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Autoportrait mycologique

Publié le par Fred Pougeard

A l'évidence dégénérescence pituitaire des épaules
Le plasmode du visage se présente résupiné.
Tomenteux en sa base
La pigmentation varie selon l'ensoleillement
D'un blanc rosé à un brun ocracé
largement lacuneux.
Cinq orifices s'y perçoivent
Permettant au cespiteux
Une partielle communication nutritive.
 
Jean-Marie Chevrier, dans Littérature en Marche, un printemps 2000, G&g éditions
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Par le papillon, la jusquiame...

Publié le par Fred Pougeard

Par le papillon, la jusquiame,
Par le silène et les criquets,
Par digitale et par caillou,
Par le vent et la marguerite,
Par le bleu de la campanule
Et par le bleu de la pervenche
Et par le bleu de l'anémone,
Par tous les sexes bleus
Par tous les sexes d'or
Par tous les sexes mauves
Par tous les sexes blancs
Par tous les sexes verts dressés
Des fleurs de la prairie,
Par le cri des cascades
Par le ré du grillon
Par l'arpège du vent
Par le poids du torrent,
Par le lézard
Et par l'isard,
Par le silex et l'étincelle,
Par le vol du milan,
Par l'œil noir du névé,
Par l'azur par le nuage
Je te convoque,
Je te sacre,
Je t'éprouve,
Cadastre
De l'été.
 
Georges-Emmanuel Clancier, Terres de mémoires (1955-1965) Editions Robert Laffont 1965, réédité Editions de la Table Ronde 2003
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Allons voir les têtards qui gonflent...

Publié le par Fred Pougeard

Allons voir les têtards qui gonflent
dans la ruisselante lumière printanière.
Rêvons à la nonchalante magnificence
au plus profond de l'eau claire.
L'enfant du village avec son clairon
à cordelette rouge qu'il porte en bandoulière
est un ange plein de grâce messager du printemps.
Les poissons s'arquent vers le ciel et
jouent avec les oiseaux et les rayons du soleil.
Les brins d'herbe fraîchement sortis servent
à faire les nids.
Au bord du fleuve, les violettes se tournent vers les
hommes comme s'ils étaient des dieux,
et les hommes prennent les violettes
pour des perles. 
Une jeune paysanne devant un rideau rose,
allume la lampe des légendes.
 
Yasunari Kawabata, Lettres à mes parents (1932-1934) dans L'adolescent. Traduit du japonais par Suzanne Rosset. Editions Albin Michel 1992.
 
 
 
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Jouer avec les sons

Publié le par Fred Pougeard

(...)
Qu'est-ce que je fais ?
J'appelle.
J'appelle.
J'appelle.
Je ne sais qui j'appelle.
Qui j'appelle ne sait pas.
J'appelle quelqu'un de faible,
quelqu'un de brisé,
quelqu'un de fier que rien n'a pu briser.
J'appelle.
J'appelle quelqu'un de là-bas,
quelqu'un au loin perdu,
quelqu'un d'un autre monde.
(C'était donc tout mensonge, ma solidité ?)
J'appelle.
Devant cet instrument si clair,
ce n'est pas comme ce serait avec ma voix sourde.
Devant cet instrument chantant qui ne me juge pas,
qui ne m'observe pas,
perdant toute honte, j'appelle,
j'appelle,
j'appelle du fond de la tombe de mon enfance
qui boude et se contracte encore,
du fond de mon désert présent,
j'appelle,
j'appelle.
L'appel m'étonne moi-même.
Quoique ce soit tard, j'appelle.
Pour crever mon plafond
sans doute 
surtout 
j'appelle
..................................................

Marquée par la cassure d'un mal profond, une mélodie qui est mélodie comme un vieux lévrier borgne et rhumatisant est encore un lévrier, une mélodie
Sortie peut-être du drame du microséisme d'une minute ratée dans une après-midi difficile, une mélodie défaite, et retombant sans cesse en défaite
Sans s'élever, une mélodie, mais acharnée aussi à ne pas céder tout à fait, comme retenu par ses racines braquées, le palétuvier bousculé par les eaux
Sans arriver à faire le paon, une mélodie, une mélodie pour moi seul, me confier à moi, éclopée pour m'y reconnaître, soeur en incertitude
Indéfiniment répétée, qui lasserait l'oreille la plus acquiesçante, une mélodie pour radoter entre nous, elle et moi, me libérant de ma vraie bredouillante parole, jamais dite encore
Une mélodie pauvre, pauvre comme il en faudrait au mendiant pour exprimer sans mot dire sa misère et toute la misère autour de lui et tout ce qui répond misère à sa misère, sans l'écouter
Comme un appel au suicide, comme un suicide commencé, comme un retour toujours au seul recours : le suicide, une mélodie
Une mélodie de rechutes, mélodie pour gagner du temps, pour fasciner le serpent, tandis que le front inlassé cherche toujours, vainement, son Orient.
Une mélodie...
(...)
 
Henri Michaux, Passages (1950) dans L'Espace du dedans, pages choisies, Gallimard 1966
 
Illustration, Henri Michaux, Par la voie des rythmes, planche V 1974
 
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Devant la mort

Publié le par Fred Pougeard

j'écris dans un coin de chez moi
en langue vernaculaire
des poésie absconces et indirectes
à l'usage inutile de gens
qui n'en ont rien à foutre
et je crois être au centre du monde
l'universel prophète
(page 51)
 
donc la dure réalité quotidienne
n'est pas poétique
les jours défilent en file indienne
sous les fourches caudines
de la fatigue gardienne des nuits de plomb
de ces soldats de plume pudding
le soir pêche à la ligne l'aube daube
je peste si presque peu poète
la pluie me cherche des clous
dans la tête et me plante des trous dans le cul
(page 96)
 
j'assiste à ma mort triste et douce
à Paris tandis qu'ici et là j'entends qu'on veille
à grands cris au sort des bêtes sauvages
de l'abattage des cochons de la prolifération
des bactéries autant d'infos dont je me fous
moi j'aimerais juste sans penser à mal
ni à moi avoir moins mal de moi
et penser plus aux autres bêtes, cochons et bactéries
participer à la souffrance et à l'insouciance
universelle si ce n'est pas trop demander sinon
me taire encore serrer les dents que je n'ai plus
et les fesses et le cul moins chair que trou
et vivre plus vite que peu ou prou
(page 19)
 
la rue du Repos longe le Père-Lachaise
elle mène à la fin du monde
le taxi me demande par où on la prend
je lui dis prenez-la par derrière
(page 55)
 
Hervé Prudon, Devant la mort. Editions Gallimard 2018
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Poème de l'eau douce

Publié le par Fred Pougeard

Dans mon pays, on n'allait pas jusqu'à la mer,
On ne comprenait que l'eau douce.
On avait un grand amour de l'eau douce
Et du petit pays qui va de l'hiver à l'hiver.
 
Dans mon pays, on contemplait les bêtes de l'eau douce,
On déchirait les bêtes de l'eau douce.
Mais la tête tenait au ciel.
 
Dans mon pays, l'été nourrissait un appel.
Le souvenir creusait son étang de cœur vert
Où nous nous amarrions pour supporter la terre.
 
Joseph Rouffanche, Elégies limousines (1958) dans Poésie 1, Poètes d'Occitanie, la poésie limousine d'expression française et occitane, n°79-80, sept-ont 1980
 
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Gardien de musée

Publié le par Fred Pougeard

Là-bas, tu commences à tracer une carte du monde. Et quand tu te dresses pour saluer le jour, quelques mots s'échappent de tes poches. Tu es loin de chez toi mais tu te sens présent, impermanent comme un nuage.
 
Vieil homme maigre dans un musée, cheveux clairsemés. Vieil homme pour ceux qui ont du temps et de l'argent, pour les étrangers. Vieil homme droit comme un mât, sans un sourire mais affairé, riche d'attention pour le moindre chat.
 
Vieil homme jeune dans les souvenirs. Eau, oued et menthe sauvage qu'il cueillait en montagne quand l'autre, civilisée, manquait pour le pot. Vieil homme et son tapis sur l'herbe. Gardien de la prière, maigre et sec étiré jusqu'à l'ancienne vallée qui l'attend.
 
Au sud de Marrakech (Vallée de l'Ourika, Maroc)
 
 
FEMME A LA PEAU D'ORANGE
 
 
Un ciel sans bavure et sans faux-semblant.
Deux filles au regard ourlé de khôl s'affrontent en embarquant. Leur bateau comme une maison, avec ses goélands témoins du départ, prend la direction d'Algerisas, en Espagne.
 
Sur le port qui s'éloigne, accroupie contre une façade, les jambes découvertes et les yeux noyés, une femme pleure la source tarie de sa vie. Tout autour, des peaux d'oranges, détritus de son repas de midi.
 
Les filles en voyage se souviendront d'elle, surtout, après l'horizon et les années.
 
Détroit de Gibraltar
(Ville autonome de Ceuta, Espagne,
sur le continent africain)
 
Mireille Disdero, Ecrits sans papiers. Pour la route entre Marrakech et Marseille. Editions La boucherie littéraire, collection Sur le billot 2015, 2016.
 
Photo : ©Harry Gruyaert (Agence Magnum), Shaded streets of the medina, Marrakech, Morocco 1977
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Je trahirai demain

Publié le par Fred Pougeard

Je trahirai demain pas aujourd'hui.
Aujourd'hui, arrachez moi les ongles,
Je ne trahirai pas.
 
Vous ne savez pas le bout de mon courage.
Moi je sais.
Vous êtes cinq mains dures avec des bagues.
Vous avez aux pieds des chaussures
Avec des clous.
 
Je trahirai demain, pas aujourd'hui,
Demain.
 
Il me faut la nuit pour me résoudre,
Il ne me faut pas moins d'une nuit,
Pour renier, pour abjurer, pour trahir.
Pour renier mes amis,
Pour abjurer le pain et le vin,
Pour trahir la vie.
Pour mourir.
 
Je trahirai demain, pas aujourd'hui.
La lime est sous le carreau,
La lime n'est pas pour le barreau,
La lime n'est pas pour le bourreau,
La lime est pour mon poignet.
 
Aujourd'hui je n'ai rien à dire
Je trahirai demain.
 
(1943 ?)
 
Marianne Cohn, citée dans  Dominique Missika, Résistantes 1940-1944, Editions Gallimard, Ministère des Armées 2021
 
Marianne Cohn, d'origine juive allemande, fuit l'Allemagne hitlérienne pour l'Espagne et la France. Dès 1941, Marianne Cohn devient agent de liaison pour le Mouvement de la Jeunesse Sioniste. Elles s'occupe prioritairement du franchissement de la frontière suisse pour des enfants juifs parlant mal ou pas le français, ceux qu'il était difficile de faire passer pour de petits chrétiens. Elle est arrêtée en janvier 1944 par les allemands en compagnie de 28 enfants. Torturée, Marianne Cohn ne parle pas. Elle est assassinée par la police allemande en juillet 1944, à coups de pelle et de bottes avec cinq autres prisonniers. Les enfants seront, eux sauvés, grâce à l'action résolue du maire d'Annemasse, Jean Deffaugt (qui reçoit le titre de Juste parmi les Nations en 1965)
 
 
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L’herbe au-delà des herbes

Publié le par Fred Pougeard

Mon cœur n’a plus pleuré depuis si longtemps,
pour personne,
pour rien.
 
Il s’est tu,
immobile et meurtri,
il a noyé tout son vécu,
il s’est endurci en lui-même,
comme une graine étrangère, sauvage.
 
Mais l’heure de germer lui viendra –
il va pousser près de quelque chemin,
dans un pré humide.
 
Ce sera de l’herbe au-delà des herbes :
personne ne la verra,
personne ne l’entendra,
personne ne la sentira au toucher –
mais près d’elle on languira
sans raison,
sans consolation.
 
Viktor Kordun (1946-2005) dans Clarinettes solaires, Anthologie de la poésie ukrainienne pp 80-81 Textes choisis, présentés et traduits par Dmytro Tchystiak. Christophe Chomand Editeur 2013
 
Merci à Marie-Pierre Barrière pour cette découverte
Image : Arkhip Kouïndji, Après la pluie (1879), peintre ukrainien de la lumière né à Marioupol

 

 
 
 
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Arrière-Plan

Publié le par Fred Pougeard

Tandis que tu venais vers moi,
câbles et fils
ont déversé les informations sur la ville.
À voir les téléviseurs toutes antennes dressées
sur leurs têtes, on dirait une légion de croisés.
 
Nous passons sous ce faisceau d'antennes.
Au-dessus de nous,
le firmament est quadrillé par elles.
Il suffit que je t'aime
pour aimer aussi cette époque, cet arrière-plan, ce ciel.
 
Comme d'une camisole à damiers
je me suis revêtu du ciel strié
par les antennes entrecroisées,
et tu as laissé ton front dispos s'y appuyer.
 
Déambulant dans le froid, la grisaille,
nous ne songeons guère à évoquer la lune moribonde.
Comme une cotte de mailles,
nous avons endossé les événements du monde.
 
1975
 
 
*
 
ÉPILOGUE
 
Aux futures générations
 
Vous viendrez
en un temps de paix recouvrée.
Beaucoup de nos mots vous paraîtront
dénués de signification, peut-être,
car la vie en aura banni bon nombre,
comme les tigres voués à disparaître.
 
Pénétrant  dans les solides et imposants
vestiges de nos chants,
peut-être essaierez-vous,
avec votre logique, de porter sur nous
quelque jugement.
 
Nos vestiges resteront cois.
Hantés par l'écho de vos voix,
ils ne feront que le répercuter.
Et si mille fois
vous vous reprenez à nous juger,
mille fois votre propre voix
vous sera renvoyée.
 
​​​​​​​Ainsi en sera-t-il si votre jugement se fourvoie
devant notre orgueilleux, notre infini silence,
si d'aventure vous ne gardez plus souvenance
des mots qui ne sont plus,
des tigres disparus.
 
1964
 
Ismail Kadaré, Poèmes 1957-1997. Version française établie par Claude Durand et l'auteur, avec la collaboration de Mira Mexi, Edmond Tupja et Jusuf Vrioni. Préface de Alain Bosquet. Fayard 1989 et nouvelle édition 1997.
 
Photo John Foley/Opale/Leemage/Fayard
 
 
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