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Traversée du bleu

Publié le par Fred Pougeard

De nouveau je roulais par les campagnes bleues
Ce bleu qu'un peu de brume, en les adoucissant,
Tire des prés au vert presque phosphorescent
Et des forêts de mousse au bord des eaux trembleuses.
 
Comme sur les confins vaporeux des déserts,
Des collines au loin glissaient en caravane
Ou bien dansaient avec la grâce des pavanes
Et par lambeaux le vent m'en apportait les airs.
 
Et je suivais aussi ma route comme on danse
Mais en changeant de partenaire à chaque instant,
De haie en bois, de lac en ru, virevoltant
Sans dévier et sans ralentir la cadence.
 
J'avançais à travers le tourbillon bleuté
Ainsi que dans un bal on va de fille en fille,
Car les yeux de chacune attendent et pétillent ;
Leurs mains moites savent déjà la volupté.
 
Elles allaient rouler en bas des pentes molles,
Aux fleurs abandonnant du linge tout du long,
Pour basculer vers l'ombre ouverte d'un vallon
Et rire dans un creux de source et d'herbes folles.
 
Partout je ne voyais que doux ventres blondis,
Beaux regards embués sous les branches des saules,
​​​​​​​Et des bras toujours frais effleuraient mes épaules,
Sur ma tête flottaient des souffles engourdis.
 
Mais je n'étais ainsi qu'une forme mouvante
Parmi d'autres, nuage issu de la vapeur
Enveloppant de bleu tout l'espace.  À la peur
De m'égarer avait succédé l'épouvante
 
Heureuse d'être enfin complètement perdu.
​​​​​​​Et plus profond encore, au point de m'y dissoudre,
Je m'enfonçais dans cet éboulis bleu de poudre
Où le jour amoureux me tenait confondu
 
Avec le ciel où prend patience la foudre.
 
Jacques Réda, Le Sens de la marche. Editions Gallimard 1990

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Sur la tombe de James U. Curtin, au centenaire de sa mort

Publié le par Fred Pougeard

 À Quarantine Point, un promontoire rocheux penché au milieu des airs, sur la mer des Caraïbes  qui le ceint quasiment à 360 degrés, à l’extrême sud-ouest de l’île de Grenade, il y a, au milieu de quelques grandes pierres éparses  en un pré mystérieusement vert et apparemment entretenu au cœur de la forêt brûlée par la saison aride, une sépulture unique avec une petite pierre tombale très sobre, au pied d’un arbuste toujours vert. C’est probablement le premier et l’ultime endroit de la côte duquel on aperçoit le soleil tant à l‘aube qu’au crépuscule. Sur la pierre, en direction de la mer et non des passants, est gravée une  inscription : In loving memory of my dearly beloved husband James U. Curtin. Born Toronto Oct. 29, 1875 – Died March 24, 1907.

 

 

 

Pour finir, tu parviendras à cet empan
de terre, à ce plongeon absurde
d’un gazon anglais arraché à la forêt,
à ce geste d’une main de roche ouverte sur la mer
et tu trouveras, peut-être, les raisons qui ont mû
chaque souffle, chacun de tes pas illégitimes vers le néant,
entassées au banquet peu avant l’aube
sur la plaque azur de l’océan, et sur l’autre,
infime et immobile
tes lèvres faisant retraite au silence
qui irradie l’avant et l’après-scène.
Et tu trouveras dans le nom d’un frère,
My dearly beloved husband
James Umbert Curtin,
ancré et allongé sans vie
quelque chose qui t’étreint, et là tu sauras
qu’il y a, qu’existe, que ne meurt pas
ce quelque chose enfoui et perdu,
le pacte secret du voyage.
Et sans doute c’est pour quelque chose que tu auras
parcouru cieux et forêts,
pour entendre le chant perçant des singes et des serpents
quand la brume nocturne descend au volcan
et dans le vert plus vert, dans l’azur
plus bleu, dans le noir plus noir,
c’est pour quelque chose sans doute que tu auras
vu s’ouvrir béante la gueule
de la bête meurtrière, vu le crime parfait
mûr pour être extirpé du fourreau de la nuit.

Oh, beloved wife, Miss Curtin,
cent ans maintenant pèsent sur tes larmes,
quelle erreur me conduit ici, témoin retardataire
du pic tourmenté de ton amour, jalousie
ignorée des amants qui ne savent pas
que la lumière de l’aube est  lumière du couchant
et la lumière du couchant, une éternité tiède,
et que nos gestes insensés par ailleurs ne sont
que l’ombre de ton ardente espérance
de garder sauf quelque chose qui n’existe pas
si nul ne le nomme.
Miss Curtin, au nom de la lumière
dont le mystère est ombre, je te demande
ce qui réellement est advenu ici,
je te demande de connaître le miracle
qui te conduit à aimer cet homme
jusqu’à lui offrir la mer pour façade éternelle.
Et l’envieront dorénavant Hélène ou Didon
et les plus nobles amantes des poètes auxquelles
des cœurs de papier offrirent des pommes de carton,
non cette euphorie impromptue du destin
ce baiser à vie sur le front
un sempiternel « bonjour (ou bonsoir) mon amour »
que tu lui répètes dans la marche du soleil
et que tu enseignes aujourd’hui à celui qui s’aventure
jusqu’au seuil marin de la quête,
en cet ultime petit mausolée,
nu et dérobé, de la lumière.

 

 

Martino Baldi
Traduction © Valérie Brantôme, 2011

Merci à Valérie Brantôme et à son blog aimé, 

https://enjambeesfauves.wordpress.com

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L'ouverture

Publié le par Fred Pougeard

Sous l’auvent d’un avril d’imprécations et de sourires
Plus vert que vif et plus rêveur que vraiment endormi,
Le jour guette le jour qui vient sans aucune promesse
Car le long de la nuit des sentinelles déambulent.
Un oiseau crie. Est-ce de peur ou par instinct d’amour ?
Une herbe plie. Est-ce l’angoisse ou le poids de la pluie ?
Un risque s’ouvre à chaque instant dans le moment qui passe
Et le péril présent est comme une altière couronne
Qui relève la tête et se hérisse de bijoux
Presque miraculeux à force d’éclairer le jour.
 
Armel Guerne, Rhapsodie des fins dernières. Editions Phebus 1977
 
 

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Il faudrait être encore plus simple...

Publié le par Fred Pougeard

Il faudrait être encore plus simple,
Si simple que l'on puisse entrer
Dans la simplicité du vent,
Du soleil poussiéreux
Du linge qui pantèle sur la corde sans se plaindre.
Il n'y a pas de désespoir dans le monde,
Ni d'espoir.
Il n'y a que la simplicité du vent,
Du soleil,
Du linge,
De la corde ;
Il n'y a que la simplicité de l'eau,
Ses vergetures d'accouchée ;
Il n'y a que l'eau,
Le caillou,
Le simple nécessité de brûler et de mourir.
Il faudrait pouvoir entrer sans frémir
Dans les choses
Comme les choses, 
Entrent dans les choses.
Pourquoi cette révulsion de notre cœur ?
Pourquoi cet éternel énervement de nos nervures ?
La pensée ne construit rien. Le sentiment nous épuise.
Nous serrons les dents et saignons
Sans accoucher. 
Nous pianotons sur les choses 
Comme une pluie dont chaque goutte
Aurait peur de se faire du mal.
Nous sommes les petits électrisés du monde,
Nous n'entrons pas 
 
Jean Rousselot, Les moyens d'existence, oeuvre poétique 1934-1974  Seghers 1976

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Poème-lettre

Publié le par Fred Pougeard

on est allés jusqu'à ne plus savoir
comment
plus loin
 
un mur
indéfiniment
 
un jour
on ira
plus loin
 
d'ici là
le temps
comme pauvre
et la force prise dans l'attente
tendue 
sans bouger
 
on reste 
en face
 
à la longue
ça devrait
déplacer
le pays
 
ou bien
jusqu'à ne plus tenir
n'être plus tenu
 
un matin
il y aura
une mémoire d'eau
une vaste pluie devant
rien d'autre
 
on viendra au jour
avec seulement
dedans
le temps ou l'air
 
on sera devenu
assez léger
pour passer
 
Antoine Emaz, Poème-lettre, Première publication, coédition Jacques Brémond-Atelier des drames, mise en page Anik Vinay, coll."Lettre suit", 4 mars 1995. Dans Caisse claire, poème 1990-1997, éditions Point 2007

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Etoile filante

Publié le par Fred Pougeard

Sans le Dieu de l'amour
sans l'amour de Dieu
ainsi passent les ans
 
Ainsi passe à la volée
la vanité
du monde qui est le mien
 
Pendant ce temps
ce grand génocidaire
aiguise ses faux
 
Et au plus profond
de mon cœur
les dieux brillent
par leur absence
 
*
 
Sin el dios del amor
sin el amor a Dios
así pasa volondo
la vanagloria
de mi mundo
 
Mientras tanto el tiempo
ese gran genocida
afila su gadañas

Y en lo más hondo
de mi corazón
los dioses brillan
por su ausencia
 
Óscar Hahn, Peine de vie et autres poèmes. traduit de l'espagnol (Chili) par Josiane Gourinchas. Editions Cheyne 2016
 

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Partant de là

Publié le par Fred Pougeard

L'œil augmenté de matériau inerte (horizon acrylique/silicone vallée)
puissant de l'implant —visionVSvoyance, en tréfonds
rétinien bruit de l'enfance elle aussi augmentée
 
je fais quoi
 
bâtonnet progestatif, vigie contraceptive —ventre libéré
du grand péril originel
mais because me poissons ne baisent plus, crapauds
chantent moins virils
 
je fais quoi
 
greffons capillaire, cochléaire, dentaire, mammaire, cœur
pacemaké, vulve excisée reconstruite-remodelée-alignée,
pas de lèvres qui dépassent—vous avez dit nympho-
plastie ?
 
je fais quoi
 
sang, cargo ivre de came, ballottant
pesticides organochlorés, PCB, retardateurs de flammes
bromés, phthalates et autres chimies perfluorées
 
je fais quoi
 
systèmes nerveux, digestifs, endocrinien, aristotélicien,
darwinien, newtonien, formel, combinatoire, arbitraire,
mécatronique, dynamique, éthique, du dehors à l'étant,
stellaire colonisé, décortiqué, atomisé
 
je fais quoi
 
4 à 6 watts pas à pas, biomasse, énergie fossile, renou-
velable, la force en action
L'énergie totale est la somme de l'énergie cinétique et de 
l'énergie potentielle, voyez-vous.
 
je fais quoi
 
je fais quoi
 
​​​​​​​Caïn suréquipé, homme avatar, hyperlié googlelisé, le 
​​​​​​​feu toujours, toujours vent et soleil et pluie, la lune et
les marées —Héraclite hydrolique, éolienne Don
Quichotte, pas à pas ma Rossinante, la cité de demain
— accroissement, expansion, révolution, répétition, crise,
récession/la comédie des sphères
 
et
 
désert qui avance, retour en forêt, tour d'ivoire, HLM,
ZEP, ZUP, périphérie, espace urbain déclassé ou aérien
protégé, interfaces et réseaux, frontières offensives, frappes
ciblées, dégâts collatéraux —se mettre au vert
 
je fais quoi je fais quoi du mystère, de l'élucidation, de
l'héritage, l'hérédité, la descendance, la transmission, la 
préservation
 
je fais quoi
 
la mort, l'infini, l'interminable
Dieu (azote liquide -196°C)
l'imposthume
Gilgamesh, le Cantiques des Cantiques, celui des Oiseaux,
les Lumières et les phares, les Dr Frankenstein, Moreau,
Folamour, l'ADN déchiffré réécrit, le Verbe asséché,
ceux qui n'entrent pas dans l'histoire
 
je fais quoi
 
ta peau ton cœur ton souffle, nervures, rhizomes réels
et fantasmés
nos mots étamines si abeilles décimées
 
biodiversité, l'insondable, l'indicible
 
je fais quoi
 
du Poème
 
Anne MulpasÉchophanies. Tarabuste Editeur 2017
 
 
 
 

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La cité souterraine

Publié le par Fred Pougeard

Les mains en avant à travers la nuit
Nous sommes tous descendus dans une cité souterraine
qui n'en finit pas de s'étendre
et nous nous cherchons les uns les autres
à tâtons sans jamais nous retrouver.
 
Parfois à la lueur faible qui tombe d'en haut
par un puits ou par une faille dans la roche
nous apercevons une trace
une image détruite
un écrit presque illisible une empreinte de pas
et le cœur soudain rempli d'une joie enfantine
nous nous dirigeons de ce côté croyant comprendre le message
mais notre espérance est toujours déçue. 
 
Pourtant ceux que nous cherchons dans cette ville
​​​​​​​c'est eux qui nous avaient promis
de ne jamais nous abandonner :
ils nous avaient comblé les mains et la mémoire
de glorieux vestiges
de tous les dons qui ne s'achètent pas...
Nous avons tout gardé nous sommes fidèles
mais les parjures nous ont trahis
ils nous ont égarés dans le labyrinthe
sans nous laisser le plan ni le trajet ni la clé.
 
Ici nous tournons sur nous-mêmes sans fin
la poussière a recouvert nos trésors plus rien ne brille.
C'est à peine bientôt si nous saurons
nous souvenir des promontoires
d'où l'on embrassait d'un seul coup d'œil
les mers les forêts les collines avec leurs villages,
où tout le monde se retrouvait dans le bruyant cortège
le long des routes bondées de charrois
et dans les rues illuminées
pleines de cris d'enfants.
 
Gassin, 28 novembre 1972
 
 
 
LA FIN DU POÈME
 
C'est la fin du poème. Épaisseur et transparence, lumière et misère — les jeux sont faits.
​​​​​​​On avait commencé par la rime pour enfants. On avait cherché des ondes de choc dans d'autres rythmes. On avait gardé le silence, ensuite murmuré : on cherchait à se rapprocher du bruit que fait le cœur quand on s'endort ou du battement des portes quand le vent souffle. On croyait dire et on voulait se taire. Ou faire semblant de rire. On voulait surtout sortir de son corps, se répandre partout, grandir comme une ombre sur la montagne, sans se perdre, sans rien perdre. 
​​​​​​​Mais on avait compté sans la dispersion souveraine. Comment feindre et même oublier, quand nos débris sont jetés aux bêtes de l'espace, —qui sont, comme chacun sait, plus petites encore que tout ce qu'il est possible de concevoir. Le vertige secoue les miettes après le banquet.
 
Jean Tardieu, Formeries, 1976, dans L'Accent grave et l'accent aigu, Poèmes 1976-1983, Editions Gallimard. 
 
Illustration : Pol Bury, trois portraits ramollis de Jean Tardieu,
 
 
 
 
 

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Dernier fragment

Publié le par Fred Pougeard

 

Et as-tu reçu ce que
tu voulais de cette vie, malgré cela ?
Oui.
Et que voulais-tu ?
Me dire bien-aimé, me sentir
bien aimé sur la Terre.
 
Raymond Carver, A New path to the waterfall (1989), Jusqu'à la cascade dans Poésie, traduit de l'anglais par Jacqueline Huet, Jean-Pierre Carasso et Emmanuel Moses. Editions de l'olivier 2015.
 

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Et puis arrive le temps des regrets...

Publié le par Fred Pougeard

Et puis arrive le temps des regrets.

Dans la demi-lumière des réverbères,

dans la pénombre des illuminations

nous ne reconnaissons plus nos maîtres.

 

Une ombre s’avance entre nous,

vit, palpite, nous repousse

et victorieuse un instant

rassemble ses courtisans.

 

Toute vie n’est qu’un battement de cœur,

un bruit de phrases, un clapotis de fautes,

une nuit sur la barque du sexe

qui descend le ruisseau du silence.

 

Adieu, création tardive

de mes largesses importunes,

chute amère de mes triomphes,

envol de ma tendresse fragile.

 

O Seigneur, tu marches par le monde

pendant que nous parlons à mi-voix,

tu t’avances d’un pas cruel

et tu respires mon visage.

 

Tu veux, dans l’herbe sombre

coudre aux défaites humiliantes

les grains interstices du temps

sur l’asphalte des vainqueurs.

 

Toute chose arrive lentement

et me crie : vis donc, vis,

tourne, tourne devant moi,

comme la ronde folle de l’amour.

 

Luis sur les semailles douloureuses

et sur les chagrins de chaque jour,

hausse les épaules dans la nuit

et pleure sur tous les hommes.

 

Joseph Brodsky, Collines et autres poèmes. Traduit du russe par Jean-Jacques Marie. préface de Pierre Emmanuel. Editions du Seuil 1966

 

Photo, Joseph Brodsky (1980) par Marianna Volkova

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