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Marylin

Publié le par Fred Pougeard

Marylin

Du monde antique et du monde futur
il n’était resté que la beauté, et toi,
pauvre petite sœur cadette,
celle qui court derrière ses frères aînés,
qui rit et qui pleure avec eux, pour les imiter,
qui porte leurs écharpes,
qui touche, sans être vue, leurs livres, leurs canifs,

toi, petite sœur cadette,
tu portais cette beauté sur toi humblement,
et ton âme de fille de petites gens,
tu n’as jamais su que tu l’avais,
car sans cela ce n’aurait pas été de la beauté.
Elle a disparu, comme des poussières d’or.

Le monde te l’a apprise.
Ta beauté est ainsi devenue sienne.

Du stupide monde antique
et du féroce monde futur
il était resté une beauté qui n’avait pas honte
de faire allusion aux petits seins de la sœurette,
à son petit ventre si facilement nu.
Et voilà pourquoi c’était de la beauté, celle-là même
qu’ont les douces mendiantes de couleur,
les bohémiennes, les filles de commerçants
lauréates aux concours de Miami ou de Rome.
Elle a disparu, comme une colombe d’or.

Le monde te l’a apprise,
et ainsi ta beauté ne fut plus de la beauté.

Mais tu continuais à être une enfant,
sotte comme l’Antiquité, cruelle comme le futur,
et entre toi et ta beauté possédée par le pouvoir
se mit toute la stupidité et la cruauté du présent.
Tu la portais toujours en toi, comme un sourire au milieu des larmes,
impudique par passivité, indécente par obéissance.
L’obéissance requiert beaucoup de larmes avalées.
Se donner aux autres,
trop joyeux regards, qui demandent leur pitié.
Elle a disparu, comme une blanche colombe d’or.
Ta beauté réchappée au monde antique,
demandée par le monde futur, possédée
par le monde présent, devint ainsi un mal.

Maintenant, les grands frères se retournent enfin,
cessent un moment leurs maudits jeux,
sortent de leur inexorable distraction,
et se demandent : « Est-il possible que Marilyn,
la petite Marilyn, nous ait indiqué le chemin ? »

Maintenant c’est toi, la première, toi la sœur cadette,
celle qui ne compte pour rien, pauvre petite, avec son sourire,
c’est toi la première, au-delà des portes du monde
abandonné à son destin de mort.

1962

Pier Paolo Pasolini, La rabbia (la colère), court métrage. Trad de l'italien par Renaud Temperini pour l'expo Pasolini Roma, à la Cinémathèque. Présent dans le recueil La Persécution trad René de Ceccatty (Points Seuil)

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Je n'ai jamais aimé qu'on me plaigne...

Publié le par Fred Pougeard

Je n'ai jamais aimé qu'on me plaigne...

Je n'ai jamais aimé qu'on me plaigne
Mais avec un brin de ta pitié
je vais, soleil au corps. Voilà
Pourquoi tout autour c'est l'aurore,
je vais, je fais des miracles.
Voilà pourquoi.

(20 décembre 1945)

Anna Akhmatova, Le Requiem et autres poèmes choisis/Septième Livre. trad du russe par Henri Deluy. Editions Al Dante 2015

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Je vais employer (c'est déjà fait) des mots sales...

Publié le par Fred Pougeard

Je vais employer (c'est déjà fait) des mots sales...

Je vais employer (c’est déjà fait) des mots sales. Il le faut. Il faut que je vous tire de votre sommeil et de votre hypocrisie, que je vous explique comment ça se passe.
Gueulez au charron, ameutez les pouvoirs publics tant que vous voudrez, mais accordez-moi ceci ; je reste encore bien en deçà de vos divertissements cachés, de vos ballets oniriques.

Le plus beau mot de la langue française (avecLOISIR) est le mot CON.

Le con. Ton con. Montre-moi ton con, Germaine. Dégage-le bien avec tes doigts. Ecarte-le, ton con. Les grandes lèvres, les petites lèvres. Tes lèvres, ton baiser. Ton con. Le seul. Les mots, les images se dégradent avec le temps et l’habitude. C’est une question d’innocence retrouvée (et si le terme innocence vous incite à ricaner, sachez que je vous emmerde) ; encore faut-il avoir envie de réanimer le pouvoir primitif et magique des mots. CON provoque toujours chez moi le même choc dès que je parviens à l’entendre réellement hors de son con-texte. Le con. Je m’en pourlèche. Le con de Germaine, de Mariechen, de Vanessa, de Yaël. A chacune le sien, avec son parfum ; son galbe, son sel, sa dentelle.
Je voudrais que des types trapus, des ethnologues, des linguistes m’expliquent pourquoi ces trois lettres sont devenues le symbole de la, de notre, stupidité ; ces trois lettres de la Grande Cérémonie.
Sacrés cons vous-mêmes.

André Hardellet, Lourdes, lentes… Société Nouvelle des Editions Pauvert,1974. Editions Gallimard 1992

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Pour livre d'études du niveau supérieur

Publié le par Fred Pougeard

Photo © Rene Burri/Magnum Photos
Photo © Rene Burri/Magnum Photos

Ne lis pas des odes, mon fils, lis le Chaix*:
il est plus précis. Déroule des cartes marines
tant qu'il est encor temps. Ouvre l'oeil, ne chante pas.
Le jour vient où de nouveau ils colleront
des listes sur les portes et marqueront
la poitrine de ceux qui disent non.
Apprends, mieux que moi, à passer inaperçu,
change de quartier, de passeport, de visage.
Fais l'apprentissage de la petite trahison,
du sale salut quotidien.
Les encycliques sont bonnes à allumer le feu,
les manifestes bons à emballer beurre et sel des mous.
Colère et patience sont nécessaires
à qui veut insuffler dans les poumons des puissants
la fine poussière meurtrière
qu'égrènent ceux qui ont beaucoup appris,
et qui, comme toi, sont précis.

Hans Magnus Enzensberger, Verteidigung der Wölfe (Colère des Loups) 1957 , trad Roger Pillaudin Editions Gallimard 1966


*le Chaix : 1er livret indicateur des horaires de trains, imprimé au XIXe par Napoléon Chaix.

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Senna Hoy

Publié le par Fred Pougeard

Senna Hoy

Depuis que tu reposes sur la colline,
La terre est suave.

Où que j'aille, désormais, sur la pointe des pieds,
J'arpente des chemins purs.

Oh, la mort, doucement, s'est imbibée
Des roses de ton sang.

Je n'ai plus crainte
De mourir.

Déjà, je suis éclose sur ta tombe,
Parmi les fleurs des clématites.

Tes lèvres m'appelaient-sans cesse
Mon nom a perdu le chemin du retour.

Chaque pelletée de terre, en t'épousant,
Me soustrayait au monde.

Voilà pourquoi je suis teintée de nuit,
Et d'astres au crépuscule.

Je me suis faite énigme pour nos amis,
Une étrangère.

Mais tu te tiens aux portes de la cité quiète,
Et m'attends là, grand Ange.

1917

Else Lasker-Schüler, Heimlich zur Nacht (Secrètement, à la nuit) trad de l'allemand par Eva Antonnikov. Editions Héros-Limite 2011.

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La suite

Publié le par Fred Pougeard

La suite

Il faudra se lever. Il faudra marcher. Aller et venir.
Marcher. Prendre le fardeau sur l'échine. Les bras. Le corps.

La jambe qui tire. Le pied qui fait mal. La main douloureuse.

Il ne faut pas regarder en arrière. Ce qui te suit, cela viendra. Ce qui t'attend. La vie, ce qu'il reste à vivre. La mort. Et les peines.

Rien qui te soit à perdre. Tu n'as pas à te presser.

Tu n'as pas besoin de courir. Mais il faudra te lever. De dormir, de gémir, le temps vient, et passe, le temps de rêver.

Et cette vie tout autre, dans les combes profondes du sommeil, fièvre et bataille,
et la vie de nuit dans les pierres d'ailleurs, entre l'eau, le feu, te promène ; ici aussi il faut marcher, porter le fardeau et le souffle.

Mais au retour, le jour t'attend autour de la maison. Toi, tu l'attends.
Il te faut garder le rang. Prendre la suite.

Marcela Delpastre. Paraulas per questa terra (Paroles pour cette terre) tome IV. Edicions dau chamin de sent jaume 1998

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Une prière

Publié le par Fred Pougeard

Une prière

Ma bouche a prononcé et prononcera le "Notre Père" des milliers de fois et dans les deux langues qui me sont intimement familières, mais je ne le comprends qu'en partie. En ce matin du 1er juillet 1969, je veux tenter une prière qui soit personnelle, non héritée. Je sais qu'il s'agit d'une entreprise exigeant une sincérité presque surhumaine. Il est évident, en premier lieu, qu'il m'est défendu de demander. Demander que la nuit ne tombe plus sur mes yeux serait une folie ; je connais des milliers de personnes qui voient et qui ne sont pas particulièrement heureuses, justes ou sages. Le décours du temps est une trame d'effets et de cause, de sorte que demander une quelconque faveur, pour infime qu'elle soit, c'est demander que se brise un maillon de cette trame de fer, c'est demander qu'il se soit déjà brisé. Personne ne mérite ce miracle. Je ne puis demander que mes erreurs me soient pardonnées ; le pardon est un acte d'autrui et je ne puis être sauvé que par moi-même. le pardon purifie l'offensé, non l'offenseur, qu'il ne concerne presque pas. La liberté de mon arbitre est peut-être illusoire, mais je puis donner ou rêver que je donne. Je puis donner le courage, que je n'ai pas. Je puis donner l'espoir, qui n'est pas en moi ; je puis enseigner la volonté d'apprendre ce que je sais à peine ou tout juste entrevois. Je veux rester dans les mémoires comme ami plutôt que poète ; je me plais à penser que quelqu'un, répétant une cadence de Dunbar ou de Frost ou de l'homme qui vit à minuit l'arbre qui saigne, la Croix, pense qu'il l'a pour la première fois entendue de mes lèvres. Peu m'importe le reste ; j'espère que l'oubli ne se fera pas attendre. Nous ne connaissons pas les desseins de l'univers, mais nous savons que raisonner avec lucidité et agir avec justice c'est aider ces desseins, qui ne nous seront pas révéler.
Je veux mourir tout à fait, avec ce compagnon, mon corps.

Jorge Luis Borges, Elogio de la sombra, Eloge de l'ombre, trad Ibarra, Editions Gallimard 1976

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Wovon mein lied stammt/Où mon chant prend sa source

Publié le par Fred Pougeard

Wovon mein lied stammt/Où mon chant prend sa source

Telle est par exemple ma fonction :
Astiquer des lavabos,
Remplacer le linge,
Enflammer l’âtre,
Louvoyer entre des monstres
Et sourire aux lèvres
Protester de mon amour.
C’est en tout cela que mon chant prend sa source.

Das ist zum Beispiel mein Amt :
Die Waschbecken scheuern,
Die Wäsche erneuern,
Den Herd befeuern,
An Ungeheuern
Vorübersteuern
Und lächelnden Mundes
Liebe beteuern.
Das ist es, wovon mein Lied stammt.

Eva Strittmatter, Mondschnee liegt auf dem Wiesen, La lune de neige couvre les prés, dans Du silence je fais une chanson, Traduit de l’allemand par Fernand Cambon, Aufbau Verlag 1975 Cheyne Editeur 2011.

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Dans le jardin de Brambilla

Publié le par Fred Pougeard

Dans le jardin de Brambilla

Depuis cent ans que l'âme espère à bicyclette
il y a les pédaleurs de fête il y les tâcherons
nous les pleins d'eau qui savons mal souffrir
on peut nous suivre à nos ahans dans la campagne
aux autres le fort bruit de soie d'un vélo bien mené
aux bien en selle aux bien en ligne aux affûtés
j'ai dû laisser partir les échappés je suis trop lourd
avec ce poids je devrais bien descendre même pas
loin derrière moi je me traîne en grimaces
et puis j'en ai assez de sonder le mystère
enfantin de la douleur qu'on s'inflige à vélo
surtout que des odeurs viennent du bois me ralentir
laissons-nous glisser rentrons dans l'immanence
et c'est là que tout à coup je pense à Pierre Brambilla
ah ça chez lui pas de grâce visible
on lui avait construit la tête à coup de poing
il pédalait comme on pioche et comme on bousille
il aurait dû gagner le Tour en 47
l'année Gide l'année Robic un été bleu
à chaise longue et fables sous les mouches
(je lisais "Rien qu'une femme" en guignant le bourdon
qui pompait la glycine et j'allais me caresser
dans la chambre bleue du fond presque froide)
eh bien quand par défaut de grâce il a dû raccrocher
au lieu de pendre sa machine à un clou du garage
et de l'y regarder ternir sous la poussière ignoble
au lieu de la fourbir en chambre tous les jours
où des pignoufs seraient venus la peloter
un jour il prend sa bicyclette et lui parlant
comme il l'a tant fait jusque-là sur les routes
sans pardon pour lui et sans quartier pour elle
il l'enterre à tout jamais dans le jardin

Pierre Brambilla mort aujourd'hui dit La Brambille.

Ludovic Janvier, La Mer à boire, Gallimard 1987

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Vu

Publié le par Fred Pougeard

Vu

Vu les fontaines de fraîcheur dans le moindre feuillage
vu ton regard et la clarté qu'il ouvre en moi
vu ce calme dans l'air qu'on respire une ou deux fois par an
vu les fleuves qui nous traversent avec le froid de leur lumière
vu Ben Webster de pleine ombre et Satchmo tout à l'or du soleil
vu la fillette qui chantonne en s'éloignant sur la route
vu la surprise aveuglante de jouir pour la première fois
vu tes yeux fermés longuement lorsque tu m'embrasses
vu la dérive des nuages à l'intérieur de moi
vu les passantes et leur swing et leur houle ah les passantes
vu les pierres à sel dans le pré et vu Fausto Coppi
vu qu'on ne pèse pas l'instant au nombre de ses morts
vu la robe des salers et la puissance du chèvrefeuille
vu l'infini de l'herbe
vu le chagrin délicieux promis par ton sourire
vu la mer gagnant sur nous depuis la première rencontre
vu la patience du marcheur dans les brumes et les gris
vu la partie de foot improvisée sur la prairie
vu le goût de ton mouillé qui s'impose à ma bouche
vu les flonflons du bal qui vous déchirent lentement
vu la rumeur en forêt
ah j'oubliais les chèvres et leur écriture à surprises
et vu l'espérance chevillée au corps de la parole

bon d'accord allez je reste

Ludovic Janvier, Bon d'accord allez je reste. Editions Inventaires/Inventions 2003

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