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Prairie légère

Publié le par Fred Pougeard

Etre de l’opium les prairies légères,
Il n’y a rien de tel pour un coeur trop blessé ;
On veut me réapprendre la vie étrangère
Et que j’invite au bal les filles à danser.
 
On veut me changer d’ailes en somme.
J’avais à mon esprit des ailes de fumée ;
On veut que repoussent mes ailes d’homme,
Ce qui fait mal, surtout à la fin des journées.
 
Mes ailes cela coûte un prix fou chaque plume ;
Jadis la pipe ailait l’oiseleur oiselé,
J’étais liège sur l’eau, nuage en l’air, écume,
Je montais, étendu sur un tapis ailé.
 
Là, semblable au sureau qui vole avec ses moelles
(Il vole sans bouger comme un homme qui dort)
Tatoué jusqu’à l’âme et pétillant d’étoiles
Je profitais vivant du mensonge des morts.
 
Tes bonheurs sont pipés et le malheur te pipe.
Voilà ce que le sage inscrira sur sa pipe.
Cependant qu’il est cher à notre esprit chagrin,
Le pavot sinueux couronné de ses grains.
 
                                 *
 
Je possédais l’arbre céleste des artères.
Le silence est musique aux flûtes de bambou,
mais les bourreaux chinois veulent me faire taire
Et caressent la mort pour en venir à bout.
 
Le songe aboutissant aux rizières de Chine,
Il fallait longer la muraille de Pékin.
Les docteurs de Paris essayent la machine
Et dehors j’aperçois rôder jaunes coquins.
 
Je ne dirai jamais le chiffre du silence,
La route j’oublierai qui mène au ciel des cieux,
Sachant que les Chinois sur la point des lances
Montrent la tête du bavard silencieux.
 
Jean Cocteau, Opéra. Librairie Stock 1927
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Le travail du poète

Publié le par Fred Pougeard

L'ouvrage d'un regard d'heure en heure affaibli
n'est pas plus de rêver que de former des pleurs,
mais de veiller comme un berger et d'appeler
tout ce qui risque de se perdre s'il s'endort.
 
*
 
Ainsi, contre le mur éclairé par l'été
(mais ne serait-ce pas plutôt par sa mémoire),
dans la tranquillité du jour je vous regarde,
vous qui vous éloignez toujours plus, qui fuyez,
je vous appelle, qui brillez dans l'herbe obscure
comme autrefois dans le jardin, voix ou lueurs
(nul ne le sait) liant les défunts à l'enfance...
(Est-elle morte, telle dame sous le buis,
sa lampe éteinte, son bagage dispersé ?
Ou bien va-t-elle revenir de sous la terre
et moi j'irais au-devant d'elle et je dirais :
"Qu'avez-vous fait de tout ce temps qu'on n'entendait
ni votre rire, ni vos pas dans la ruelle ?
Fallait-il s'absenter sans personne avertir ?
Ô dame ! revenez maintenant parmi nous...")
 
Dans l'ombre et l'heure d'aujourd'hui se tient cachée,
ne disant mot, cette ombre d'hier. Tel est le monde.
Nous ne le voyons pas très longtemps : juste assez
pour en garder ce qui scintille et va s'éteindre,
pour appeler encore et encore, et trembler
de ne plus voir. Ainsi s'applique l'appauvri,
comme un homme à genoux qu'on verrait s'efforcer
contre le vent de rassembler le maigre feu...
 
Philippe Jaccottet, L'ignorant repris dans Poésie 1946-1967. Editions Gallimard 1958
 
Photo : Philippe Jaccottet à Paris vers 1950 (CLSR)
 
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Louange du sexe. Louange de toute la femme.

Publié le par Fred Pougeard

Louange du sexe
 
— Je ne chanterai pas le sexe de la femme, la grotte secrète, la source cachée.
   La fontaine chanteuse où l'abeille vient boire —et le pas des chevreuils s'y creuse, et le passage des sangliers
   sur l'herbe verte et le cresson.
 
   Je ne dirai ni les oiseaux, ni la vipère, ni la brise qui frise en frissonnant les eaux.
   Ni le silence ni l'obscure transe où l'on égorge les oiseaux. Ni la course égarée des chevaux. Ni la corne cornant les taureaux. Ni le cri ni l'envol des corbeaux.
   Et ni le marécage où nagent les salamandres parmi les milliers de larves et les racines de valériane.
   Ni ce lever de l'aube et ce soleil cuisant, ni la tourbe où se plante la lance de l'incandescence 
   et la fraîcheur du peuplier.
   Je ne dirai ni l'incendie de la garrigue, ni le reflux des belles eaux, ni le baiser de la méduse, ni l'étreinte des tentacules, et ni la langue des oiseaux.
 
   Non je ne dirai pas, femme, ton sexe étroit. Ni la porte dans ses rideaux. Ni la mer large ouverte à l'espoir de nos plus chers naufrages,
   ni ces dents de velours qui nous dévoraient là,
   ni ces mains enlacées qui nous ensorcelèrent.
   Je ne chanterai pas ton texte tout-puissant.
 
 
Louange de toute la femme
 
   Oui, je te chanterai, femme des profondeurs,
   poisson qui vient de loin,
   germe de tous les germes,
   femme-lande et femme-jardin,
   larve des marécages,
   puissante boue,
   limon plein de levures,
   oui, femme, je te loue, germe de tous les germes.
 
   Je te chante bel arbre au milieu de tes fruits.
   Je te chante champ d'orge, je chante l'épi, et le vent qui fait rire l'épi
   à pleine gorge.
 
   Je te chante debout et je te chante assise.
   Étendue je te chante au milieu de la nuit, brillante et sombre.
 
   Terre pleine de lait, de lave et de silence,
   terre sonore et douce au rythme de la pluie,
   terre ouverte à la lune et que le ciel encense,
   femme je chante tes louanges.
 
   Et je parle de toi si je chante la mer.
   Si je chante la sève et l'écorce des arbres,
   c'est encore de toi que je parle,
   poussière ardente, argile, sable, et le pain dans le four.
   Et le fruit sur la table, et la table, et le feu et la flamme, et la braise, et le four.
 
   Je te chante par tout ce qui chante,
   et par tout ce qui danse, et par ce qui repose.
   Et par la feuille morte qui lentement fermente l'humus nouveau.
 
   Oui je te chante, femme, je t'ai chantée.
   Oui je te chante un chant nouveau.
   Avec les mots anciens, les paroles anciennes, je te chante à toi-même semblable et nouvelle,
   ô toi qui n'est jamais la même,
   et d'un printemps qui ne ressemble à nul autre printemps,
   comme l'aurore qui se lève et qui fait de nouvelles merveilles
   avec la vieille terre et le soleil ancien.
 
Marcelle Delpastre, extraits de Louanges pour la femme (novembre 1980-janvier 1981). Première édition : Cahiers de poésie verte-Friches, Saint-Yrieix-la-Perche 1985. Dans Les Petits Recueils, Las Edicions dau Chamin de Sent Jaume 2001.
 
   
   
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Constatations sur le chemin

Publié le par Fred Pougeard

Ce qui est élégiaque, inévitable, qui domine comme l'azur dans les vitraux gothiques, non seulement par le fait d'être ici, mais encore par le lecteur qui n'est-pas-pour-rien-lecteur-de-poésie. Elementary mon cher Watson.
 
Derrière toute tristesse et toute nostalgie, je voudrais que ce même lecteur éprouve l'éclatement de la vie et la gratitude de quelqu'un qui l'a tellement aimée, comme ce que chantait Satchmo remplissant une mélodie banale de quelque chose que je peux simplement appeler communion :
 
I'm thankful
fo happy hours,
I'm thankful
for all the flowers —
 
Sentiment de participation sans lequel je n'aurais jamais rien écrit (il y a ceux qui n'écrivent que pour se séparer), participation qui participe à son tour à la bêtise et à la naïveté avec une fréquence très élevée, louées soient toutes les trois. Et ce dévouement franciscain à la découverte de la même chose et par conséquent toujours nouvelle, et cet enthousiasme que seul Onitsura fut capable de résumer dans un haïku qui paraîtra stupide aux stupides :
 
 
 
 
 
   
Fleurs de cerisier, plus
et plus aujourd'hui ! Les oiseaux ont deux pattes !
Ô et les chevaux quatre !
 
Onitsura, 1660-1738
Je traduis de la version anglaise 
de Harold G.Henderson
 
 
Julio CortázarSalvo el crepúsculo (1984) Crépuscule d'Automne. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Silvia Baron Supervielle, Editions José Corti, collection ibérique 2010
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Post ludum

Publié le par Fred Pougeard

Rends-toi, poésie, aux chênes de garde, au plus haut point
et transmets-leur le salut d'un ami qui n'est plus rien.
Prie les oiseaux de se taire, ils m'ont rendu fou,
je fus de leur pépiement plus que soûl.

Passe cette nuit, poésie, voir mes proches dans leur sommeil,
embrasse-les sur le front, chuchotez un peu ensemble.
Dis-leur que j'ai fermé la dernière page du cahier
et gagné la compassion des pierres et des rochers.

À ma mère, poésie, dis de me pardonner,
je suis une mauvaise graine, de celles qu'il faut vomir ;
de toutes leurs larmes j'ai essoré ses yeux,
et cousu ses lèvres d'un fil de soupirs.

À mon frère, poésie, dis que je n'ai pas été l'ange qu'il a pu croire,
que mon coeur est châtiment, blâme et coups de fouet.
Les pensées cruelles et sauvages dont je fus le jouet
me valent un long sommeil crématoire.

À mes amoureuses, dis que je ne les ai pas aimées,
que je n'ai eu de goût que pour les échappées.
La vie fut pour moi comme un chapeau, comme un verre
où mélanger les dés du sort.

Au chat blond, s'il y peut comprendre goutte,
dis que sa paresse à la mienne ressemble toute.
Lumière dorée qui flânait au jardin, rare et nonchalant,
qu'il me pardonne, à moi qui ne fus qu'un ciel décadent.

Après quoi,
poésie,
ne reviens plus jamais ici,
ce couple que nous faisons n'est pas noble ;
notre alliance est rompue,
disparais, poésie, à jamais de ma vue.

*

Post ludum

Poezie, sa te duci la stejarii de straja in cel mai inaintat post
si spune-le dragi salutari de la unul care a fost.
Roaga paserile sa taca, m-au innebunit,
am ametit de atata ciripit.

poezie, sa treci noaptea prin somnul celor ai mei,
saruta-i pe frunte, discuta in soapta cu ei,
spune-le ca am incheiat din caiet ultima fila
si ca imi plang si pietrele de mila.

poezie, spune mamei sa ma ierte, sunt o poama rea,
pe care o arunca cine musca din ea;
lacrimi din ochi ca dintr-um burete i-am stors,
firul oftarii pe buze s-a tors.

poezie, spune fratelui meu ca n-am fost inger, cum poate credea,
ca mi-e inima pedeapsa, mustrare, nuia.
si de gandurile crude care m-au batut foarte salbatec
mi-e un somn de jaratec.

spune iubitelor mele: el nu v-a iubit,
el, zapacindu-va, s-a zapacit.
viata i-a fost ca un pahar
in care amesteci al intamplarii zar.

apoi,
sa nu te mai intorci, poezie!
nu facem o nobila pereche noi doi;
alianta noastra e sfarmata
si as vrea, poezie, sa nu te mai vad niciodata!

***

Emil Botta, Întunecatul abrilAvril sombre (1937), dans L'Aurore me trouvera les bras croisés. Traduit du roumain par Nicolas Cavaillès. Editions Hochroth 2013.

 

Merci au Blog Beauty will save the world (https://schabrieres.wordpress.com/2019/10/18/emil-botta-post-ludum/) pour cette découverte

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Via dei Cinquecento

Publié le par Fred Pougeard

Pèsent entre nous deux
trop de mots non dits
 
et la faim non assouvie,
les cris des enfants non apaisés,
la poitrine des mamans phtisiques
et l’odeur —
odeur de haillons, d’excréments, de morts —
s’insinuant à travers des couloirs sombres
 
ils sont une haie qui gémit au vent
entre moi et toi.
 
Mais dehors,
deux grands feux fixes sous des étoiles brumeuses
disent des vastes débouchés
et de l’eau
qui va vers la campagne ;
 
et chaque lame de lumière, chaque église
noire contre le ciel, chaque pas
de pauvres chaussures détruites
 
amène par des voies d’air
religieusement
moi à toi.
 
                             27 février 1938
 
Antonia Pozzi, Une Vie irrémédiable, poèmes, écrits. Edition établie par Matteo Mario Vecchio. Traduit de l'italien par Camilla Maria Cederna. Editions Laborintus 2019
 

 

 

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Le temps n'est qu'un noir sommeil...

Publié le par Fred Pougeard

Le temps n’est qu’un noir sommeil 

bienheureux qui sut garder 

les images de l’éveil.

 

Vallée blanche, mes hivers,

 bois pleins d’ombre, mes étés,

 belle vue des toits déserts,

 

jours d’automne, et je marchais

recueilli, seul, ignoré,

dans l’or pâle des forêts,

 

déjà moutonnait la mer

perfide des accidents,

petits flots, petits éclairs,

 

bien malin qui s’en défend.

 

Henri Thomas, Poésies. Gallimard 1970.

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La grande bataille

Publié le par Fred Pougeard

Une brise du soir fraîche annonçait une nuit de froid sec. Je m'accotai à la paroi, emmitouflé dans un manteau anglais bien chaud et m'entretins avec le petit Schulz, le compagnon de ma patrouille contre les Hindous, qui s'était montré en vieux camarade là où l'affaire était la plus chaude. Aux postes de guetteurs, des soldats de toutes les compagnies, aux visages juvéniles et marqués par la fatigue, observaient sous le rebord du casque les positions ennemies. Je les voyais, de la pénombtre des tranchées, droits et immobiles comme sur des tourelles de tir. Leurs chefs étaient tombés ; ils se plaçaient d'eux-mêmes à l'endroit voulu. Dans un poste avancé comme le nôtre, où l'on sentait venue la détente après un jour sanglant, il régnait une grande assurance. (...)
 
C'est alors que des grenades éclatèrent de nouveau sur la droite et qu'à gauche s'élevèrent des signaux lumineux allemands. Le vent nous apporta, du fond du crépuscule, le vague et faible écho de hourras poussés par des voix nombreuses. Ce fut le feu aux poudres. "Ils sont tournés, ils sont tournés !" Dans l'un de ces moments d'enthousiasme qui précèdent les grandes actions, tous sautèrent sur les fusils et attaquèrent la tranchée devant nous. Après un bref échange de grenades, un détachement de highlanders s'enfuit vers la route. Plus moyen de se contenir. On eut beau nous crier des avertissements : "Gare, la mitrailleuse de gauche tire encore !" — nous sautâmes hors de la tranchée et eûmes en un clin d'oeil atteint la route, qui grouillait de highlanders éperdus. Ils cédèrent sous ce choc terrible, mais se heurtèrent dans leur fuite  à un obstacle de barbelés long et dense. Ils hésitèrent puis s'élancèrent le long du réseau. Dans le tonnerre de nos hourras, ils étaient contraints d'aborder sous un feu nourri cette course mortelle. C'est à ce moment-là que le petit Schulz arriva avec ses mitrailleuses. 
La route offrait un spectacle de Jugement dernier. La mort fauchait à droite et à gauche. Les cris de guerre, qui s'entendaient de loin, le feu dense des armes à main, les chocs sourds des grenades éperonnaient les agresseurs et pétrifiaient leurs adversaires. Durant ce long jour, le combat avait couvé comme un feu que l'air attisait enfin. Notre supériorité croissait à chaque instant, car derrière l'assaut des troupes de choc étirées, les réserves suivaient comme un coin épais. Quand je fus à la hauteur de la route, je la dominai, de notre côté, du haut d'un talus. La position des Ecossais courait sur son autre bord à travers le fossé, qu'ils avaient approfondi ; elle se trouvait donc, par rapport à nous, en contrebas. Pourtant, dans ces premières secondes, nos regards furent détournés d'elle : la vision des highlanders qui tombaient tout le long du barbelé effaçait tous les autres détails. Nous nous jetâmes à plat ventre en haut du talus et tirâmes. 
Tandis que je m'escrimais en jurant contre une culasse bloquée, je sentis qu'on me tapait violemment sur l'épaule. Je me retournai et aperçus le visage furibond du petit Schulz. "Ils tirent encore les salauds !" Je suivis le geste de sa main et ne distinguai qu'alors, dans le petit lacis de tranchées que seule la route séparait de nous, une ligne de formes humaines : les unes chargeant, les autres la crosse contre la joue, en proie à une activité fiévreuse. Déjà les premières grenades volaient sur la droite, projetant haut en l'air le buste de l'un d'eux.
La raison commandait de rester sur place et de mettre l'ennemi hors de combat en quelques coups de feu. Il nous présentait une cible facile à atteindre. Au lieu de cela, je jetai mon fusil et m'élançai, les poings serrés. Par malheur, je portais toujours mon manteau anglais et mon calot au ruban rouge. Je me trouvai donc déjà du côté adverse et, qui pis est, en uniforme ennemi. En pleine ivresse de la victoire, je sentis un coup sec contre ma poitrine, à gauche ; puis tout devint noir. Fichu !
J'étais certain d'avoir été touché au coeur, mais ne ressentais dans l'attente de la mort ni douleur ni angoisse. Je vis en tombant les cailloux blancs et polis dans la glaise de la route ; leur ordonnance était chargée de sens, nécessaire comme celle des étoiles, et dévoilait de grands mystères. Elle me parut familière et passionnante, plus que la tuerie qui se poursuivait autour de moi.
 
Ernst Jünger, Orages d'acier, dans le chapitre La grande bataille. Traduit de l'allemand par Henri Plard. In Stahlgewittern, Ernst Klett Verlag, Stuttgart 1961. Editions Christian Bourgois 1970 pour la traduction française.
 
 
 
 

 

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29 grappes fraîches

Publié le par Fred Pougeard

le processus d'apprentissage est sournois
 
tous ces moulins à vent
 
toute cette transition sanglante
 
des éviers bouchés
 
des esprits de papier toilette
 
l'amour, cette putain dévêtue, est un mensonge
 
des chiens avec plus d'âmes que des millionnaires de Pittsburgh
 
des hommes anéantis qui pensait la grâce plus éternelle que la ruse
 
le parcours de vie est trop court ou trop long
trop long pour les anciens qui seraient passés à côté
trop court pour ls anciens qui lui auraient trouvé un sens
trop prématuré pour les jeunes baignant dans l'ignorance
trop intense pour les jeunes qui en saisiraient le sens
 
il y a toujours la possibilté de continuer
avec l'aide de l'alcool de la drogue ou du sexe
avec l'aide du fric du golf ou de la musique symphonique,
avec l'aide de la chasse au cerf ou l'apprentissage de la danse des canards
avec l'aide d'un match de baseball ou d'une course de chevaux
avec l'aide de 6 bains chauds par jour
en s'appuyant sur un yogi
en devenant baptiste ou joueur de guitare
en recevant un massage ou en lisant des comics
en se masturbant ou en mangeant 29 grappes fraîches
en débattant au sujet de John Cage ou en allant au zoo
en fumant des cigares ou en montrant son kiki à des petites filles dans le parc
en étant noir et baisant avec une fille blanche
en étant blanc et baisant avec une fille noire
en promenant un chien, en nourissant un chat,
en hurlant après un enfant
en faisant des mots croisés, en étant assis dans le parc
en allant à la fac, en faisant du vélo, en bouffant des spaghettis
en assistant à des lectures de poésie ou en
donnant des lectures de poésie
en allant voir un film, en votant, en effectuant un voyage en Inde ou
à New York City ou alors en cassant la gueule à quelqu'un
en faisant briller de l'argenterie ou en cirant ses chaussures
en écrivant une lettre ou en astiquant sa voiture
en achetant une nouvelle voiture, un nouveau tapis
ou encore une chemise rouge avec des points blancs
en se laissant pousser la barbe, en se faisant la boule à zéro
en se tenant dans le coin tout transpirant et en ayant l'air sage
il y a toujours la possibilité de continuer.
 
le processus d'apprentissage est sournois
 
tous ceux pour qui c'est sans espoir
et qui ne le sauront jamais
 
la fleur sauvage est le tigre qui dirige l'univers
le tigre est la fleur sauvage qui dirige l'univers
et ces créatures humaines incomparables et folles dôtées d'âmes de cafard
que je suis appelé à aimer, haïr et cotoyer,
elles seront amenés à disparaître un jour
sous le poids de leur laideur
afin que le soleil ne se sente pas si mal
afin que la mer puisse se débarrasser des bateaux, du pétrole, de la merde
afin que le ciel puisse se purger de leur méchante cupidité
afin que la nuit puisse se distinguer du jour
afin que la perfidie puisse devenir le plus pâle des anachronismes
afin que l'amour, qui est probablement à l'origine de tout, puisse reprendre ses                             droits et durer, durer, durer, durer, durer, durer, durer, durer, à n'en plus finir.
 
Charles Bukowski, 29 chilled grapes, manuscrit daté du 17 juillet 1971, première édition dans un recueil. Dans Tempête pour les morts et les vivants. traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Romain Monnery. Harper Collins 2017. Editions Au Diable Vauvert 2019 pour la traduction française.
 
 
 
 
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Devant le pommier

Publié le par Fred Pougeard

Je ne meurs pas, avant d’avoir vu la vache

      dans l’étable de mon père,

avant que l’herbe ne rende ma langue acide

      et que le lait ne métamorphose ma vie. 

Je ne meurs pas avant, avant que ma cruche ne soit remplie à ras bord

      et que l’amour de ma sœur ne me rappelle

combien est belle notre vallée

      où ils battent le beurre

et tracent des signes dans le lard pour Pâques…

      Je ne meurs pas, avant que la forêt n’envoie ses tempêtes 

et que les arbres parlent de l’été,

      avant que la mère ne sorte dans la rue avec un fichu rouge

derrière la charrette cahoteuse, où elle pousse

      son bonheur : pommes, poires, poulets et paille — 

Je ne meurs pas, avant que ne se referme la porte par laquelle 

      je suis venu

devant le pommier —

 

*

Ich sterbe nicht, bevor ich die Kuh gesehen habe
       im Stall meines Vaters,
bevor das Gras nicht meine Zunge säuert
       und die Milch mein Leben verändert.
Ich sterbe nicht, bevor der Rand meines Kruges voll ist
       und die Liebe meiner Schwester mich erinnert,
wie schön unser Tal ist,
       in dem sie die Butter kneten
und Zeichen in den Speck schneiden zu Ostern...
       Ich sterbe nicht, bevor der Wald seine Stürme schickt
und die Bäume von Sommer reden,
       bevor die Mutter auf der Straβe geht mit einem roten Tuch,
hinter dem holprigen Karren auf dem sie
       ihr Glück schiebt : Äpfel, Birnen, Hühner und Stroh —
Ich sterbe nicht, bevor die Tür zufällt, durch
      die ich gekommen bin
vor dem Apfelbaum—

 

Thomas Bernhard, Sur la terre comme au ciel. Traduit de l'allemand et présenté par Susanne Hommel. Editions Orphée la différence 2012

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