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Bilan

Publié le par Fred Pougeard

Nous conservons nos doigts
non pour les choses ordinaires
mais pour compter
nos amis qui tombent
les heures d'attente
les dettes
nos rêves évanescents
les années qui nous tractent vers la fin
mais aussi toutes les fois où nous échouons
à être des assassins
 
Cerné dans un cercle de craie
 
Abandonné sur le trottoir
avec un seul bras
cadavre calciné
je m'effrite de toutes parts dès qu'on me touche
après plusieurs tentatives ils ont décidé
de retirer sous mon corps
ma mère, mon père, ma sœur
et les enfants que je rêvais d'avoir
un à un
en me laissant affronter seul mon cadavre
 
Quand tu approches des restes d'un humain
 
Quand tu approches des restes d'un humain tu suffoques
tu t'assois près de son vœu le plus cher
et un trou collé à toi depuis des jours
vous épie
tu contemples les doigts qui amplifiaient ton enfance
et ta bouche tombe plusieurs fois entre tes cuisses
tu la remets en place
quand ta langue ne parvient plus
à émettre un seul mot
tu retires tes yeux
de l'os du bras nécrosé
tu descends dans le trou
et le monde s'écroule sur toi
 
*
 
La mort nous menace chaque jour
et jusqu'ici nous n'avons rien commencé
ainsi sommes-nous depuis l'enfance
pas une fois je n'ai vu entre tes mains autre chose
qu'une poupée sans jambes
tu m'auras vu tant de fois
tirant des pierres sur mon cerf-volant
pendu aux câbles électriques
j'aurais tant aimé dessiner des cœurs
​​​​​​​avec la buée
quand tu étais face à moi à la maison
une fenêtre nous séparait
mais nos fenêtres n'avaient plus de vitres
 
Ali Thareb, Un Homme avec une mouche dans la bouche. traduit de l'arabe (Irak) par Souad Labbize. Editions des Lisières, Saint Jalle 2017. 
 
Né en 1988 peu après la fin de la guerre Iran-Irak, Ali Thareb a grandi et vit à Babel en Irak. Il fait partie de la Milice de la culture, collectifs de poètes irakiens qui dénoncent les horreurs de la guerre par le biais de la poésie-performance.
 
Magnifique et courageux travail éditorial d'une maison de la Drôme : 
Editions Les Lisières
La Ruche-Les Laurons
20 Place Pierre-Louis Guilliny
26110 NYONS
www.editionsdeslisieres.com
 

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À cette hauteur où le vent souffle toujours froid...

Publié le par Fred Pougeard

À cette hauteur où le vent souffle toujours froid, où le mystère

devient presque palpable, d’une proximité, d’une densité troublantes,

j’aimerais pouvoir rejoindre en toi l’étincelle qui est au centre de

l’âme, ce sens intérieur qui dépasse ta simple histoire, qui peut

atteindre et pénétrer ces profondeurs insoupçonnées, les envelopper

d’une connaissance muette qui rejoint les moments de prière où

rien ne cherche à se dire, où la plénitude est telle, où la présence qui

te porte est si intensément réelle qu’elle suffit à te combler.

                                            

*

 

Combien de fois, éveillé avant le jour, sous les arbres encore sombres,

me suis-je laissé gagner par la grandeur des aubes où les montagnes

se déplient une à une, comme des pétales mauves sur une tige invisible.

Devant ces masses immobiles et solennelles, puissantes mais sans fierté,

sans violence aucune, légères même dans le poudroiement de l’azur,

il n’y a plus que cette explosion de silence à recueillir, cette éclosion

d’un premier jour qui rouvre les yeux, effleure le front d’une fraîcheur

éternelle.

 

Un souffle irrésistible alors me soulève. D’un centre unique à toute la

Création, il me semble participer à cette force ininterrompue, à cette

Âme enfouie qui travaille à notre insu.

 

Tout est en nous. Mais le plus intime de nous reste un au-delà.

 

Tout est là déjà… mais tout le reste à accomplir, dans une prodigieuse

efflorescence qui nous dépasse infiniment.

 

Philippe Mac Leod, L'infini en toute vie. Editions Ad Solem, Saulges. 2008

 

Photo : Arno Brignon

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Y cuánto vive?

Publié le par Fred Pougeard

Combien vit l’homme, enfin ?

Vit-il mille jours ou un seul ?

Pour combien de temps l’homme meurt-il ?

Que veut dire « pour toujours » ?

Préoccupé par cette affaire
je me suis consacré à élucider les choses.

J’ai recherché les prêtres savants,
je les ai attendus après le rite,
je les ai guettés lorsqu’ils sortaient
pour rendre visible à Dieu et au Diable.

Ils se lassèrent de mes questions.
Eux non plus ne savaient pas grand-chose,
Ils n’étaient que des administrateurs.

Les médecins me reçurent,
entre une consultation et une autre,
avec un bistouri dans chaque main,
saturés d’auréomycine,
chaque jour plus occupés.

Selon ce que j’appris à travers ce qu’ils disaient
le problème était le suivant :
jamais n’est mort tant de microbes
il en tombait des tonnes,
mais le peu qui resta
se révélait pervers.

Ils m’effrayèrent tant
que j’ai cherché les fossoyeurs.
Je partis aux fleuves où ils brûlent
de grands cadavres peints,
de petits morts osseux,
des empereurs recouverts
d’écailles terrifiantes,
des femmes aplaties tout à coup
par une rafale de colère.
C’étaient des rives de défunts
et des spécialistes cendreux.

Quand vint mon tour
je leur posai quelques questions,
ils me proposèrent de me brûler :
c’était tout ce qu’ils savaient.

Dans mon pays les fossoyeurs
me répondirent, entre deux verres :
— « Trouve-toi donc une jeune fille robuste,
et laisse tomber toutes ces sottises. »

Je n’ai jamais vu de gens si joyeux.

Ils chantaient en levant le vin
à la santé et à la mort.
C’étaient de grands fornicateurs.

Je rentrai chez moi plus vieux
après avoir parcouru le monde.

Je ne demande rien à personne.

Mais je sais chaque jour moins de choses.

*

Cuánto vive el hombre, por fin?

Vive mil días o uno solo?

Una semana o varios siglos?

Por cuánto tiempo muere el hombre?

Qué quiere decir «Para Siempre»?

Preocupado por este asunto
me dediqué a aclarar las cosas.

Busqué a los sabios sacerdotes,
los esperé después del rito,
los aceché cuando salían
a visitar a Dios y al diablo.

Se aburrieron con mis preguntas.
Ellos tampoco sabían mucho,
eran sólo administradores.

Los médicos me recibieron,
entre una consulta y otra,
con un bisturí en cada mano,
saturados de aureomicina,
más ocupados cada dia.
Según supe por lo que hablaban
el problema era como sigue:
nunca murió tanto microbio,
toneladas de ellos caían,
pero los pocos que quedaron
se manifestaban perversos.

Me dejaron tan asustado
que busqé a los enterradores.
Me fui a los ríos donde queman
grandes cadáveres pintados,
pequeños muertos huesudos,
emperadores recubiertos
por escamas aterradoras,
mujeres aplastadas de pronto
por una ráfaga de cólera.
Eran riberas de difuntos
y especialistas cenicientos.

Cuando llegó mi oportunidad
les largué unas cuantas preguntas,
ellos me ofrecieren quemarme:
era todo lo que sabían.

En mi país los enterradores
me contestaron, entre copas:
—«Búscate una moza robusta,
y déjate de tonterías».

Nunca vi gentes tan alegres.

Cantaban levantando el vino
por la salud y por la muerte.
Eran grandes fornicadores.

Regresé a mi casa más viejo
después de recorrer el mundo.

No le pregunto a nadie nada.

Pero sé cada día menos.

Déjenme solo con el día.
Pido permiso para nacer.

Pablo Neruda, Estravagario (1958) Vaguedivague, traduit de l'espagnol (Chili) par Guy Suarez. Editions Gallimard 1971

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L'oubli

Publié le par Fred Pougeard

L'oubli prête surface
Aux rêves inaccomplis
À nos futurs provisoires
À nos veillées sans haine
Aux chemins éclaircis
 
Sur l'ardoise de nos vies
La vengeance se fanera
 
Le talion s'abolit
 
*
 
Rappelle-moi
 
Rappelle-moi
Ces temps sonores 
Où les murs s'effondraient
 
Ces temps sans minutie
Où l'obstacle s'enjambait
 
Rappelle-moi
Ces aurores
Ces nuits qui rayonnaient
Ces temps-relief
Ces métaphores
Ces heures inusitées
 
Rappelle-moi
Ce temps sur terre
Plus fragile
Qu'herbe d'été
 
Andrée Chédid, Rythmes. Editions Gallimard 2003.

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Pour la gloire à venir

Publié le par Fred Pougeard

Pour la gloire à venir, la gloire héréditaire,

La haute lignée des humains,

J’aurai perdu ma coupe à la table des pères,

La gaieté, l’honneur, tout enfin ...

 

Le siècle, loup-cervier, bondit sur mes épaules ...

Ô siècle, je ne suis point loup et je t’en prie,

Comme on fourre un bonnet dans une manche molle,

Mets-moi sous ta pelisse au chaud en Sibérie.

 

Cache à mes yeux la boue aux lâchetés cruelles,

Ainsi que cette roue aux sanglants ossements,

Pour que je voie, en leur splendeur originelle,

Les chiens bleus consteller l’immense firmament.

 

Emporte-moi là-bas où coule l’Iénisséi,

Où vers l’étoile d’or un haut sapin s’allonge,

Car je n’ai pas la peau d’un loup et je ne sais

Sans déformer ma bouche énoncer des mensonges.

 

Ossip Mandelstam, dans Anthologie de la Poésie Russe, traduit du russe par Katia Granoff. Editions Gallimard 1993

 

 

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Prairie légère

Publié le par Fred Pougeard

Etre de l’opium les prairies légères,
Il n’y a rien de tel pour un coeur trop blessé ;
On veut me réapprendre la vie étrangère
Et que j’invite au bal les filles à danser.
 
On veut me changer d’ailes en somme.
J’avais à mon esprit des ailes de fumée ;
On veut que repoussent mes ailes d’homme,
Ce qui fait mal, surtout à la fin des journées.
 
Mes ailes cela coûte un prix fou chaque plume ;
Jadis la pipe ailait l’oiseleur oiselé,
J’étais liège sur l’eau, nuage en l’air, écume,
Je montais, étendu sur un tapis ailé.
 
Là, semblable au sureau qui vole avec ses moelles
(Il vole sans bouger comme un homme qui dort)
Tatoué jusqu’à l’âme et pétillant d’étoiles
Je profitais vivant du mensonge des morts.
 
Tes bonheurs sont pipés et le malheur te pipe.
Voilà ce que le sage inscrira sur sa pipe.
Cependant qu’il est cher à notre esprit chagrin,
Le pavot sinueux couronné de ses grains.
 
                                 *
 
Je possédais l’arbre céleste des artères.
Le silence est musique aux flûtes de bambou,
mais les bourreaux chinois veulent me faire taire
Et caressent la mort pour en venir à bout.
 
Le songe aboutissant aux rizières de Chine,
Il fallait longer la muraille de Pékin.
Les docteurs de Paris essayent la machine
Et dehors j’aperçois rôder jaunes coquins.
 
Je ne dirai jamais le chiffre du silence,
La route j’oublierai qui mène au ciel des cieux,
Sachant que les Chinois sur la point des lances
Montrent la tête du bavard silencieux.
 
Jean Cocteau, Opéra. Librairie Stock 1927

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Le travail du poète

Publié le par Fred Pougeard

L'ouvrage d'un regard d'heure en heure affaibli
n'est pas plus de rêver que de former des pleurs,
mais de veiller comme un berger et d'appeler
tout ce qui risque de se perdre s'il s'endort.
 
*
 
Ainsi, contre le mur éclairé par l'été
(mais ne serait-ce pas plutôt par sa mémoire),
dans la tranquillité du jour je vous regarde,
vous qui vous éloignez toujours plus, qui fuyez,
je vous appelle, qui brillez dans l'herbe obscure
comme autrefois dans le jardin, voix ou lueurs
(nul ne le sait) liant les défunts à l'enfance...
(Est-elle morte, telle dame sous le buis,
sa lampe éteinte, son bagage dispersé ?
Ou bien va-t-elle revenir de sous la terre
et moi j'irais au-devant d'elle et je dirais :
"Qu'avez-vous fait de tout ce temps qu'on n'entendait
ni votre rire, ni vos pas dans la ruelle ?
Fallait-il s'absenter sans personne avertir ?
Ô dame ! revenez maintenant parmi nous...")
 
Dans l'ombre et l'heure d'aujourd'hui se tient cachée,
ne disant mot, cette ombre d'hier. Tel est le monde.
Nous ne le voyons pas très longtemps : juste assez
pour en garder ce qui scintille et va s'éteindre,
pour appeler encore et encore, et trembler
de ne plus voir. Ainsi s'applique l'appauvri,
comme un homme à genoux qu'on verrait s'efforcer
contre le vent de rassembler le maigre feu...
 
Philippe Jaccottet, L'ignorant repris dans Poésie 1946-1967. Editions Gallimard 1958
 
Photo : Philippe Jaccottet à Paris vers 1950 (CLSR)
 

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Louange du sexe. Louange de toute la femme.

Publié le par Fred Pougeard

Louange du sexe
 
— Je ne chanterai pas le sexe de la femme, la grotte secrète, la source cachée.
   La fontaine chanteuse où l'abeille vient boire —et le pas des chevreuils s'y creuse, et le passage des sangliers
   sur l'herbe verte et le cresson.
 
   Je ne dirai ni les oiseaux, ni la vipère, ni la brise qui frise en frissonnant les eaux.
   Ni le silence ni l'obscure transe où l'on égorge les oiseaux. Ni la course égarée des chevaux. Ni la corne cornant les taureaux. Ni le cri ni l'envol des corbeaux.
   Et ni le marécage où nagent les salamandres parmi les milliers de larves et les racines de valériane.
   Ni ce lever de l'aube et ce soleil cuisant, ni la tourbe où se plante la lance de l'incandescence 
   et la fraîcheur du peuplier.
   Je ne dirai ni l'incendie de la garrigue, ni le reflux des belles eaux, ni le baiser de la méduse, ni l'étreinte des tentacules, et ni la langue des oiseaux.
 
   Non je ne dirai pas, femme, ton sexe étroit. Ni la porte dans ses rideaux. Ni la mer large ouverte à l'espoir de nos plus chers naufrages,
   ni ces dents de velours qui nous dévoraient là,
   ni ces mains enlacées qui nous ensorcelèrent.
   Je ne chanterai pas ton texte tout-puissant.
 
 
Louange de toute la femme
 
   Oui, je te chanterai, femme des profondeurs,
   poisson qui vient de loin,
   germe de tous les germes,
   femme-lande et femme-jardin,
   larve des marécages,
   puissante boue,
   limon plein de levures,
   oui, femme, je te loue, germe de tous les germes.
 
   Je te chante bel arbre au milieu de tes fruits.
   Je te chante champ d'orge, je chante l'épi, et le vent qui fait rire l'épi
   à pleine gorge.
 
   Je te chante debout et je te chante assise.
   Étendue je te chante au milieu de la nuit, brillante et sombre.
 
   Terre pleine de lait, de lave et de silence,
   terre sonore et douce au rythme de la pluie,
   terre ouverte à la lune et que le ciel encense,
   femme je chante tes louanges.
 
   Et je parle de toi si je chante la mer.
   Si je chante la sève et l'écorce des arbres,
   c'est encore de toi que je parle,
   poussière ardente, argile, sable, et le pain dans le four.
   Et le fruit sur la table, et la table, et le feu et la flamme, et la braise, et le four.
 
   Je te chante par tout ce qui chante,
   et par tout ce qui danse, et par ce qui repose.
   Et par la feuille morte qui lentement fermente l'humus nouveau.
 
   Oui je te chante, femme, je t'ai chantée.
   Oui je te chante un chant nouveau.
   Avec les mots anciens, les paroles anciennes, je te chante à toi-même semblable et nouvelle,
   ô toi qui n'est jamais la même,
   et d'un printemps qui ne ressemble à nul autre printemps,
   comme l'aurore qui se lève et qui fait de nouvelles merveilles
   avec la vieille terre et le soleil ancien.
 
Marcelle Delpastre, extraits de Louanges pour la femme (novembre 1980-janvier 1981). Première édition : Cahiers de poésie verte-Friches, Saint-Yrieix-la-Perche 1985. Dans Les Petits Recueils, Las Edicions dau Chamin de Sent Jaume 2001.
 
   
   

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Constatations sur le chemin

Publié le par Fred Pougeard

Ce qui est élégiaque, inévitable, qui domine comme l'azur dans les vitraux gothiques, non seulement par le fait d'être ici, mais encore par le lecteur qui n'est-pas-pour-rien-lecteur-de-poésie. Elementary mon cher Watson.
 
Derrière toute tristesse et toute nostalgie, je voudrais que ce même lecteur éprouve l'éclatement de la vie et la gratitude de quelqu'un qui l'a tellement aimée, comme ce que chantait Satchmo remplissant une mélodie banale de quelque chose que je peux simplement appeler communion :
 
I'm thankful
fo happy hours,
I'm thankful
for all the flowers —
 
Sentiment de participation sans lequel je n'aurais jamais rien écrit (il y a ceux qui n'écrivent que pour se séparer), participation qui participe à son tour à la bêtise et à la naïveté avec une fréquence très élevée, louées soient toutes les trois. Et ce dévouement franciscain à la découverte de la même chose et par conséquent toujours nouvelle, et cet enthousiasme que seul Onitsura fut capable de résumer dans un haïku qui paraîtra stupide aux stupides :
 
 
 
 
 
   
Fleurs de cerisier, plus
et plus aujourd'hui ! Les oiseaux ont deux pattes !
Ô et les chevaux quatre !
 
Onitsura, 1660-1738
Je traduis de la version anglaise 
de Harold G.Henderson
 
 
Julio CortázarSalvo el crepúsculo (1984) Crépuscule d'Automne. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Silvia Baron Supervielle, Editions José Corti, collection ibérique 2010

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Post ludum

Publié le par Fred Pougeard

Rends-toi, poésie, aux chênes de garde, au plus haut point
et transmets-leur le salut d'un ami qui n'est plus rien.
Prie les oiseaux de se taire, ils m'ont rendu fou,
je fus de leur pépiement plus que soûl.

Passe cette nuit, poésie, voir mes proches dans leur sommeil,
embrasse-les sur le front, chuchotez un peu ensemble.
Dis-leur que j'ai fermé la dernière page du cahier
et gagné la compassion des pierres et des rochers.

À ma mère, poésie, dis de me pardonner,
je suis une mauvaise graine, de celles qu'il faut vomir ;
de toutes leurs larmes j'ai essoré ses yeux,
et cousu ses lèvres d'un fil de soupirs.

À mon frère, poésie, dis que je n'ai pas été l'ange qu'il a pu croire,
que mon coeur est châtiment, blâme et coups de fouet.
Les pensées cruelles et sauvages dont je fus le jouet
me valent un long sommeil crématoire.

À mes amoureuses, dis que je ne les ai pas aimées,
que je n'ai eu de goût que pour les échappées.
La vie fut pour moi comme un chapeau, comme un verre
où mélanger les dés du sort.

Au chat blond, s'il y peut comprendre goutte,
dis que sa paresse à la mienne ressemble toute.
Lumière dorée qui flânait au jardin, rare et nonchalant,
qu'il me pardonne, à moi qui ne fus qu'un ciel décadent.

Après quoi,
poésie,
ne reviens plus jamais ici,
ce couple que nous faisons n'est pas noble ;
notre alliance est rompue,
disparais, poésie, à jamais de ma vue.

*

Post ludum

Poezie, sa te duci la stejarii de straja in cel mai inaintat post
si spune-le dragi salutari de la unul care a fost.
Roaga paserile sa taca, m-au innebunit,
am ametit de atata ciripit.

poezie, sa treci noaptea prin somnul celor ai mei,
saruta-i pe frunte, discuta in soapta cu ei,
spune-le ca am incheiat din caiet ultima fila
si ca imi plang si pietrele de mila.

poezie, spune mamei sa ma ierte, sunt o poama rea,
pe care o arunca cine musca din ea;
lacrimi din ochi ca dintr-um burete i-am stors,
firul oftarii pe buze s-a tors.

poezie, spune fratelui meu ca n-am fost inger, cum poate credea,
ca mi-e inima pedeapsa, mustrare, nuia.
si de gandurile crude care m-au batut foarte salbatec
mi-e un somn de jaratec.

spune iubitelor mele: el nu v-a iubit,
el, zapacindu-va, s-a zapacit.
viata i-a fost ca un pahar
in care amesteci al intamplarii zar.

apoi,
sa nu te mai intorci, poezie!
nu facem o nobila pereche noi doi;
alianta noastra e sfarmata
si as vrea, poezie, sa nu te mai vad niciodata!

***

Emil Botta, Întunecatul abrilAvril sombre (1937), dans L'Aurore me trouvera les bras croisés. Traduit du roumain par Nicolas Cavaillès. Editions Hochroth 2013.

 

Merci au Blog Beauty will save the world (https://schabrieres.wordpress.com/2019/10/18/emil-botta-post-ludum/) pour cette découverte

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