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Epigramme. Au Prince/Al Principe

Publié le par Fred Pougeard

Pasolini et son jeune amant, Ninetto DSavoli

 

 
Si le soleil revient, si le soir descend
si la nuit a un goût de nuits à venir,
si un après-midi pluvieux semble revenir
d'époques trop aimées et jamais entièrement obtenues,
je ne suis plus heureux, ni d'en jouir, ni d'en souffrir ;
je ne sens plus, devant moi, la vie entière...
Pour être poètes, il faut avoir beaucoup de temps ;
des heures et des heures de solitude sont la seule
façon pour que quelque chose se forme, force,
abandon, vice, liberté, pour donner du style au chaos.
Moi, je n'ai plus guère de temps : à cause de la mort
qui approche, au crépuscule de la jeunesse.
Mais à cause aussi de notre monde humain,
qui vole le pain aux pauvres et la paix aux poètes.
 
*
Se torna il sole, se discende la sera,
se la notte ha un sapore di notti future,
se un pomeriggio di pioggia sembra tornare
da tempi troppo amati e mai avuti del tutto,
io non sono più felice, né di goderne  né di soffrire :
non sento più, davanti a me, tutta la vita...
Per essere poeti, bisogna avere molto tempo :
ore e ore di solitudine sono il solo modo
perché si formi qualcosa, che è forza, abbandono,
vizio, libertà, per dare stile al caos.
Io tempo ormai ne ho poco : per colpa della morte
che viene avanti, al tramonto della gioventù.
Ma per colpa anche di questo nostro mundo umano
che ai poverti toglie il pane, ai poeti la pace.
 
Pier Paolo Pasolini, La religione de mio tempo (La religion de mon temps) dans La Persécution, poèmes choisis, présentés et traduits de l'italien par René de Ceccatty. Editions du Seuil 2014

 

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Après Ikkyu (extraits)

Publié le par Fred Pougeard

Photograph from CSU Archives / Everett

 

18
Mon zabuton est aussi le lit de ma chienne. Rose y dort,
mu jusqu'au bout des poils. Je l'ai aperçue
au clair de lune ; mince silhouette blanche lovée
sur le coussin vert, frémissant de rêves de caille.
Elle me repère, ouvre un œil, bouge la queue. Se rendort.
Lorsqu'elle s'éveille, elle est si vive que j'ai honte
de ma propre danse tiède, d'heures trop longues devant l'âtre.
 
25
Parlé au Dieu des Hôtes de la situation des Indiens 
d'Amérique il a dit que cest seulement une question de temps, 
que, faible consolation peut-être, les esprits nous ont déjà presque
noyés ans la laideur que nous sommes devenus,
qu'il reste quelques clairières difficiles d'accès
où des ours mi-humains dansent en cercle imparfaits.
 
28
Lin-Chi affirme que d'avoir jeté sa tête aux orties il y a si
longtemps, on continue sans cesse de la rechercher là
où elle n'est pas. L'avenir d'une tête se lit dans une pelletée
de poussière. La fille délicieuse que j'ai aimée voilà quarante ans
pèse maintenant, selon les nécrologues, 13,6 kilos net.
Pourquoi nage-t-elle encore dans l'eau folle du méandre ?
 
34
C'est au sixième siècle que les chrétiens 
voulurent que les bêtes ne soient pas acceptées au royaume des cieux. 
Sabots, ailes et pattes ne savent pas mettre d'argent sur le plateau de la quête.
Leurs cervelles pleines de merde, ces cinglés ont exclus nos animaux aimés.
Théologiens, comptables, la même chose vraiment, clique unique
des évangélistes de la télé, autant de virus planqués.
 
39
A la prochaine mensualité, je vous livrerai Crazy Horse et Anne Frank, 
leurs conversations rapportées par Matthieu, l'évangéliste célèbre
qui avait coutume, comme tous les autres scribes, d'y mettre un peu sa prose.
Dieu est dur. L'écriture correcte de la terre pourrait être entreprise
sur un bristol moyen, si nous n'étions pas ivres de notre propre sang. 
 
Jim Harrison, L'Éclipse de lune de Davenport et autres poèmes (Edition bilingue) After Ikkyu and Other Poems (1996) Traduit de l'américain par Jean-Luc Piningre. Editions La Table Ronde 2016
 
 

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Lettre à Curzio Malaparte

Publié le par Fred Pougeard

(...) Il fallait donc que je monte, un jour, avant la paresse de l'âge, les douleurs, le souffle court, à ce Spazzavento -où le vent balayeur de nuages est la seule musique qui accompagne ton silence, comme la houle océane en d'autre promontoire le fait pour notre Enchanteur breton -et ce jour-là il pleuvait sur Prato. Le route de Figline à Schignano, proche des rives du Bisenzio, ne fut qu'un jeu mais j'ignorais la suite. Du cul-de-sac où fut laissée la voiture, la montée à pied sous l'averse, avec terre glissante et cailloux cirés de pluie, pistes douteuses, se fit sévère. Fallait-il encore gravir cette colline où tu n'étais pas ? Serait-ce la prochaine ? Ce sentier n'était peut-être qu'une chausse-trappe ? Et voici qu'une autre pente, parmi les cistes, les taillis de lentisques ou d'alaternes, les réseaux barbelés d'églantines, les dérapages épuisants, nous imposait une question qui devint idée fixe : 2,10,20 kilomètres encore ? Personne pour nous le dire, désarmer notre volonté ou renforcer notre acharnement. Personne pour entendre un appel si quelque chute survenait, fatale, irrémédiable. Nous étions hors de tout dans cette ascension têtue. Après ce sommet, y avait-il un autre sommet ? Où étais-tu, au nadir de quelle altitude ? Nous montions pourtant, patinant, nous raccrochant aux cades, aux chênes verts et le cri d'un geai, comme un défi moqueur, marquait la dérision de tant d'efforts pour atteindre un mirage, peut-être. Et l'accablement de cette pluie fine, insinuante, qui nous chantait la complainte du renoncement, de la descente bredouille, et le vent balayant des nuages bas pour en appeler d'autres, et moi priant : "Il faut que je le trouve car je ne reviendrai pas."Et la pluie imparable, le vent affolant les branches, courbant les cyprès comme des arcs, le ciel d'étain, l'eau creusant les sentiers, nos souliers embourbés, nos vêtements souillés, mais tendus de la tête aux pieds vers le terme qui ne pouvait que se montrer - et quand ? - au dernier mètre de l'extrême pointe du Spazzavento, et le soir qui tombait avec la pluie, nous faisant craindre les périls du retour et que tu ne saches jamais que j'étais venu te saluer sur ton belvédère... Et voici, voici qu'au seuil de l'abandon, tu apparus au coeur de la brouée, ce 17 avril 1998, année de ton centenaire.

"Mon Dieu, d'où sortez-vous"?, nous demanda une dame de Prato, tandis que nous marchions à travers la ville, crottés, mais l'oeil vainqueur.

"Du Spazzavento, du mausolée de Malaparte" !

Je ne te dirai pas ce que je lus dans son regard.

Frédéric-Jacques Temple Lettre à Curzio Malaparte, Editions Jacques Brémond, 2000

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Une lettre de Descartes sur "la verdeur d'un bois, les couleurs d'une fleur, le vol d'un oiseau".

Publié le par Fred Pougeard

Dans une lettre à la reine Elisabeth*, Descartes estime "qu'il faut entièrement se délivrer l'esprit de toutes sortes de pensées tristes, et même aussi de toutes sortes de méditations sérieuses touchant les sciences, et ne s'occuper à imiter que ceux qui, en regardant la verdeur d'un bois, les couleurs d'une fleur, le vol d'un oiseau, et telles choses qui ne requièrent aucune attention, se persuadent qu'ils ne pensent à rien. Ce n'est pas perdre le temps mais le bien employer."

Au début de ce texte apparaît le thème, inattendu chez Descartes, d'une affinité complice entre les pensées tristes et les "méditations sérieuses touchant les sciences". À la fin du texte figure aussi, comme à la dérobée, le grand thème de la perte de temps qui sera le ressort romanesque de Proust avec celui, corollaire, de la paresse, puisque le temps perdu n'est pas le temps passé mais le temps qu'on perd, avec cette question inquiète : perd-on son temps à perdre du temps ? La réponse de Descartes est négative, et c'est à cette conclusion heureuse que mène aussi le récit proustien, dont Antoine Compagnon a pu dire qu'il était l'un des seuls romans modernes qui finissent bien. Lire un texte comme celui-ci est toujours émouvant, non seulement parce qu'il me rappelle l'accent rocailleux de Ferdinand Alquié prononçant ses cours sur Descartes, et les grands textes oubliés de Roger Laporte, mais parce qu'il énonce avec force, et non pas comme une suggestion ou une hypothèse, que le relâchement apparent de l'attention est un surcroît d'attention, de sorte que la contemplation du vol d'un oiseau , si distraite soit-elle, restitue à celui qui s'y donne quelque chose d'une incarnation perdue, que Descartes appelle l'union substantielle de l'âme et du corps.

Matthieu de Boisséson, Défoncer la cage, Editions Gallimard 2016

*René Descartes, Lettre à Elisabeth, mai ou juin 1645, dans Oeuvres philosophiques Tome III, édition de Ferdinand Alquié Editions Classiques Garnier, Textes de Philosophie, 2010, p 573.
 

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J'ai mis longtemps à comprendre ce que signifie l'humilité...

Publié le par Fred Pougeard

J'ai mis longtemps à comprendre ce que signifie l'humilité et la faute est à ceux qui nous ont appris à la situer à l'opposé de l'orgueil. Tu dois apprivoiser l'idée de l'existence en toi pour la comprendre.

Un jour où je me sentais abandonné de toute part et qu'une grande tristesse s'était lentement emparée de mon âme, je cheminais, et là dans les champs sans rémission, voici une branche d'un buisson inconnu. Je la coupai et la portai à mes lèvres. A cet instant j'ai compris que l'être humain est innocent. Je l'ai lu si intensément dans ce parfum âcre de vérité, que je me suis engagé sur la route d'un pas léger et avec un coeur de missionnaire. Jusqu'au moment où j'ai pris profondément conscience que toutes les religions mentent.

Non le Paradis n'était pas une nostalgie. Encore moins une récompense. C'était un droit.

Odysseas Elytis, Le petit navigateur (1985) dans Le Soleil sait, une anthologie vagabonde, traduit du grec par Angélique Ionatos. Editions Cheyne 2015

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Dictons

Publié le par Fred Pougeard

 

quand je t'ai connue/mon coeur était plus affamé que le pou d'une perruque/
les poux des perruques sont comme ça/
capables de mourir de faim au milieu de la beauté qui ne leur donne pas à manger/
mais eux/embellis par tant de beautés/
 
commencent à se sentir un autre animal/un petit chardonneret/peut-être/
qui vole et chante tout autour du jour/
un canari plus jaune que le soleil/plus ardent/
un rossignol plus profond que la nuit où je t'ai connue
 
où j'ai connu les deux souffrances de l'oisillon capturé/
qui sont se détacher et s'attacher/
blesser la vie avec amour et endurer la blessure/
être tout pur d'amour muet et faire que son silence déchire les tympans du monde/
 
des herbes d'amour couvrent le petit chardonneret/
mais cela ne veut rien dire/
cela ne veut pas dire que le canari mangera/
que le rossignol ne va pas mourir de faim/
 
je parle de quand j'ai vu ton âme/
et la joie est entrée en moi comme un inconnu/
et mon âme reconnaissante a connu d'étranges merveilles/
et je t'ai aimée doublement/ je t'ai aimée pour toi et pour moi/
 
pour rencontrer l'amour nous avons été mis au monde/pour cette nudité
notre amour est plus étrange qu'un éléphant français/
une fois un éléphant français est passé dans le quartier/
 
il souriait à tout le monde et disait "bonjour"/ "bonjour"
mais personne ne le croyait
où a-t'on vu un français sourire à tout le monde/
seuls les enfants se risquaient à le toucher/
 
ils lui tiraient la queue pour qu'il devienne bleu/
à chaque secousse un petit oiseau sortait de l'éléphant/
un canari ou un rossignol qui se mettait à parler de ta candeur/
un petit chardonneret mort de faim les yeux pleins d'encre et de papier/
 
j'aime le mot besoin en italien/
besoin en italien se dit bi/sogno
ou je bi/songe à toi/femme dont j'ai besoin
deux fois/et d'autres encore
 
cet amour est plus difficile que de caguer dans un flacon/
je t'aime de toutes mes forces sans comprendre la vérité/
je vais de la fureur à la douceur/de la douceur à la peine/
avec des cataractes dans les yeux de l'âme.
 
Juan Gelman, Vers le sud et autres poèmes, présenté et traduit de l'espagnol par Jacques Ancer. Préface de Julio Cortazar.
 
 
 

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Crépuscule

Publié le par Fred Pougeard

 

J'attends. je m'enfonce dans la chambre.
Des lions repus se réunissent, incandescents,
Dans les coins, dorment et pâlissent. Pour qui
S'y intéresse, tanné, j'attends.
 
Le temps coule par la fenêtre ; le jour
Répand sur le plancher son dernier
Sang clair. Pliée (grande, diaphane, grise),
Une mite est assise dans la lumière d'ouest.
 
Est assise sur mon coeur, qui, obscurci, ne verse
Point de miel par sa chair perforée
Mais nourrit mes mains et nourrit mes lèvres.
La Lune, la Lune, est à la porte !
 
*
I wait. I deepen in the room.
Fed lions, glowing, congregate
In corners, sleep and fade. For whom
It may concern I, tawny, wait.
 
Time flowing through the window ; day
Spilling on the board its bright
Last blood. Folding (big, gauzy, grey),
A moth sits on the western light.
 
Sits on my heart that, darkened, drips
No honey from its punctured core,
Yet feeds my hands and feeds my lips.
The Moon, the Moon is at the door !
 
Stanley Kunitz, dans Trente-cinq jeunes poètes américains, traduction, préface et choix par Alain Bosquet, Editions Gallimard 1960

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Lessive au vent

Publié le par Fred Pougeard

Qu’elles sont belles les lessives claquant dans le vent.
Qu’elles sont belles, et qu’elles sentent bon l’eau claire et le gravier,
toutes les plantes fines, et la lavande et le laurier.
 
Elles ont retourné la poussière aux ruisseaux, les crachats et la terre.
Les robes rouges, les chemises, et tout le bleu des tabliers.
Elles rendent au souffle de l’air une ultime sueur.
 
Et les culottes en guirlandes, et les serviettes en drapeaux,
et les draps amarrant les berceaux aux pommiers du village,
et les draps secouant les amours par-dessus les blés verts,
les agonies jusqu’aux nuages.
 
Et les draps et les nappes, liant le vin et le roncier, et le pain blanc avec les lierres,
et le linceul avec les langes.
 
Soleil, brille soleil ! et toi souffle, vent frais.
Car elles sont lavées dans la mousse et le rire de l’eau, dans l’écume et les rires des eaux,
nos froides peurs et nos souffrances.
 
16 mars 1982
 
Marcela Delpastre, L’Araignée et la rose et autres psaumes (1969-1986)Las Edicions dau chamin de sent jaume, 2002
 

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Je suis tout nouveau sur la terre...

Publié le par Fred Pougeard

 

Pour Frédéric
 
Je suis tout nouveau sur la terre
Je ne connais pas ta misère
Tu me regardes je souris
Le grand amour est à ce prix
 
Tu me demandes je te donne
Puis je m’endors dans mon berceau
Je me moque quand tu raisonnes
Je suis en l’air tu es en haut.
 
Rien ne me touche quand tu parles
C’est ta grimace que je vois
Que tu dises Marseille ou Arles
C’est même ville même voix.
 
J’attends d’être grande personne
Rien ne presse tout vient à point
Et quand j’entends l’heure qui sonne
Elle me dit : va ce n’est rien
 
Ce n’est qu’un vagabond qui passe
A travers les chiffons du temps
Et de sa canne l’âme lasse
En froisse certains, doucement.
 
Je suis voyou je suis voyelle
Je sais vivre dans tous les sens
Comme reine d’échecs, j’épelle
Les premiers mots de l’existence.
 
Ils sont propres comme un caillou
Comme un chou blanc, comme un genou
Vierge encore de toute chute
C’est avec l’ange que je lutte.
 
Georges Perros, Poèmes bleus, Editions Gallimard 1962

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A Barjac...

Publié le par Fred Pougeard

Photo Thomas Goisque

Photo Thomas Goisque

(…) A Barjac, une plaque sur le mur du cimetière :

« Passant, arrête-toi et prie, c’est ici la tombe des morts. Aujourd’hui pour moi, demain pour toi. »

Le souvenir de ma mère défunte me murmurait confusément ce genre de chose. Sa pensée m’escortait par des jaillissements nés d’une vision : pourquoi le souvenir des disparus est-il lié à des spectacles anodins comme une branche oscillant dans le vent ou le dessin de l’arête d’une colline ? Soudain, les spectres surgissent. Pendant quelques mois, j’avais porté une bague à tête de mort qu’on m’avait retirée après ma chute. L’inscription latine gravée au revers du crâne disait la même chose que la plaque de Barjac : « Je fus ce que tu es, tu seras ce que je suis. » J’avais tardé à me pénétrer de cette évidence que les Romains inscrivaient à l’entrée de leurs cimetières. Décidément, j’avais deux millénaires de retard. Il était criminel de croire que les choses duraient. Les matinées de printemps étaient des feux de paille. Voilà longtemps que je ne m’étais pas trouvé exactement tel que je le désirais : en mouvement. Je jouissais de me tenir debout dans la campagne et d’avancer sur ces chemins choisis. Noirs, lumineux, éclaircis. C’était la noble leçon de Mme Blixen devant le paysage de sa ferme africaine : « Je suis bien là, où je me dois d’être. » C’était la question cruciale de la vie. Le plus simple et la plus négligée.

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, pp 86-87 Editions Gallimard 2016

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