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Plus aucun souffle

Publié le par Fred Pougeard

Plus aucun souffle

Plus aucun souffle.

Comme quand le vent du matin
a eu raison
de la dernière bougie.

Il y a en nous un si profond silence
qu'une comète
en route vers la nuit des filles de nos filles
nous l'entendrions.

Philippe Jaccottet Leçons, novembre 1966-octobre 1967. Gallimard 1977

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Que Dieu vienne en aide au loup qui ne fait pas hurler les chiens

Publié le par Fred Pougeard

Que Dieu vienne en aide au loup qui ne fait pas hurler les chiens

C'est là que tu l'as rencontré -le mystère de la haine.
Après tes billions d'années dans la matière anonyme
C'est là que tu as été trouvée -et vite haïe.
Tu essayais de toutes tes forces d'atteindre les gens, de les toucher
Avec des dons de toi-même-
Comme tes tout premiers mots, enfant, lorsque
Tu te précipitais vers chaque visiteur de la maison,
Agrippant ses jambes et criant "je vous aime, je vous aime !".
Tout comme tu avais dansé pour ton père
Dans la maison de la colère -dons de ta vie
pour adoucir sa mort lente et t'immerger en elle
Où il reposait, calé contre le sofa,
Pour atténuer l'amertume d'une mort atroce.

Pour donner plus encore, tu es partie à la recherche de toi-même.
C'était comme si, la nuit tombée -lui disparu-
Tu continuais à danser dans la maison obscure,
Avec tes huit ans et tes paillettes.

Partie à la recherche de toi-même, dans l'obscurité, tu dansais,
Perdant pied lentement, pleurant doucement,
Comme quelqu'un qui cherche celui qui se noie
Dans l'eau obscure,
Et tend l'oreille, paniqué à l'idée de perdre
Ces quelques secondes au lieu de chercher-
Puis en silence se met à danser avec plus de frénésie encore.
Les Facultés ont levé la tête. Vraiment, il semblait
Que tu avais dérangé quelque chose.
Qu'elles venaient d'achever et tenaient avec précaution,
D'un seul morceau,
jusqu'à ce que la colle ait séché. Et, comme
Si elles rapportaient quelque crime à la police,
Elles t'ont fait savoir que tu n'étais pas John Donne.
Cela ne te touche plus. As-tu retenu leurs noms ?
Ensuite, elles t'ont fait savoir, jour après jour,
Leur mépris pour tout ce que tu entreprenais,
Se sont donné du mal pour injecter leur bile,
Soit-disant pour ton bien,
Dans ton café chaque matin. Elles allaient jusqu'à signer
Leurs lettres homéopathiques,
Enveloppes pleines de verre soigneusement brisé
A déposer au fond de tes yeux pour ne pas oublier

Que personne ne voulait de ta danse,
Personne ne voulait de ton étrange éclat-
Ta vie en train de perdre pied,
De se noyer. Personne ne voulait de ton effort pour la sauver,
Nageant sur place, une danse sur les eaux noires et agitées
cherchant quelque chose à donner-

Tout ce que tu pouvais trouver
Elles le bombardaient d'éclat de verre,
La dérision, la boue -le mystère de cette haine.

Ted Hughes, Birthday Letters 1998, traduit de l'anglais par Sylvie Doizelet. Editions Gallimard 2002.

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Jeux du sort

Publié le par Fred Pougeard

Jeux du sort

Parce que le message avait été intercepté par un goblin,
Parce que tu avais déjà connu de faux espoirs,
Parce que Londres pour toi était toujours un kaleidoscope
De noms et de lieux que le moindre choc pouvait brouiller,
Tu es restée à attendre, dans l'erreur. L'autocar qui venait du Nord
Est arrivé, s'est vidé, et je n'en suis pas descendu.
Tu as eu beau insister, supplier le chauffeur,
En pleurant j'imagine,
De me faire apparaître, ou se souvenir de m'avoir vu,
ayant raté le car d'une seconde, je n'en suis pas descendu.
Huit heures du soir, et j'étais perdu, lâché
Quelque part en Angleterre. Tu as réprimé
Ton inspiration confiante,
Et tu ne t'es pas précipitée dans la cohue
Grouillant autour de Victoria, absolument certaine
De tomber sur moi là exactement
Où il fallait que je sois, marchant.
Je ne marchais nulle part, j'étais assis,
Impassible à ma place dans le train
Roulant vers King Cross. Quelqu'un
Plus calme que toi, a eu une idée. Ainsi,
Lorsque je suis descendu du train, pensant te retrouver
Quelque part au bout du quai,
j'ai vu cette ruée, cette agitation, une silhouette
Faisant front au flux des voyageurs déjà sortis
Puis ton visage liquéfié, tes yeux liquéfiés,
Et tes exclamations, tes bras tendus vers moi,
Tes larmes jaillissant à flots
Comme si j'étais revenu d'entre les morts,
Défiant toutes les lois, toutes les forces négatives,
Ne répondant qu'à une seule prière, la tienne,
A tes propres dieux. Etre un miracle-
J'ai compris ce que cela signifiait. Et derrière toi
Ton chauffeur de taxi, s'amusant, comme un petit dieu,
De voir une américaine être si américaine,
Heureux que ta cavalcade frénétique,
sanglotant, le houspillant, l'implorant
De faire en sorte qu'il advienne ce qu'il fallait qu'il advienne-
Ait si parfaitement abouti grâce à lui.
Oui, c'était extraordinaire
Que mon train ne soit pas arrivé plus tôt-
Qu'il soit arrivé, en retard, à l'instant même
Où tu as fait irruption sur le quai.
C'était naturel et miraculeux, c'était un présage
Confirmant tout
Ce que tu voulais voir confirmé. C'est ainsi que ton immense désespoir,
Ta traversée panique de Londres,
Puis ton triomphe, ont rejailli sur moi,
Comme l'amour quarante neuf fois magnifié,
Comme la première grosse averse engloutissant
La sécheresse d'Août
Lorsque toute la terre crevassée semble trembler
Et que toutes les feuilles frémissent
Et que tout se redresse et se met à pleurer.

Ted Hughes, Birthday Letters 1998, traduit de l'anglais par Sylvie Doizelet. Editions Gallimard 2002.

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Une heure de jour en moins

Publié le par Fred Pougeard

Une heure de jour en moins

J'ai enfin récupéré l'heure
à moi volée au printemps dernier.
Qu'en ont-ils fait ?
Remisée dans un affreux garde-meuble glacé ?
Dans le nord, un fermier voisin a refusé de changer
l'heure de ses horloges, et dit :
"Je m'en remets au temps de Dieu."
En ce moment, tout le monde semble connaître Dieu
très personnellement. Dieu conseille même aux jeunes
filles de se limiter aux pelotages intimes et d'éviter
ce qu'elles appellent l'"authentique pénétration".
Je ne reçois apparemment pas ces instructions
qui me disent de partir à la guerre et de ne pas mater
les fesses d'une femme mariée lorsqu'elle se penche
pour prendre un paquet sur le siège arrière de sa
voiture. Je bosse dans une école aux maîtres
invisibles, le marmonnement divin tout à fait inaudible,
le chuchotis des vents solaires filant à dix millions
de kilomètres/heure. Le lapin mort
sur la route m'a parlé hier, comme l'aile de chouette
au garage, sans doute arrachée par un autour.
Dans le seau à glace essayons de choisir
avec soin le bon glaçon.

Jim Harrison, Une heure de jour en moins. Poèmes choisis 1965-2010. Traduit de l'anglais (américain) par Brice Matthieussent. Flammarion 2012.

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LXVI

Publié le par Fred Pougeard

LXVI

Je devrais être trop vieille pour l'exaltation,
je suis trop vieille, mais inexplicablement,

le printemps menace de son enchantement
et j'ai presque peur de la rédemption par sa beauté ;

des portes s'ouvrent, une porte s'est fermée inexorablement,
mais j'avais senti la profondeur et je fus épargnée ;

j'ai voyagé, j'ai été heureuse, quand bien même
le chemin est allé à la noirceur

à la noirceur, ramenant à l'illumination
et de l'illumination, au désespoir,

et du desespoir à l'inspiration,
et comme réponse à une prière,

le VALE AVE et la pensée derrière la peur,
sans doute y aura-t-il un miracle, après tout.

H.D (Hilda Doollittle) Vale Ave (Adieu Salut) traduction Etienne Dobenesque. The Estate of Hilda Dollittle 1957,1958,1992. Ypsilon Editeur 2016

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Sauf l'être humain

Publié le par Fred Pougeard

Sauf l'être humain

Changer de forme et de nature.
Etre n'importe quoi, sauf l'être humain :
la boue, la nèfle qui suppure,
la comète écrasée sur le chemin,

le torchon, le marteau, la herse,
les outils de la peur. Se dénigrer
comme une foule se disperse
après l'émeute. Indifférent, paré

contre l'assaut de la logique,
se faire marbre ou porcelaine ou plomb
puis, amoureux de la musique,
s'y dissoudre. Voler comme un ballon

sans âme et sans mémoire.
devenir tarentule ou vieux pinceau,
pour rien, pour le manque de gloire
qu'on trouve chaque jour dans le ruisseau.

Se savoir nul et anonyme
comme le baobab ou l'horizon.
Sans la pensée, l'azur s'anime
immortelle raison de l'irraison.

S'accepter simple clou, assiette ronde,
pierre endormie sur l'herbe ou bol de riz ;
ne faire aucun mal à ce monde
ni à ce temps, libéré de l'esprit.

Alain Bosquet, Un jour après la vie. Editions Gallimard 1984

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Poulain nouveau né

Publié le par Fred Pougeard

Poulain nouveau né

Vous ne l'auriez pas trouvé hier
Ni sur la terre ni dans les cieux.

Et soudain il est là -amas tout chaud
De cendres et de tisons qu'un petit vent cajole.

Étoile dégringolée de l'espace -flamme
Consumée sur un tapis de paille-
Quelque chose qui remue maintenant dans la braise
Et se nomme un poulain.

Encore tout étourdi
Le voici en un lieu dont il n'a pas idée.
Ses yeux voilés de rosée scrutent des murs sombres, une aveuglante porte ouverte.
Est-ce le monde ?
Tout cela le rend perplexe. C'est d'une telle torpeur.

Il se ressaisit, doucement s'habitue au poids des choses,
À ce grand cheval qui le bouscule un peu, à ce tapis de paille.

Il récupère
De ce premier choc de lumière blanche, de la confusion dans le vide
Des questions surgies-
Que s'est-il passé ? Que suis-je ?

Ses oreilles précautionneuses continuent d'interroger.

Mais ses jambes s'impatientent,
Après tant de temps passé à n'être rien
Elles fourmillent d'idées, en testent quelques-unes,
Cet angle-ci, cet angle-là
Éprouvent leur force de levier, apprennent vite-

Et le voici debout

Déployé-une main géante
Le caresse depuis le nez jusqu'aux talons,
Lui dessine des contours parfaits pendant qu'il ajuste
Et resserre le noeud de son être.
Il chancelle maintenant
Sur ce sol de mystère. Son nez
Magnétique l'entraîne, incrédule
Vers sa mère. Le monde est chaleur
Et douceur et attention. Tout le rassemble,
Tout le prépare à être lui.

Bientôt il sera presque un cheval.
Il ne veut que cela, être Cheval,
Jouer chaque jour de plus en plus au Cheval
Jusqu'à devenir parfait Cheval. Alors l'Esprit-Cheval
Déferlera en lui, immatérielle vrille de feu
dans une rafale soudaine,

Prendra son oeil et son talon
Dans une spirale de terreur absolue -comme l'effroi
Entre l'éclair et le coup de tonnerre.
Et lui courbera la nuque, comme un monstre marin émergé de l'écume,

Et jettera les nouvelles lunes à travers sa bannière de houle,
Et les pleines lunes, et les lunes noires.

Ted Hughes, Quelle est la vérité ? dans New Selected Poems 1957-1994, traduit de l'anglais par Valérie Rouzeau ©Ted Hughes 1995 Editions Gallimard 2009.

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Matin de Pâques

Publié le par Fred Pougeard

Matin de Pâques

Le matin de Pâques dans toute l'Amérique
les paysans font frire des patates
dans la graisse de bacon.
Nous ne sommes pas censés avoir des "paysans"
mais il y en a dix millions
pour faire frire leurs patates le matin de Pâques,
un repas bon marché et délicieux avec du ketchup.
Ce matin, si Jésus était là, il mangerait
peut-être des patates-frites avec mon ami
qui a une Dodge '51 et une Pontiac '72.
A ses gamins qui s'étonnent de ne pas avoir
une voiture neuve, il répond "Ces voitures ont été neuves
un jour et maintenant elles ont de l'expérience."
Il sait tout réparer et quand des riches l'appellent
pour rafistoler leurs toilettes, il fait quelques heures
de rab pour qu'ils apprennent
de quoi nous sommes faits.
Je lui ai raconté qu'au Mexique les pauvres disent que
lorsqu'il y a des éclairs les riches
croient que Dieu les prend en photo.
Il a éclaté de rire.
Comme tous les paysans de l'histoire
du monde, les nôtres ne comprennent pas pourquoi
ils sont de plus en plus pauvres. Leurs fils rejoignent
l'armée pour bosser à se faire tuer.
Vos idéaux étant des nuages invisibles,
essayez de ne pas étouffer les pauvres,
les paysans avec votre sympathie.
Ils savent que vous les observez.

Jim Harrison, Une heure de jour en moins. Poèmes choisis 1965-2010. Traduit de l'anglais (américain) par Brice Matthieussent. Flammarion 2012.

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Don

Publié le par Fred Pougeard

Don

Jour si heureux.
Le brouillard était tombé tôt, je travaillais au jardin.
Des colibris s'arrêtaient au-dessus de la fleur du chèvrefeuille.
Il n'y avait rien sur cette terre que j'aurais voulu posséder.
Je ne connaissais personne qui aurait valu d'être envié.
Le mal qui était advenu, je l'oubliais.
Je n'avais pas honte d'être celui que je suis.
Je ne sentais dans mon corps nulle douleur.
En me redressant, je voyais la mer bleue et les voiles.

Czeslaw Milosz, Poèmes, traduction du polonais par Josef Kwaterko et Robert Mélançon, dans la revue Liberté, Montréal, Mai-Juin 1981

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Une célébrité

Publié le par Fred Pougeard

copyright Photo Remy Boudet
copyright Photo Remy Boudet

Ce soir j'ai rencontré à Paris une célébrité de la télé française
qui fait toute une histoire de mon art
dans ses e-mails
et
elle est friquée
elle a couché une fois avec Sartre et
notre rencontre a plongé sa nature passionnée dans le ravissement

déclare-t-elle

Elle va jusqu'à me citer une de mes brillantes
conneries
en traduction française

Certes je suis toujours partant pour bouffer gratos
seulement
le moment venu
juste après le dessert
elle attend de moi un commentaire fulgurant
sur la poésie
ou la littérature du XXe siècle
ou ce qui m'a plongé pendant des années
dans la folie et le désespoir
et conduit à me retrouver avec un goût de canon de flingue rouillé
dans la bouche

Qu'est-ce que j'en sais ?

Et la princesse de la télé a l'air blessée
écoeurée
et renonce j'en suis conscient
au projet de me mettre dans son pieu
mais c'est bon
on n'en mourra pas
ma médiocrité et moi

On
a
encore
notre prix

Dan Fante, Bons baisers de la grosse barmaid (poèmes d'extase et d'alcool) traduit de l'anglais (américain) par Patrice Carrer. 13e note éditions 2009 .

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