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Intrépide Molly

Publié le par Fred Pougeard

Molly était la plus intrépide.
En avril elle se balançait
au-dessus de la rivière sur une corde
attachée à une branche d'orme. Il y avait encore
de la glace le long de la berge et un jour
on retrouva son corps près du barrage
sa tête blessée : elle avait percuté la glace.
Un soir d'été elle me serra contre son maillot
de bain noir mouillé quand je lui apportai un milkshake.
L'incendie m'enflamma les veines et tout le corps.
Quand nous attrapions des grenouilles pour manger
leurs cuisses elle disait, "Nous sommes des animaux".
Et sur la colline proche de la rivière, nous cueillions
des trilliums. Tous les garçons voulaient l'épouser.
Longtemps nous déposâmes sur sa tombe
les fleurs sauvages qu'elle aimait. Plus de soixante ans
après je vois clairement que personne ne se remet jamais
de rien, surtout pas de Molly au bord de la rivière,
oscillant à travers les airs —
                                                        un oiseau.
 
Jim Harrison, La Position du mort flottant Traduction Brice Matthieussent. Editions Héros-Limite 2021
 
Photo : Jim Harrison en 2012 par Scott Baxter

 

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Mes grands chiens maigres

Publié le par Fred Pougeard

"Ces doigts perdus ces chiens lévriers dans la caverne
minérale
Entre des manchettes d'aurore et des cravates de lune"
 
Arthur Adamov, Poésies

 

Je nourris mal
mes grands chiens maigres
claquemurés
 
Leurs crocs ô leurs
crocs nus toujours
montrés
 
Mes grands chiens maigres
ne supportent pas la caresse
et n'aiment que les vieilles
viandes avariées que je déterre
dans de petits cimetières
dérobés
 
Mes mains dans mes rêves alors
sont moignons saignant de douleur
qui ne peuvent qu'à grand-peine
ouvrir la terre obscure
 
Et je ne peux rassasier
mes chiens bondissant tout à coup
de leurs niches perdues
 
*
 
La nuit ne fut qu'un seul
et continu hurlement à la mort
 
Toute la nuit mes grands chiens maigres
l'ont coulée et tréfilée dans un métal glacé
sombre cursif et sonore fatalement
 
A l'aube j'ai mené la meute dans l'image
d'une tempête figée de barkhanes dorées
Ils se sont couchées dans cette odeur brûlante happant
la langue qui est celle des plus violents déserts
 
J'étais au centre de la horde
Je me suis assoupi parmi les bêtes haletantes
 
Alors comme selon un rite s'instaurant à l'instant
en une terrible hésitante et douce gestation
une vaste forêt aux essences nobles et paisibles
est venue descendant des cintres de l'azur cru
 
elle s'est posée là tout autour révélant sous ses ombrages souverains
par la seule densité de son indifférence et de son absence
la fuligineuse vérité de nos existences leur rassurante
solitude ouverte nécessairement ouverte vers le futur
 
les grands chiens maigres s'apaisant
et moi-même m'éveillant enfin
 
*
 
Ils savent depuis toujours
mes grands chiens maigres
que nous mourrons ensemble
à la même seconde
et cette évidence les rassure
 
Ils savent aussi 
que je suis aussi maigre qu'eux
que j'ai toujours faim
de rêves faisandés
que lorsqu'ils aboient ou
hurlent à la mort,
mes propres aboiements et hurlements
sont l'ombre écarlate des leurs
 
Je ne les caresse que si
je désire leur morsure
Ne les frappe que pour me faire taire
 
Le pacte qui nous lie
mes grands chiens maigres et moi
c'est notre fidélité commune
à la désespérance qui nous ronge
 
C'est que nous savons bien qu'elle
ne survit opiniâtrement que
sur les cendres tièdes à jamais
d'une foi enfantine trop tôt vite brûlée
 
*
 
Mes grands chiens maigres
sont pris parfois de la folie d'aimer
 
Mais c'est toujours de fragments de corps
de gestes d'expressions de durées de
paysages d'odeurs d'architectures
de musiques de bruits même
 
Pour eux l'absolue beauté
s'est émiettée aux origines du monde
dans la réalité des choses et des êtres
 
Ils ne sont donc fascinés que par une nuque qui s'incline
une mèche rebelle la ronde bosse d'une pleine chair une main
retournée qui masque tout à coup l'émotion trop vive
d'un regard un sourire suspendu un doux éveil dans une
vaste chambre nue que deux persiennes laminent de soleil
une combe inattendue où songe une mare sous un buisson de noisetiers
une longue maison basse au toit massif un peu clabaud le cri des grues
en octobre déchirant le ciel délavé Cecilia Bartoli chantant
Nicola Porpora ("Parto, ti lascio, o cara")
​​​​​​​le vent dans les bambous du jardin le vent
porteur de légendes que l'on ne comprend plus
 
C'est alors un très bref très violent insondable
attendrissement qui empoigne mes grands chiens maigres
​​​​​​​et qu'aussitôt ils tranchent en couinant de douleur
 
Aimer plus large et plus longtemps
ne leur serait possible
qu'en une impossible infinie totalité
 
ou bien d'en accepter le prix de souffrance
 
*
 
Mes grands chiens maigres trottinent l'amble
sous la lune verte
 
Ils ont une ombre d'athlète humain
quand la mienne devant moi qui m'essouffle
demeure décidément lupine
 
D'un loup hors d'âge et malaveigne
 
*
 
Octobre tramé de soleil las
Les journées ont la magnificence
décadente de très longs crépuscules
 
Mes grands chiens maigres prennent
leur noir pelage d'hiver
Ils se confondent avec la nuit dans ses affûts
lorsque je les sors chaque soir
Ils sont la nuit qui monte de la terre
odorante et des feuilles mortes
 
Je les perds longtemps alors
jusqu'à ce que j'entende soudain
l'orgue du très doux hosanna de leur prière
se hissant jusqu'aux étoiles
 
Ils me reviennent toujours
langues sanglantes regards de feu
Ils me mordent au sang
enragés à cause de cette fidélité qui fatalement
les enchaîne aux niches de mes ombres
 
A la petite aube ils se couchent en rond
dans le creux le plus las de ma chair
et ils s'endorment de mon pesant sommeil
d'homme lige
 
*
 
     Ils ont vieilli comme j'ai vieilli moi-même. Presque chaque soir, désormais, lorsque je vais m'effondrer dans mon fauteuil de lecture, ils se dressent tout à coup sur leurs pattes postérieures et, s'appuyant contre moi, me lèchent la face, éperdument, avec des gémissements de chiots. Il faut, à tout prix et à l'instant, que je les cajole, que je les considère : il en va de leur survie, semble-t-il.
     
     Mes grands chiens maigres s'apprivoisent inopinément, plus véhéments que des êtres humains follement amoureux qui soupçonneraient celui ou celle qu'ils adorent de vouloir les quitter. Et j'en suis bouleversé, bien évidemment, car je sais bien que cette brutale effusion n'a d'autre motif que d'exprimer sans détour leur fidélité inconditionnelle, de l'idéaliser, surjouant le rôle pour me convaincre. Ils étaient là, depuis l'aube, couchés, silencieux et attentifs dans la pénombre rouge de mes oubliettes intimes, et les voici debout, me bousculant, pressant mon torse de tout leur poids.
 
     L'amour de mes bêtes secrètes ressemble peu à peu à un adieu, alors, et brouille de larmes l'image des relations convenues ente l'homme et l'animal qu'il a domestiqué.
 
     Ils savent, mes grands chiens maigres, qu'il nous reste peu de temps à vivre. Que nous voguons, désormais, sur l'erre d'un vent portant qui ne souffle plus. Que nous devons maintenant filer les laines avec quoi se tricote la sérénité des fins de vie.
 
     Un amour de chaque instant qui n'a d'autre désir que lui-même. Mes grands chiens maigres ont des yeux semblables à ceux d'Emmanuel Kant. Ils ne le savent pas. Ils ne savent pas, non plus, qu'ils viennent de rallumer son concept de finalité sans fin. Nous nous aimons parce que l'amour existe nécessairement. Et surtout pour qu'il existe, pour le créer, même, fut-ce entre les chiens qui sont en nous et nous-mêmes, les humains en fin d'espèce.
 
     Pour nourrir paisiblement l'étiolement de notre crépuscule.
 
*
 
Ils lapent l'eau de la mare
brisent et boivent leur image
 
Assouvis alors et repus
de ce mensonge du reflet
ils se pourlèchent longuement
puis s'élancent jappant sur des pistes illusoires
 
justifient à force ce jour encore gagné
 
*
 
Mes grands chiens maigres
​​​​​​​ont sang de lave œil nègre
et songes de toujours
 
​​​​​​​Nous sommes de même viande
et d'appétits jumeaux
Nous trébuchons sur le même caillou
Mes amours sont canines
comme les leurs génitrices
et nous nous endormons sous
la même grand-voile carguée sous nos fatigues
 
Mes grands chiens maigres me ressemblent
 
Qui ou quoi de ces vies mêlées en somme
me fait moi
 
Bernard Blot, Chemins, disdacalies en rêve, grands chiens maigres et clarté d'avant mémoire, Editions La Fidelienne 2010
 
 
 
  
 
 
 
 
 
 
 
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Mozart

Publié le par Fred Pougeard

Mozart murmure dans les rameaux de la vigne vierge.
La musique épouse l'ombre et la partition bleue de l'air,
Le vide, les plénitudes, l'aspérité du doux royaume
Où affluent nos désirs.
 
Elle énonce un secret, toutes paupières closes,
La lumière surgit, nous sommes saufs dans la chambre joyeuse,
Le temps s'estompe, la mélodie s'enchante, joies exquises,
Nous croyons bien ce qu'elle dit, la musique.
Nous croyons bien qu'elle dit : vérité.
 
Alors comme s'emplit de vin la coupe, nous cédons
Au vertige céleste. Le ciel d'en bas s'unit au ciel d'en haut,
Le chant frémit sur le tranchant des chanterelles, gagne les bois
Le cuivre du crépuscule, la nuit ralentit sa monture,
Nous sommes du pays des intangibles joies,
Nous chevauchons les territoires de la vigueur, la musique
Nous engendre à la nuit qui nous berce, et nous savons
peut-être concevoir ce qu'il nous a promis.
 
Philippe Delaveau, Eucharis Editions Gallimard 1989
 
Image : Partition autographe du Quintette pour piano, hautbois, clarinette, cor et basson KV 452 en mi bémol majeur (1784). Collection Charles Malherbe. BNF
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Oiseaux du matin

Publié le par Fred Pougeard

Je réveille la voiture
au pare-brise saupoudré de farine.
Je revêts mes lunettes de soleil.
Le chant des oiseaux s'obscurcit.
 
Tandis qu'un autre homme achète un journal
au kiosque de la gare
non loin d'un grand wagon de marchandises
entièrement rougi par la rouille
et qui scintille au soleil.
 
Pas de vides nulle part ici.
 
À travers la tiédeur printanière, un corridor glacial
où quelqu'un vient à grands pas
nous dire qu'on le diffame
même en plus haut lieu.
 
Par une porte dérobée dans paysage
la pie arrive
noire et blanche. Oiseau de Hel.
Et le merle qui s'agite de-ci, de-là
jusqu'à charbonner tout le dessin,
à part ces habits blancs sur une corde à linge :
un chœur de Palestrina.
 
Pas de vides nulle part ici.
 
Merveille que de sentir mon poème qui grandit
alors que je rétrécis.
Il grandit, il prend ma place.
Il m'évince.
Il me jette hors du nid.
Le poème est fini.
 
Tomas Tranströmer, Accords et Traces (1966) dans Baltiques, Œuvres complètes 1954-2004. traduit du suédois par Jacques Outin. Le Castor Astral 1996 et 2004 pour la traduction française. Poésie Gallimard 2004
 

 

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Guerne

Publié le par Fred Pougeard

Les guerres s'enchaînent, le monde court à sa perte, la nature n'est plus que le souvenir du paradis auquel l'enfer a succédé pour le confort de quelques riches, qui prospèrent sur la misère de tous les peuples. Armel Guerne n'en continue pas moins de nous redire, sur fond d'Apocalypse, que la vérité est ici, au plus bas, qui est l'autre nom du plus intime, lorsqu'il est dépouillé de son costume social et de sa prétention à réussir —pour qui, pour quoi ? Elle est dans cette gloire de l'être si fragile, qu'elle se sait menacée de toutes parts ; cette gloire qui retentit sans trompette, mais qui tisse l'unité du brin d'herbe au vitrail de la cathédrale, de la fleur qui éclot au poème qui l'enchante et toujours, en tout lieu, quel que soit le siècle, dans l'esprit de pauvreté. Charles Péguy disait qu'il vaut mieux ne pas parler de la dignité des pauvres, mais plutôt de la pauvreté des dignes. Et Armel Guerne de le confirmer jusque dans sa pratique de la traduction : car de quoi se compose une vie digne de ce nom, sinon de la certitude qu'on doit se défaire de sa prétention à posséder, pour mieux pouvoir se perdre dans l'Autre ? En vérité, Armel Guerne ne s'en est tant allé que pour revenir depuis cet autre temps : cette mort qu'il a fécondée d'un verbe dédié à la Joie. Révolté par compassion, il continue de nous faire signe. J'admire sa manière si singulière, celle des enfants, des malades et des fous en liberté, qu'on ne frappe jamais de ces qualificatifs qu'en vertu d'un devenir mouton qui rejette dans les ténèbres toute révolte agie par les lumières, toute protestation de l'esprit contre la matière, toute dénonciation des fausses valeurs au nom des vraies richesses ; toute insoumission devant les défaites du temps, plus que devant telle ou telle époque forcément en chute, et en ascension également. Comme il l'a écrit : "C'est une forme sûre de sérénité quand on sait désormais que le pire n'est pas devant, mais derrière. Et le pire finit toujours par passer derrière, tout comme la vie à l'heure de la mort. Le ciel commence."
 
Stéphane Barsacq, Météores, Editions de Corlevour MMXX
 
A lire ici, d'Armel Guerne : 
http://www.proximitedelamer.fr/2017/06/l-attentive.html
http://www.proximitedelamer.fr/2020/03/l-ouverture.html
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Indifférence du bricoleur

Publié le par Fred Pougeard

A l'amante qui tremble 
près de l'encrier noir
à l'adieu dessiné par la main
n'y songe point souvent
cet homme bricoleur
et tout un jour s'enfuit
autour des clés qu'il lime
autour des clous qu'il chasse
et du laiton qu'il tord
dans sa grande masure en fleurs
à fondations pleines de bêtes
au bord d'un vieux continent
mordu par la mer dorée
 
 
PAYSAGE DES DEUX OUVRIERS
 
 
La campagne restait calme
une fille lavait sa jambe pure
et les heures
s'inscrivaient dans l'étoffe qu'elles usent
attaquant les fleurs dans le damas.
Les pages d'un livre d'école
avaient été par le vent emportées
jusqu'au-dessus des églantiers
et le long du chemin
aux fossés pleins de bêtes rusées
aux talus couverts de ces herbes propices
à des tisanes de douceur
deux ouvriers longuement se contaient
les secrets des métiers du bois.
 
Jean Follain, Exister Editions Gallimard 1947
 
​​​​​​​Illustration : Portrait de Jean Follain par Maurice Denis

 

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Au jour

Publié le par Fred Pougeard

Un grand plateau de mer de collines de vapeur
Se déroule à l'épaisse embrasure des bleus
Du haut : telle une idée de Chine intérieure
Se déroule une paix de soie et des villages
De zéphyr et parfois parmi le cours des âges
Ici et là un manteau d'ombres sur le cœur
 
Le rêve des odeurs de Dieu se lève
Le maître épouse l'épousée de son beau temps
Et des soleils secrets ont pour terme l'œil noir
A la profonde essence —au velours des déserts
A l'opale jusqu'à la corde de la mer.
 
RECUEILLEMENT
 
La chambre est blonde et profonde et la cime d'olivier pâle
Est dans le ciel encore plus pâle et l'automne sourit aux monts
Et je regarde en moi seul y trouvant au lieu du coupable
Une promesse de cristal et force d'adoration
 
Je regarde un village d'or et je pense un air sans un souffle
Je devine les mers là-bas je recueille mon cœur ici
Je songe un Christ en notre sang une plaie infinie et douce
Je songe un tonnerre divin dont tout le calme retentit.
 
Pierre Jean Jouve, Diadème, Mercure de France 1966, repris dans Diadème suivi de Mélodrame, collection Poésie/Gallimard
 
Illustration : Portrait de Pierre Jean Jouve (huile sur carton) par Claire Bertrand
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À Henry Purcell

Publié le par Fred Pougeard

Écoute : comment se peut-il
que notre voix troublée se mêle ainsi
aux étoiles ?
 
Il lui a fait gravir le ciel
sur des degrés de verre
par la grâce juvénile de son art.
 
*
 
Il nous a fait entendre le passage des brebis
qui se pressent dans la poussière de l'été céleste
et dont nous n'avons jamais bu le lait.
 
Il les a rassemblées dans la bergerie nocturne
où de la paille brille entre les pierres.
La barrière sonore est refermée :
fraîcheur de ces paisibles herbes à jamais.
 
*
 
Ne croyez pas qu'il touche un instrument
de cyprès et d'ivoire comme il semble :
ce qu'il tient dans les mains
est cette Lyre
à laquelle Véga sert de clef bleue.
 
À sa clarté
nous ne faisons plus d'ombre.
 
*
 
Songe à ce que serait pour ton ouïe,
toi qui es à l'écoute de la nuit,
une très lente neige
de cristal.
 
*
 
On imagine une comète
qui reviendrait après des siècles
du royaume des morts
et, cette nuit, traverserait le nôtre
en y semant les mêmes graines...
 
*
 
Nul doute, cette fois les voyageurs
ont passé la dernière porte :
 
ils voient le Cygne scintiller
au-dessous d'eux.
 
Pendant que je t'écoute,
le reflet d'une bougie
tremble dans le miroir
comme une flamme tressée
à de l'eau.
 
Cette voix aussi, n'est-elle pas l'écho
d'une autre, plus réelle ?
Va-t-il l'entendre, celui qui se débat
entre les mains toujours trop lentes
du bourreau ?
L'entendrai-je, moi ?
 
Si jamais ils parlent au-dessus de nous
entre les arbres constellés de leur avril.
 
*
 
Tu es assis
devant le métier haut dressé de cette harpe.
 
Même invisible, je t'ai reconnu,
tisserand des ruisseaux surnaturels.
 
 
 
Philippe Jaccottet, Pensées sous les nuages, Editions Gallimard 1983
 
image : La Joueuse de Théorbe (1663) de Frans Van Mieris. National Galleries of Scotland. Photo : Didier Rykner
 
 
 
 
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Ce ruisselet

Publié le par Fred Pougeard

Tellement joyeux ce ruisseau.
Ruisseau ? Goutte d'eau au fond d'un chaudron.
Pas même besoin d'une planche
pour atteindre l'autre rive.
Un saut : je saute le courant.
C'est un filet d'eau pour crèche,
c'est la mer de qui n'a jamais vu
la mer, de qui n'a pressentiment de la mer.
 
Il est tellement fête, tellement folâtrie
de friture frétillant
dans la transparence de la lymphe.
Tellement miroir, tellement cailloux
chatoyant la lumière par facettes.
Quel est son nom ? Il n'a
pas de nom, tout menu
qu'il est. Eh oui il est, ce ruisseau
ce rien. Il est purement ru
ou même pas. Il est mon désir
d'une eau qui ne me noie pas
et dans laquelle je voie mon image
en me découvrant, me demander :
qu'est-ce que c'est que cet enfant ?
 
Qu'est-ce que c'est que cet enfant-là ?
Je ne sais comment répondre.
Le filet d'eau tremblote, trottine
sous la pierre lancée
par mon frère. Ou par moi ?
Il vaut mieux laisse le ru 
jouer à être rivière et s'en aller
promenant les petits poissons.
 
 
 
MAISON ET CONDUITE
 
 
 
Les parties lumière
et les parties noires
du vaste manoir
découpent en plein
milieu de mon coeur. 
 
Je suis l'un ou l'autre
mouvant caractère
selon la lumière
qu'en moi il infuse
ou qui se refuse.
 
Ange -de-splendeur,
petite crapule,
je n'ai pas contrôle
sur moi dans la cave
ou sur le balcon.
 
Serai-je les deux
à l'exact instant
où j'ouvre la porte,
encore hésitants,
et la porte et moi ?
 
Le vaste manoir
de lumière-et-d'ombre
c'est lui qui décide
comme jugera
de moi l'opinion
des grands, sans appel
pour mon moi confus
dans l'indéfinie tombée de la nuit.
 
Carlos Drummond de Andrade, Boeutemps III, 1979 dans La machine du monde et autres poèmes. Traduit du portugais (Brésil) par Didier Lamaison. Traduction revue par Claudia Poncioni Editions Gallimard 1990 et 2005
 
 

 

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Lai des roseaux rompus

Publié le par Fred Pougeard

Le vent des monts Torwana
a des genoux de mousse
porte un enfant qui dort
appelle les étoiles
avec la voix des océans
face au blanc fossile du jour
 
Le vent des monts Torwana
sans rivages sans horizon sans saisons
a le visage de tout le monde
a l'aloès du monde à sa poitrine
a l'agneau de toute joie à son épaule
et le passereau de chaque aube dans le regard
 
Le vent des monts Torwana
avec son genou de mousse
porte un enfant qui dort
porte une nuit de chardons
porte une mort sans ténèbres
 
et souffle dans les roseaux rompus
 
Août 1959
 
...
DIE LIED VAN DIE GEBREEKTE RIETE
 
Die wind uit die Torwana-berge
​​​​​​​het haar skoot vol mos
sy dra 'n slapende kind
sy sitter die sterre
met die stem van breë waters
teen die wit gebeente van die dag
 
Die wind uit die Torwana-berge
​​​​​​​oeverloos sonder horison sonder seisoene
het die gesig van alle mense
het die aalwyn van die wêreld voor haar bors
het die lam van alle vreugde oor haar skouer
en die laksman van elke dagbreek in haar oë
 
Die wind uit die Torwana-berge
​​​​​​​met haar sloot vol mos
dra 'n slapende kind
dra 'n nag van distels
dra 'n dood sonder duisterheid
 
en waai deur die gebreekte riete
 
Augustus 1959
 
Ingrid Jonker, De fumée et d'ocre (Rook en Oker) (1963), suivi de Soleil incliné (Kantelson) (1966). traduction de l'afrikaans, Boris Hainaud. Postface Olivier Gallon & Boris Hainaud. Editions La Barque 2020.
 
 
 
 
 

 

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