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Lucidité

Publié le par Fred Pougeard

Efforts illusoires en vue de me reconstruire,
D'hypertrophier mon intellect.
Je suis comme toutes ces femmes de la campagne
 
Entre maison et jardin, enfant et animaux.
J'ai désormais le sentiment que je suis définitivement
Comme je suis. Je ne changerai pas.
La vie se joue jour après jour.
Et j'ai beau avoir la nostalgie de pays plus faciles,
 
Je n'échapperai jamais à ce pays de sable,
Sur la colline devant la maison on m'enterrera un jour.
Alors on dira : elle s'était acceptée.
Le solde tombe juste. Doit et avoir,
 
Elle a poétiquement trouvé leur équilibre.
Elle a laissé de petits livres de chansons.
Simplement je sais que j'étais faite pour autre chose. 
Mais je n'ai jamais pu prendre les décisions
 
Qu'il fallait pour aller plus loin,
Pour quitter le cercle brumeux du pays natal et de la maison.
 
Rester debout sur un sommet glacé,
Mes forces n'y ont pas suffi.
 
Et parce que tant me ressemblaient
A mon époque, sous les fardeaux de ma vie,
Il me semblait parfois dans les années de bonheur
Que c'était bien ainsi et que chanter n'était pas vain.
 
La mentalité des petites gens,
Cet amour de l'ordre qui tient les maisons
M'ont dominée. Il est à présent trop tard
pour ouvrir des drailles dans l'indéfriché.
 
Eva Strittmatter, Parlure à deux dans Des Jours  au-dessus du rêve, choix de poèmes établi et traduit par Paul Cambon Editions de l'Amandier 2012
 
 
 
 
 

 

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Sentir ses liens avec une terre...

Publié le par Fred Pougeard

Sentir ses liens avec une terre, son amour pour quelques hommes, savoir qu'il est toujours un lieu où le coeur trouvera son accord, voici déjà beaucoup de certitudes pour une seule vie d'homme. Et sans doute cela ne peut suffire. Mais à cette patrie de l'âme tout aspire à certaines minutes. “Oui, c'est là-bas qu'il nous faut retourner.” Cette union que souhaitait Plotin, quoi d'étrange à la retrouver sur la terre ? L'Unité s'exprime ici en termes de soleil et de mer. Elle est sensible au coeur par un certain goût de chair qui fait son amertume et sa grandeur. J'apprends qu'il n'est pas de bonheur surhumain, pas d'éternité hors de la courbe des journées. Ces biens dérisoires et essentiels, ces vérités relatives sont les seules qui m'émeuvent. Les autres, les “idéales”, je n'ai pas assez d'âme pour les comprendre. Non qu'il faille faire la bête, mais je ne trouve pas de sens au bonheur des anges. Je sais seulement que ce ciel durera plus que moi. Et qu'appellerais-je éternité sinon ce qui continuera après ma mort ? Je n'exprime pas ici une complaisance de la créature dans sa condition. C'est bien autre chose. Il n'est pas toujours facile d'être un homme, moins encore d'être un homme pur. Mais être pur, c'est retrouver cette patrie de l'âme où devient sensible la parenté du monde, où les coups de sang rejoignent les pulsations violentes du soleil de deux heures. Il est bien connu que la patrie se reconnait toujours au moment de la perdre.

Albert Camus, Noces (1938) Editions Gallimard 1972

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L'écrasement/The crunch

Publié le par Fred Pougeard

trop grand
trop petit
 
trop gros
trop maigre
ou rien du tout.
 
rires ou
larmes
 
haineux
amoureux
 
des inconnus avec des gueules
passées
à la limaille de plomb
 
des soudards qui parcourent
des rues en ruines
qui agitent des bouteilles
et qui, baïonnettes au canon, violent
des vierges
 
ou un vieux type dans une pièce misérable
avec une photographie de M. Monroe.
 
il y a dans ce monde une solitude si grande
que vous pouvez la prendre
à bras le corps.
 
des gens claqués
mutilés
aussi bien par l’amour que par son manque.
 
des gens qui justement ne s’aiment
pas les uns les autres
les uns sur les autres.
 
les riches n’aiment pas les riches
les pauvres n’aiment pas les pauvres.
 
nous crevons tous de peur.
 
notre système éducatif nous enseigne
que nous pouvons tous être
de gros cons de gagneurs.
 
mais il ne nous apprend rien
sur les caniveaux
ou les suicides.
 
ou la panique d’un individu
souffrant chez lui
seul
 
insensible
coupé de tout
avec plus personne pour lui parler
 
et qui prend soin d’une plante.
 
les gens ne s’aiment pas les uns les autres
les gens ne s’aiment pas les uns les autres
les gens ne s’aiment pas les uns les autres.
 
et je suppose que ça ne changera jamais
mais à la vérité je ne leur ai pas demandé
 
des fois j’y
songe.
 
le blé se lèvera
un nuage chassera l’autre
et le tueur égorgera l’enfant
comme s’il mordait dans un ice-cream.
 
trop grand
trop petit
 
trop gros
trop maigre
ou rien du tout.
 
davantage de haine que d’amour.
les gens ne s’aiment pas les uns les autres,
peut-être que, s’ils s’aimaient,
notre fin ne serait pas si triste ?
 
entre-temps je préfère regarder les jeunes
filles en fleur
fleurs de chance.
 
il doit y avoir une solution.``
 
sûrement il doit y avoir une solution à
laquelle nous n’avons pas encore songé.
 
pourquoi ai-je un cerveau ?
 
il pleure
il exige
il demande s’il y a une chance.
il ne veut pas s’entendre dire :
« non ».
 
*
too much
too little
 
too fat
too thin
or nobody.
 
laughter or
tears
 
haters
lovers
 
strangers with faces like
the backs of
thumb tacks
 
armies running through
streets of blood
waving winebottles
bayoneting and fucking
virgins.
 
an old guy in a cheap room
with a photograph of M. Monroe.
 
there is a loneliness in this world so great
that you can see it in the slow movement of
the hands of a clock
 
people so tired
mutilated
either by love or no love.
 
people just are not good to each other
one on one.
 
the rich are not good to the rich
the poor are not good to the poor.
 
we are afraid.
 
our educational system tells us
that we can all be
big-ass winners.
 
it hasn't told us
about the gutters
or the suicides.
 
or the terror of one person
aching in one place
alone
 
untouched
unspoken to
 
watering a plant.
 
people are not good to each other.
people are not good to each other.
people are not good to each other.
 
I suppose they never will be.
 
I don't ask them to be.
 
but sometimes I think about
it.
 
the beads will swing
the clouds will cloud
and the killer will behead the child
like taking a bite out of an ice cream cone.
 
too much
too little
 
too fat
too thin
or nobody
 
more haters than lovers.
 
people are not good to each other.
perhaps if they were
our deaths would not be so sad.
 
meanwhile I look at young girls
stems
flowers of chance.
 
there must be a way.
 
surely there must be a way that we have not yet
though of.
 
who put this brain inside of me?
 
it cries
it demands
it says that there is a chance.
 
it will not say
"no."
 
Charles Bukowski, L'amour est un chien de l'enfer, Love is a dog from hell (1977), traduit de l'américain par Gérard Guégan, Editions Grasset et Fasquelle 1989
 

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Enigma/Enigme

Publié le par Fred Pougeard

Ingeborg Bachmann avec Hans Werner Henze en 1952
Pour Hans Werner Henze en souvenir du temps des Ariosi (1)
 
Plus rien ne viendra (2)
 
Il n'y aura plus jamais de printemps.
Des calendriers millénaires le prédisent à chacun.
 
Mais l'été aussi et tout ce qui s'ensuit et porte des noms si bons
comme "estival"-
cela ne viendra plus
 
Tu ne dois pas pleurer (3)
dit une musique.
 
Sinon
personne
ne dit
rien
 
*
 
Nichts mehr wird kommen
 
Frühling wird nicht mehr werden.
Tausendjährige Kalender sagen es jedem voraus.
 
Aber auch Sommer und weiterhin, was so gute Namen
wie "sommerlich" hat -
es wird nichts mehr kommen.
 
Du sollst ja nicht weinen,
sagt eine Musik.
 
Sonst
sagt
niemand
etwas.


Ingeborg Bachmann, Poèmes 1964-1967, dans Toute personne qui tombe a des ailes, traduction de l'allemand (Autriche) par Françoise Rétif. Editions Gallimard 2015

(1) Ariosi (1963) sur des poèmes de Tasse, du compositeur Hans Werner Henze (1926-2012)
(2) citation extraite d'un des Altenberg Lieder d'Alban Berg (1885-1935)
Rien n'est venu, rien ne viendra pour mon âme --
J'ai attendu, attendu, oh -- attendu !
Les jours s'écouleront lentement,
Et en vain ma chevelure blonde, soyeuse, flotte autour de mon visage pâle !
(3) Allusion au choeur final de la 2e symphonie"Résurrection" de Gustav Mahler (1860-1911) : Ce qui est né doit disparaître ! Ce qui a disparu doit renaître ! Arrête de trembler ! Prépare-toi à vivre !
 
 
 

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Poème qui se termine par une mort/Poem ended by a death

Publié le par Fred Pougeard

Ils laveront sur toi tous mes baisers, effaceront mes marques
et mes pleurs -je pleurais plus facilement
lors de cette folle vie toute pimentée -et les taches plus heureuses,
fines écailles de papier de soie... Il est merdique ce début
de pacotille, et faux en plus - toutes les traces de ce genre 
tu les as toi-même poncées, il y a des années de cela
quand tu m'as renvoyé mes lettres, la semaine où j'ai épousé
ce singe anecdotique. Donc je recommence. Donc : 
 
Ils ôteront les tubes, les goutte-à-goutte, les pansements 
que je censure dans mes rêves. Ils ne manqueront pas, c'est vrai
de te laver ; et ils te déposeront dans une boîte.
Après quoi tout ce qu'ils pourront faire d'autre
n'aura pas d'importance. C'est ça, mon style laconique.
Tu le louais, tout comme je louais la complexité
de tes broderies perlées ; ces liens nous entrelaçaient,
mailles endroit, mailles envers tissées sur la charpente de l'univers...
 
*
 
They will wash all my kisses and fingerprints off you
and my tearstains -I was more inclined to weep
in those wild-garlicky silk... Fuck that for a cheap
opener ; and false too -any such traces
you pumiced away yourself, those years ago
when you sent my letters back, in the week I married
that anecdotal ape. So start again. So :
 
They will remove the tubes and drips and dressing
which I censor from my dreams. They will, it is true,
wash you ; and they will put you into a box.
After which whatever else they may do
won't matter. This is my laconic style.
You praised it, as I praised your intricate pearled
embroideries ; these links laced us together,
plain and purl across the ribs of the world...
 
Fleur Adcock, The Inner Harbour, Le port intérieur (1979), dans Anthologie bilingue de la poésie anglaise, Trad divers, Collections La Pleïade, Editions Gallimard 2005

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Mers noires

Publié le par Fred Pougeard

I

Nous voici les darses d'un port abandonné où l'on ne charge plus ni vivres ni épices
 
Où ne carène aucun hornier, où aucune vergue ne repose les mouettes
 
Auprès d'une mer inutile,
 
Poétesse de personne. 
 
 
III
 
Le jour pèse aux navires à quai, car ils aimaient partir bien avant l'aube pêcher des éclairs dans les courants.
 
On fréquente des carènes et des écoutes, on croit fort au parcours sans raideur des flots et des insolentes rayures méridiennes. 
 
Elargir, agrandir des recoins de bras et des commissures de lèvres balbutiant des couleurs, des âges de minutes sans lendemains, de langues mortes et de stèles détruites. 
 
Sur le brisant, au centre de l'activité marine. 
 
Les marins n'ont d'autres cartes que leur reflet dans l'eau.
 
Le vent de la fureur du vent. Accoster n'est qu'une solution provisoire où on se trouve seul avec le prix, la coupe qu'on remettra au vainqueur pour la largeur de ses voiles.
 
Son grand âge et son élégance entre les rochers, là où parviennent peu d'avirons.
 
Sa stupeur d'embruns.
 
Pour rejoindre les trésors de jadis ; les vignes de légende, les monstres de proue font fuir les sauvages.
 
Combler l'océan, fendre l'écume pour la vaincre et enfin reposer sur la grève. 
 
Un soupir pour un livre sans pages, une vague sans mesure.
 
Un quatrain sans hauteur où peu d'oiseaux survivent.
 
 
 
VIII
 
De tous les mensonges une nouvelle surface, un livre de pluie quand revient l'hiver sans qu'on s'en aperçoive
 
On pensait que la guerre était un insecte d'été, une mouche dans un oeil vide
 
Mais elle sait revenir sous la pluie et percer les nuages d'éclairs rouges
 
Crever les montagnes écorcer des arbres sans feuille
 
Violer l'impeccabilité de la neige sur les sommets
 
Silence et respect, camarades, pour la morte saison morte
 
Silence vitrifié
 
Respect d'hiver.
 
Mathias Enard, Dernière communication à la société proustienne de Barcelone, Editions Inculte/dernière marge 2016
 
 
 

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Restes

Publié le par Fred Pougeard

tout va bien puisque je ne suis pas encore mort
et les rats s'activent entre les canettes de bière, 
les sacs en papier s'emmêlent comme des petits chiens, 
et ses photographies sont collées sur une peinture
à coté d'un Allemand mort et elle aussi est morte
et il m'a fallu 14 ans pour la connaitre
et s'ils me donnent 14 années de plus
je la connaitrai encore mieux...
ses photos collées sur le verre
ne bougent ni ne parlent, 
mais j'ai quand même un enregistrement de sa voix, 
et elle parle certains soirs,
de nouveau elle-même
si réelle qu'elle rit
qu'elle dit les milliers de choses, 
la seule chose que j'ai toujours ignorée, 
qui ne me quittera plus :
j'ai eu l'amour
et l'amour est mort ;
une photo et un morceau de scotch
ne sont pas grand-chose, ai-je appris sur le tard, 
mais donnez-moi 14 jours ou 14 années, 
je tuerai tout homme
qui osera toucher ou prendre
ce qui reste.

 
Charles Bukowski, The days run away like wild horses over the hills (Les jours s'en vont comme des chevaux sauvages dans les collines, 1969). Traduction Thierry Beauchamp. Editions du Rocher 2008

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La Voix de son maître/Perturbé ce matin

Publié le par Fred Pougeard

La Voix de son maître

 
Après avoir écouté du Mozart
(et c'était souvent)
Par les hauts et les bas
Du Mont Baldy*
Je portais
Toujours un piano
Et je ne parle pas
D'un clavier
Je parle d'un piano à queue
Grand Modèle
En ciment
Maintenant que j'agonise
Je ne regrette pas 
Un seul pas
 
*Monastère Zen californien fondé par Roshdi en 1971. Leonard Cohen y a séjourné pendant 5 ans et l'a quitté en 1999.
 
Perturbé ce matin
 
Ah ! C'est ça.
C'est ça qui m'a perturbé
tant ce matin :
le désir m'est revenu
et j'ai de nouveau envie de toi.
Je m'en sortais si bien,
j'étais au-dessus de tout ça.
Garçons et filles étaient beaux
et j'étais un vieil homme qui aime tout le monde.
Et voilà que j'ai de nouveau envie de toi,
j'ai envie de ton attention absolue,
de tes dessous roulés en hâte
encore accrochés à l'un de tes pieds
et de n'avoir rien à l'esprit
que d'être au-dedans
du seul endroit qui n'a
ni dedans,
ni dehors.
 
Leonard Cohen, Book of Longing (Le Livre du désir), poèmes. Traduit de l'anglais par Jean-Dominique Brierre et Jacques Vassal. Mc Clelland &Stewart Ldt 2006, Editions Le Cherche Midi 2008
 
 
 

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Epigramme. Au Prince/Al Principe

Publié le par Fred Pougeard

Pasolini et son jeune amant, Ninetto DSavoli

 

 
Si le soleil revient, si le soir descend
si la nuit a un goût de nuits à venir,
si un après-midi pluvieux semble revenir
d'époques trop aimées et jamais entièrement obtenues,
je ne suis plus heureux, ni d'en jouir, ni d'en souffrir ;
je ne sens plus, devant moi, la vie entière...
Pour être poètes, il faut avoir beaucoup de temps ;
des heures et des heures de solitude sont la seule
façon pour que quelque chose se forme, force,
abandon, vice, liberté, pour donner du style au chaos.
Moi, je n'ai plus guère de temps : à cause de la mort
qui approche, au crépuscule de la jeunesse.
Mais à cause aussi de notre monde humain,
qui vole le pain aux pauvres et la paix aux poètes.
 
*
Se torna il sole, se discende la sera,
se la notte ha un sapore di notti future,
se un pomeriggio di pioggia sembra tornare
da tempi troppo amati e mai avuti del tutto,
io non sono più felice, né di goderne  né di soffrire :
non sento più, davanti a me, tutta la vita...
Per essere poeti, bisogna avere molto tempo :
ore e ore di solitudine sono il solo modo
perché si formi qualcosa, che è forza, abbandono,
vizio, libertà, per dare stile al caos.
Io tempo ormai ne ho poco : per colpa della morte
che viene avanti, al tramonto della gioventù.
Ma per colpa anche di questo nostro mundo umano
che ai poverti toglie il pane, ai poeti la pace.
 
Pier Paolo Pasolini, La religione de mio tempo (La religion de mon temps) dans La Persécution, poèmes choisis, présentés et traduits de l'italien par René de Ceccatty. Editions du Seuil 2014

 

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Après Ikkyu (extraits)

Publié le par Fred Pougeard

Photograph from CSU Archives / Everett

 

18
Mon zabuton est aussi le lit de ma chienne. Rose y dort,
mu jusqu'au bout des poils. Je l'ai aperçue
au clair de lune ; mince silhouette blanche lovée
sur le coussin vert, frémissant de rêves de caille.
Elle me repère, ouvre un œil, bouge la queue. Se rendort.
Lorsqu'elle s'éveille, elle est si vive que j'ai honte
de ma propre danse tiède, d'heures trop longues devant l'âtre.
 
25
Parlé au Dieu des Hôtes de la situation des Indiens 
d'Amérique il a dit que cest seulement une question de temps, 
que, faible consolation peut-être, les esprits nous ont déjà presque
noyés ans la laideur que nous sommes devenus,
qu'il reste quelques clairières difficiles d'accès
où des ours mi-humains dansent en cercle imparfaits.
 
28
Lin-Chi affirme que d'avoir jeté sa tête aux orties il y a si
longtemps, on continue sans cesse de la rechercher là
où elle n'est pas. L'avenir d'une tête se lit dans une pelletée
de poussière. La fille délicieuse que j'ai aimée voilà quarante ans
pèse maintenant, selon les nécrologues, 13,6 kilos net.
Pourquoi nage-t-elle encore dans l'eau folle du méandre ?
 
34
C'est au sixième siècle que les chrétiens 
voulurent que les bêtes ne soient pas acceptées au royaume des cieux. 
Sabots, ailes et pattes ne savent pas mettre d'argent sur le plateau de la quête.
Leurs cervelles pleines de merde, ces cinglés ont exclus nos animaux aimés.
Théologiens, comptables, la même chose vraiment, clique unique
des évangélistes de la télé, autant de virus planqués.
 
39
A la prochaine mensualité, je vous livrerai Crazy Horse et Anne Frank, 
leurs conversations rapportées par Matthieu, l'évangéliste célèbre
qui avait coutume, comme tous les autres scribes, d'y mettre un peu sa prose.
Dieu est dur. L'écriture correcte de la terre pourrait être entreprise
sur un bristol moyen, si nous n'étions pas ivres de notre propre sang. 
 
Jim Harrison, L'Éclipse de lune de Davenport et autres poèmes (Edition bilingue) After Ikkyu and Other Poems (1996) Traduit de l'américain par Jean-Luc Piningre. Editions La Table Ronde 2016
 
 

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