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Chacun s'en va comme il peut...

Publié le par Fred Pougeard

Chacun s'en va comme il peut,
les uns la poitrine entrouverte,
les autres avec une seule main,
les uns la carte d'identité en poche,
les autres dans l'âme,
les uns la lune vissée au sang
et les autres n'ayant ni sang, ni lune, ni souvenirs.
 
Chacun s'en va même s'il ne peut,
les uns l'amour entre les dents,
les autres en se changeant la peau,
les uns avec la vie et la mort,
les autres avec la mort et la vie,
les uns la main sur l'épaule
et les autres sur l'épaule d'un autre. 
 
Chacun s'en va parce qu'il s'en va,
les uns avec quelqu'un qui les hante,
les autres sans s'être croisés avec personne,
les uns avec la porte qui donne ou semble donner sur le chemin,
les autres par une porte dessinée sur le mur ou peut-être dans l'air,
les uns sans avoir commencé à vivre
et les autres sans avoir commencé à vivre.
 
Mais tous s'en vont les pieds attachés,
les uns par le chemin qu'ils ont fait,
les autres par celui qu'ils n'ont pas fait
et tous par celui qu'ils ne feront jamais.
 
                                                                                         Segunda Poesía vertical (69,II)
 
Roberto Juarroz, Poésie verticale, traduit de l'espagnol (Argentine) et présenté par Roger Munier. Librairie Arthème Fayard 1980 et 1989.

 

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Un chapelet pour Amy

Publié le par Fred Pougeard

I   Amy Nostra
 
Notre Amy qui est dans les charts,
que ton nom d'alcoolique soit sanctifié,
que ton règne soul arrive,
que ta volonté soit faite à notre table et dans nos pieux,
donne-nous aujourd'hui notre coke quotidienne,
ne nous pardonne rien car nous sommes impardonnables,
soumets-nous à toutes les tentations
et délivre-nous des tyrans du Bien,
Délivre-nous de tout Bien,
Amy car c'est à toi
qu'appartiennent le groove, la puissance et la défonce
pour les siècles des siècles.
 
II   Ave Amy
 
Je vous salue Amy pleine de grâces,
La Soul est avec vous
Vous êtes bénie entre toutes les femmes et le Groove
fruit de vos entrailles est béni.
Sainte Amy, mère de la Défonce,
priez pour nous heureux libertins
maintenant et à l'heure de notre orgasme.
 
Jérôme Leroy, Un dernier verre en Atlantide. Editions La Table Ronde 2010

 

 

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Les yeux fermés ?

Publié le par Fred Pougeard

Les yeux fermés ? Les yeux fermés
qui font le noir ? qui font le noir
ils parlent bas ? ils parlent bas
plutôt murmurent ? plutôt murmurent
coeurs emballés ? coeurs emballés
les deux en sueur ? les deux en sueur
les sangs cavalent ? les sangs cavalent
ça sent l'amour ? ça sent l'amour
et les parfums ? et les parfums
les bruits d'amour ? les bruits d'amour
bouches et muqueuses ? bouches et muqueuses
gémir en est ? gémir en est
jouir fait sourire ? jouir fait sourire
soupirs d'encore ? soupirs d'encore
d'encore encore ? d'encore encore
c'est éternel ? c'est éternel
jusqu'à demain ? jusqu'à demain
 
Ludovic Janvier bon d'accord allez je reste, Inventaire/Invention 2003
 
Photo copyright Sophie Bassouls, Ludovic Janvier le 1er décembre 1995.
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Un poème

Publié le par Fred Pougeard

Est-ce que j'essayais d'entourer ton poignet
avec mes doigts ?
 
Aujourd'hui la pluie strie l'asphalte
Je n'ai pas d'autres paysages dans ma tête
Je ne peux pas penser
aux tiens, à ceux que tu as traversés dans le noir et
dans la nuit
Ni à la petite automobile rouge
dans laquelle j'éclatais de rire
 
L'ordre immuable des jours trace un chemin strict
c'est aussi simple qu'une prune au fond d'un compotier
ou que la progression du lierre le long de mon mur.
 
Mes doigts ne sont plus ce bracelet trop court
Mais je garde l'empreinte ronde de ton poignet
Au creux de mes mains ambidextres
Sur le drap noir de ma table
 
Georges Pérec, La clôture et autres poèmes. Editions Hachette 1992
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Letters to Yesenin

Publié le par Fred Pougeard

19
 
Bien sûr nous préférerions sept épiphanies par jour et une terre moins ostensiblement privée d'anges. C'est très fatigant de faire semblant d'aimer gagner sa vie, parmi les objets et les événements banals de notre existence. Quelle belle brosse à dents. Quel pied, les heures sup. Quel froid merveilleux nous avons pour accompagner ce froid printemps foireux. Que c'est rigolo de ne pas avoir un sou. Cette soupe maigre a un goût formidable. Chaque matin, ma gueule de bois due à la vinasse m'apprend quelque chose. Ces formulaires de refus grandissent mon âme. La boîte à lettres est toujours tellement vide qu'on va la peindre en rose. Ça me met du baume au coeur qu'elle préfère baiser avec un autre. Il a fallu retirer l'oeil droit de notre chatte, infecté, mais elle n'a pas changé pour un sou. Je ne peux pas payer mes impôts, on va me jeter en prison : ce sera sans doute une expérience instructive. Ce serpent à sonnette mordant chien et fille fut très intéressant. Son corps décapité se tortillait magnifiquement, quand chien et fille tiraient dessus. Quel bienfait de perdre nos vingt derniers dollars au jeu de dés. D'entrée, un coup gagnant. Mais quels chants splendides t'inspira cette vie de chien même si tu ne crus jamais que "moins est plus", que l'humiliation recelait des merveilles ineffables. Après tous ces poèmes, on te traita de lâche et de parasite. Maïakovski siffla en public au-dessus de ton cadavre et de tes oeuvres, pour se suicider à son tour peu après. Pendant ce temps en Amérique, Crane avait une bourse Guggenheim d'un an et techniquement sauta au-dessus du navire. Eût-il mesuré deux cents mètres, il s'en serait tiré. Je crois que chacun de vous aurait été pour l'autre l'ami dont ils avaient tellement besoin. Tant de maris ont peu de temps à consacrer à leurs amis homosexuels. Mais nous ne devrions jamais imaginer que nous aimons ce plat de merde quotidien. Dans la cour, les chevaux se mordent et se pourchassent. De mon rêve je vais tirer une chanson : porté en litière par d'adorables femmes, un sachet de vingt livres de cocaïne, des anges ôtent leur tunique sur mon passage, tous les amis morts ressuscitent.
 
Jim Harrison, Letters to Yesenin (Lettres à Essenine) (1973). traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Brice Matthieussent. Editions Christian Bourgois 1999
 
 
 
 
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Passant, ce sont des mots.

Publié le par Fred Pougeard

Passant, ce sont des mots. Mais plutôt que lire
Je veux que tu écoutes : cette frêle
Voix comme en ont les lettres que l'herbe mange.

Prête l'oreille, entends d'abord l'heureuse abeille
Butiner dans nos noms presque effacés.
Elle erre de l'un à l'autre des deux feuillages,
Portant le bruit des ramures réelles
À celles qui ajourent l'or invisible.

Puis sache un bruit plus faible encore, et que ce soit
Le murmure sans fin de toutes nos ombres.
Il monte, celui-ci, de sous les pierres
Pour ne faire qu'une chaleur avec l'aveugle
Lumière que tu es encore, ayant regard.

Simple te soit l'écoute ! Le silence
Est un seuil où, par voie de ce rameau
Qui casse imperceptiblement sous ta main qui cherche
À dégager un nom sur une pierre,

Nos noms absents désenchevêtrent tes alarmes,
Et pour toi qui t'éloignes, pensivement,
ici devient là-bas sans cesser d'être.

Yves BonnefoyLes planches courbes, Mercure de France 2001

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Merde pour ce mot

Publié le par Fred Pougeard

Journal, 2 mars 2018

 

L’Humanité est mon journal, j’ai dit ailleurs pourquoi. Cet amour, parfois, est déçu. Hier : pages « poésie » (le Printemps s’amène, des becs gorgés de vers vont cuicuiter dans les librairies, centres d’art, théâtres, maisons de poésies…). Fronton : « La poésie ? Un arc-en-ciel qui se lève à minuit ». Ça commence fort. Plus fort : « Muse, sa parole ailée déchire la nuit, la lumière filtre ». Toujours les cieux de convention, les yeux blancs, les mollets lyriques cambrés, « le cœur à l’écoute », le moi qui bave, le « chant du désir », la « fraîcheur du vent », maman Nature mon adorée, la chatouille sous les bras rhétoriques pour des exaltations sur-jouées. A côté, puisqu’il faut aussi au « Poète » (grand pet) « séquestrer les jougs contraires », les déplorations rituelles sur les espaces médiatiques « dramatiquement rétrécis », la misère marginalisée de la corporation (mais sa dignité dans ces déboires).

Où est le pire ? dans l’insignifiance paresseuse du poète chroniqué ? dans la logorrhée abrutie du chroniqueur (un « poète », lui aussi, forcément) ? En tout cas, dans le fourmillant petit monde poétique, rien n’a changé. Toujours les mêmes ignorances, les faiblesses de pensée, les narcissismes artistes, les formes abandonnées aux enchaînements réflexes, aux lieux communs, aux pires clichés, aux vieilleries métaphoriques recyclées sans scrupule. Le mot même de « poésie » s’étire là-dedans comme un chewing-gum mille fois remastiqué, délavé de tout goût, avec des petites bulles d’œuf peinturluré comme effet voulu bœuf. « Merde » pour lui, comme disait Ponge, s’il ne nomme que ça.

Que le Printemps des Poètes se nourrisse de ces déjections du temps est dans l’ordre des choses et n’a pas d’importance. Mais que L’Huma célèbre ces niaiseries réactionnaires me navre.

 

Christian Prigent, texte publié dans la revue Sitaudis https://www.sitaudis.fr/Incitations/merde-pour-ce-mot.php

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Mort à mes cendres, mort au marbre

Publié le par Fred Pougeard

Mort à mes cendres, mort au marbre !
ce que je veux c'est le désir,
la noire volupté du sable,
l'éclat gluant du sexe sous la main !
 
Ce que je veux c'est le chemin
de la mer au soleil, le pain
de la bouche à la plaie, le sein
où pouvoir reposer un peu cette misère
infinie, cette mappemonde qui de toute part
fait éclater ma peau, cette volupté
plus vivante que Dieu au centre de l'hostie !
 
Ce que je veux c'est sous tes yeux
cernés pouvoir encore jouir jusqu'au matin
et tout le jour jusqu'à l'inespérance.
Ce que je veux c'est cette amère éternité de la mort
qui donne à tes membres leur violence
 
                                                                                  1er juin 1958
 
*
A ceux-là je dirai
n'apporte pas tes soucis.
Le crépuscule nous a frappé très haut,
les miettes ne peuvent nous suffire.
 
A ceux-là : sur tes lèvres garde
l'odeur de lait, l'odeur de miel
des jeunes corps, l'odeur de sang
(tes yeux cernés, ton sexe lent
nouent mon éternité d'oiseleur pris au sang).
 
Soleil aimé,
soleil du jour,
à ceux-là je dirai :
n'entraînez pas l'amour
sur ces remblais où le hibou peut nous surprendre.
 
*
 
J'ai rincé les fruits.
Nous avons donc perdu l'habitude de la terre,
ce goût des âcres sueurs,
des passages d'abeilles et des orages.
Et le sulfate lui-même était la terre !
J'ai rincé toutes choses dans ma vie.
Mais toi, ô mon désir, ô damnation, demeure,
demeure pour me lier à l'incontrôlable saveur de la terre !
 
Je veillerai donc
et j'irai au-devant des infinies connaissances.
Dès la nuit, dans la ville,
je prends l'affût des signes, des visages.
 
                                                                                       2 juin 1958
 
*
 
L'ALLIÉ DES DÉCOMBRES
 
 
Toutes ces contradictions qui nous conduisent
de l'extrême tension de la chair
à cet arc de plus haute durée : la sagesse,
et au-delà, vers une ligne d'horizon
soumise à ton faste : le verbe.
 
Toutes ces pures insomnies
pour maintenir -ô féroce !- le rêve
de la première nuit dans l'astre maternel.
 
Des marelles aux rides
toutes ces vanités
pour retenir un mot exempt sous les souillures
et qui marche à tâtons dans la froide clarté.
 
                                                                                   3 juin 1958
 
Jean Sénac, Diwân de l'inespérance (extraits) dans Pour une terre possible, édition établie et présentée par Hamid Nacer-Khodja, Points 2013
 
 
 
 
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Les galets bleus

Publié le par Fred Pougeard

                                                                                       Si je dis que les galets sont bleus,
                                                                   c'est que le bleu est le mot exact, croyez-moi.
                                                                                                                               FLAUBERT
 
 
Tu écris une scène d'amour
entre Emma Bovary et Rodolphe Boulanger,
mais l'amour n'a rien à y voir.
C'est sur le désir sexuel que tu écris,
cette envie de posséder l'autre
dont la fin ultime est la pénétration.
L'amour n'a rien à y voir.
À force d'écrire et de récrire cette scène
tu finis par t'exciter,
tu te masturbes dans un mouchoir.
Pourtant, tu restes à ton bureau des heures
sans te lever. Tu continues à écrire cette scène,
à écrire sur la faim, l'énergie aveugle -
la nature même du sexe -
une soif brûlante d'aboutissement
qui peut entraîner jusqu'à la ruine complète
si on lui lâche la bride. Et le sexe,
qu'est le sexe s'il n'est pas débridé ?
Tu te promènes sur la plage ce soir-là
avec ton ami Goncourt qui jacasse comme une pie.
Tu lui dis que quand tu écris
des scènes d'amour ces temps-ci tu peux te branler
sans quitter ton bureau.
"L'amour n'a rien à y voir", dis-tu.
Tu savoures un cigare et une vue dégagée sur Jersey.
La marée descend en travers de la grève,
et rien au monde ne peut l'arrêter.
La mer a bleui les galets polis que tu ramasses
pour les examiner à la lueur de la lune.
Le lendemain matin quand tu les tires
de la poche de ton pantalon, ils sont encore bleus.
 
à ma femme

Raymond Carver, Les Feux (Fires). Traduit de l'américain par François Lasquin. Editions de l'Olivier 2012                

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C'est ce moment de bonheur inlocalisable...

Publié le par Fred Pougeard

Le tableau le plus émouvant de Corot est sans doute Orphée ramenant Eurydice des Enfers. Alors que les représentations picturales du mythe privilégient plutôt ses épisodes dramatiques, et notamment celui où Orphée, trop impatient de revoir la figure aimée, se retourne avant l'heure et perd définitivement Eurydice, Corot choisit de représenter ce bref laps de temps où, sur le chemin qui les amène au monde des vivants, Eurydice et Orphée se dirigent vers la sortie, l'un devançant l'autre. Cet intervalle où, pour quelques minutes, les amants sont réunis peut à juste titre être qualifié d'utopique, puisque c'est celui où Eurydice a été arrachée à la mort et où Orphée est certain d'avoir retrouvé le bien suprême de sa vie. C'est ce moment de bonheur inlocalisable que saisit Corot, ajoutant ici, tel un poète antique, sa touche personnelle au récit mythologique. Il choisit non pas de montrer Orphée précédant Eurydice à une distance plus ou moins grande, conformément à la tradition poétique, mais marchant devant elle en la tenant par la main, tandis que, de l'autre, il élève sa lyre à la hauteur de ses yeux, tant pour chasser les obstacles et les maléfices que pour signifier la victoire de la poésie sur les forces de la mort. Là, sur la toile, les amants ne sont pas séparés, le contact a eu lieu, il s'est produit par le toucher, par la douce pression de la paume et des doigts, et tout laisse imaginer que l'épreuve connaîtra une conclusion heureuse. Comme Orphée enserre le poignet d'Eurydice, qu'il sent battre son sang dans ses veines, il saura peut-être réprimer l'envie funeste de se retourner pour la voir ; la chaleur retrouvée de son corps lui suffit pour s'assurer que c'est bien elle ; et il reviendra triomphant et heureux des Enfers. Avec ce tableau, Corot a su renverser le sens du mythe le plus désespérant de l'antiquité grecque, passant de la dystopsie de la séparation inéluctable à la possibilité réelle du retour de l'être aimé et de la victoire sur la mort.

Joël Gayraud, La Paupière auriculaire, éditions Corti 2017.

 

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