambes se mettent à trembler : un obus siffle au loin, franchit la vallée en ronronnant, et plante une colonne de fumée jaune au-dessous du Bois-Haut, à mi-pente. Lorsque le roulement de l'explosion passe sur nous, la pauvre bête, d'un saut maladroit, fait volte-face pour fuir. Plus agile qu'elle, je lui ai barré la route de mes deux bras étendus : elle recule peu à peu devant moi, la tête rejetée en arrière, ses sabots faisant rouler les pierres. Quand je la vois calmée, retombée à sa placidité, je cours glaner dans une grange quelques poignées de foin perdues au coin de l'aire. Je reviens. Il est toujours là, broutant à petits coups de lèvres.
— Tiens mon bonhomme, c'est pour toi. Mais il faut venir chercher ça de l'autre côté des maisons. Si tu restes par ici, tu vas retourner dans les champs ; et ils te tueront.
Les grands yeux troubles me regardent, voilés parfois d'un lent clignement. Il flotte dans leur eau profonde un infini de stupeur triste.
 
Maurice Genevoix, Ceux de 14. pp 319-321 Editions Flammarion 1950
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Salut

Publié le par Fred Pougeard

Elle fuit l'île
Et la jeune fille se remet à gravir le vent
et à découvrir la mort de l'oiseau prophète
À présent
c'est le feu soumis
À présent
c'est la chair
     la feuille
     la pierre
perdus dans la source du tourment
comme le navigateur dans l'horreur de la civilisation
qui purifie la tombée de la nuit
À présent
la jeune fille trouve le masque de l'infini
et brise le mur de la poésie
 
Alejandra Pizarnik, La ultima inocencia, La dernière innocence, traduction Jacques Ancet, Ypsilon éditeur 2015.
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Avec ce ciel déchiré dans la bouche / Diesen aufgerissenen Himmel im Mund

Publié le par Fred Pougeard

Avec ce ciel déchiré dans la bouche
maint se meurt en pensant à un jour
achevé sur tables vertes
et en assiettes froides
de jambon rose
par un soupir.

Cependant leur amour est perdu
comme le vent s’enroulant autour
du pied d’arbres pourris
dans le blanc de la neige du nord.

Leur amour est perdu
dans des forêts obscures
vieillissant dans les pleurs de chevreuils égarés
de nuage en nuage.

*

 

Diesen aufgerissenen Himmel im Mund
sterben viele und denken an einen Tag
der auf grünen Tischen
und in kalten Tellern
rosigen Schinkens endete
mit einem Seufzer.

Doch ihre Liebe ist verloren
wie der Wind der die Füße
morscher Bäume
in das Weiß des Nordschnees wickelt.

Ihre Liebe ist verloren
in finsteren Wäldern
die im Schluchzen verirrter Rehe altern
von Wolke zu Wolke.

Thomas Bernhard, In Hora Mortis (1958), dans une traduction inédite de Lionel-Edouard Martin, 27.10.2019

https://lionel-edouard-martin.net/2019/10/27/tthomas-bernhard-1931-1989-avec-ce-ciel-dechire-dans-la-bouche-diesen-aufgerissenen-himmel-im-mund/

 

 

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Novembre

Publié le par Fred Pougeard

N'était-ce ce froid, démenti par le thermomètre,
Mais lourd d'humidité qui pénètre les os,
On dirait que l'automne étourdi va promettre
On ne sait quel printemps. Et même les oiseaux
S'y trompent, sous un ciel pourtant bas qui galope
Assez vite parfois pour déchirer d'un coup
Cet épais coton gris dont il nous enveloppe,
Et répandre du bleu brûlant. Mais il recoud
Aussi vite les bords fumeux des déchirures,
Et l'on retomberait dans un demi-sommeil
Frileux, si dans la cour déjà sombre à quatre heures
Le tilleul ne brillait comme un autre soleil.
Et l'on voudrait toujours, à mesure que l'ombre
Descend au fond du cœur que l'âge rétrécit
Et que des souvenirs inutiles encombrent,
Y garder un soleil semblable à celui-ci.
Qu'il soit — la nuit remonte, et plus rien ne surnage
Des rayons qui semblaient porter l'éternité —
Un astre intérieur pour le long hivernage,
tant que les vents ne l'auront pas déchiqueté.
 
Jacques Réda, L'incorrigible. Editions Gallimard 1995
 
photo : Jacques Réda, chez lui, en 2012. Photo : Jean-Luc Bertini

 

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L'Aumônier du Vercors

Publié le par Fred Pougeard

   
      Je me suis évadé, en 1940, avec le futur aumônier du Vercors. Nous nous retrouvâmes peu de temps après l'évasion, dans le village de la Drôme dont il était curé, et où il donnait aux Israëlites, à tour de bras, des certificats de baptême de toutes dates, à condition pourtant de les baptiser : "Il en restera toujours quelque chose..." Il n'était jamais venu à Paris : il avait achevé ses études au séminaire de Lyon. Nous poursuivions la conversation sans fin de ceux qui se retrouvent, dans l'odeur du village nocturne.
— Vous confessez depuis combien de temps ?
— Une quinzaine d'années...
— Qu'est-ce que la confession vous a enseigné des hommes ?
— Vous savez, la confession n'apprend rien, parce que dès que l'on confesse, on est un autre, il y a la Grâce. Et pourtant... D'abord, les gens sont beaucoup plus malheureux qu'on ne croit... et puis...
      Il leva ses bras de bûcheron dans la nuit pleine d'étoiles :
" Et puis, le fond de tout, c'est qu'il n'y a pas de grandes personnes..."
      Il est mort aux Glières.
 

André Malraux, Antimémoires (pp 9-10) Editions Gallimard 1967

Photo : André Malraux le 9 février 1972

 

   
 
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Si seulement l'odeur devenait connaissance

Publié le par Fred Pougeard

SI SEULEMENT L'ODEUR DEVENAIT CONNAISSANCE, si elle pouvait opérer un grand lavement de l'âme.
 
Qui nous paralyse ? Sommes-nous des égarés dans la forêt des villes,
 
Ayant allumé toutes les lumières sans effacer la nuit ? Il faudrait le feu à même la bouche maintenant,
 
Sentir le soleil sur la joue, toucher la poussière et même cela ne suffira pas.
 
Il faudrait se coucher sur le sol et suivre les vents lorsqu'ils descendent et dispersent la cendre,
 
Attendre qu'un peuple nouveau se lève et fasse une farine neuve des lits et des jours.
 
Même cela ne suffira pas. Pleines de dédain, les couches géologiques brillent comme des vagues immobiles.
 
Les herbes et les algues glissent comme si nous n'y étions pas. La nuit dure si longtemps.
 
La mort ne nous a pas assez fendus. Trop d'intentions nous viennent sans porter le flux de notre sang.
 
Quand logerons-nous dans notre cœur si vaste et si fait à notre mesure ?
 
​​​​​​​Soldats, pas une victoire encore ? Pas une conquête égale à celle de l'arbre qui couvre le sol d'humus ? Nos corps seraient-ils plus fragiles
 
Qu'une toile de tente ? Et nous errons, perdus, entre les braises de nos bibliothèques et les vers oubliés des poètes.
 
Bon sang, mais où se tient donc la sainteté qui porte Dieu ? L'unique et le singulier, quand nous revêtiront-ils ?
 
Même l'être de la mousse suffirait ou celui d'un mur noir d'urine et de tags, ou ce vieux qui se mouche comme la plus ancienne des étoiles.
 
​​​​​​​Je tiens la main de l'enfant et m'apprête à traverser. Je vais disparaître comme n'ayant jamais vécu. 
 
Ayant usé mes forces sur des miroirs à chercher l'espérance, à me construire un cœur patient.
 
Il n'en saura rien. Je quitterai le port, comme une barque indonésienne se glisse entre des paquebots.
 
​​​​​​​À bord, le père et l'enfant que je fus, tandis que le ciel s'éteint dans le clapot des vagues.
 
J'irai rejoindre les grands jardins de la création, où les yeux n'ont pas besoin de mémoire.
 
L'humanité, plus légère qu'une brise, plus invisible qu'une graine, s'éveillera sur les visages des morts comme la terre à son premier matin.
 
Elle chantera le mystère de la joie et de la louange.
 
Pierrick de Chermont, Portes de l'anonymat, à l'usage d'un long voyage en Chine. Editions de Corlevour 2012.
 
Illustration : John Mallord William Turner, Le lac de Zoug. The Metropolitan Museum of Art.
 
 

 

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J'ai envie qu'ils boivent.

Publié le par Fred Pougeard

Quelquefois, allongée sur mon lit, je pense que je vais mourir, que les êtres qui m’entourent vont mourir, et cela me donne envie d’entreprendre un millier de choses. Souvent, lorsque j’entends des gens me parler, je pense soudain qu’ils vont mourir et cela me les fait écouter différemment. Je les vois réduits à ce qu’ils sont, à ce que nous sommes tous, et j’ai envie de les débarrasser de leur comédie, de leur demander pourquoi ils s’agitent, se prennent au sérieux, pourquoi ces airs avantageux. J’ai envie de leur dire ce qui est essentiel pour eux ; j’ai envie qu’ils boivent. J’aime ce moment subtil et éphémère où, après quelques verres, les gens vacillent, s’abandonnent, où ils se délivrent de leurs vêtements, de leur théâtre : tous les masques tombent et enfin, ils disent des choses vraies. Ils parlent peut-être métaphysique. On est sans cesse provoqué par une métaphysique.
 
Françoise Sagan, Je ne renie rien. Entretiens 1954-1992 Editions Stock 2014
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D'immenses voyages...

Publié le par Fred Pougeard

Près de Greffern, 11 novembre 1939
 
Orion et la mince faucille de la lune scintillent au-dessus des faisceaux de rails. Cependant que nous attendons des ordres, une pensée inattendue jaillit tout à coup, comme un cristal de glace : si infiniment loin que soient les mondes des étoiles fixes, bien au-delà des régions habitées —à l'instant de la mort, nous les dépasserons. Un instant viendra où notre esprit franchira les distances des années-lumières dont l'abîme l'effraye. D'immenses voyages l'attendent encore. Les aventures de cette terre ne sont que des symboles de l'ultime et suprême aventure —elles se déroulent dans les antichambres et le long des ressacs de la ténébreuse et formidable majesté.
 
Ernst Jünger, Jardins et routes, journal 1939-1940 traduit de l'allemand par Maurice Betz, complétée par Henri Plard, revue par Julien Hervier. Christian Bourgois éditeur 2014
 
photo Wilhelm Rosenkranz
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Une fin / Ein Ende

Publié le par Fred Pougeard

Je cherche une fin
une fin
où des mots
se touchent
 
au-delà
du taire
au-delà d'une trêve
 
une fin
où ce ne soient pas
des pierres qui dans ma gorge
constituent le poids du monde.
 
*
 
Ich suche ein Ende
ein Ende
an dem Worte
sich berühren
 
jenseits
des Schweigens
jenseits eines Stillstands
 
ein Ende
an dem nicht
Steine in meiner Kehle
das Gewicht der Welt ausmachen
 
Sonja Crone, dans l'Anthologie "Abwerfen der Last, die uns hindert am gehen" ("Larguer le fardeau qui nous empêche de marcher") du Prix Ulrich Grasnik 2019. Traduction inédite de Lionel-Edouard Martin 6/08/2020. 

 

 

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Lettre au général X

Publié le par Fred Pougeard

Je viens de faire quelques vols sur P. 38. C’est une belle machine. J’aurais été heureux de disposer de ce cadeau-là pour mes vingt ans. Je constate avec mélancolie qu’aujourd’hui, à quarante trois ans, après quelques six mille cinq cents heures de vol sous tous les ciels du monde, je ne puis plus trouver grand plaisir à ce jeu-là. Ce n’est plus qu’un instrument de déplacement - ici de guerre. Si je me soumets à la vitesse et à l’altitude à mon âge patriarcal pour ce métier, c’est bien plus pour ne rien refuser des emmerdements de ma génération que dans l’espoir de retrouver les satisfactions d’autrefois.
Ceci est peut-être mélancolique, mais peut-être bien ne l’est-ce pas. C’est sans doute quand j’avais vingt ans que je me trompais. En Octobre 1940, de retour d’Afrique du Nord où le groupe 2 - 33 avait émigré, ma voiture étant remisée exsangue dans quelque garage poussiéreux, j’ai découvert la carriole et le cheval. Par elle l’herbe des chemins. Les moutons et les oliviers. Ces oliviers avaient un autre rôle que celui de battre la mesure derrière les vitres à 130 kms à l’heure. Ils se montraient dans leur rythme vrai qui est de lentement fabriquer des olives. Les moutons n’avaient pas pour fin exclusive de faire tomber la moyenne. Ils redevenaient vivants. Ils faisaient de vraies crottes et fabriquaient de la vraie laine. Et l’herbe aussi avait un sens puisqu’ils la broutaient.
Et je me suis senti revivre dans ce seul coin du monde où la poussière soit parfumée (je suis injuste, elle l’est en Grèce aussi comme en Provence). Et il m’a semblé que, toute ma vie, j’avais été un imbécile...
Tout cela pour vous expliquer que cette existence grégaire au coeur d’une base américaine, ces repas expédiés debout en dix minutes, ce va-et-vient entre les monoplaces de 2600 chevaux dans une bâtisse abstraite où nous sommes entassés à trois par chambre, ce terrible désert humain, en un mot, n’a rien qui me caresse le coeur. Ça aussi, comme les missions sans profit ou espoir de retour de Juin 1940, c’est une maladie à passer. Je suis « malade » pour un temps inconnu. Mais je ne me reconnais pas le droit de ne pas subir cette maladie. Voilà tout. Aujourd’hui, je suis profondément triste. Je suis triste pour ma génération qui est vide de toute substance humaine. Qui n’ayant connu que les bars, les mathématiques et les Bugatti comme forme de vie spirituelle, se trouve aujourd’hui plongé dans une action strictement grégaire qui n’a plus aucune couleur.
On ne sait pas le remarquer. Prenez le phénomène militaire d’il y a cent ans. Considérez combien il intégrait d’efforts pour qu’il fût répondu à la vie spirituelle, poétique ou simplement humaine de l’homme. Aujourd’hui nous sommes plus desséchés que des briques, nous sourions de ces niaiseries. Les costumes, les drapeaux, les chants, la musique, les victoires (il n’est pas de victoire aujourd’hui, il n’est que des phénomènes de digestion lente ou rapide) tout lyrisme sonne ridicule et les hommes refusent d’être réveillés à une vie spirituelle quelconque. Ils font honnêtement une sorte de travail à la chaîne. Comme dit la jeunesse américaine, « nous acceptons honnêtement ce job ingrat » et la propagande, dans le monde entier, se bat les flancs avec désespoir.
De la tragédie grecque, l’humanité, dans sa décadence, est tombée jusqu’au théâtre de Mr Louis Verneuil (on ne peut guère aller plus loin). Siècle de publicité, du système Bedeau, des régimes totalitaires et des armées sans clairons ni drapeaux, ni messes pour les morts. Je hais mon époque de toutes mes forces. L’homme y meurt de soif.
Ah ! Général, il n’y a qu’un problème, un seul de par le monde. Rendre aux hommes une signification spirituelle, des inquiétudes spirituelles, faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. On ne peut vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots croisés, voyez-vous ! On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour. Rien qu’à entendre un chant villageois du 15ème siècle, on mesure la pente descendue. Il ne reste rien que la voix du robot de la propagande (pardonnez-moi). Deux milliards d’hommes n’entendent plus que le robot, ne comprennent plus que le robot, se font robots.
Tous les craquements des trente dernières années n’ont que deux sources : les impasses du système économique du XIXème siècle et le désespoir spirituel. Pourquoi Mermoz a-t-il suivi son grand dadais de colonel sinon par soif ? Pourquoi la Russie ? Pourquoi l’Espagne ? Les hommes ont fait l’essai des valeurs cartésiennes : hors des sciences de la nature, cela ne leur a guère réussi. Il n’y a qu’un problème, un seul : redécouvrir qu’il est une vie de l’esprit plus haute encore que la vie de l’intelligence, la seule qui satisfasse l’homme. Ca déborde le problème de la vie religieuse qui n’en est qu’une forme (bien que peut-être la vie de l’esprit conduise à l’autre nécessairement). Et la vie de l’esprit commence là où un être est conçu au-dessus des matériaux qui le composent. L’amour de la maison - cet amour inconnaissable aux Etats-Unis - est déjà de la vie de l’esprit.
Et la fête villageoise, et le culte des morts (je cite cela car il s’est tué depuis mon arrivée ici deux ou trois parachutistes, mais on les a escamotés : ils avaient fini de servir) . Cela c’est de l’époque, non de l’Amérique : l’homme n’a plus de sens.
Il faut absolument parler aux hommes.
A quoi servira de gagner la guerre si nous en avons pour cent ans de crise d’épilepsie révolutionnaire ? Quand la question allemande sera enfin réglée tous les problèmes véritables commenceront à se poser. Il est peu probable que la spéculation sur les stocks américains suffise au sortir de cette guerre à distraire, comme en 1919, l’humanité de ses soucis véritables. Faute d’un courant spirituel fort, il poussera, comme champignons, trente-six sectes qui se diviseront les unes les autres. Le marxisme lui-même, trop vieilli, se décomposera en une multitude de néo-marxismes contradictoires. On l’a bien observé en Espagne. A moins qu’un César français ne nous installe dans un camp de concentration pour l’éternité.
Ah ! quel étrange soir, ce soir, quel étrange climat. Je vois de ma chambre s’allumer les fenêtres de ces bâtisses sans visages. J’entends les postes de radio divers débiter leur musique de mirliton à ces foules désœuvrées venues d’au-delà des mers et qui ne connaissent même pas la nostalgie.
On peut confondre cette acceptation résignée avec l’esprit de sacrifice ou la grandeur morale. Ce serait là une belle erreur. Les liens d’amour qui nouent l’homme d’aujourd’hui aux êtres comme aux choses sont si peu tendus, si peu denses, que l’homme ne sent plus l’absence comme autrefois. C’est le mot terrible de cette histoire juive : « tu vas donc là-bas ? Comme tu seras loin » - Loin d’où ? Le « où » qu’ils ont quitté n’était plus guère qu’un vaste faisceau d’habitudes.
Dans cette époque de divorce, on divorce avec la même facilité d’avec les choses. Les frigidaires sont interchangeables. Et la maison aussi si elle n’est qu’un assemblage. Et la femme. Et la religion. Et le parti. On ne peut même pas être infidèle : à quoi serait-on infidèle ? Loin d’où et infidèle à quoi ? Désert de l’homme.
Qu’ils sont donc sages et paisibles ces hommes en groupe. Moi je songe aux marins bretons d’autrefois, qui débarquaient, lâchés sur une ville, à ces noeuds complexes d’appétits violents et de nostalgie intolérable qu’ont toujours constitués les mâles un peu trop sévèrement parqués. Il fallait toujours, pour les tenir, des gendarmes forts ou des principes forts ou des fois fortes. Mais aucun de ceux-là ne manquerait de respect à une gardeuse d’oies. L’homme d’aujourd’hui on le fait tenir tranquille, selon le milieu, avec la belote ou le bridge. Nous sommes étonnamment bien châtrés.
Ainsi sommes-nous enfin libres. On nous a coupé les bras et les jambes, puis on nous a laissé libres de marcher. Mais je hais cette époque où l’homme devient, sous un totalitarisme universel, bétail doux, poli et tranquille. On nous fait prendre ça pour un progrès moral ! Ce que je hais dans le marxisme, c’est le totalitarisme à quoi il conduit. L’homme y est défini comme producteur et consommateur, le problème essentiel étant celui de la distribution. Ce que je hais dans le nazisme, c’est le totalitarisme à quoi il prétend par son essence même. On fait défiler les ouvriers de la Ruhr devant un Van Gogh, un Cézanne et un chromo. Ils votent naturellement pour le chromo. Voilà la vérité du peuple ! On boucle solidement dans un camp de concentration les candidats Cézanne, les candidats Van Gogh, tous les grands non-conformistes, et l’on alimente en chromos un bétail soumis. Mais où vont les Etats-Unis et où allons-nous, nous aussi, à cette époque de fonctionnariat universel ? L’homme robot, l’homme termite, l’homme oscillant du travail à la chaîne système Bedeau à la belote. L’homme châtré de tout son pouvoir créateur, et qui ne sait même plus, du fond de son village, créer une danse ni une chanson. L’homme que l’on alimente en culture de confection, en culture standard comme on alimente les boeufs en foin.
C’est cela l’homme d’aujourd’hui.
Et moi je pense que, il n’y a pas trois cents ans, on pouvait écrire La Princesse de Clèves ou s’enfermer dans un couvent pour la vie à cause d’un amour perdu, tant était brûlant l’amour. Aujourd’hui bien sûr les gens se suicident, mais la souffrance de ceux-là est de l’ordre d’une rage de dents intolérable. Ce n’a point à faire avec l’amour.
Certes, il est une première étape. Je ne puis supporter l’idée de verser des générations d’enfants français dans le ventre du moloch allemand. La substance même est menacée, mais, quand elle sera sauvée, alors se posera le problème fondamental qui est celui de notre temps. Qui est celui du sens de l’homme et auquel il n’est point proposé de réponse, et j’ai l’impression de marcher vers les temps les plus noirs du monde.
Ca m’est égal d’être tué en guerre. De ce que j’ai aimé, que restera-t-il ? Autant que les êtres, je parle des coutumes, des intonations irremplaçables, d’une certaine lumière spirituelle. Du déjeuner dans la ferme provençale sous les oliviers, mais aussi de Haendel. Les choses, je m’en fous, qui subsisteront. Ce qui vaut, c’est certain arrangement des choses. La civilisation est un bien invisible puisqu’elle porte non sur les choses, mais sur les invisibles liens qui les nouent l’une à l’autre, ainsi et non autrement. Nous aurons de parfaits instruments de musique, distribués en grande série, mais où sera le musicien ? Si je suis tué en guerre, je m’en moque bien. Ou si je subis une crise de rage de ces sortes de torpilles volantes qui n’ont plus rien à voir avec le vol et font du pilote parmi ses boutons et ses cadrans une sorte de chef comptable (le vol aussi c’est un certain ordre de liens).
Mais si je rentre vivant de ce « job nécessaire et ingrat », il ne se posera pour moi qu’un problème: que peut-on, que faut-il dire aux hommes ?
Antoine de Saint Exupéry, Lettre écrite à La Marsa, près de Tunis, en juillet 1943. Parue dans Le Figaro Littéraire n°103, avril 1948. Reprise dans Un sens à la vie, Editions Gallimard 1956.
 
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