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Marguerites/Daisies

Publié le par Fred Pougeard

Vas-y : dis ce que tu penses. Le jardin
n'est pas le monde réel. Les machines
sont le monde réel. Dis honnêtement ce que n'importe quel idiot
pourrait lire sur ton visage : nous éviter,
résister à la nostalgie
a du sens. Ce n'est
pas assez moderne, le bruit que fait le vent
dans un champ de marguerites : l'esprit
ne peut briller à sa poursuite. Et l'esprit
veut briller, de façon brute, comme
les machines brillent, plutôt
qu'aller en profondeur, comme, par exemple, des racines. C'est très émouvant
tout de même, te voir t'approcher
prudemment de la bordure de la prairie au petit matin,
lorsque personne ne peut
te voir. Plus tu restes au bord,
plus tu sembles angoissé. Personne ne veut entendre parler
​​​​​​​des impressions du monde de la nature : on se 
moquera encore de toi ; on t'affublera de mépris.
Quant à ce que tu entends là,
​​​​​​​ce matin : réfléchis à deux fois
avant de confier à quiconque ce qui s'est dit dans ce pré,
et par qui.
 
*
 
Go ahead : say what you're thinking. The garden 
is not the real world. Say frankly what any fool
could read in your face : it makes sense
to avoid us, to resist
nostalgia. It is 
not modern enough, the sound the wind makes
stirring a meadow of daisies : the mind
​​​​​​​cannot shine following it. And the mind 
wants to shine, plainly, as
machines shine, and not
grow deep, as, for example, roots. It is very touching,
all the same, to see you cautiously
approaching the meadow's border in early morning,
when no one could possibly
be watching you. The longer you stand at the edge,
the more nervous you seem. No one wants to hear
impressions of the natural world : you will be
laughed at again ; scorn will be piled on you.
As for what you're actually 
hearing this morning : think twice
before you tell anyone what was said in this field
and by whom.
 
Louise Glück, L'Iris sauvage (1992). Poèmes traduits de l'anglais 'Etats-Unis) par Marie Olivier.. Editions Gallimard 2021 
 
 
 
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Et puisque je vogue vers la haute mer

Publié le par Fred Pougeard

Et puisque je vogue vers la haute mer et que le vent gonfle mes voiles,
Je vous dis qu’il n’est rien, dans l’univers entier qui soit stable ;
Tout fluctue, toute image qui se forme est changeante.
Le temps même s’écoule d’un mouvement continu,
Tout à fait comme un fleuve ; en effet ni le fleuve ni l’heure légère
Ne peuvent s’arrêter, mais de même que l’onde est poussée par l’onde
Et que celle qui arrive est poursuivie par la suivante et poursuit la précédente
Ainsi s’enfuient les instants qui semblablement se suivent
Et se renouvèlent toujours ; car ce qui fut auparavant n’existe plus,
Ce qui n’était pas se produit et chaque minute laisse place à une autre.
 
Et, quoniam magno feror aequore plenaque uentis
uela dedi nihil est toto, quod perstet, in orbe.
Cuncta fluunt omnisque uagans formatur imago.
Ipsa quoque adsiduo labuntur tempora motu,
non secus ac flumen ; neque enim consistere flumen
nec leuis hora potest ; sed ut unda impellitur unda
urgeturque prior ueniente urgetque priorem,
tempora sic fugiunt pariter pariterque sequuntur
et noua sunt semper ; nam quod fuit ante, relictum est
itque quod haud fuerat, momentaque cuncta nouantur.
 
Ovide, Les Métamorphoses, Livre XV, 176-185 Traduction Danièle Robert, Actes Sud 2001
 
 
Illustration : Tiepolo, Apollon et Daphné (1743-44). Musée du Louvre
 
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Mozart

Publié le par Fred Pougeard

A Toi quand j'écoutais ton arc-en-ciel d'été :
Le bonheur y commence à mi-hauteur des airs
Les glaives du chagrin
Sont recouverts par mille effusions de nuages et d'oiseaux,
 
Une ancolie dans la prairie pour plaire au jour
A été oubliée par la faux,
Nostalgie délivrée tendresse si amère
Connaissez-vous Salzburg à six heures l'été
Frissonnement plaisir le soleil est couché est bu par un nuage.
 
Frissonnement —à Salzburg en été
O divine gaîté tu vas mourir captive ô jeunesse inventée
Mais un seul jour encore entoure ces vraies collines,
Il a plu, fin d'orage. O divine gaîté
Apaise des gens aux yeux fermés dans toutes les salles de concert du monde.
 
Pierre Jean Jouve, Les Noces (1925-1931), Mercure de France 1964
 
Image : Pierre Jean Jouve en 1909 par Henri Le Fauconnier.
 
Merci au poète Lionel-Edouard Martin qui m'a fait découvrir ce "Mozart".
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Saudade

Publié le par Fred Pougeard

SAUDADE
 
veut dire nostalgie, paraît-il, mais aussi
le regret de ce qui n'a jamais été. N'est-ce pas
la même chose ? Dans un café de Rio
les mouches tournent autour de mon verre. 
 
Comme tu aurais aimé ça : le serveur
suant dans son polo noir. Des enfants
courant, dans des petits costumes ou des shorts longs, traînant
des jouets et des serviettes jusqu'à la plage. On parlait,
 
ou plutôt je parlais, et j'imaginais ta réponse,
la chaleur nous brouillant la vue.
Ici encore, la douleur dans sa plus cruelle expression :
ce tu imaginé est tout ce qu'il me reste de toi.
 
John Freeman, Vous êtes ici. (2017) Poèmes traduits de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Ducrozet. Actes Sud 2019
 
Photographie : Felippe Moraes
 
 
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Intrépide Molly

Publié le par Fred Pougeard

Molly était la plus intrépide.
En avril elle se balançait
au-dessus de la rivière sur une corde
attachée à une branche d'orme. Il y avait encore
de la glace le long de la berge et un jour
on retrouva son corps près du barrage
sa tête blessée : elle avait percuté la glace.
Un soir d'été elle me serra contre son maillot
de bain noir mouillé quand je lui apportai un milkshake.
L'incendie m'enflamma les veines et tout le corps.
Quand nous attrapions des grenouilles pour manger
leurs cuisses elle disait, "Nous sommes des animaux".
Et sur la colline proche de la rivière, nous cueillions
des trilliums. Tous les garçons voulaient l'épouser.
Longtemps nous déposâmes sur sa tombe
les fleurs sauvages qu'elle aimait. Plus de soixante ans
après je vois clairement que personne ne se remet jamais
de rien, surtout pas de Molly au bord de la rivière,
oscillant à travers les airs —
                                                        un oiseau.
 
Jim Harrison, La Position du mort flottant Traduction Brice Matthieussent. Editions Héros-Limite 2021
 
Photo : Jim Harrison en 2012 par Scott Baxter

 

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Mes grands chiens maigres

Publié le par Fred Pougeard

"Ces doigts perdus ces chiens lévriers dans la caverne
minérale
Entre des manchettes d'aurore et des cravates de lune"
 
Arthur Adamov, Poésies

 

Je nourris mal
mes grands chiens maigres
claquemurés
 
Leurs crocs ô leurs
crocs nus toujours
montrés
 
Mes grands chiens maigres
ne supportent pas la caresse
et n'aiment que les vieilles
viandes avariées que je déterre
dans de petits cimetières
dérobés
 
Mes mains dans mes rêves alors
sont moignons saignant de douleur
qui ne peuvent qu'à grand-peine
ouvrir la terre obscure
 
Et je ne peux rassasier
mes chiens bondissant tout à coup
de leurs niches perdues
 
*
 
La nuit ne fut qu'un seul
et continu hurlement à la mort
 
Toute la nuit mes grands chiens maigres
l'ont coulée et tréfilée dans un métal glacé
sombre cursif et sonore fatalement
 
A l'aube j'ai mené la meute dans l'image
d'une tempête figée de barkhanes dorées
Ils se sont couchées dans cette odeur brûlante happant
la langue qui est celle des plus violents déserts
 
J'étais au centre de la horde
Je me suis assoupi parmi les bêtes haletantes
 
Alors comme selon un rite s'instaurant à l'instant
en une terrible hésitante et douce gestation
une vaste forêt aux essences nobles et paisibles
est venue descendant des cintres de l'azur cru
 
elle s'est posée là tout autour révélant sous ses ombrages souverains
par la seule densité de son indifférence et de son absence
la fuligineuse vérité de nos existences leur rassurante
solitude ouverte nécessairement ouverte vers le futur
 
les grands chiens maigres s'apaisant
et moi-même m'éveillant enfin
 
*
 
Ils savent depuis toujours
mes grands chiens maigres
que nous mourrons ensemble
à la même seconde
et cette évidence les rassure
 
Ils savent aussi 
que je suis aussi maigre qu'eux
que j'ai toujours faim
de rêves faisandés
que lorsqu'ils aboient ou
hurlent à la mort,
mes propres aboiements et hurlements
sont l'ombre écarlate des leurs
 
Je ne les caresse que si
je désire leur morsure
Ne les frappe que pour me faire taire
 
Le pacte qui nous lie
mes grands chiens maigres et moi
c'est notre fidélité commune
à la désespérance qui nous ronge
 
C'est que nous savons bien qu'elle
ne survit opiniâtrement que
sur les cendres tièdes à jamais
d'une foi enfantine trop tôt vite brûlée
 
*
 
Mes grands chiens maigres
sont pris parfois de la folie d'aimer
 
Mais c'est toujours de fragments de corps
de gestes d'expressions de durées de
paysages d'odeurs d'architectures
de musiques de bruits même
 
Pour eux l'absolue beauté
s'est émiettée aux origines du monde
dans la réalité des choses et des êtres
 
Ils ne sont donc fascinés que par une nuque qui s'incline
une mèche rebelle la ronde bosse d'une pleine chair une main
retournée qui masque tout à coup l'émotion trop vive
d'un regard un sourire suspendu un doux éveil dans une
vaste chambre nue que deux persiennes laminent de soleil
une combe inattendue où songe une mare sous un buisson de noisetiers
une longue maison basse au toit massif un peu clabaud le cri des grues
en octobre déchirant le ciel délavé Cecilia Bartoli chantant
Nicola Porpora ("Parto, ti lascio, o cara")
​​​​​​​le vent dans les bambous du jardin le vent
porteur de légendes que l'on ne comprend plus
 
C'est alors un très bref très violent insondable
attendrissement qui empoigne mes grands chiens maigres
​​​​​​​et qu'aussitôt ils tranchent en couinant de douleur
 
Aimer plus large et plus longtemps
ne leur serait possible
qu'en une impossible infinie totalité
 
ou bien d'en accepter le prix de souffrance
 
*
 
Mes grands chiens maigres trottinent l'amble
sous la lune verte
 
Ils ont une ombre d'athlète humain
quand la mienne devant moi qui m'essouffle
demeure décidément lupine
 
D'un loup hors d'âge et malaveigne
 
*
 
Octobre tramé de soleil las
Les journées ont la magnificence
décadente de très longs crépuscules
 
Mes grands chiens maigres prennent
leur noir pelage d'hiver
Ils se confondent avec la nuit dans ses affûts
lorsque je les sors chaque soir
Ils sont la nuit qui monte de la terre
odorante et des feuilles mortes
 
Je les perds longtemps alors
jusqu'à ce que j'entende soudain
l'orgue du très doux hosanna de leur prière
se hissant jusqu'aux étoiles
 
Ils me reviennent toujours
langues sanglantes regards de feu
Ils me mordent au sang
enragés à cause de cette fidélité qui fatalement
les enchaîne aux niches de mes ombres
 
A la petite aube ils se couchent en rond
dans le creux le plus las de ma chair
et ils s'endorment de mon pesant sommeil
d'homme lige
 
*
 
     Ils ont vieilli comme j'ai vieilli moi-même. Presque chaque soir, désormais, lorsque je vais m'effondrer dans mon fauteuil de lecture, ils se dressent tout à coup sur leurs pattes postérieures et, s'appuyant contre moi, me lèchent la face, éperdument, avec des gémissements de chiots. Il faut, à tout prix et à l'instant, que je les cajole, que je les considère : il en va de leur survie, semble-t-il.
     
     Mes grands chiens maigres s'apprivoisent inopinément, plus véhéments que des êtres humains follement amoureux qui soupçonneraient celui ou celle qu'ils adorent de vouloir les quitter. Et j'en suis bouleversé, bien évidemment, car je sais bien que cette brutale effusion n'a d'autre motif que d'exprimer sans détour leur fidélité inconditionnelle, de l'idéaliser, surjouant le rôle pour me convaincre. Ils étaient là, depuis l'aube, couchés, silencieux et attentifs dans la pénombre rouge de mes oubliettes intimes, et les voici debout, me bousculant, pressant mon torse de tout leur poids.
 
     L'amour de mes bêtes secrètes ressemble peu à peu à un adieu, alors, et brouille de larmes l'image des relations convenues ente l'homme et l'animal qu'il a domestiqué.
 
     Ils savent, mes grands chiens maigres, qu'il nous reste peu de temps à vivre. Que nous voguons, désormais, sur l'erre d'un vent portant qui ne souffle plus. Que nous devons maintenant filer les laines avec quoi se tricote la sérénité des fins de vie.
 
     Un amour de chaque instant qui n'a d'autre désir que lui-même. Mes grands chiens maigres ont des yeux semblables à ceux d'Emmanuel Kant. Ils ne le savent pas. Ils ne savent pas, non plus, qu'ils viennent de rallumer son concept de finalité sans fin. Nous nous aimons parce que l'amour existe nécessairement. Et surtout pour qu'il existe, pour le créer, même, fut-ce entre les chiens qui sont en nous et nous-mêmes, les humains en fin d'espèce.
 
     Pour nourrir paisiblement l'étiolement de notre crépuscule.
 
*
 
Ils lapent l'eau de la mare
brisent et boivent leur image
 
Assouvis alors et repus
de ce mensonge du reflet
ils se pourlèchent longuement
puis s'élancent jappant sur des pistes illusoires
 
justifient à force ce jour encore gagné
 
*
 
Mes grands chiens maigres
​​​​​​​ont sang de lave œil nègre
et songes de toujours
 
​​​​​​​Nous sommes de même viande
et d'appétits jumeaux
Nous trébuchons sur le même caillou
Mes amours sont canines
comme les leurs génitrices
et nous nous endormons sous
la même grand-voile carguée sous nos fatigues
 
Mes grands chiens maigres me ressemblent
 
Qui ou quoi de ces vies mêlées en somme
me fait moi
 
Bernard Blot, Chemins, disdacalies en rêve, grands chiens maigres et clarté d'avant mémoire, Editions La Fidelienne 2010
 
 
 
  
 
 
 
 
 
 
 
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Mozart

Publié le par Fred Pougeard

Mozart murmure dans les rameaux de la vigne vierge.
La musique épouse l'ombre et la partition bleue de l'air,
Le vide, les plénitudes, l'aspérité du doux royaume
Où affluent nos désirs.
 
Elle énonce un secret, toutes paupières closes,
La lumière surgit, nous sommes saufs dans la chambre joyeuse,
Le temps s'estompe, la mélodie s'enchante, joies exquises,
Nous croyons bien ce qu'elle dit, la musique.
Nous croyons bien qu'elle dit : vérité.
 
Alors comme s'emplit de vin la coupe, nous cédons
Au vertige céleste. Le ciel d'en bas s'unit au ciel d'en haut,
Le chant frémit sur le tranchant des chanterelles, gagne les bois
Le cuivre du crépuscule, la nuit ralentit sa monture,
Nous sommes du pays des intangibles joies,
Nous chevauchons les territoires de la vigueur, la musique
Nous engendre à la nuit qui nous berce, et nous savons
peut-être concevoir ce qu'il nous a promis.
 
Philippe Delaveau, Eucharis Editions Gallimard 1989
 
Image : Partition autographe du Quintette pour piano, hautbois, clarinette, cor et basson KV 452 en mi bémol majeur (1784). Collection Charles Malherbe. BNF
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Oiseaux du matin

Publié le par Fred Pougeard

Je réveille la voiture
au pare-brise saupoudré de farine.
Je revêts mes lunettes de soleil.
Le chant des oiseaux s'obscurcit.
 
Tandis qu'un autre homme achète un journal
au kiosque de la gare
non loin d'un grand wagon de marchandises
entièrement rougi par la rouille
et qui scintille au soleil.
 
Pas de vides nulle part ici.
 
À travers la tiédeur printanière, un corridor glacial
où quelqu'un vient à grands pas
nous dire qu'on le diffame
même en plus haut lieu.
 
Par une porte dérobée dans paysage
la pie arrive
noire et blanche. Oiseau de Hel.
Et le merle qui s'agite de-ci, de-là
jusqu'à charbonner tout le dessin,
à part ces habits blancs sur une corde à linge :
un chœur de Palestrina.
 
Pas de vides nulle part ici.
 
Merveille que de sentir mon poème qui grandit
alors que je rétrécis.
Il grandit, il prend ma place.
Il m'évince.
Il me jette hors du nid.
Le poème est fini.
 
Tomas Tranströmer, Accords et Traces (1966) dans Baltiques, Œuvres complètes 1954-2004. traduit du suédois par Jacques Outin. Le Castor Astral 1996 et 2004 pour la traduction française. Poésie Gallimard 2004
 

 

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Guerne

Publié le par Fred Pougeard

Les guerres s'enchaînent, le monde court à sa perte, la nature n'est plus que le souvenir du paradis auquel l'enfer a succédé pour le confort de quelques riches, qui prospèrent sur la misère de tous les peuples. Armel Guerne n'en continue pas moins de nous redire, sur fond d'Apocalypse, que la vérité est ici, au plus bas, qui est l'autre nom du plus intime, lorsqu'il est dépouillé de son costume social et de sa prétention à réussir —pour qui, pour quoi ? Elle est dans cette gloire de l'être si fragile, qu'elle se sait menacée de toutes parts ; cette gloire qui retentit sans trompette, mais qui tisse l'unité du brin d'herbe au vitrail de la cathédrale, de la fleur qui éclot au poème qui l'enchante et toujours, en tout lieu, quel que soit le siècle, dans l'esprit de pauvreté. Charles Péguy disait qu'il vaut mieux ne pas parler de la dignité des pauvres, mais plutôt de la pauvreté des dignes. Et Armel Guerne de le confirmer jusque dans sa pratique de la traduction : car de quoi se compose une vie digne de ce nom, sinon de la certitude qu'on doit se défaire de sa prétention à posséder, pour mieux pouvoir se perdre dans l'Autre ? En vérité, Armel Guerne ne s'en est tant allé que pour revenir depuis cet autre temps : cette mort qu'il a fécondée d'un verbe dédié à la Joie. Révolté par compassion, il continue de nous faire signe. J'admire sa manière si singulière, celle des enfants, des malades et des fous en liberté, qu'on ne frappe jamais de ces qualificatifs qu'en vertu d'un devenir mouton qui rejette dans les ténèbres toute révolte agie par les lumières, toute protestation de l'esprit contre la matière, toute dénonciation des fausses valeurs au nom des vraies richesses ; toute insoumission devant les défaites du temps, plus que devant telle ou telle époque forcément en chute, et en ascension également. Comme il l'a écrit : "C'est une forme sûre de sérénité quand on sait désormais que le pire n'est pas devant, mais derrière. Et le pire finit toujours par passer derrière, tout comme la vie à l'heure de la mort. Le ciel commence."
 
Stéphane Barsacq, Météores, Editions de Corlevour MMXX
 
A lire ici, d'Armel Guerne : 
http://www.proximitedelamer.fr/2017/06/l-attentive.html
http://www.proximitedelamer.fr/2020/03/l-ouverture.html
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Indifférence du bricoleur

Publié le par Fred Pougeard

A l'amante qui tremble 
près de l'encrier noir
à l'adieu dessiné par la main
n'y songe point souvent
cet homme bricoleur
et tout un jour s'enfuit
autour des clés qu'il lime
autour des clous qu'il chasse
et du laiton qu'il tord
dans sa grande masure en fleurs
à fondations pleines de bêtes
au bord d'un vieux continent
mordu par la mer dorée
 
 
PAYSAGE DES DEUX OUVRIERS
 
 
La campagne restait calme
une fille lavait sa jambe pure
et les heures
s'inscrivaient dans l'étoffe qu'elles usent
attaquant les fleurs dans le damas.
Les pages d'un livre d'école
avaient été par le vent emportées
jusqu'au-dessus des églantiers
et le long du chemin
aux fossés pleins de bêtes rusées
aux talus couverts de ces herbes propices
à des tisanes de douceur
deux ouvriers longuement se contaient
les secrets des métiers du bois.
 
Jean Follain, Exister Editions Gallimard 1947
 
​​​​​​​Illustration : Portrait de Jean Follain par Maurice Denis

 

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