Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Bashô sur la route

Publié le par Fred Pougeard

       
  Le jour et la nuit sont les voyageurs de l'éternité... Ceux qui pilotent un bac ou mènent tous les jours leur cheval aux champs jusqu'à ce qu'ils succombent sous la vieillesse voyagent aussi continuellement. Bien des hommes de l'ancien temps sont morts sur les routes. J'ai été tenté à mon tour par le vent qui déplace les nuages, et pris du désir de voyager aussi*.
 
          Ainsi parlait, vers la fin du XVIIe siècle, le poète japonais Bashô errant dans les provinces du Nord sur ses minces sandales de paille (que de sandales usées et laissées au bord de la route au cours d'un tel voyage!), coiffé du cône de vannerie qui est encore aujourd'hui le couvre-chef des moines errants et des pèlerins. Il visite en route le temple Chûson et son sanctuaire tout en or peuplé de statues du même métal, qui écarquillent encore aujourd'hui les yeux des pèlerins et les font rêver aux splendeurs de la Terre Pure**. Les mines de la région avaient alimenté les lointaines splendeurs des Fujiwara ; épuisées depuis des siècles, leur mirage hantait encore Christophe Colomb, dont Cipango (c'est-à-dire le Japon) était l'un des buts, qu'il crut d'abord trouver dans la mer Caraïbe. Il ne se trompait que d'un océan. Les vêtements de gala que l'amiral avait emportés en vue d'une hypothétique rencontre avec l'Empereur, le Grand Daimyô, comme on disait alors, ou le Grand Daïri, n'eurent pas à servir. Mais ces mines surannées et ces navigateurs venus d'outre-mer, dont probablement il ignore à peu près tout, n'intéressent pas Bashô, qui vit peut-être plus que tout homme dans l'éternité de l'instant.
          Non qu'il dédaigne le passé : un poète si à l'aise dans l'instantané ne peut que tenir compte de ces millions d'instants déjà vécus et qui restent présents tant qu'un souvenir ou un effet en subsiste. Près de Hiraïzumi, il médite à l'endroit où le plus aimé des jeunes héros médiévaux du Japon, Yoshitsune***, pourchassé par un frère ingrat qui lui dut son accession au pouvoir, se réfugia, mais fut trahi par les fils de son protecteur, sitôt les rites funèbres pour leur père mort accomplis. Ici même, devant sa demeure assiégée par l'ennemi, son intrépide écuyer, l'énorme Benkei, ancien moine quelque peu brigand, est mort debout, transpercé de flèches, soutenu par une solide armure, gardant encore formidablement le seuil pour permettre à son prince d'accomplir au-dedans son suicide. Belle histoire, qui a inspiré bien des chanteurs de ballades depuis le Moyen-Âge, et Bashô lui-même rencontrera sur sa route au moins un de ces chanteurs aveugles. Mais le poète ne retient de cet héroïsme et de cette fidélité farouche qu'une essence : il rêve au bord d'un pré où s'agitent doucement les hautes tiges du susuki, ces grandes herbes pliantes et tremblantes qui d'un bout à l'autre du Japon palpitent l'été le long des routes :
 
          Les herbes de l'été :
          Voici tout ce qui reste
          Des rêves de guerriers morts 
 
          Cet homme ambulant, qui a intitulé un de ses essais "Souvenirs d'un squelette exposé aux intempéries", voyage moins pour s'instruire ou s'émouvoir que pour subir. Subir est une faculté japonaise, poussée parfois jusqu'au masochisme, mais l'émotion et la connaissance chez Bashô naissent de cette soumission à l'événement ou à l'incident. La pluie, le vent, les longues marches, les ascensions sur les sentiers gelés des montagnes, les gîtes de hasard, comme celui de l'octroi à Shitomae, où il partage une pièce au plancher de terre battue avec un cheval qui urine toute la nuit, et où les poux le dévorent jusqu'au petit matin ; ou encore cette auberge où les murmures de deux courtisanes et d'un vieillard l'empêchent de dormir, agacé peut-être, ou peut-être squelette encore sujet au désir. Ce qu'il retient, c'est qu'un même toit a abrité ces personnes si diverses parmi les mêmes buissons et sous la même lune****. La vue de la pêche aux cormorans lui fait peine. Peine pour les poissons dévorés, peine pour les grands oiseaux frustrés dégorgeant de force les poissons sanglants, ou peine pour nous tous ? Dans une crique, des pêcheurs ont disposé des pots où ils prennent les poulpes ; enclos entre les parois de leur prison, ils font "un court rêve" avant d'être dépecés pour servir de nourriture ; un cheval arrache une à une, pour s'en repaître, les fleurs d'un arbuste. À Matsushima, devant le grand paysage de rochers et d'îlots non encore pollués de son temps, les mots lui manquent pour aller au-delà des mots : il compose le traditionnel poème de dix-sept syllabes en faisant suivre le nom de la baie d'une série d'exclamations : "Oh, oh, Matsushima,oh,oh..." Le procédé n'est pas absurde pour un poète qui voit surtout dans les sons la ponctuation du silence. Le plus illustre de ses haïku se contente d'évoquer le ploff de la grenouille dans l'étang, qui accroît encore, en l'interrompant un instant, cette liquide, cette muette sérénité.
          Comme tout voyageur parti pour longtemps, il traîne du bagage : vêtement de rechange, plus chaud ou plus léger au contraire, médecine, outils de son métier (le sien est d'être poète, et donc aussi peintre), sans compter ces objets dont on s'embarrasse parce qu'un ami nous les a donnés ou parce qu'ils servent peut-être à nous prouver notre identité. Son bagage à lui pèse tout entier sur ses maigres épaules. Il énumère un manteau contre le froid des nuits, mais dont le poids le fait suer au soleil, un kimono de coton pour le repos qui suit le bain bouillant, délice de sa race, auquel un ascète même ne renonce pas, une de ces capes de paille pour la pluie qui font ressembler leur porteur à une meule de riz en marche, de l'encre, des pinceaux, et tout ce qu'il faut pour écrire, et finalement des cadeaux reçus à la veille du départ, qu'il n'a osé refuser et n'a pas non plus le cœur d'abandonner sur la route. Cet homme en marche sur la terre qui tourne (mais sait-il qu'elle tourne ? En somme, il importe peu) est aussi comme nous tous en marche au-dedans de lui-même : les données enregistrées à l'intérieur de son cerveau, et qui de jour en jour croissent, s'estompent, ou se modifient du fait d'impressions nouvelles ; les entrailles qui bougent dans son ventre comme les spirales des nébuleuses —il mourra de maux d'entrailles—; le sang qui coule ou stagne dans ses veines d'homme déjà sur l'âge. Voyages superposés les uns aux autres. La dernière étape fut Ôsaka, où rien encore ne faisait prévoir la grande ville dure et américanisée d'aujourd'hui. Une dysenterie d'automne l'emporta. On attendait avec une certaine avidité le poème traditionnel des derniers moments, mais Bashô avait dit depuis plusieurs années déjà que tous ses poèmes étaient des poèmes de dernier moment.
          On ne voit pas deux fois le même cerisier, ni la même lune découpant un pin. Tout moment est dernier, parce qu'il est unique. Chez le voyageur, cette perception s'aiguise par l'absence des routines fallacieusement rassurantes propres au sédentaire, qui font croire que l'existence pour un temps restera ce qu'elle est. La nuit d'avant sa mort, Bashô griffonna quelques lignes inachevées qui n'étaient pas à proprement parler le rituel "dernier poème" ; mais ces disciples déçus durent s'en contenter. Il s'y montrait errant en rêve sur une lande automnale. Le voyage continuait.
          L'amitié jalonne la route. C'est pour accomplir un pèlerinage à l'intention de l'âme d'un jeune seigneur dont il avait été le condisciple et l'ami que Bashô s'est mis en marche pour la première fois. C'est chez une amie, nonne-poète, que se terminera à Ôsaka son dernier voyage. Entre-temps, des amitiés nouvelles servent de relais. On contemple ensemble la lune d'été ; on s'exerce à composer des "chaînes" de haïku, exercice en vogue à une époque où la poésie était à la fois un mode de vie et un jeu de société, tandis qu'elle n'est plus maintenant ni l'un ni l'autre. On se sépare avec effort, "comme si l'on arrachait les deux valves de l'habitat d'un mollusque". C'est l'amitié, et non l'amour, qui inspire la grande poésie de l'Extrême-Orient. Ce corps aux "cent os et aux neuf ouvertures", cette âme sentie comme un haillon qui flotte au vent fraternisent en route avec d'autres corps, avec d'autres haillons. Ce "vieux sac de voyage usé" s'entrecogne à d'autres vieux sacs au hasard des chemins.
 
          Un ami japonais m'a guidée, dans une banlieue de Kyôto relativement épargnée par les promoteurs, vers ce qui fut l'une des dernières étapes du poète. Sa cabane, à Edo, avait été incendiée de son vivant —les incendies étaient un mal endémique à Edo comme à Constantinople ; ses disciples la reconstruisirent quasi à la même place, mais cabane et jardin ont disparu dans le foisonnement énorme du Tôkyô moderne. À Kyoto, la maisonnette d'un ami qui l'hébergea vers la fin de sa vie : Rakushisha, "la maison des kaki tombés à terre", subsiste au contraire grâce aux dons de quelques lettrés qui pourvoient à son entretien.
          Coquille à demi éclatée, cette maisonnette fait penser à la légère dépouille d'une cigale. Bashô lui-même l'a décrite dans la saison des pluies : "La retraite de mon disciple Kyoraï***** se trouve parmi les bosquets de bambous de Shima Saga, non loin du mont Arashi et la rivière Ôi. Feutré de silence, c'est un lieu idéal pour la méditation. Mon ami Kyoraï est si indolent qu'il laisse les hautes herbes couvrir ses fenêtres et les branches chargées de kaki peser sur son toit. Les trous dans la couverture de chaume sont nombreux, et les pluies de mai moisissent les nattes au point qu'on ne sait trop où se coucher..." Le mont Arashi est toujours là, et toujours là aussi les beaux bambous plus droits et plus fiers au Japon, semble-t-il, que partout ailleurs. À côté de la porte, on a suspendu à un clou un grand chapeau rond de pèlerin. À l'intérieur, si on peut parler d'intérieur dans un lieu si ouvert aux intempéries, abri plutôt que demeure, le maigre mobilier de nattes et d'ustensiles doit ressembler à celui dont se servaient le poète et son ami. Un brasero enfoncé dans le sol, qui aujourd'hui ne contient que des cendres, a dû répandre un peu de sa chaleur avare. Quand on lit Bashô, on est frappé de voir combien les saisons, si attentivement suivies dans leur cycle, sont ressenties par les inconvénients et les malaises qu'elles apportent autant que par l'extase des yeux et de l'esprit que dispense leur beauté. L'été, la saison chaude et moite, est accompagné par les hordes de moustiques et l'humidité pourrit tout, mais c'est surtout au froid de l'hiver que Bashô semble sensible. Durant les longues marches, son ombre l'accompagne "gelée sur le sol". Dans une cabane où il passe la nuit, lampe éteinte, il tourne autour du brasero à moitié mort, ranimant comme il peut ses membres glacés. la nature est aimée en dépit d'aspects pénibles, ou parfois incongrus, que des poètes d'Occident passeraient discrètement sous silence ; pour ce japonais, au contraire, les insectes courant sur la peau font mieux ressentir l'été; sans les mains et les pieds engourdis, la neige de l'hiver ne serait pas plus réelle que celle d'une peinture.
 
          Sur le seuil de la maisonnette aux kaki tombés, Bashô écoute l'écoulement d'une pompe rustique, dont le débit intermittent est ponctué par le bruit sec des deux conduits de bambou se rejoignant l'un l'autre ; les fruits s'écrasent sur le sol, trop abondants pour être récoltés. Songe-t-il que la route de montagne qui va de Kyôtô à Ôsaka est escarpée, et ses pas moins sûrs qu'autrefois ? Est-ce ici, recevant en soi des intimations de mortalité, qu'il a composé ce haïku qui est peut-être son plus beau poème : 
 
Sa mort prochaine
Rien ne la fait prévoir
Dans le chant de la cigale.
 
Marguerite Yourcenar, Le Tour de la prison, pages 13-19. Editions Gallimard 1991
 
Photo / Silvia Baron Supervielle
et ci-dessous, Bashô par Hokusaï
 
* traduction des poèmes de Bashô par M.Yourcenar à partir d'extraits donnés dans un classique de langue anglaise intitulé : Japanese Littérature from the earliest Era to the Mid-Nineteenth. Compiled & édite by Donald Keene
** Paradis du Bouddha sauveur La Jodo Shin shu ("Vrai secte de la Terre Pure") est au Japon l'école bouddhique qui possède le plus d'adeptes.
*** frère cadet du premier shôgun Minamoto-no-Yoritomo
**** cet épisode est relaté dans La Sente étroite du bout du monde (Journaux de voyage)
***** Mukaï Koyoraï (1651-1704)

 

 
Partager cet article
Repost0

Bohémiens en voyage

Publié le par Fred Pougeard

La tribu prophétique aux prunelles ardentes
Hier s’est mise en route, emportant ses petits
Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.

Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes
Le long des chariots où les leurs sont blottis,
Promenant sur le ciel des yeux appesantis
Par le morne regret des chimères absentes.

Du fond de son réduit sablonneux, le grillon,
Les regardant passer, redouble sa chanson;
Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,

Fait couler le rocher et fleurir le désert
Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
L’empire familier des ténèbres futures.

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1857

Tableau de Gustave Courbet, La bohémienne et ses enfants 1853-54

Partager cet article
Repost0

Contre notre amour qui ne voulait rien d'autre

Publié le par Fred Pougeard

Contre notre amour qui ne voulait rien d’autre
que d’être beau comme un croissant de lune au beau mitan du Ciel à minuit
et pur comme le premier ris du nouveau-né
et vrai comme le verbe être
et fort comme la Mort d’où nous vient toute vie
 
Contre notre amour
qui rêvait de vivre à l’air libre
qui rêvait de vivre sa vie
de vivre une vie
qui ne fut
ni
honteuse
ni lépreuse
ni truquée
ils ont invoqué NOE
et NOE en appela à SEM
et SEM en appela à JAPHET
et JAPHET s’en remit à NOE
et NOE en appela à MATHUSALEM
alors MATHUSALEM ressortit de l’arsenal
tous les oripeaux
tous les tabous
tous les interdits en fanal rouge
 
Attention
Ici Danger
Déviation
Chasse gardée
Terrain privé
Domaine réservé
Défense d'entrer
Ni chiens ni nègres sur le gazon
 
Léon Gontran DamasNévralgies (1966) dans Pigments Névralgies Editions Présence africaine 2001
Partager cet article
Repost0

Bruine matinale

Publié le par Fred Pougeard

L'hiver fait en sorte que tombent
des nuages nos pires sentiments ; la
dépression, l'ennui, la fatigue poussent chacun
de nous vers un lit d'indifférence, avec une
lenteur d'ombre. Pourtant, le nom des saisons
ne correspond pas toujours à la substance concrète
des jours. Une image, un rire, une phrase qui
bute sur l'émotion que l'on veut exprimer, s'il
s'agit d'amour, transforment l'instant ; et une vie
qui semblait éphémère gagne la perspective de
l'éternité, comme si l'araignée s'était endormie
​​​​​​​dans sa toile, nous délivrant de l'impatience
du temps. Comme toujours je demande un café, et tandis que j'admire
le geste doux de l'employée, comme si elle cueillait
de la machine sa noire inflorescence, je vois ces corps
comme des bateaux naufragés : les uns attendant l'heure
de la marée pour lever l'ancre ; les autres
​​​​​​​souffrant déjà de l'invisible pourrissement des
estuaires, m'ont invité à faire partie de leur escadre
de vaincus. Mais la porte s'ouvre. Un vent
soudain parcourt la salle ; et je respire cet air frais
qui me pousse dehors, où je sais que tu m'attends.
 
*
 
POÉSIE
 
 
D'où vient-elle —la voix qui
nous déchira de l'intérieur, qui
apporta la pluie noire
de l'automne, et s'enfuit parmi
les brouillards et les champs
dévorés par les herbes ?
 
Elle était ici —ici à l'intérieur
de nous, comme si elle s'était toujours
trouvée là ; et nous ne 
l'entendons pas , comme si elle ne nous
parlait pas depuis toujours,
là, à l'intérieur de nous.
 
Et maintenant que nous voulons l'entendre,
comme si nous l'avions re-
connue jadis, où est-elle ? La voix
qui danse la nuit, en hiver,
sans lumière ni écho, tandis qu'elle
prend de sa main le fil
obscur de l'horizon.
 
Elle dit : "Ne pleure pas ce qui t'attend,
ne descends plus la rive
du fleuve ultime. Respire,
d'un trait bref, l'odeur
de la résine, dans le bois, et
le souffle humide du poème."
 
Comme si nous l'entendions.
 
Nuno Júdice, Méditation sur des ruines (1994) dans Un chant dans l'épaisseur du temps, suivi de Méditation sur les ruines, traduit du portugais par Michel Chandeigne. Editions Gallimard 1996
 
 
Partager cet article
Repost0

Lettre à Marie

Publié le par Fred Pougeard

Vous m'écrivez qu'on vient de supprimer le petit train d'intérêt local qui, les jours de marché, 
      passait couvert de poudre et les roues fleuries de luzerne.
Devant le portail des casernes et des couvents.
Nous n'avions jamais vu la mer. Mais de simples champs d'herbe
Couraient à hauteur de nos yeux ouverts dans les jonquilles.
Et nos effrois c'étaient les têtes de cire du musée,
Le parc profond, les clairons des soldats,
Ou bien ce cheval mort pareil à un buisson de roses.
Des processions de folle avoine nous guidaient
Vers les petites gares aux vitres maintenant crevées,
abandonnées sans rails à l'indécision de l'espace
Et à la justice du temps qui relègue et oublie
Tant de bonheurs désaffectés sous la ronce et la rouille.
Depuis, nous avons vu la mer surgir à la fenêtre des rapides
Et d'autres voix nous ont nommés, perdus en des jardins.
Mais votre verger a gardé dans l'eau de sa fontaine
Le passé transparent d'où vous nous souriez toujours
Les bras chargés d'enfants et de cerises.
Je pense aux jours d'été où vous n'osez ouvrir un livre 
À cause de ce désarroi de cloches sur les toits.
N'oubliez pas
Dites comme nos mains furent fragiles dans la vôtre —
Et qu'ont-ils fait de la vieille locomotive ?
 
Jacques Réda, Récitatif. Editions Gallimard 1970
 
Photo : Jean-Luc Bertini
Partager cet article
Repost0

À la vitesse d'un souvenir

Publié le par Fred Pougeard

(...) On voit déjà apparaître la fenêtre illuminée de l'auberge...mais pas un mot, pas un bruit...le silence, comme s'il n'y avait personne à l'intérieur...mais si, quelqu'un joue de l'accordéon...Irimiás essuie ses lourdes chaussures boueuses... se racle la gorge... ouvre délicatement la porte... et la pluie se remet à tomber, à l'est le ciel s'illumine à la vitesse d'un souvenir, se pare de reflets rouges, bleu aurore, s'agrippe aux vagues de l'horizon, et avec une détresse bouleversante, comme un mendiant qui chaque matin gravit péniblement les marches de l'église, voici le soleil qui s'élève pour créer les ombres, détacher les arbres, la terre, le ciel, les animaux, les hommes de cette union glaciale, chaotique, où ils se sont laissé enfermer, telles des mouches dans un filet, et dans l'immensité du ciel il aperçoit la nuit qui s'enfuit de l'autre côté, vers l'ouest de l'horizon, là où l'un après l'autre, chacun de ses frêles éléments vient de s'effondrer, comme des soldats désespérés, désorientés d'une armée vaincue.
 
Lászlo Krasznahorkai, Tango de Satan (1985), pages 77-78. Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, Editions Gallimard 2000
 
Photographie : Renate Von Mangold
Partager cet article
Repost0

Coltrane

Publié le par Fred Pougeard

Qu'est-ce que tu dis ?
Les yeux de la mer
les tripes de l'homme
la misère la merveille ?
Qu'est-ce que tu chantes ?
Un désordre l'impossible
ou une raison secrète
comme un grand lactaire roux dans les buissons d'une aube
Dieu se moque Dieu n'est pas
l'homme chaque fois se trouve un peu plus pauvre
un peu plus déchiré
mais un peu plus lui-même de continuer quand même
Dis que chantes-tu ?
sinon cette monnaie au plus profond du sang
qui nous paye passage au jour que nous vivons
ce grand soleil nocturne les mains se dégantent
cette femme éblouie qui n'est jamais la même
cette commune marche en le tunnel des âges
Dis, John, que chantes-tu, sinon ton chant, le mien ?
 
Guy Chambelland, Courtoisie de la fatigue, éditions Guy Chambelland 1971
 
Trouvé ici : https://schabrieres.wordpress.com/2021/10/30/guy-chambelland-coltrane/
Merci !
Partager cet article
Repost0

Les chardons aussi fleurissent

Publié le par Fred Pougeard

Prologue
 
Elle est cris, plaintes, pleurs. Elle rampe, brûlante, entre les chairs, et quand elle s’enrage, elle mord, elle griffe ; elle broie, elle poignarde, laissant pour seule œuvre des corps qui se tordent. Sournoise, acharnée, hideuse avec sa tête d’insecte, elle est la douleur. Et la détresse, et le désespoir, comme des chiens fidèles, lui lèchent les doigts.
 
2
 
Nous sommes les survivants des jours hérissés de peut-être. Nous sommes les athlètes du tenir bon, du ça ira mieux demain. Enfermés dans une parenthèse de fer où ne vient rôder que la douleur, nous attendons, le regard figé, le corps entaillé jusqu’à l’os, que se pose sur nos lèvres le baiser d’un autre ciel.
 
12
 
La honte, avec sa dégaine de chien battu, avec son visage empourpré, suant le feu de tous les péchés, avec ses regards fuyants, et sa bouche qui se tord ridicule en pardons incessants, si nombreux qu’ils n’ont plus aucune valeur, à part celle peut-être d’en être conscient, mille fois nous avons demandé pardon, pardon d’avoir mal, pardon de ne pas savoir guérir, pardon d’en avoir honte.
 
Mais que faire de nos incendies, sinon les confesser ?
 
21
 
Le choix, comme le mouvement, est un luxe. Nos choix se situent entre le plus proche et le moins éloigné ; ailleurs est une épreuve. Nous sommes les forçats d’un monde minuscule. En nous lentement s’efface le souvenir des chemins, des forêts où l’on se perd. Nous luttons pour que reste sur nos mains le parfum de la mousse et de la fougère, comme la preuve d’un avant.
 
23
 
Corps raide aux nerfs rongés d’orages, corps livide, gavé de poisons, corps secoué de nausées, comme des crabes elles s’accrochent aux lèvres, corps à essorer à pleine mains pour en arracher le jus amer, corps trop étroit pour accueillir un autre rêve que celui de guérir, corps qui saigne sa rage, toute joie est enrobée de brouillards, et corps recroquevillé, amarré au port par peur de sombrer.
 
Ainsi est le véhicule de nos âmes.
 
 
28
 
Il y a des instants où la douleur s’en va, comme le maître d’école pour un temps quitte la classe. Alors nous bousculons, nous renversons, nous tamisons le fond de l’air, rejetons sur le sol le noir des orages, le gris des matins usés, ne gardons que l’éclat d’une étoile, et parce que nous bousculons, renversons, tamisons, naît l’angoisse atroce que la douleur soudain revienne.
 
Et furieuse, elle revient.
 
43
 
Par-delà les plaintes, le premier pas du matin, comme un mur à traverser.
 
Devant la fenêtre ouverte, le rideau tremble : un coup de vent s’invite. Pour rire, il nous retient par la taille, rompant sans le savoir ce que le deuxième pas avait promis.
 
49
 
Sa gorge et son torse sont ouverts, on y voit des vertèbres de fer, et tout autour, plantés dans la peau, des clous, des aiguilles.
 
Elle nous regarde.
 
1944. Frida Kahlo a trente-sept ans, elle peint La colonne brisée.
 
Nous nous sommes reconnus dans son œuvre, et le temps d’un frémissement, nous nous sommes trouvés beaux.
 
Les chardons aussi fleurissent.
 
Damien Murith, Le deuxième pas, récit. Editions Labor & Fides 2021
 
Image : Frida Kahlo, La colonne brisée (1944)

 

Partager cet article
Repost0

Notre seule possibilité

Publié le par Fred Pougeard

   
      À la date du dix décembre, j'ai noté curieusement : "Le temps passe si vite." Je ne me rappelle pas l'avoir écrit. Je ne sais pas ce qui a dû se passer ce dix décembre-là pour me faire ajouter au-dessous de "Bella avec Taureau", "Neige", "Allée chercher du foin", ces mots : "Le temps passe si vite". Est-ce que le temps a réellement passé si vite à cette période ? Je ne m'en souviens pas et ne peux rien dire sur ce sujet. Et d'ailleurs cela n'est même pas vrai. Le temps avait seulement dû me paraître passer plus vite. Je crois que le temps est immobile et que je me meus en lui parfois lentement, parfois à une vitesse foudroyante.
     Depuis que Lynx* est mort, je ressens cela très nettement. Je suis assise à ma table et le temps s'arrête. Je ne puis le voir ni le sentir ni l'entendre, pourtant il m'entoure de tous côtés. Son immobilité et son silence sont effrayants. Je me dresse d'un bond, je sors de la maison en courant et cherche à lui échapper. Je m'occupe, les choses prennent le devant et j'oublie le temps. Et puis brusquement il est à nouveau autour de moi. Je suis devant la maison en train de regarder les corneilles, et le voilà encore, immatériel et immobile, nous maintenant ferme, les prés, les corneilles et moi. Je serai obligée de m'habituer à lui, à son indifférence, à son omniprésence. Il s'étend à l'infini comme une toile d'araignée géante. Des milliards de petits cocons sont pris dans ses fils, un lézard couché au soleil, une maison en flammes, un soldat mourant, tout ce qui est mort et tout ce qui vit. Le temps est grand et il y a toujours place en lui pour de nouveaux cocons. Un filet gris et sans pitié dans lequel chaque seconde de ma vie est accrochée. Peut-être me paraît-il si terrible parce qu'il conserve tout et ne laisse rien vraiment finir.
     Mais si le temps n'existe que dans ma tête, et si je suis le dernier être humain, il finira avec moi. Cette pensée me rend joyeuse. Il est peut-être en mon pouvoir de tuer le temps. Le grand filet se déchirera et tombera dans l'oubli avec son triste contenu. On devrait m'en avoir de la reconnaissance, mais personne ne saura après ma mort que c'est moi qui ai assassiné le temps. Dans le fond, ces pensées n'ont pas la moindre signification. Les choses arrivent tout simplement et, comme des millions d'hommes avant moi, je cherche à leur trouver un sens parce que mon orgueil ne veut pas admettre que le sens d'un événement est tout entier dans cet événement. Aucun coléoptère que j'écrase sans y prendre garde ne verra dans cet événement fâcheux pour lui une secrète révélation de portée universelle. Il était simplement sous mon pied au moment où je l'ai écrasé : un bien être dans la lumière, une courte douleur aigüe et puis plus rien. Les humains sont les seuls à être condamnés à courir après un sens qui ne peut exister. Je ne sais pas si j'arriverai un jour à prendre mon parti de cette révélation. Il est difficile de se défaire de cette folie des grandeurs ancrée en nous depuis si longtemps. Je plains les animaux et les hommes parce qu'ils sont jetés dans la vie sans l'avoir voulue. Mais ce sont les hommes qui sont sans doute les plus à plaindre, parce qu'ils possèdent juste assez de raison pour lutter contre le cours naturel des choses. Cela les a rendus méchants, désespérés et bien peu dignes d'être aimés. Et pourtant il leur aurait été possible de vivre autrement. Il n'existe pas de sentiment plus raisonnable que l'amour, qui rend la vie plus supportable à celui qui aime et à celui qui est aimé. Mais il aurait fallu reconnaître que c'était notre seule possibilité, l'unique espoir d'une vie meilleure. Pour l'immense foule des morts, la seule possibilité de l'homme est perdue à jamais. ma pensée revient sans cesse là-dessus. Je ne peux pas comprendre pourquoi nous avons fait fausse route. Je sais seulement qu'il est trop tard.
 
Marlen Haushofer, Die Wand (1968)  Le Mur invisible, roman traduit de l'allemand par Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon. Actes Sud 1985 et 1988.
 
*Lynx est un chien, un des animaux qui accompagnent la narratrice dans son aventure singulière : elle se retrouve seule dans une forêt et sur un alpage autrichien, séparée du reste du monde par un mur invisible au-delà duquel toute vie semble s'être pétrifiée.

 

Partager cet article
Repost0

Ça

Publié le par Fred Pougeard

   
 (...) Puis il s'allongea dans son lit —disposé très exactement au centre du grenier, juste sous la lucarne. Ce petit carré de ciel était une image sainte, une icône qui aurait été à sa place à l'église.
     À chaque fois qu'il voyait le ciel et les quatre points cardinaux, Isidor avait envie de prier. Mais plus il vieillissait, plus les paroles des prières qu'il connaissait avaient du mal à défiler dans son esprit. Surgissaient en revanche des pensées qui trouaient la prière, la déchiraient en lambeaux. Il essayait de se concentrer, de visualiser dans le carré du ciel étoilé la figure de Dieu immuable. Mais à chaque fois, son imagination créait une représentation déplaisante. Tantôt Dieu apparaissait trônant sous l'aspect d'un vieillard au regard tellement sévère qu'Isidor clignait aussitôt des paupières et Le chassait du cadre de la lucarne. Tantôt Dieu était une sorte d'esprit volatile, tellement changeant et flou qu'Il en devenait insupportable. Parfois, dans la peau de Dieu se glissait quelqu'un de réel —le plus souvent Paul— et toute envie de prier abandonnait Isidor. Il s'asseyait sur son lit, les jambes pendantes, et gigotait pensivement. Il finit par découvrir que ce qui le gênait chez Dieu, c'était le sexe divin.
     Et c'est alors, non sans un sentiment de culpabilité, qu'il aperçut  Dieu, dans le cadre de la lucarne, sous l'aspect d'une femme. "Dieuesse", La nomma-t-il. Cela le soulagea. Il Lui adressa des prières avec une aisance qu'il n'avait jamais éprouvée auparavant. Il Lui parlait comme à une mère. Cela dura un certain temps, mais ces oraisons finirent par s'accompagner d'un trouble indéfinissable qui se répercutait en vagues de chaleur dans le corps d'Isidor.
     Dieuesse était une femme omnipotente, immense, humide, fumante comme la terre au printemps. Dieusse existait quelque part dans l'espace, pareille à une nuée d'orage chargée d'eau. Sa toute-puissance était accablante et rappelait à Isidor quelques expériences de son enfance qui lui faisait peur. Chaque fois qu'il s'adressait à Elle, Elle lui prêtait attention, et cela lui entravait la langue. La prière devenait confuse. À Dieuesse, on ne pouvait rien demander, on ne pouvait que se laisser aspirer, absorber, se fondre en Elle.
     Un jour, alors qu'il contemplait son coin de ciel, Isidor eut une illumination. Il comprit que Dieu n'était ni homme ni femme. Il eut cette révélation en prononçant le mot "Ça". Ce mot apportait la réponse au problème du sexe de Dieu... Isidor répéta avec ferveur le véritable nom de Dieu, et à chaque fois sa connaissance s'étendit. Ça était jeune et en même temps existait depuis le commencement du monde, peut-être même avant (Ça y est !). Ça était indispensable à toute forme de vie et Se trouvait partout (il y a de Ça ! ). Mais lorsqu'on essayait de Le trouver, Il n'était nulle part (où Ça ?). Ça était plein d'amour (on a fait Ça !) et de joie (Ça va !) mais il Lui arrivait d'être cruel et redoutable (Ça ne va pas !). Ça avait toutes les qualités, tous les attributs présents dans le monde et prenait l'aspect de toute chose, de tout événement, de tout temps (Ça se met au beau ! Ça a neigé !). Ça créait et détruisait, ou bien permettait que le créé se détruise tout seul ! (Ça se gâte !). Ça était imprévisible comme un enfant ou un fou (Ça alors!) (...) Ça existait de manière tellement évidente qu'Isidor  s'étonnait d'avoir pu, dans le temps, ne pas s'en rendre compte. 
    Cette révélation lui apportait véritable soulagement. Quand il y pensait, il étouffait de rire en son for intérieur. Son âme ricanait. Il cessa d'aller à l'église, ce qui lui valut l'approbation de Paul.
— Je ne pense pas, toutefois, que l'on t'admette au parti, dit-il un matin au petit-déjeuner, comme pour couper court aux espoirs éventuels de son beau-frère.
—Pas la peine d'enfoncer des portes ouvertes, Paul ! lui fit remarquer Misia.
​​​​​​​     Car Isidor se contrefichait du parti aussi bien que de la fréquentation de l'église. À présent, il lui fallait beaucoup de temps pour réfléchir, se remémorer Ruth, lire, apprendre l'allemand, écrire des lettres, collectionner les timbres, contempler sa lucarne et pressentir tout doucement, paresseusement, l'ordre de l'univers.
 
Olga Tokarcszuk, Dieu, le temps, les hommes et les anges, pages 304-307. (1996). Traduit du polonais par Christophe Glogowski. Editions Robert Laffont 1998

 

Partager cet article
Repost0

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 > >>