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Camera obscura

Publié le par Fred Pougeard

Entre mes quatre murs provisoires
en sapin
quatre mètres sur cinq sur deux et demi
dans ma chambre minuscule
je suis seul
 
seul avec une pomme cuite l'obscurité
l'ampoule de soixante watts
avec la Bundeswehr et le hibou
seul
 
avec le presse-papier en verre bleu
la cybernétique la mort
avec la rosace en stuc
seul
 
avec le diable
et la rue des Etangs de Kaufbeuren
(province : Schwaben)
seul avec ma rate
 
seul avec le compère Rabmüller
gazé il y a vingt ans
seul avec le téléphone rouge 
et avec beaucoup de choses dont je veux prendre note.
 
Seul avec un tas de monde
avec Bouvard et Pécuchet,
avec armes et bagages,
avec Ponce et Pilate.
 
Dans ma chambre infinie
quatre mètres sur cinq sur deux et demi
je suis seul avec une galaxie
d'images
 
d'images des images
d'images des images d'images
encyclopédique et vide
incontestable
 
seul avec mon cerveau provisoire
où je retrouve la pomme cuite
l'obscurité compère Rabmüller
et beaucoup de choses que je voudrais oublier.
 
Hans Magnus Enzensberger, Blindenschrift, Ecriture Braille (1964) Traduit de l'allemand par Roger Pilaudin, Editions Gallimard 1966 dans Mausolée, précédé de défense des loups et autres poésies. Editions Gallimard 2007
 
Peinture : Léon Spillaert, La silhouette du peintre 1907. Museum voir Schone Kunsten Gent
 
 
 

 

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Mon père me récitait des vers

Publié le par Fred Pougeard

   
      Quand j'étais malade, moi, je n'avais pas peur. Le lit, j'y étais à mon aise et je me laissais aller. Je n'avais aucune envie d'aller courir, et, pour m'amuser, il y avait ce livre d'images que me proposait le plafond de la chambre, un théâtre qui changeait comme je voulais. Et le théâtre que me faisaient aussi mes parents, quand ils venaient me voir, quand ils ne venaient pas. Que tout peut être jeu, le verre d'eau qui clapote, la chanson de la mémé, et tout cet air que la Marraine secouait à l'entour de ses cotillons. Et le chien qui voulait me voir, en dressant la tête par-dessus les draps, en trépignant de joie, des quatre pattes. Le chat qui sautait sur les couvertures, qui ronronnait, qui m'embrassait, qui s'endormait sous l'édredon. Et quand on me racontait tout ce qu'on avait fait, dans le champ ou dans le jardin, et ce qu'on allait faire. L'air frais du dehors qui entrait, avec la main qui pousse la porte, comme s'il traversait le mur. Et les pas, dehors. La marche du grand-père comme un pas d'horloge qui ne se presse pas. Les gros sabots de mon père, dont le dernier veut toujours passer devant —quand il descendait l'escalier, on aurait dit une avalanche, un éboulement de rochers. La mémé, qu'à peine l'entendre, si légère. Ma mère qui était toujours chez elle, rien qui pût la gêner. Et la Marraine, traquin-traquan, dont on entendait plus la parole que les pas —parce que toute chose lui était prétexte à parler, la chienne et le coq, le temps ou la pierre, sans compter ce qu'elle avait dans la tête, de souvenirs, de soucis, de peines, de colère, ce qui peut se comprendre et ce qu'on ne sait pas... Pour Saint-Jean, voici la Toussaint et pour Pâques la Pentecôte... Elle vivait avec trois mois d'avance ; quand les cerises mûrissaient, elle parlait des semailles, à Noël le printemps s'annonçait, et le coucou n'était pas loin.
     Mais la Marraine ne venait guère et surtout ne restait pas. Quand elle m'apportait à boire, l'eau était trop froide, ou trop chaude, ou bien elle sentait la fumée... Elle n'aimait pas, je pense, me voir malade — ou bien quand j'étais malade elle ne m'aimait pas. Toujours est-il que je ne la voyais guère, mais, pour tout dire, elle ne me manquait pas.
     Parfois, la nuit, quand chez nous passaient dans la cour, avec le bruit de leurs sabots venait la lueur de la lanterne, qui traversait l'ombre et faisait sur les poutres, balin-balan par la fête des contrevents dans le mouvement du marcheur comme une lueur d'eau, un reflet de soleil sur une face d'étang avec le va-et-vient de l'onde. Cela me donnait le vertige. Je regardais, pourtant, comme on regarde la mer, je pense, ou bien le ciel dans ses nuages. 
     Les premiers jours, j'avais assez de cuire ma fièvre, et l'on ne me laissait pas sortir les bras du lit, mais dès que j'allais un peu mieux, ma mère m'apportait ma poupée, ou bien le chat, et nous couvions ensemble —le temps ne nous durait pas, au chat ni à la poupée, ni à moi. Non, je ne m'ennuyais pas, ou si peu. Je restais là huit jours, quelquefois plus. Jusqu'à que la fièvre finît par tomber, et que ma mère dît :
— Tu auras bientôt assez macéré dans ce lit. Je vais te faire du feu, tu te lèveras.
     Le plaisir de rêver le feu ! La chaleur douce et la flamme, et le bruit de la braise qui fond. Cela tardait... Un pied, l'autre pied, les vêtements qu'on vous fait chauffer, la tête encore pesante et qui vous emporte les jambes. On se lève. Elle est froide, la maison et la fumée te mange les yeux —parce que le vent a tourné, que le bois est mouillé, que tu avais oublié l'odeur de la cheminée... Allons, rencogne-toi dans l'âtre, au plus profond, là où le vent ne te suivra pas, et vois !  Déjà la fumée se dissipe, et la chaleur monte en toi. ma mère m'apportait les poupées, avec ce qu'il faut pour écrire, ou pour dessiner.
— Laisse la taque tranquille. Tu aurais trop chaud, tu rattraperais du mal. 
     C'est alors que les poupées trouvaient leur meilleur emploi ; ici sur l'archebanc, je leur faisais la classe. J'étais l'institutrice, comme je l'avais dit à la Dame en classe. Et la classe, peut-être que je commençais à y penser de nouveau.
     Quand je fus un peu grande, je lisais mes livres —je les relisais, faudrait-il dire que, quand on m'en apportait un, il faisait bien deux jours la première fois. Ensuite je le connaissais par cœur, mais au bout de quelque temps, oublié ou non, il me redonnait autant de plaisir que s'il avait été nouveau. 
 
     Une fois le bonheur d'être malade fut encore plus grand : mon père était malade en même temps que moi. Dans la chambre bleue, nous avions chacun notre lit, et, tous les deux, nous parlions. Par moment, l'un ou l'autre s'endormait, et l'autre l'écoutait dormir, et s'endormait à son tour. Parfois mon père se secouait, essayait de se donner courage :
— Il faut que je me lève.
— Pourquoi veux-tu te lever ?
—Il faut que j'aille faire les topinambours...
—Tu feras les topinambours dans ton lit.
     Cette année-là, les topinambours sans doute furent semés tard. Mais c'était le plus jeune de mes soucis. Les jours passaient. Mon père me récitaient des vers. Nous lisions Richepin, l'un ou l'autre, nous apprenions par cœur la Chanson des gueux
 
     Tant crie-t'on Noël qu'il vient,
     C'est vrai qu'il vient et qu'on le crie....
 
     Avec le refrain de la ballade :
 
     Ceux qui n'ont pas de cheminée.
 
     Je récitais comme à l'école, et mon père se moquait de moi. Il me parodiait :
 
     Ceux qui n'ont pas —de che-mi-née.
 
     Il récitait aussi des poèmes de Baudelaire : 
 
     Ange plein de santé, connaissez-vous les fièvres...
 
    Des frissons vous parcouraient les épaules, tellement c'était noir, et beau, pourtant, et cela chantait d'une joie profonde, tranquille, parfaite, qui n'avait rien de commun avec le sens des mots. Certes, les mots étaient là avec leur signification qui m'échappait sans doute, à un certain niveau, mais ils m'apparaissaient un peu comme les épines de l'aubépine ou les petites pierres sur la bonne terre. Et la bonne terre, et les fleurs de l'aubépine, il leur était nécessaire les épines et les petites pierres, et au poème tout ce qu'il portait de signification, et les frissons à fleur de peau —mais les frissons de l'âme, par-dessous, vibraient de cette joie profonde, l'essentiel, le parfum, la saveur. Et, bien sûr, je ne savais pas le dire —je le dirais si mal encore— je ne savais pas qu'on pourrait le dire. Je me laissais aller.
     Et nous riions, tous les deux, mon père et moi, d'un même plaisir, d'une même joie, qui certainement n'était pas la même. Nous étions heureux, tous les deux. De temps à autre, il s'agitait un peu ; il pensait au travail qui attendait. Il parlait des topinambours.
—Tu feras tes topinambours dans ton lit.
     Il en parlait, mais il ne se pressait pas de se lever. Quand il était malade, ce qui était assez rare, il se laissait aller complètement, semblait-il. Ce qui étonnait ma mère et qui l'agaçait vraiment, c'est quand il demandait : 
—Est-ce que vous connaissez si je guéris ?
     Comme s'il n'avait pas connaissance, lui ! pensait-elle. Eh non, il ne connaissait pas. Entre tant de fatigue de tant de travail qu'il portait depuis si longtemps, et la fatigue de la maladie, il trouvait un repos qui le laissait là, sans forces. Et il prenait cela en toute patience. D'une certaine façon, il hibernait. Il a toujours su faire cela, et c'est ainsi je pense, qu'il a pu atteindre un âge avancé.
 
Marcelle Delpastre, Les Chemins creux, une enfance limousine. Pages 303-306. Editions Payot 1993
 
Ceci est le 300e texte ou poème déposé sur ce blog. Marcelle Delpastre (1925-1998) occupe ici une place à part, poète majeur du vingtième siècle, encore trop ignoré, ou assigné à ce statut de "pastourelle limousine" qui faisait écran à l'universalité de sa poésie. Il suffit de taper "Delpastre" sur le moteur de recherche, ici, pour découvrir les nombreuses entrées qui lui sont consacrées, le plus souvent une par volume de sa poésie, éditée courageusement par Jan Dau Melhau.
Pour commander ses livres, votre libraire doit le contacter :
Edicions dau Chamin de Sent-Jaume
Roier / Royer
87380 Meusac / Meuzac
Tél. 05 55 09 96 61
 
 
     
 
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Vols

Publié le par Fred Pougeard

Vols I
 
Un avion de chasse crache sa soie mortelle.
Que de fils où s'enchevêtre ce monde laid !
Comment déchirera-t-il son cocon —pour s'envoler ?
 
Vérité et métaphore, tout un : chenille et papillon.
Ces papillons dits contingents : paumes qui applaudissent de l'invisible,
sachant tout et jubilant —est-ce joie ou méchanceté ?
 
Les tristes, parmi nous, pourquoi sont-ils tristes ? Le soleil expose
ses milliers de cernes : on a de nouveau coupé l'arbre éternel
de l'univers ; les éclats de bois se sont retrouvés dans l'océan.
 
Demain le chasseur tombera (tout ce qui ne rampe pas, finit par tomber). La nuit le ciel de tôle est attaché par ces clous
— à quoi ? Est-il lui aussi, une aile ?
 
*
 
L'espoir nous soutient —même quand il chancelle.
Il fait toujours chaud. Est-ce seulement la canicule ?
 
Les goélands volent comme chiffons de mousse —
qui donc se lave encore les mains ? Qui ?
 
 
Vols II
 
Le matin arrive en coup de poing rapide. Voici la mouette —
​​​​​​​casquette tombée de la tête en sang du soleil.
Dernière vengeance de l'obscurité. Obscurité —et douleur.
 
Le chemin de la mer, où mène-t-il ? Les arbres secs 
longeant la route tirent le filet invisible
où toute la mer s'ébat. La tirera-t-on un jour pour
voir combien d'Atlandides s'y dissimulent ? 
 
La mer nous avertit : les Rhodopes les plus verts
ébranlés par un séisme qui ne vient pas de la terre. Orphée ?—
​​​​​​​des milliers d'Orphées à transistors descendront
au royaume des ombres... Mais le poète est encore ici. Quel
va-et-vient stérile jusqu'à la fin du monde ! Jusqu'à l'infini...
 
Froid. Et bleu. Quelqu'un a rasé la lune
et de nouveau sa toison d'or s'est cachée.
 
Vols III
 
Combien c'est désert —une vie touchant à sa fin. La mer
s'enferme dans sa solitude
                    avec les méduses parachutées (les munitions traînent encore sur la rive —oh répétitions naïves de ce qui ne se répète pas),
                    avec la bouée —tête en sang d'un noyé (le seul pour le moment),
                    avec les queues de paon mouillées par le mazout (la beauté ne serait vérité, ni la vérité beauté mais perte),
                    avec l'odeur de l'iode (sinon, comment la vie se cicatrisera ?)....
 
Il fait noir et sur la rive surgit le phare de Polyphème. Que peut-il voir de son oeil enflammé force d'avoir trop regardé ? Tout est clair pour moi. A l'horizon, une vedette se hâte —le soc d'un laboureur invisible qui laboure l'eau —pour semer les vents dont nous récolterons
                                                                                                                                                    la tempête du siècle futur.
 
Vols IV
 
L'espoir nous soutient. La voilà, la vie dans tout. Le paquebot —
rose sous le soleil levant — a posé son corps lourd
sur la paille des vagues chaudes, et les barques, enfonçant en lui
​​​​​​​leurs museaux, sucent goulûment comme des pourceaux... La vie
douce. Dans tout. Ici. Et là —au bout du monde :
 
les palmiers hissant leurs trompes poussiéreuses, ratatinées,
s'aspergeant d'eau salée. Et les enfants les regardent émer-
veillés. Eux seuls ne s'intéressent pas à la vérité
de la vie. Eux —et les politiciens infantiles...
 
Aujourd'hui quelque chose nous soutient. Seul, ne tenant
qu'à un fil, toute sa vie l'homme vole : ballon d'enfant, ciel
toujours plus fin... Et rampe sur lui le soleil —guêpe fâchée.
 
Kiril Kadiiski, Choix de poèmes, adaptés du bulgare par Alain Bosquet. Belfond 1991
 
photo : Alex Majoli
 
 
 
 
 
 
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La colocataire aux pieds nus

Publié le par Fred Pougeard

Et si ce n’était pas le froid du soir
qui nous pinçait les lèvres,
mais la marche qui reprend, se renouvelle
éveille un autre vent
et tous ceux en qui j’ai cru ?
Tu sais que je porte encore en moi l’envie
de m’en aller comme s’achève un film,
le soleil en plein visage, dans la musique qui monte,
et de laisser à vos cantons de sable
à vos allées de calme parfait
toute fureur.
*
Petite fille je claquais les portes…
Quand suis-je devenue la personne qui reste
assise, qui vide les étés
en contemplant la chambre depuis le balcon
et n’y pénètre que pour voir
si le dernier fantôme ne l’a pas désertée lui aussi ?
J’ai un nouveau chien qui dort près de moi,
mais les soirs interminables sont de retour
les portes qui claquent dans mon dos
sans que leur fracas ne provoque de secousse…
Il faut avoir la nature de la personne qui reste
pour savoir garder les yeux ouverts sur les adieux
qui durent plus longtemps quand on les fait seul.
*
Dans chaque course, chaque emportement de la vie
tu m’as manqué et tu me manques au long de ces années.
Lorsque je descends vers le bar des matins,
tous les matins semblables de l’hiver,
te chercher est comme un jeu pour espérer…
A chaque changement de saison, à chaque tournant
du regard et de l’âge, je ne t’ai jamais perdu…
Je te garde pour l’été, quand je monte
dans mes golfes d’ombre et m’en reviens
à la maison la nuit, jusqu’au moment de trouver
l’endroit exact où les roues
font se croiser tes chemins avec les miens,
car tant qu’il est encore possible de te rencontrer
le jour ne prend pas fin.
 
*
Une saison d’air
 
Je reste dans le désordre, l’été
revient avec ses matins solitaires.
Si tu m’avais perdue dans la rue
comme il arrive aux choses les plus importantes
quand par mégarde elles tombent d’une poche
ou pire encore quand on nous les vole,
c’eut été mieux que de t’appartenir encore
saine et sauve sur une étagère qui s’emplit
à mesure que s’accroît le monceau des heures.
Je bouge autour de toi comme la poussière
et tu ne m’as jamais entendu marcher.
*
C’est depuis toute la vie que je te regarde
comme ceux qui ne quittent plus l’eau
ou qui jouent à passer leurs doigts sur les flammes.
Tu es ce souvenir qui nous touche,
une sensation d’herbe sous les pieds,
le froid du sable dans les mains.
Ta voix ne s’éteint pas sous le vent
mais gagne tous les replis de l’ombre.
Chacun a sa propre star qui remplit de ciel…
Regarde juste devant toi, entre la pelouse et la lumière,
je suis la fan qui s’accroche à la barrière
pour ne pas tomber dans le vide des années.
*
Je suis la proie des jours à venir
des visages qui ne reviendront plus
chaque fois que le rire s’éteint.
Qu’en sera-t-il de nous… de tous les feux…
et de cette prière sous une pluie
si violente que les mains s’étreignent ? 
Puisse-t-elle fermer et ouvrir les fenêtres les étés les hivers
et toutes mes demeures, tous mes balcons…
Que mille soirs nous tombent dessus
comme au fil des années, l’un au fond de l’autre…
On meurt un peu pour donner force à la vie
si le temps doit devenir uni et compact
comme une pierre qui coule au fond.
*
Toutes mes années qui se ressemblent
je les aligne dans les cours et sur les balcons
comme à la fin de l’après-midi des jouets
qui restent là pour chavirer dans la nuit
puis passent des matinées entières à sécher
et perdent peu à peu leurs couleurs.
Chaque fois que je m’arrête j’établis ma demeure
et dans chaque maison je façonne une cour
avec ce qui reste des choses à l’abandon.
Mais peut-être n’est-il pas possible de vivre
qu’en l’un ou l’autre de ces états inapaisés,
celui qui habite toute chose et celui qui passe
depuis toujours, celui qui ressemble au vent et celui qui
   tient le rôle du mur.
*
Celui qui laisse passer le temps d’être heureux
se prive en premier lieu des rires
qui coupent le souffle, puis quelqu’un
descend dans son regard et le brunit
comme les couverts en argent dans les tiroirs.
Toujours le même âge le même jour…
Celui qui laisse passer le temps d’être heureux
ressemble à une maison de vacances
qui se prépare à vivre et à s’emplir,
sa façade enclose tout entière dans un éclair
qui jamais ne s’exauce en orage.
*
Le chien qui à mes pieds regarde l’aube
se repaît de ma chaleur et ferme les yeux
- me voici de nouveau seule jusqu’à ce seuil…
Comme les nids cachés dans le feuillage
les désirs fragiles qui élongent les mains de l’été
sont restés près des cimes sans connaître d’envol.
Si seulement ils avaient quitté les lumières marines,
le vent qui saisit au collet, le vacarme des routes
qui filent au bord du rivage…
Mais nous restons ici comme les radios
que l’on n’a pas éteintes, oubliées dans la nuit,
comme les enseignes dont quelques lampes sont mortes
mais qui s’efforcent encore de briller.
 

Isabella Leardini, Revue Europe n°949, Mai 2008

extrait de La coinquilina scalza, La Vita Felice editore, Milano (Italia), 2004

 

Merci au blog "Le bar à poème" pour cette splendide découverte

La coinquilina scalza
 
E se non fosse il freddo delle sere
a stringerci le labbra,
ma il passo che riprende si rinnova
ha un altro vento
e lutti quelli che ho creduto ?
Lo sai che ho ancora addosso quella voglia
di andarmene  come finisce un film
a sole in faccia nella musica che sale,
lasciare ai vostri angoli di sabbia
ai vostri viali di calma perfetta
ogni furore.
*
Da piccola sbattevo le porte…
Quando sono diventata una che resta
seduta, che svuota le estati
a guardare la stanza dal balcone
per vedere se rientrando
neanche l’ultimo fantasma se n’è andato ?
Ho un nuovo cane che dorme di fianco,
ma tornado le stesse sere lunghe
le porte che sbattono addosso
senza la scossa accesa del fragore…
Bisogna avere la natura di chi resta
per sape tenere gli occchi sugli addii
che durano di più a farli da soli.
*
In ogni corsa, ogni impennata della vita
mi sei mancato e mi manchi per anni.
Nell’uscire verso il bar delle mattine
tutte le mattine uguali dell’inverno
cercarti, come un gioco per sperare…
Ad ogni cambio di stagione, ad ogni svolta
degli occhi e dell’età non ti ho più perso…
Ti tengo per l’estate quando salgo
nei miei golfi di buio e quando torno
di notte verso casa e fino a quando
non passo il punto esatto in cui le ruote
incrociano le mie con le tue strade,
finché c’é ancora modo di incontrarti
non è finito il giorno.

 

*
Una stagione d’aria
 
Rimango nel disordine, l’estate
ritorna con le sue mattine sole.
Se tu mi avessi persa per la strada
come capita alle cose più importanti
quando cadono per sbaglio dalle tasche
o ancora peggio vengono rubate,
sarebbe stato meglio che restarti
in salvo su un ripiano che si riempie
che cresce con il muccchio delle ore.
Mi muovo attorno a te come la polvere
e non mi hai mai sentito camminare.
*
E’ da tutta la vita che ti guardo
come quelli che si fissano sull’acqua
che giocano le dita sulle fiamme.
Tu sei quella memoria che si tocca
il senso dell’erba sotto i piedi,
il freddo della sabbia tra le mani.
La tua voce che col vento non si spegne
raggiunge tutti gli angoli del buio.
Ognuno ha la sua star che riempie il cielo…
guarda a un passo tra il prato e la luce,
sono la fan che stringe la ringhiera
per non cadere nel vuolto degli anni.
*
Sono preda dei giorni che verranno
dei volti che non torneranno più
ogni volta che il redere si spegne.
Cosa sarà di noi… di tutti i fuochi…
e di questo pregare in una piogga
tremenda, da far stringere le mani,
che chiuda e apra finestre estate inverni
e lutte le mie case, i miei balconi.
Che ci cadano addosso mille sere
come negli anni, una dentro l’altra…
Si muore un po’ per vivere più forte
se il tempo deve farsi un tempo solo
tutto pieno come un sasso che va a fondo.
*
Tutti i miei anni identici li lascio
in fila nei cortili e sui balconi
come i giocattoli che a fine pomeriggio
rimangono per prendersi la notte,
e passano i mattini ad asciugare
e perdonno colore a poco a poco.
Ogni volta che mi fermo faccio casa
in ogni casa faccioi i miei cortili
di roba abbandonata che rimane.
Ma forse si puo vivere soltanto
in queste due nature senza pace
chi in ogni cosa abita e chi passa
da sempre, chi fa il vento e chi fa il muro.
*
Chi perde il tempo di essere felice
per prima cosa perde le risate
che tolgono il respiro, poi qualcuno
scende dentro lo sguardo lo fa nero
come l’argento chiuso nei cassetti.
Sempre la stessa està lo stesso giorno…
Chi perde il tempo di essere felice
ha l’aria di una casa stagionale
che si prepara a vivere e riempirsi,
tutta la fronte chiusa dentro un lampo
che non si compie mai nel temporale.
*
Il cane che ai miei piedi guarda l’alba
si prende il mio calore e chiude gli occhi.
Di nuovo sola fino a questa soglia…
I desideri fragili che allungano
le mani dell’estate sono ancora
nascoti come i nidi tra le foglie
sono rimasti in alto e senza voli.
Via dale luci d’acqua e dai frastuoni
delle strade che filano sul mare,
via dall’aria che prende alla schiena…
Ma noi restiamo qui come le radio
dimenticate accese in piena notte,
come le insigne che hanno perso qualche luce
ma cercano lo stesso di brillare.
 
La coinquilina scalza, La Vita Felice editore, Milano (Italia), 2004
 
 
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La vache

Publié le par Fred Pougeard

EN GROS
 
La vache est un parallélépipède rectangle solide, bien que mou du côté des babines, avec des excroissances par-dessus et par-dessous, tantôt stalagmites, tantôt stalactites, cornes ici, carillon et guimauve là.
 
Le poids de ce volume est considérable (certains l'ont comparé à des pianos de grande marque) et cependant un rien de légèreté flotte sur son front frisé et lui prête une grâce inqualifiable.
Son profil, bien équilibré entre le ciel et la terre (terre reniflée, même sans herbe, par des naseaux à la recherche d'un plaisir secret qui rapproche le mammifère des amateurs de truffes) peut se projeter admirablement sur l'horizon quand le soleil tend à se coucher.
 
Il—le profil— dessine alors les contours d'une sagesse que se partagent les dieux et les fervents d'émotions rustiques (les géologues découvrent sur les soubresauts de son échine des ombres mésozoïques).
 
Les quatre pattes de ce gros meuble qui mâchouille ont, pour faire le compte et maintenir l'équilibre, quatre trayons à la mamelle, sortes d'apertintailles qui chantent le lait et qui interpellent les folkloristes et les nutritionnistes, parfois les moralistes en quête de références palpables.
 
Toute seule, là-bas, la petite, le mufle tourné vers l'ouest en quête de fraîcheur. Corne menues sur front bouclé. Elle rêve. 
Deux sabots bien sages au bord de la mare immobile, sous la légèreté d'un saule. Comme une image. 
Elle rêve.
Ses yeux laissent transpirer un peu de soleil couchant, mâchonnent des souvenirs mythologiques chargés de bousculades et d'or vif, d'Europe et de Bosphore, dans un silence qui laisse peu de place aux mouches.
La fermière l'appelle Noiraude ; je l'appelle Blanchette.
 
Ce bel animal apprécie surtout la campagne verte (pas trop pâle sur la palette) et pense debout.
Fixant son petit infini, il pense au grand, en agitant les oreilles qu'il a sensibles.
Parfois la mâchoire inférieure se tend, les lèvres s'ouvrent; et un mugissement sans question et sans réponse se répand dans l'immensité transparente de l'air et coiffe les oreilles des mélomanes wagnériens.
Les silences qui suivent sont de purs vertiges.
 
(...)
 
André Balthazar, La Vache (en gros et en détail), avec des dessins de Lionel Vinche. Le Daily-Bul 2000
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La marche à l'amour

Publié le par Fred Pougeard

Tu as les yeux pers des champs de rosées
tu as des yeux d’aventure et d’années-lumière
la douceur du fond des brises au mois de mai
dans les accompagnements de ma vie en friche
avec cette chaleur d’oiseau à ton corps craintif
moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches
moi je fonce à vive allure et entêté d’avenir
la tête en bas comme un bison dans son destin
la blancheur des nénuphars s’élève jusqu’à ton cou
pour la conjuration de mes manitous maléfiques
moi qui ai des yeux où ciel et mer s’influencent
pour la réverbération de ta mort lointaine
avec cette tache errante de chevreuil que tu as

tu viendras tout ensoleillée d’existence
la bouche envahie par la fraîcheur des herbes
le corps mûri par les jardins oubliés
où tes seins sont devenus des envoûtements
tu te lèves, tu es l’aube dans mes bras
où tu changes comme les saisons
je te prendrai marcheur d’un pays d’haleine
à bout de misères et à bout de démesures
je veux te faire aimer la vie notre vie
t’aimer fou de racines à feuilles et grave
de jour en jour à travers nuits et gués
de moellons nos vertus silencieuses
je finirai bien par te rencontrer quelque part
bon dieu!
et contre tout ce qui me rend absent et douloureux
par le mince regard qui me reste au fond du froid
j’affirme ô mon amour que tu existes
je corrige notre vie
nous n’irons plus mourir de langueur
à des milles de distance dans nos rêves bourrasques
des filets de sang dans la soif craquelée de nos lèvres
les épaules baignées de vols de mouettes
non
j’irai te chercher nous vivrons sur la terre
la détresse n’est pas incurable qui fait de moi
une épave de dérision, un ballon d’indécence
un pitre aux larmes d’étincelles et de lésions profondes
frappe l’air et le feu de mes soifs
coule-moi dans tes mains de ciel de soie
la tête la première pour ne plus revenir
si ce n’est pour remonter debout à ton flanc
nouveau venu de l’amour du monde
constelle-moi de ton corps de voie lactée
même si j’ai fait de ma vie dans un plongeon
une sorte de marais, une espèce de rage noire
si je fus cabotin, concasseur de désespoir
j’ai quand même idée farouche
de t’aimer pour ta pureté
de t’aimer pour une tendresse que je n’ai pas connue
dans les giboulées d’étoiles de mon ciel
l’éclair s’épanouit dans ma chair
je passe les poings durs au vent
j’ai un coeur de mille chevaux-vapeur
j’ai un coeur comme la flamme d’une chandelle
toi tu as la tête d’abîme douce n’est-ce pas
la nuit de saule dans tes cheveux
un visage enneigé de hasards et de fruits
un regard entretenu de sources cachées
et mille chants d’insectes dans tes veines
et mille pluies de pétales dans tes caresses
tu es mon amour
ma clameur mon bramement
tu es mon amour ma ceinture fléchée d’univers
ma danse carrée des quatre coins d’horizon
le rouet des écheveaux de mon espoir
tu es ma réconciliation batailleuse
mon murmure de jours à mes cils d’abeille
mon eau bleue de fenêtre
dans les hauts vols de buildings
mon amour
de fontaines de haies de ronds-points de fleurs
tu es ma chance ouverte et mon encerclement
à cause de toi
mon courage est un sapin toujours vert
et j’ai du chiendent d’achigan plein l’âme
tu es belle de tout l’avenir épargné
d’une frêle beauté soleilleuse contre l’ombre
ouvre-moi tes bras que j’entre au port
et mon corps d’amoureux viendra rouler
sur les talus du mont Royal
orignal, quand tu brames orignal
coule-moi dans ta plainte osseuse
fais-moi passer tout cabré tout empanaché
dans ton appel et ta détermination
Montréal est grand comme un désordre universel
tu es assise quelque part avec l’ombre et ton coeur
ton regard vient luire sur le sommeil des colombes
fille dont le visage est ma route aux réverbères
quand je plonge dans les nuits de sources
si jamais je te rencontre fille
après les femmes de la soif glacée
je pleurerai te consolerai
de tes jours sans pluies et sans quenouilles
des circonstances de l’amour dénoué
j’allumerai chez toi les phares de la douceur
nous nous reposerons dans la lumière
de toutes les mers en fleurs de manne
puis je jetterai dans ton corps le vent de mon sang
tu seras heureuse fille heureuse
d’être la femme que tu es dans mes bras
le monde entier sera changé en toi et moi
la marche à l’amour s’ébruite en un voilier
de pas voletant par les lacs de portage
mes absolus poings
ah violence de délices et d’aval
j’aime
que j’aime
que tu t’avances
ma ravie
frileuse aux pieds nus sur les frimas de l’aube
par ce temps profus d’épilobes en beauté
sur ces grèves où l’été
pleuvent en longues flammèches les cris des pluviers
harmonica du monde lorsque tu passes et cèdes
ton corps tiède de pruche à mes bras pagayeurs
lorsque nous gisons fleurant la lumière incendiée
et qu’en tangage de moisson ourlée de brises
je me déploie sur ta fraîche chaleur de cigale
je roule en toi
tous les saguenays d’eau noire de ma vie
je fais naître en toi
les frénésies de frayères au fond du coeur d’outaouais
puis le cri de l’engoulevent vient s’abattre dans ta gorge
terre meuble de l’amour ton corps
se soulève en tiges pêle-mêle
je suis au centre du monde tel qu’il gronde en moi
avec la rumeur de mon âme dans tous les coins
je vais jusqu’au bout des comètes de mon sang
haletant
harcelé de néant
et dynamité
de petites apocalypses
les deux mains dans les furies dans les féeries
ô mains
ô poings
comme des cogneurs de folles tendresses
mais que tu m’aimes et si tu m’aimes
s’exhalera le froid natal de mes poumons
le sang tournera ô grand cirque
je sais que tout mon amour
sera retourné comme un jardin détruit
qu’importe je serai toujours si je suis seul
cet homme de lisière à bramer ton nom
éperdument malheureux parmi les pluies de trèfles
mon amour ô ma plainte
de merle-chat dans la nuit buissonneuse
ô fou feu froid de la neige
beau sexe léger ô ma neige
mon amour d’éclairs lapidée
morte
dans le froid des plus lointaines flammes
puis les années m’emportent sens dessus dessous
je m’en vais en délabre au bout de mon rouleau
des voix murmurent les récits de ton domaine
à part moi je me parle
que vais-je devenir dans ma force fracassée
ma force noire du bout de mes montagnes
pour te voir à jamais je déporte mon regard
je me tiens aux écoutes des sirènes
dans la longue nuit effilée du clocher de Saint-Jacques
et parmi ces bouts de temps qui halètent
me voici de nouveau campé dans ta légende
tes grands yeux qui voient beaucoup de cortèges
les chevaux de bois de tes rires
tes yeux de paille et d’or
seront toujours au fond de mon coeur
et ils traverseront les siècles
je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi
lentement je m’affale de tout mon long dans l’âme
je marche à toi, je titube à toi, je bois
à la gourde vide du sens de la vie
à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud
à ces taloches de vent sans queue et sans tête
je n’ai plus de visage pour l’amour
je n’ai plus de visage pour rien de rien
parfois je m’assois par pitié de moi
j’ouvre mes bras à la croix des sommeils
mon corps est un dernier réseau de tics amoureux
avec à mes doigts les ficelles des souvenirs perdus
je n’attends pas à demain
je t’attends
je n’attends pas la fin du monde je t’attends
dégagé de la fausse auréole de ma vie  
 
 
 
                                                                                                                                                                           Gaston Miron, L'Homme rapaillé, Presses Universitaires de Montréal 1970
 
 
 
 
 
 
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L'oiseau

Publié le par Fred Pougeard

Je fus un grand oiseau lourd et parfois
je reconnaissais les villes
que j'avais traversées jadis
j'aimais surtout les ponts
et les jardins où le soir
en été les danseurs flottaient
sous les réverbères
ils avaient peur lorsque mon ombre tombait sur eux
moi aussi j'avais peur quand les bombes pleuvaient
je m'envolais loin et lorsque le silence régnait
je revenais planer longtemps
au-dessus des fosses et des morts
j'aimais la mort
j'aimais jouer avec la mort
au-dessus des sombres montagnes parfois
je refermais mes ailes et telle une pierre
je me laissais tomber dans l'abîme
mais jamais jusqu'au bout jamais jusqu'au plus profond
pour l'heure j'avais peur
pour l'heure j'aimais la mort des autres
et pas la mienne
ma mort je l'ai aimée plus tard
beaucoup plus tard
lorsque j'étais déjà fatigué et affamé et triste
lorsque je n'avais plus peur de rien
​​​​​​​je ne regardais que les pierres et les brumes dans les abîmes
et mes ailes se sont refermées
 
Agota Kristof, Clous. Poèmes en hongrois et français. Traduction Maria Maïlat. Editions Zoé, Genève 2016.

 

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La flamme

Publié le par Fred Pougeard

J'ai vu la flamme. Elle est partout,
 
Dans ce que je regarde
Quand pour de bon je le regarde.
 
Elle y demeure et bouge
A peine plus qu'un mot,
 
Dans le morceau de zinc, le panneau de l'armoire,
Le crayon, la pendule et le vin dans les verres,
Dans le pot de tabac, dans l'émail du réchaud,
Le papier sur la table et le linge lavé,
Dans le fer du marteau, dans la conduite en cuivre,
Dans ton genou plié, dans tes lieux plus cachés.
 
Parfois dans l'âtre la voilà
Qui se dévoile, se proclame
Et va périr.
 
Ailleurs, tout comme d'autres,
Elle cherche sa place,
 
Elle cherche son sang
Dans la chair du silence,
 
Brûle du temps qui vient,
Refuse le sommeil,
Fait son travail de flamme,
Nous sauve et veut sourire.
 
Eugène Guillevic, Sphère Editions Gallimard 1963
 
Image : Augusto Giacometti, Selbstbildnis, 1910. Bündner Kunstmuseum Chur
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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Ultime Cose

Publié le par Fred Pougeard

TRAVAIL
 
Autrefois
ma vie était facile. La terre
me donnait fleurs fruits en abondance.
 
Aujourd'hui je défriche un terrain sec et dur.
Ma bêche
se heurte à des pierres, à des ronces. Je dois creuser
profond, comme qui cherche un trésor.
 
 
RAMIERS
 
Aux rails incurvés par où descend,
bleue, l'eau de pluie, ils réclament une gorgée,
une fraîcheur dans la canicule.
                                                         Ils pèsent
aux tracas juvéniles, à mon soir,
eux mes seuls voisins, et j'écoute cette
musique d'ailes à la fenêtre, je regarde
leur vie domestique, belle,
leurs luttes fratricides, ingénues ;
comme des gentilles créatures je les gagne
d'une offrande que je sais appréciée. La main
tendue est appel à tous les vols ; de petites
pattes rouges s'y agrippent ; des couleurs
d'arc-en-ciel se déploient. Oh qu'ils apportent
aux miens le bonheur, à moi-même, dans la demeure
aujourd'hui pour quelques
grains de maïs éparpillés devenue
maison visitée par les anges.
 
 
CAMIONNETTE
 
La camionnette qui au Lido, bleue et blanche,
traverse l'avenue —foule estivale
vêtue, comme elle sait, de belles couleurs —;
elle répand une chanson qui dans le cœur,
où est encore le bonheur l'amoureux écho,
entretient la musique des sphères.
 
De jeunes cyclistes, comme des papillons
à la lumière, se pressent autour d'elle. Et toi,
qui à la surface de la terre
marches depuis si longtemps, et qui te laisses
prendre, docile, à un mouvement de la vie !
 
***
 
LAVORO
 
Un tempo
la mia vita era facile. La terra
mi dava fiori frutta in abbondanza.
 
Or dissodo un terreno secco e duro.
La vanga
urta in pietre, in sterpaglia. Scavar devo
profondo, come chi cerca un tesoro.
 
 
COLOMBI
 
Alle curve rotaie che discendono
acqua azzurra piovana, un sorso chiedono,
un refrigerio nell'arsura.
                                             Gravi
alle giovani noie, alla mia sera,
che li ho soli vicini, e ascolto quella
musica d'ali alla finestra, guardo
la loro vita famigliare, bella,
le loro lotte fratricide, ingenue ;
come vaghe creature a me li lego
con l'offerta che so grata. La tesa
mano è richiamo a tutti i voli ; rosse
zampine vi si apprendono ; colori
d'arcobaleno si spiegano. Oh ai miei
portino bene, a me, nella dimora
oggi per pochi sparsi
chicchi di granoturco diventata
la casa vistata da gli angeli.
 
 
CAMIONCINO
 
Camioncino che al Lido, azzurro e bianco,
attraversa il viale —estiva folla,
di bei colori, come sa, vestita —;
spande una canzonetta che nel cuore,
dove l'eco amorosa è ancora un bene,
la musica intrattiene delle sfere.
 
Giovanetti ciclisti, come al lume
farfalle, intorno gli vanno. Ma tu,
che sulla superficie della terra
cmmimi è tanto, e docile ti lasci
prendere a un movimento della vita !
 
Umberto Saba, Choses dernières/Ultime cose (1935-1943). Traduction de l'italien Bernard Simeone. Ypsilon Editeur 2020 (traduction déjà présente dans le volume Du Canzoniere, Orhée La Différence 1992)
 
Dessin : Pigeon ramier Lear Edward in Gould John, The Birds of Europe, 1832-1837
 
 
 
 
 
 
                                                    
 
 
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Cela pourrait peut-être faire un poème

Publié le par Fred Pougeard

     

 

     Je ne sais pas. Cela pourrait peut-être faire un poème. 
     Il est très vieux. Il me voit passer depuis cinq étés, avec un livre à la main, sur le chemin qui mène au moulin où je vais lire aux heures chaudes, à l'ombre des figuiers. Il me fait un signe de la tête, à l'aller et au retour. Il sourit. Il ne bouge jamais, assis sous les citronniers, devant une petite maison, toujours deux ou trois chats à ses pieds, de ces chats de par ici qui ressemblent à des divinités maigres, calmes et puissantes.​​​​​
     Hier, le hasard fait que je croise N. au moment où je passe devant lui. N. est franco-grecque. Elle le connaît bien. La conversation s'improvise à trois. Les chats nous regardent, lointains. J'apprends qu'il n'a jamais quitté l'île et pas souvent le village mais qu'il connaît le monde parce qu'il a beaucoup lu et regardé la mer. Il me demande ce que je lis. N. traduit. Je ne sais pas comment on dit Un voyage en automne de Jean-Claude Pirotte en grec, mais c'est joli.
    Et puis il conclut : "Je ne crois pas au bonheur, je crois à la tranquillité et ici je suis tranquille."
     Je ne sais pas. Cela pourrait peut-être faire un poème.
 
Jérôme Leroy, Sauf dans les chansons. La Table Ronde 2015
 
Photo : Géraldine Delcambre
 
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