Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

La suite

Publié le par Fred Pougeard

La suite

Il faudra se lever. Il faudra marcher. Aller et venir.
Marcher. Prendre le fardeau sur l'échine. Les bras. Le corps.

La jambe qui tire. Le pied qui fait mal. La main douloureuse.

Il ne faut pas regarder en arrière. Ce qui te suit, cela viendra. Ce qui t'attend. La vie, ce qu'il reste à vivre. La mort. Et les peines.

Rien qui te soit à perdre. Tu n'as pas à te presser.

Tu n'as pas besoin de courir. Mais il faudra te lever. De dormir, de gémir, le temps vient, et passe, le temps de rêver.

Et cette vie tout autre, dans les combes profondes du sommeil, fièvre et bataille,
et la vie de nuit dans les pierres d'ailleurs, entre l'eau, le feu, te promène ; ici aussi il faut marcher, porter le fardeau et le souffle.

Mais au retour, le jour t'attend autour de la maison. Toi, tu l'attends.
Il te faut garder le rang. Prendre la suite.

Marcela Delpastre. Paraulas per questa terra (Paroles pour cette terre) tome IV. Edicions dau chamin de sent jaume 1998

Partager cet article

Repost 0

Une prière

Publié le par Fred Pougeard

Une prière

Ma bouche a prononcé et prononcera le "Notre Père" des milliers de fois et dans les deux langues qui me sont intimement familières, mais je ne le comprends qu'en partie. En ce matin du 1er juillet 1969, je veux tenter une prière qui soit personnelle, non héritée. Je sais qu'il s'agit d'une entreprise exigeant une sincérité presque surhumaine. Il est évident, en premier lieu, qu'il m'est défendu de demander. Demander que la nuit ne tombe plus sur mes yeux serait une folie ; je connais des milliers de personnes qui voient et qui ne sont pas particulièrement heureuses, justes ou sages. Le décours du temps est une trame d'effets et de cause, de sorte que demander une quelconque faveur, pour infime qu'elle soit, c'est demander que se brise un maillon de cette trame de fer, c'est demander qu'il se soit déjà brisé. Personne ne mérite ce miracle. Je ne puis demander que mes erreurs me soient pardonnées ; le pardon est un acte d'autrui et je ne puis être sauvé que par moi-même. le pardon purifie l'offensé, non l'offenseur, qu'il ne concerne presque pas. La liberté de mon arbitre est peut-être illusoire, mais je puis donner ou rêver que je donne. Je puis donner le courage, que je n'ai pas. Je puis donner l'espoir, qui n'est pas en moi ; je puis enseigner la volonté d'apprendre ce que je sais à peine ou tout juste entrevois. Je veux rester dans les mémoires comme ami plutôt que poète ; je me plais à penser que quelqu'un, répétant une cadence de Dunbar ou de Frost ou de l'homme qui vit à minuit l'arbre qui saigne, la Croix, pense qu'il l'a pour la première fois entendue de mes lèvres. Peu m'importe le reste ; j'espère que l'oubli ne se fera pas attendre. Nous ne connaissons pas les desseins de l'univers, mais nous savons que raisonner avec lucidité et agir avec justice c'est aider ces desseins, qui ne nous seront pas révéler.
Je veux mourir tout à fait, avec ce compagnon, mon corps.

Jorge Luis Borges, Elogio de la sombra, Eloge de l'ombre, trad Ibarra, Editions Gallimard 1976

Partager cet article

Repost 0

Wovon mein lied stammt/Où mon chant prend sa source

Publié le par Fred Pougeard

Wovon mein lied stammt/Où mon chant prend sa source

Telle est par exemple ma fonction :
Astiquer des lavabos,
Remplacer le linge,
Enflammer l’âtre,
Louvoyer entre des monstres
Et sourire aux lèvres
Protester de mon amour.
C’est en tout cela que mon chant prend sa source.

Das ist zum Beispiel mein Amt :
Die Waschbecken scheuern,
Die Wäsche erneuern,
Den Herd befeuern,
An Ungeheuern
Vorübersteuern
Und lächelnden Mundes
Liebe beteuern.
Das ist es, wovon mein Lied stammt.

Eva Strittmatter, Mondschnee liegt auf dem Wiesen, La lune de neige couvre les prés, dans Du silence je fais une chanson, Traduit de l’allemand par Fernand Cambon, Aufbau Verlag 1975 Cheyne Editeur 2011.

Partager cet article

Repost 0

Dans le jardin de Brambilla

Publié le par Fred Pougeard

Dans le jardin de Brambilla

Depuis cent ans que l'âme espère à bicyclette
il y a les pédaleurs de fête il y les tâcherons
nous les pleins d'eau qui savons mal souffrir
on peut nous suivre à nos ahans dans la campagne
aux autres le fort bruit de soie d'un vélo bien mené
aux bien en selle aux bien en ligne aux affûtés
j'ai dû laisser partir les échappés je suis trop lourd
avec ce poids je devrais bien descendre même pas
loin derrière moi je me traîne en grimaces
et puis j'en ai assez de sonder le mystère
enfantin de la douleur qu'on s'inflige à vélo
surtout que des odeurs viennent du bois me ralentir
laissons-nous glisser rentrons dans l'immanence
et c'est là que tout à coup je pense à Pierre Brambilla
ah ça chez lui pas de grâce visible
on lui avait construit la tête à coup de poing
il pédalait comme on pioche et comme on bousille
il aurait dû gagner le Tour en 47
l'année Gide l'année Robic un été bleu
à chaise longue et fables sous les mouches
(je lisais "Rien qu'une femme" en guignant le bourdon
qui pompait la glycine et j'allais me caresser
dans la chambre bleue du fond presque froide)
eh bien quand par défaut de grâce il a dû raccrocher
au lieu de pendre sa machine à un clou du garage
et de l'y regarder ternir sous la poussière ignoble
au lieu de la fourbir en chambre tous les jours
où des pignoufs seraient venus la peloter
un jour il prend sa bicyclette et lui parlant
comme il l'a tant fait jusque-là sur les routes
sans pardon pour lui et sans quartier pour elle
il l'enterre à tout jamais dans le jardin

Pierre Brambilla mort aujourd'hui dit La Brambille.

Ludovic Janvier, La Mer à boire, Gallimard 1987

Partager cet article

Repost 0

Vu

Publié le par Fred Pougeard

Vu

Vu les fontaines de fraîcheur dans le moindre feuillage
vu ton regard et la clarté qu'il ouvre en moi
vu ce calme dans l'air qu'on respire une ou deux fois par an
vu les fleuves qui nous traversent avec le froid de leur lumière
vu Ben Webster de pleine ombre et Satchmo tout à l'or du soleil
vu la fillette qui chantonne en s'éloignant sur la route
vu la surprise aveuglante de jouir pour la première fois
vu tes yeux fermés longuement lorsque tu m'embrasses
vu la dérive des nuages à l'intérieur de moi
vu les passantes et leur swing et leur houle ah les passantes
vu les pierres à sel dans le pré et vu Fausto Coppi
vu qu'on ne pèse pas l'instant au nombre de ses morts
vu la robe des salers et la puissance du chèvrefeuille
vu l'infini de l'herbe
vu le chagrin délicieux promis par ton sourire
vu la mer gagnant sur nous depuis la première rencontre
vu la patience du marcheur dans les brumes et les gris
vu la partie de foot improvisée sur la prairie
vu le goût de ton mouillé qui s'impose à ma bouche
vu les flonflons du bal qui vous déchirent lentement
vu la rumeur en forêt
ah j'oubliais les chèvres et leur écriture à surprises
et vu l'espérance chevillée au corps de la parole

bon d'accord allez je reste

Ludovic Janvier, Bon d'accord allez je reste. Editions Inventaires/Inventions 2003

Partager cet article

Repost 0

Chevaux toujours

Publié le par Fred Pougeard

Chevaux toujours

Chevaux, chevaux, pavés, sabots, pavés
Sabots, glaise et sabots, chevaux et routes
Chevaux et nuits, ô grands chevaux levés
À l'horizon dans les soleils qu'ils broutent.

J'ai des chevaux qui traversent mes flammes
Foulant ce feu comme un herbage vert
J'ai des rumeurs de chevaux dans mes drames
Tout un arroi de galops et de fers.

Chevaux toujours. L'aurore est un cheval
Qui s'ébrouant chasse au loin les corneilles
J'ai des chevaux pour hennir tout mon mal
Et des poulains où mes amours s'éveillent.

Faire un destin mes doigts dans les crinières
Et respirer sueur, paille et fougère
L'arôme noir des profondes litières
Comme l'odeur des âges légendaires.

Sceptres et cœurs, triomphes et famines
Rouges adieux portés sur des juments
Je vous contemple et vois qu'éperdument
Fulgure aux cieux la race chevaline.

Géo Norge, Les quatre vérités, Editions Gallimard 1962

Partager cet article

Repost 0

Quelqu'un

Publié le par Fred Pougeard

Quelqu'un

Un homme travaillé par le temps,
un homme qui n'espère même pas la mort
(les preuves de la mort sont statistiques
et il n'y a personne qui ne coure le risque
d'être le premier immortel),
un homme qui a appris à remercier les jours
de leurs modestes aumônes :
le sommeil, la routine, la saveur de l'eau,
quelque étymologie insoupçonnée,
un ver latin ou saxon,
le souvenir d'une femme qui l'a abandonné il y a déjà tellement d'années
qu'il peut aujourd'hui se la rappeler sans amertume,
un homme qui n'ignore pas que le présent
est déjà l'avenir et l'oubli,
un homme qui a été déloyal
et avec qui on fut déloyal---
peut soudain sentir en traversant la rue
une mystérieuse félicité
qui ne vient pas du côté de l'espoir
mais d'une ancienne innocence,
de sa propre racine ou d'un dieu épars.
Il sait qu'il ne doit pas la regarder de trop près,
parce qu'il y a des raisons plus terribles que des tigres
qui lui démontreront son devoir
d'être malheureux,
mais il reçoit avec humilité
cette félicité, cette rafale.

Peut-être dans la mort serons-nous pour toujours,
quand la poussière sera poussière,
cette racine indéchiffrable
d'où pour toujours croîtra,
impartial ou atroce,
notre solitaire ciel ou notre solitaire enfer.

Jorge Luis Borges, El Otro, el mismo, L'autre, le même II 1965-1967 traduction Ibarra. Editions Gallimard 1976

Partager cet article

Repost 0

Le cheval peut-il se désunir ? Jamais.

Publié le par Fred Pougeard

Le cheval peut-il se désunir ? Jamais.

Le cheval peut-il se désunir ? Jamais.
La réponse vient de sa force.
Il court par-dessus les cataclysmes.
Il est le feu, la perfection de la gemme.

Impossible de briser sa ligne d'air
qui a la terre entière sous ses sabots.
Son poids est celui du champ alentour.
Et le tacite appel du péril devant lui.

Il vit, cependant, plus haut que le temps.
Lui-même est un drapeau sans drapeau,
le cheval qui jamais ne l'est pour lui-même.

***********************

Le droit de vivre pour l'écriture incorrompue,
la flèche lancée atteint ou non son but,
le poète gagne son cheval chaque jour,
l'arrache virilement à son magma obscur.

Le droit de vivre pour la vie la plus forte
dans la pure intensité du cheval qui rassemble
en lui toutes les tensions et déchire la page,
c'est le droit à la mer, à l'espace entier.

Le droit de vivre pour la parole vive,
pour elle mon cheval :
ses pieds écorchent le soleil et déchirent les nuages.

Antonio Ramos Rosa, Ciclo do cavalo, Le cycle du cheval (1975). Traduit du portugais par Michel Chandeigne. Editions Gallimard 1998

Partager cet article

Repost 0

Oui, tu peux publier deux trois cents textes...

Publié le par Fred Pougeard

Oui, tu peux publier deux trois cents textes...

II,1

Oui, tu peux publier deux trois cents textes (même
Plus)-mais qui les lira jusqu'au bout, tes poèmes ?
Vois plutôt l'intérêt des petites plaquettes.
Primo, question papier, ça prend moins de ramettes.
Deuzio, ça fait bosser moins longtemps l'ouvrier
Typo qui a du plus sérieux à imprimer ;
Et si tertio tu trouves un lecteur (qui sait ?)
Rien ne le lassera, même si c'est mauvais :
Qu'il ouvre donc ton livre à l'heure du café.
Avant que le breuvage ait tiédi : expédié !
Te voilà bien tranquille : à qui pompes-tu l'air ?
(Quoique à plusieurs encor tu tapes sur les nerfs.)

II,2

Untel tient son surnom de sa victoire en Crète.
Scipion c'est pour avoir vaincu les Africains.
Germanicus battit les peuplades du Rhin.
César, tu partageas la gloire des conquêtes
Sur les Iduméens avec ton père et ton
Frère - mais c'est tout seul que tu conquiers les Cons.

II,7

Tu déclames bien et tu plaides bien.
Tu composes bien, tu rédiges bien.
Tu mimes bien et analyses bien.
Fort bien en grammaire. Astrologie : bien.
Bien comme chanteur ; danseur aussi : bien.
A la lyre ? bien. Au tennis ? très bien.
Rien, au bout du compte, que tu ne fasses bien.
En bref, je te le dis : tu nous emmerdes bien.

III, 51

Quand je loue ton visage ou ta bouche ou tes yeux,
Tu me dis : "Toute nue, je te plairai bien mieux."
Pourtant tu ne veux jamais qu'ensemble on se lave.
Crois-tu que ce soit moi au vrai qui te déçoive ?

XI,46

Désormais tu ne bandes plus qu'en rêve.
Tu te pisseras sous peu sur les pieds.
T'as beau te branler l'asticot sans trêve,
Rien à faire, il pionce au fond du panier.
Pourquoi t'exciter sur des culs et cons ?
Essaie plus en haut : pour les vieux, c'est bon.

Martial, DCL épigrammes recyclées par Christian Prigent. P.O.L éditeur 2014

Partager cet article

Repost 0

La louange et la gloire, qu'ont-elles à faire avec la poésie ?

Publié le par Fred Pougeard

La louange et la gloire, qu'ont-elles à faire avec la poésie ?

(...) La louange et la gloire, qu'ont-elles à faire avec la poésie ? Qu'ont à faire sept éditions (c'est le chiffre atteint déjà) avec la valeur du volume ? Ecrire de la poésie, n'était-ce pas une transaction secrète, une voix répondant à une autre voix ? Tout ce bavardage, par suite, ces louanges et ces blâmes, et ces conversations avec des gens qui vous admirent et ces conversations avec des gens qui ne vous admirent pas, avaient aussi peu de rapport que possible avec la chose vraie…une voix qui répond à une autre voix. Quoi de plus secret, songea-t-elle, de plus lent, de plus semblable au commerce des amoureux que la réponse bégayante qu'elle avait faite pendant toutes ces années à la vieille mélopée des bois, aux fermes et aux chevaux bruns qui, col contre col, sont arrêtés devant la grille, au forgeron, à la cuisine, aux champs qui, si laborieusement, portent l'orge, les raves, l'herbe, et au jardin enfin qui fait s'épanouir iris et fritillaires.

Virginia Woolf, Orlando A Biography, Londres, Hogarth Press, 1928

Partager cet article

Repost 0

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>