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La marche à l'amour

Publié le par Fred Pougeard

Tu as les yeux pers des champs de rosées
tu as des yeux d’aventure et d’années-lumière
la douceur du fond des brises au mois de mai
dans les accompagnements de ma vie en friche
avec cette chaleur d’oiseau à ton corps craintif
moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches
moi je fonce à vive allure et entêté d’avenir
la tête en bas comme un bison dans son destin
la blancheur des nénuphars s’élève jusqu’à ton cou
pour la conjuration de mes manitous maléfiques
moi qui ai des yeux où ciel et mer s’influencent
pour la réverbération de ta mort lointaine
avec cette tache errante de chevreuil que tu as

tu viendras tout ensoleillée d’existence
la bouche envahie par la fraîcheur des herbes
le corps mûri par les jardins oubliés
où tes seins sont devenus des envoûtements
tu te lèves, tu es l’aube dans mes bras
où tu changes comme les saisons
je te prendrai marcheur d’un pays d’haleine
à bout de misères et à bout de démesures
je veux te faire aimer la vie notre vie
t’aimer fou de racines à feuilles et grave
de jour en jour à travers nuits et gués
de moellons nos vertus silencieuses
je finirai bien par te rencontrer quelque part
bon dieu!
et contre tout ce qui me rend absent et douloureux
par le mince regard qui me reste au fond du froid
j’affirme ô mon amour que tu existes
je corrige notre vie
nous n’irons plus mourir de langueur
à des milles de distance dans nos rêves bourrasques
des filets de sang dans la soif craquelée de nos lèvres
les épaules baignées de vols de mouettes
non
j’irai te chercher nous vivrons sur la terre
la détresse n’est pas incurable qui fait de moi
une épave de dérision, un ballon d’indécence
un pitre aux larmes d’étincelles et de lésions profondes
frappe l’air et le feu de mes soifs
coule-moi dans tes mains de ciel de soie
la tête la première pour ne plus revenir
si ce n’est pour remonter debout à ton flanc
nouveau venu de l’amour du monde
constelle-moi de ton corps de voie lactée
même si j’ai fait de ma vie dans un plongeon
une sorte de marais, une espèce de rage noire
si je fus cabotin, concasseur de désespoir
j’ai quand même idée farouche
de t’aimer pour ta pureté
de t’aimer pour une tendresse que je n’ai pas connue
dans les giboulées d’étoiles de mon ciel
l’éclair s’épanouit dans ma chair
je passe les poings durs au vent
j’ai un coeur de mille chevaux-vapeur
j’ai un coeur comme la flamme d’une chandelle
toi tu as la tête d’abîme douce n’est-ce pas
la nuit de saule dans tes cheveux
un visage enneigé de hasards et de fruits
un regard entretenu de sources cachées
et mille chants d’insectes dans tes veines
et mille pluies de pétales dans tes caresses
tu es mon amour
ma clameur mon bramement
tu es mon amour ma ceinture fléchée d’univers
ma danse carrée des quatre coins d’horizon
le rouet des écheveaux de mon espoir
tu es ma réconciliation batailleuse
mon murmure de jours à mes cils d’abeille
mon eau bleue de fenêtre
dans les hauts vols de buildings
mon amour
de fontaines de haies de ronds-points de fleurs
tu es ma chance ouverte et mon encerclement
à cause de toi
mon courage est un sapin toujours vert
et j’ai du chiendent d’achigan plein l’âme
tu es belle de tout l’avenir épargné
d’une frêle beauté soleilleuse contre l’ombre
ouvre-moi tes bras que j’entre au port
et mon corps d’amoureux viendra rouler
sur les talus du mont Royal
orignal, quand tu brames orignal
coule-moi dans ta plainte osseuse
fais-moi passer tout cabré tout empanaché
dans ton appel et ta détermination
Montréal est grand comme un désordre universel
tu es assise quelque part avec l’ombre et ton coeur
ton regard vient luire sur le sommeil des colombes
fille dont le visage est ma route aux réverbères
quand je plonge dans les nuits de sources
si jamais je te rencontre fille
après les femmes de la soif glacée
je pleurerai te consolerai
de tes jours sans pluies et sans quenouilles
des circonstances de l’amour dénoué
j’allumerai chez toi les phares de la douceur
nous nous reposerons dans la lumière
de toutes les mers en fleurs de manne
puis je jetterai dans ton corps le vent de mon sang
tu seras heureuse fille heureuse
d’être la femme que tu es dans mes bras
le monde entier sera changé en toi et moi
la marche à l’amour s’ébruite en un voilier
de pas voletant par les lacs de portage
mes absolus poings
ah violence de délices et d’aval
j’aime
que j’aime
que tu t’avances
ma ravie
frileuse aux pieds nus sur les frimas de l’aube
par ce temps profus d’épilobes en beauté
sur ces grèves où l’été
pleuvent en longues flammèches les cris des pluviers
harmonica du monde lorsque tu passes et cèdes
ton corps tiède de pruche à mes bras pagayeurs
lorsque nous gisons fleurant la lumière incendiée
et qu’en tangage de moisson ourlée de brises
je me déploie sur ta fraîche chaleur de cigale
je roule en toi
tous les saguenays d’eau noire de ma vie
je fais naître en toi
les frénésies de frayères au fond du coeur d’outaouais
puis le cri de l’engoulevent vient s’abattre dans ta gorge
terre meuble de l’amour ton corps
se soulève en tiges pêle-mêle
je suis au centre du monde tel qu’il gronde en moi
avec la rumeur de mon âme dans tous les coins
je vais jusqu’au bout des comètes de mon sang
haletant
harcelé de néant
et dynamité
de petites apocalypses
les deux mains dans les furies dans les féeries
ô mains
ô poings
comme des cogneurs de folles tendresses
mais que tu m’aimes et si tu m’aimes
s’exhalera le froid natal de mes poumons
le sang tournera ô grand cirque
je sais que tout mon amour
sera retourné comme un jardin détruit
qu’importe je serai toujours si je suis seul
cet homme de lisière à bramer ton nom
éperdument malheureux parmi les pluies de trèfles
mon amour ô ma plainte
de merle-chat dans la nuit buissonneuse
ô fou feu froid de la neige
beau sexe léger ô ma neige
mon amour d’éclairs lapidée
morte
dans le froid des plus lointaines flammes
puis les années m’emportent sens dessus dessous
je m’en vais en délabre au bout de mon rouleau
des voix murmurent les récits de ton domaine
à part moi je me parle
que vais-je devenir dans ma force fracassée
ma force noire du bout de mes montagnes
pour te voir à jamais je déporte mon regard
je me tiens aux écoutes des sirènes
dans la longue nuit effilée du clocher de Saint-Jacques
et parmi ces bouts de temps qui halètent
me voici de nouveau campé dans ta légende
tes grands yeux qui voient beaucoup de cortèges
les chevaux de bois de tes rires
tes yeux de paille et d’or
seront toujours au fond de mon coeur
et ils traverseront les siècles
je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi
lentement je m’affale de tout mon long dans l’âme
je marche à toi, je titube à toi, je bois
à la gourde vide du sens de la vie
à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud
à ces taloches de vent sans queue et sans tête
je n’ai plus de visage pour l’amour
je n’ai plus de visage pour rien de rien
parfois je m’assois par pitié de moi
j’ouvre mes bras à la croix des sommeils
mon corps est un dernier réseau de tics amoureux
avec à mes doigts les ficelles des souvenirs perdus
je n’attends pas à demain
je t’attends
je n’attends pas la fin du monde je t’attends
dégagé de la fausse auréole de ma vie  
 
 
 
                                                                                                                                                                           Gaston Miron, L'Homme rapaillé, Presses Universitaires de Montréal 1970
 
 
 
 
 
 
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L'oiseau

Publié le par Fred Pougeard

Je fus un grand oiseau lourd et parfois
je reconnaissais les villes
que j'avais traversées jadis
j'aimais surtout les ponts
et les jardins où le soir
en été les danseurs flottaient
sous les réverbères
ils avaient peur lorsque mon ombre tombait sur eux
moi aussi j'avais peur quand les bombes pleuvaient
je m'envolais loin et lorsque le silence régnait
je revenais planer longtemps
au-dessus des fosses et des morts
j'aimais la mort
j'aimais jouer avec la mort
au-dessus des sombres montagnes parfois
je refermais mes ailes et telle une pierre
je me laissais tomber dans l'abîme
mais jamais jusqu'au bout jamais jusqu'au plus profond
pour l'heure j'avais peur
pour l'heure j'aimais la mort des autres
et pas la mienne
ma mort je l'ai aimée plus tard
beaucoup plus tard
lorsque j'étais déjà fatigué et affamé et triste
lorsque je n'avais plus peur de rien
​​​​​​​je ne regardais que les pierres et les brumes dans les abîmes
et mes ailes se sont refermées
 
Agota Kristof, Clous. Poèmes en hongrois et français. Traduction Maria Maïlat. Editions Zoé, Genève 2016.

 

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La flamme

Publié le par Fred Pougeard

J'ai vu la flamme. Elle est partout,
 
Dans ce que je regarde
Quand pour de bon je le regarde.
 
Elle y demeure et bouge
A peine plus qu'un mot,
 
Dans le morceau de zinc, le panneau de l'armoire,
Le crayon, la pendule et le vin dans les verres,
Dans le pot de tabac, dans l'émail du réchaud,
Le papier sur la table et le linge lavé,
Dans le fer du marteau, dans la conduite en cuivre,
Dans ton genou plié, dans tes lieux plus cachés.
 
Parfois dans l'âtre la voilà
Qui se dévoile, se proclame
Et va périr.
 
Ailleurs, tout comme d'autres,
Elle cherche sa place,
 
Elle cherche son sang
Dans la chair du silence,
 
Brûle du temps qui vient,
Refuse le sommeil,
Fait son travail de flamme,
Nous sauve et veut sourire.
 
Eugène Guillevic, Sphère Editions Gallimard 1963
 
Image : Augusto Giacometti, Selbstbildnis, 1910. Bündner Kunstmuseum Chur
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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Ultime Cose

Publié le par Fred Pougeard

TRAVAIL
 
Autrefois
ma vie était facile. La terre
me donnait fleurs fruits en abondance.
 
Aujourd'hui je défriche un terrain sec et dur.
Ma bêche
se heurte à des pierres, à des ronces. Je dois creuser
profond, comme qui cherche un trésor.
 
 
RAMIERS
 
Aux rails incurvés par où descend,
bleue, l'eau de pluie, ils réclament une gorgée,
une fraîcheur dans la canicule.
                                                         Ils pèsent
aux tracas juvéniles, à mon soir,
eux mes seuls voisins, et j'écoute cette
musique d'ailes à la fenêtre, je regarde
leur vie domestique, belle,
leurs luttes fratricides, ingénues ;
comme des gentilles créatures je les gagne
d'une offrande que je sais appréciée. La main
tendue est appel à tous les vols ; de petites
pattes rouges s'y agrippent ; des couleurs
d'arc-en-ciel se déploient. Oh qu'ils apportent
aux miens le bonheur, à moi-même, dans la demeure
aujourd'hui pour quelques
grains de maïs éparpillés devenue
maison visitée par les anges.
 
 
CAMIONNETTE
 
La camionnette qui au Lido, bleue et blanche,
traverse l'avenue —foule estivale
vêtue, comme elle sait, de belles couleurs —;
elle répand une chanson qui dans le cœur,
où est encore le bonheur l'amoureux écho,
entretient la musique des sphères.
 
De jeunes cyclistes, comme des papillons
à la lumière, se pressent autour d'elle. Et toi,
qui à la surface de la terre
marches depuis si longtemps, et qui te laisses
prendre, docile, à un mouvement de la vie !
 
***
 
LAVORO
 
Un tempo
la mia vita era facile. La terra
mi dava fiori frutta in abbondanza.
 
Or dissodo un terreno secco e duro.
La vanga
urta in pietre, in sterpaglia. Scavar devo
profondo, come chi cerca un tesoro.
 
 
COLOMBI
 
Alle curve rotaie che discendono
acqua azzurra piovana, un sorso chiedono,
un refrigerio nell'arsura.
                                             Gravi
alle giovani noie, alla mia sera,
che li ho soli vicini, e ascolto quella
musica d'ali alla finestra, guardo
la loro vita famigliare, bella,
le loro lotte fratricide, ingenue ;
come vaghe creature a me li lego
con l'offerta che so grata. La tesa
mano è richiamo a tutti i voli ; rosse
zampine vi si apprendono ; colori
d'arcobaleno si spiegano. Oh ai miei
portino bene, a me, nella dimora
oggi per pochi sparsi
chicchi di granoturco diventata
la casa vistata da gli angeli.
 
 
CAMIONCINO
 
Camioncino che al Lido, azzurro e bianco,
attraversa il viale —estiva folla,
di bei colori, come sa, vestita —;
spande una canzonetta che nel cuore,
dove l'eco amorosa è ancora un bene,
la musica intrattiene delle sfere.
 
Giovanetti ciclisti, come al lume
farfalle, intorno gli vanno. Ma tu,
che sulla superficie della terra
cmmimi è tanto, e docile ti lasci
prendere a un movimento della vita !
 
Umberto Saba, Choses dernières/Ultime cose (1935-1943). Traduction de l'italien Bernard Simeone. Ypsilon Editeur 2020 (traduction déjà présente dans le volume Du Canzoniere, Orhée La Différence 1992)
 
Dessin : Pigeon ramier Lear Edward in Gould John, The Birds of Europe, 1832-1837
 
 
 
 
 
 
                                                    
 
 
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Cela pourrait peut-être faire un poème

Publié le par Fred Pougeard

     

 

     Je ne sais pas. Cela pourrait peut-être faire un poème. 
     Il est très vieux. Il me voit passer depuis cinq étés, avec un livre à la main, sur le chemin qui mène au moulin où je vais lire aux heures chaudes, à l'ombre des figuiers. Il me fait un signe de la tête, à l'aller et au retour. Il sourit. Il ne bouge jamais, assis sous les citronniers, devant une petite maison, toujours deux ou trois chats à ses pieds, de ces chats de par ici qui ressemblent à des divinités maigres, calmes et puissantes.​​​​​
     Hier, le hasard fait que je croise N. au moment où je passe devant lui. N. est franco-grecque. Elle le connaît bien. La conversation s'improvise à trois. Les chats nous regardent, lointains. J'apprends qu'il n'a jamais quitté l'île et pas souvent le village mais qu'il connaît le monde parce qu'il a beaucoup lu et regardé la mer. Il me demande ce que je lis. N. traduit. Je ne sais pas comment on dit Un voyage en automne de Jean-Claude Pirotte en grec, mais c'est joli.
    Et puis il conclut : "Je ne crois pas au bonheur, je crois à la tranquillité et ici je suis tranquille."
     Je ne sais pas. Cela pourrait peut-être faire un poème.
 
Jérôme Leroy, Sauf dans les chansons. La Table Ronde 2015
 
Photo : Géraldine Delcambre
 
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Les secrets du métier

Publié le par Fred Pougeard

Je n'ai que faire de l'armée des odes
Et des charmes compliqués de l'élégie.
Tout est pour moi différent dans les poèmes,
Je ne suis pas comme tout le monde.
 
Si vous saviez de quelles impuretés
Sortent les poèmes, sans aucune honte,
- Pissenlits jaunes sous les barrières-,
- Bardanes et mauvaises herbes-,
 
Cris de fureur-, odeur de goudron frais-,
Moisissures mystérieuses sur les murs...
Et le poème sonne, fougueux, tendre,
Pour votre joie et pour la mienne.
 
21 janvier 1940
 
Anna Akhmatova, Septième Livre (1936-1964) dans Le requiem et autres poèmes choisis. Traduit du russe par Henri Deluy ; Al Dante 2015

 

Image : Anna Akhmatova par Modigliani 1911

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Marguerites/Daisies

Publié le par Fred Pougeard

Vas-y : dis ce que tu penses. Le jardin
n'est pas le monde réel. Les machines
sont le monde réel. Dis honnêtement ce que n'importe quel idiot
pourrait lire sur ton visage : nous éviter,
résister à la nostalgie
a du sens. Ce n'est
pas assez moderne, le bruit que fait le vent
dans un champ de marguerites : l'esprit
ne peut briller à sa poursuite. Et l'esprit
veut briller, de façon brute, comme
les machines brillent, plutôt
qu'aller en profondeur, comme, par exemple, des racines. C'est très émouvant
tout de même, te voir t'approcher
prudemment de la bordure de la prairie au petit matin,
lorsque personne ne peut
te voir. Plus tu restes au bord,
plus tu sembles angoissé. Personne ne veut entendre parler
​​​​​​​des impressions du monde de la nature : on se 
moquera encore de toi ; on t'affublera de mépris.
Quant à ce que tu entends là,
​​​​​​​ce matin : réfléchis à deux fois
avant de confier à quiconque ce qui s'est dit dans ce pré,
et par qui.
 
*
 
Go ahead : say what you're thinking. The garden 
is not the real world. Say frankly what any fool
could read in your face : it makes sense
to avoid us, to resist
nostalgia. It is 
not modern enough, the sound the wind makes
stirring a meadow of daisies : the mind
​​​​​​​cannot shine following it. And the mind 
wants to shine, plainly, as
machines shine, and not
grow deep, as, for example, roots. It is very touching,
all the same, to see you cautiously
approaching the meadow's border in early morning,
when no one could possibly
be watching you. The longer you stand at the edge,
the more nervous you seem. No one wants to hear
impressions of the natural world : you will be
laughed at again ; scorn will be piled on you.
As for what you're actually 
hearing this morning : think twice
before you tell anyone what was said in this field
and by whom.
 
Louise Glück, L'Iris sauvage (1992). Poèmes traduits de l'anglais 'Etats-Unis) par Marie Olivier.. Editions Gallimard 2021 
 
 
 
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Et puisque je vogue vers la haute mer

Publié le par Fred Pougeard

Et puisque je vogue vers la haute mer et que le vent gonfle mes voiles,
Je vous dis qu’il n’est rien, dans l’univers entier qui soit stable ;
Tout fluctue, toute image qui se forme est changeante.
Le temps même s’écoule d’un mouvement continu,
Tout à fait comme un fleuve ; en effet ni le fleuve ni l’heure légère
Ne peuvent s’arrêter, mais de même que l’onde est poussée par l’onde
Et que celle qui arrive est poursuivie par la suivante et poursuit la précédente
Ainsi s’enfuient les instants qui semblablement se suivent
Et se renouvèlent toujours ; car ce qui fut auparavant n’existe plus,
Ce qui n’était pas se produit et chaque minute laisse place à une autre.
 
Et, quoniam magno feror aequore plenaque uentis
uela dedi nihil est toto, quod perstet, in orbe.
Cuncta fluunt omnisque uagans formatur imago.
Ipsa quoque adsiduo labuntur tempora motu,
non secus ac flumen ; neque enim consistere flumen
nec leuis hora potest ; sed ut unda impellitur unda
urgeturque prior ueniente urgetque priorem,
tempora sic fugiunt pariter pariterque sequuntur
et noua sunt semper ; nam quod fuit ante, relictum est
itque quod haud fuerat, momentaque cuncta nouantur.
 
Ovide, Les Métamorphoses, Livre XV, 176-185 Traduction Danièle Robert, Actes Sud 2001
 
 
Illustration : Tiepolo, Apollon et Daphné (1743-44). Musée du Louvre
 
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Mozart

Publié le par Fred Pougeard

A Toi quand j'écoutais ton arc-en-ciel d'été :
Le bonheur y commence à mi-hauteur des airs
Les glaives du chagrin
Sont recouverts par mille effusions de nuages et d'oiseaux,
 
Une ancolie dans la prairie pour plaire au jour
A été oubliée par la faux,
Nostalgie délivrée tendresse si amère
Connaissez-vous Salzburg à six heures l'été
Frissonnement plaisir le soleil est couché est bu par un nuage.
 
Frissonnement —à Salzburg en été
O divine gaîté tu vas mourir captive ô jeunesse inventée
Mais un seul jour encore entoure ces vraies collines,
Il a plu, fin d'orage. O divine gaîté
Apaise des gens aux yeux fermés dans toutes les salles de concert du monde.
 
Pierre Jean Jouve, Les Noces (1925-1931), Mercure de France 1964
 
Image : Pierre Jean Jouve en 1909 par Henri Le Fauconnier.
 
Merci au poète Lionel-Edouard Martin qui m'a fait découvrir ce "Mozart".
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Saudade

Publié le par Fred Pougeard

SAUDADE
 
veut dire nostalgie, paraît-il, mais aussi
le regret de ce qui n'a jamais été. N'est-ce pas
la même chose ? Dans un café de Rio
les mouches tournent autour de mon verre. 
 
Comme tu aurais aimé ça : le serveur
suant dans son polo noir. Des enfants
courant, dans des petits costumes ou des shorts longs, traînant
des jouets et des serviettes jusqu'à la plage. On parlait,
 
ou plutôt je parlais, et j'imaginais ta réponse,
la chaleur nous brouillant la vue.
Ici encore, la douleur dans sa plus cruelle expression :
ce tu imaginé est tout ce qu'il me reste de toi.
 
John Freeman, Vous êtes ici. (2017) Poèmes traduits de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Ducrozet. Actes Sud 2019
 
Photographie : Felippe Moraes
 
 
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