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Mon cher Zadig...

Publié le par Fred Pougeard

Mon cher Zadig...

"Mon cher Zadig

Je t’aime beaucoup parce que tu as beauscoup de chasgrin et d’amour par même que moi ; et tu ne pouvais pas trouver mieux dans le monde entier. Mais je ne suis pas jaloux qu’il est plus avec toi parce que c’est juste et que tu es plus malheureux et plus aimant. Voici comment je le sais mon genstil chouen. Quand j’étais petit et que j’avais du chagrin pour quitter Maman, ou pour partir en voyage, ou pour me coucher, ou pour une jeune fille que j’aimais, j’étais plus malheureux qu’aujourd’hui d’abord parce que comme toi je n’étais pas libre comme je le suis aujourd’hui d’aller distraire mon chagrin et que j’étais renfermé avec lui, mais aussi parce que j’étais attaché aussi dans ma tête où je n’avais aucune idée, aucun souvenir de lecture, aucun projet où m’échapper. Et tu es ainsi Zadig, tu n’as jamais fait lectures et tu n’as pas idée. Et tu dois être bien malheureux quand tu es triste. Mais sache mon bon petit Zadig ceci, qu’une espèce de petit chouen que je suis dans ton genre, te dit et dit car il a été homme et toi pas. Cette intelligence ne nous sert qu’à remplacer ces impressions qui te font aimer et souffrir, par des facsimilés affaiblis qui font moins de chagrin et donnent moins de tendresse. Dans les rares moments où je retrouve toute ma tendresse, toute ma souffrance, c’est que je n’ai plus senti d’après ces fausses idées, mais d’après quelque chose qui est semblable en toi et en moi mon petit chouen. Et cela me semble tellement supérieur au reste qu’il n’y a que quand je suis redevenu chien, un pauvre Zadig comme toi que je me mets à écrire et il n’y a que les livres écrits ainsi que j’aime."

Marcel Proust, Lettres à Reynaldo Hahn, Editions Gallimard 1956

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Mésopotamie

Publié le par Fred Pougeard

Mésopotamie

M'éveillant à l'aube, dans la maison d'un autre,
j'entends une radio dans la cuisine.
Une brume flotte derrière la vitre pendant
qu'une voix de femme donne les infos, et puis la météo.
J'entends cela, et le bruit de la viande
entrant en contact avec de la graisse brûlante dans la poêle.
J'écoute encore un peu, à moitié endormi. C'est comme,
mais pas comme, quand j'étais enfant et qu'au lit,
dans le noir, j'écoutais une femme pleurer,
et un homme élever la voix par colère, ou désespoir,
avec la radio en fond sonore. Tandis que
ce que j'entends ce matin c'est l'homme de la maison
qui dit "Combien d'étés me reste-t-il ?
Réponds si tu peux." Pas de réponse de la femme
à ce que j'entends. Mais que pourrait-elle répondre,
étant donné la question ? Une minute après,
j'entends sa voix à lui parlant de quelqu'un qui je pense
doit être mort depuis longtemps. "Cet homme là pouvait dire
'Ô mésopotamie !'
et émouvoir son public aux larmes."
Je me lève ausitôt et enfile mon pantalon.
Assez de lumière dans la chambre pour que je voie
où je suis, finalement. Je suis adulte, après tout,
et ces gens sont mes amis. Ca
ne va pas fort pour eux ces temps-ci. A moins
que ça n'aille mieux que jamais
parce qu'ils se lèvent tôt et parlent
de choses aussi considérables
que la mort et la Mésopotamie. En tout cas,
je me sens entraîné vers la cuisine.
Tant de choses mystérieuses et importantes
ont lieu là-bas ce matin.

Raymond Carver, La vitesse foudroyante du passé (1986) trad Emmanuel Moses. Dans Poésie. Oeuvres complètes 9 Editions de l'Olivier.

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Loin

Publié le par Fred Pougeard

Loin

J’avais oublié les cailles qui vivent
sur les hauteurs derrière chez Art et Marilyn.
J’ai ouvert la maison, fait du feu,
et après dormi comme un mort.
Le lendemain matin il y avait des cailles dans l’allée
et dans les buissons sous la fenêtre de devant.
Je t’ai parlé au téléphone.
Essayé de plaisanter. T’en fais pas
pour moi, j’ai dit, j’ai les cailles
pour me tenir compagnie. Sauf qu’elles se sont envolées
quand j’ai ouvert la porte. Une semaine a passé
elles ne sont toujours pas revenues. Quand je regarde
le téléphone silencieux je pense aux cailles.
Quand je pense aux cailles et à la façon
dont elles sont parties, je me rappelle t’avoir parlé ce matin-là
et le poids du combiné dans ma main. Et mon cœur-
les choses brouillonnes qu’il faisait à ce moment-là.

Raymond Carver, Où l’eau s’unit avec l’eau. Trad Jacqueline Huet et Jean Pierre Carasso. Poésie Œuvres complètes volume 9. Editions de l’Olivier.

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Extrême de la musique

Publié le par Fred Pougeard

Extrême de la musique

Gustav Mahler, IXe Symphonie, IVe mouvement

C’est une mélodie d’abord simple et de ligne étendue, presque trop pure dans sa mélancolie tonale ardemment confidentielle, qui bientôt par les croisements profonds de ses éléments, les superpositions sans fin, l’esprit des timbres et l’épaisseur devenue peu à peu prodigieuse, atteint à une énormité sans limite dans la profusion, le don, l’amour, les jeux graves. Un monde extrême se déroule de plus en plus ardent, mais de plus en plus arraché à un son conquérant la nouvelle langue, épaisseur inextricable de forêt d’étoiles ou limpidité mince des sphères. Cette calme forme de surabondance aux suppliantes extases, cette élaboration suprême de la Force en myriades de vouloir et de larmes, c’est encore la mélodie première mais elle est passée à l’échelle de l’être universel, tant qu’elle se brise plusieurs fois sur des à-pics du destin.
Beaucoup plus tard, quand l’œuvre est intérieurement finie, reprend l’idée, la première, qui lentement, lentement sous le poids de ses richesses, se défait, tombe en fragments lointains, opère sa propre destruction, et lentement, très lentement meurt.
Ainsi que l’a écrit la femme de l’artiste,« il téléphonait avec Dieu ».

Pierre-Jean Jouve, Proses, « la voix, le sexe et la mort », Editions Mercure de France 1960

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Cher éditeur

Publié le par Fred Pougeard

Cher éditeur

Espèce de con intégral putain d'enfoiré de mes deux
tu crois vraiment qu'un travail d'écrivain -
mon travail- se résume à une sorte
de truc
mécanique
jetable
un tour de passe passe au clavier ?
Tu t'imagines qu'un roman peut s'improviser en play-back dans un programme d'ordinateur
- que c'est comme battre un jeu de cartes ou taper
une putain d'adresse GPS sur le tableau de bord
de ta berline BMW bleu pastel
à quatre vingt dix mille dollars ?

La prochaine fois qu'on se rencontre
cher pignouf de sous-homme d'éditeur
et que je te soumets un texte
je pourrais peut-être sauter sur ton bureau et presser
le canon d'un flingue
entre tes yeux écartés
qu'on ait une conversation authentique
sur ce que je fais en tant qu'artiste
à savoir
me découper la bidoche et en recouvrir de morceaux
saignants
la page
afin que le premier venu
sous réserve d'être suffisamment ouvert et intéressé
pour connecter son esprit
avec le mien
puisse voir à l'intérieur de mon
coeur.

Crois-le ou non
éditeur de mon coeur
je n'en ai rien à branler que mon dernier recueil de
nouvelles
jure avec ton programme de l'année prochaine.

Mais sois sûr d'une chose :
je continuerai de faire ce que j'ai toujours fait
-m'ouvrir autant que j'en suis capable
et m'arracher
ma vanité mes illusions
couche après couche
et explorer et proférer ma plus profonde
ma plus intime vérité
jusqu'au jour
où ma femme
et mon gosse
recouvriront mon corps de neige carbonique
avant de me coudre les yeux
les lèvres
et de balancer mes restes puants
à la mer
du haut de la jetée de Santa Monica

Et une dernière chose cher éditeur :
merci
encore
d'avoir
pris
autant de temps
pour
examiner
mon travail

Dan Fante, Bons baisers de la grosse barmaid, poèmes d'extase et d'alcool. Trad Patrice Carrer 13e note éditions 2009

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Froid noir

Publié le par Fred Pougeard

Froid noir

C'est déjà assez triste de pleurer sur des enfants
souffrant de famine et d'abandon dans notre monde
sans qu'il faille par un jour pareil
voir un vieux cheval de trait couvert d'écume
trembler si fort que lorsqu'il s'arrête
les roues continuent d'osciller lentement sur place
comme l'engrenage d'un moteur.
Un homme agit ainsi, il grelotte où il se trouve,
paralysé par de faux départs,
le regard perdu
mais un homme on peut lui prendre le bras,
le raisonner, l'entraîner.

Que faire quand vos deux mains,
votre voix ne sont que des aiguillons ?
Quand les yeux que vous consolez observent l'espace,
le mur derrière vous, le brin d'herbe
crevant le trottoir à vos pieds ?
J'ai pensé que tous les animaux qu'on tue
ou mutile pourraient s'ils le voulaient
nous faire baisser les yeux, nous foudroyer
et nous changer en fumée par leurs regards-
ils s'en abstiennent parce qu'ils ont pitié de nous,
comme les anges, et c'est par amour d'autre chose
qu'ils nous supportent et se soumettent.

Mais on est à Pine Street, Philadelphie, en 1965.
On ne croit pas
à la présence ici de quoi que ce soit de divin.
Il y a une vieille haridelle avec une couverture usée
jetée sur sa croupe. il y a un chariot
plein de ferraille -tuyaux et éviers pourris,
grilles de chaudières -et puis
il y a un enfant qui marche à côté du cheval
un sucre à la main, et l'énorme tête qui se penche,
grignote délicatement entre ces doigts
vulnérables. On ne peut pas se brûler la cervelle.
Parfois, rien que ce qui est suffit.

C.K. Williams Lies (Mensonges) 1969, traduction Claire Malroux, dans Anthologie Personnelle, Actes sud 2001.

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A tout jamais

Publié le par Fred Pougeard

A tout jamais

Je sors enveloppé d'une fumée épaisse
et je suis la piste brillante d'un escargot
jusqu'au petit muret qui borne le jardin.
Enfin seul, je m'accroupis sur les talons, comprends

ce qu'il faut faire, et me colle soudain
contre la pierre humide.
Je me mets à regarder longtemps autour de moi
et à écouter, utilisant

tout mon corps comme l'escargot
utilise le sien, calme, mais attentif.
Sidérant ! C'est une nuit à marquer
d'une pierre blanche. Après cette nuit

comment pourrai-je reprendre cette
autre vie ? Sans quitter les étoiles
des yeux, je leur fais signe
avec mes cornes. Je reste là

des heures, me reposant, simplement.
Plus tard, encore, la peine se dépose
en gouttes minuscules autour de mon coeur.

Je me souviens que mon père est mort
et que je vais bientôt m'en aller de
cette ville. A tout jamais.
Adieu fils, dit mon père.
Vers le matin, je redescends

et je retourne nonchalamment dans la maison.
Ils attendent encore,
le visage barbouillé de peur,
quand leurs yeux pour la première fois rencontrent mes yeux neufs.

Raymond Carver, Feux. trad François Lasquin. Oeuvres complètes vol 7 Editions de l'Olivier

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La voix

Publié le par Fred Pougeard

La voix

Il me semble avoir, toute ma vie, entendu une certaine voix, étrangère à moi-même et pourtant très intime, qui me parle par intermittence, et ne "peut" pas ou ne "sait" pas, "ou ne veut pas me dire tout ce qu'elle sait". Un guide quelquefois, parfois aussi un abîme, un conseil dangereux, mais toujours une vérité revenue de très loin, exigeante et irréfutable, une sorte de démon de la conscience, de la connaissance (ou plutôt de l'inconnaissance), m'imposant le devoir absolu de transcrire avec soin, ses injonctions, ses plaintes et même ses menaces.
Lorsqu'à mon tour, c'est moi qui interroge et qui demande : "Pour qui ? Pour quoi ? Dans quel but ?", cette voix ne répond pas, mais elle a du moins le pouvoir de me communiquer une certitude obscure : c'est que (peut-être dans ce monde, peut-être hors du monde), il existe une région sereine et innocente où tout est su, compris et consommé d'avance. Où la rencontre d'un seul avec tous est non seulement possible mais attendue depuis toujours. Au-delà de toute vie et de tout déclin, de toute présence et de toute absence, de toute joie, de toute douleur, au-delà même de toute parole, une "réconciliation" avec ce qui nous dépasse et nous dévore. La fusion et le retour des êtres séparés qui se retrouvent dans l'unité, dans l'absence originelle.

Jean Tardieu, Da Capo. Editions Gallimard 1995.

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Au soleil de Preystatin

Publié le par Fred Pougeard

Au soleil de Preystatin

"Venez au soleil de Prestatyn"
Disait en souriant la fille de l'affiche,
A croupetons sur le sable,
Moulée de satin blanc.
Derrière elle un morceau de plage et un
Hôtel avec des palmiers
Semblaient sortir de ses cuisses et
Prolonger ses bras tendus pour faire ressortir sa poitrine.

Elle avait été placardée un jour de mars.
Une petite quinzaine et sa figure
Etait édentée et bigleuse.
Les seins énormes et l'entrejambe fissuré
Etaient profondément entaillés, et l'espace
Entre ses jambes contenait des griffonnages
Qui l'installaient carrément à califourchon
Sur une queue bien épaisse et des couilles

Signées "Thomas la puce", tandis que
Quelqu'un s'était servi d'un couteau
Ou de quelque chose pour poignarder
Les lèvres moustachées de son sourire.
Elle était trop bien pour cette vie.
Bientôt un grand accroc transversal
Laissait seulement une main et un peu de bleu.
Maintenant "Combattons le cancer" est là.

oct 62

Philip Larkin, La vie avec un trou dedans, collected poems 1988, trad.Guy le Gaufet, Editions Thierry Marchaisse 2011

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Burger King

Publié le par Fred Pougeard

Burger King

Il y avait une époque où j'étais au-dessus de cela,
la bouche pleine de Proust et de Bloem, mais on
ne m'entend plus. Y a-t-il encore un sens
à penser dans une langue qui n'a pas de dents ?
Je me retrouve seul. Mes mots ont fait leur temps.

Donc je traînasse dans la salle de lecture de la rue
et je feuillette au hasard le Burger King,
comme ça, parce que je vis, parce que je mange
on ne peut plus simple, puis je pars de moi-même.
- Si ce désespoir est notre Walhalla,

si c'est ici que la vraie vie se donne à lire,
pour moi ça suffit. Dans cette histoire
tu paies de ta peau, même pas triste,
plutôt étonné que tout ce qui est si bas
et si laid s'affirme si ferme et si fort.

Menno Wigman, L'Affliction des copyrettes. 2009. trad du néerlandais par Pierre Galissaires et Jan H.Mysjkin. Cheyne editeur 2010

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