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Si je m'arrête...

Publié le par Fred Pougeard

Je ne souhaite pas
Que toute poussière recouvre ton visage
Ta voix
Ni tes mots
 
Je ne souhaite pas
Perdre ta voix.
​​​​​​​Le désespoir fissure.
 
Certaines couleurs vives pourtant
L'esquisse d'un chemin.
 
En pensant à toi mes yeux brillent.
 
C'est une chute de vélo dans un champs d'orties.
Je remonte et je ne m'arrête plus.
Si je m'arrête, 
je tombe.
 
Tes pensées, comme les violettes du jardin
M'accompagnent.
 
Sophie Salleron, Le bien aimé La nage de l'ourse éditions, 2019
 
Photo de la page Facebook de l'auteur.

 

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Repos dans le malheur

Publié le par Fred Pougeard

Le Malheur, mon grand laboureur,
le malheur, assois-toi ; repose-toi,
reposons-nous un peu toi et moi,
repose,
tu me trouves, tu m'éprouves, tu me le prouves.
Je suis ta ruine.
 
Mon grand théâtre, mon havre, mon âtre,
ma cave d'or,
mon avenir, ma vraie mère, mon horizon.
Dans ta lumière, dans ton ampleur, dans ton horreur,
je m'abandonne.
 
Henri Michaux, Lointain intérieur Editions Gallimard 1938
 
Illustration : Henri Michaux par Jean Dubuffet (Janvier 1947)
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Je ne dérangeais ni ne pesais sur personne

Publié le par Fred Pougeard

Fabuleuses, rayonnantes nuits noires, et le matin si clair et riant, avec de si bons, de si chers yeux bleus ! Le pâle et le rose, le brumeux et le limpide – À l’automne, je mis à exécution mes projets de retraite et m’installai, solitaire, occupé à toutes sortes de bizarreries poétiques, dans une petite chambre misérable dont la fenêtre, pourtant, offrait une vue ravissante sur le paysage automnal et plus tard, hivernal. Le silence et les bizarreries étaient contagieuses, et je me sentais invinciblement attiré par la puissance du lugubre et du monosyllabique. Le néant me fascinait par sa valeur admirable. J’étais extrêmement occupé à ne rien faire, et buvais à longs traits le charme mélancolique du vide. Je voulais être hors d’atteinte et sans distraction, et je l’étais. De temps en temps, la porte s’ouvrait tout grand et un danseur pétulant entrait en dansant vers moi avec des mouvements surprenants, cocasses. Remords, mélancolie et tristesse venaient aussi parfois me voir. Les soirs étaient beaux comme des princes, et je confiais aux étoiles ce que je sentais et pensais. L’hiver arriva, et il se mit à neiger, et j’étais toujours dans ma chambre. La maison dans laquelle je vivais ressemblait à un repère de brigands, mais je l’aimais précisément pour sa bouleversante décrépitude. La porte de l’appartement n’était le plus souvent que poussée, pas du tout fermée soigneusement, et on eût cru cette porte trop fatiguée pour être à peu près en bon état. De plaintifs vagissements d’enfant parvenaient fréquemment à mon oreille toujours aux aguets. Les heures venaient et défilaient, l’une après l’autre. J’étais parfois au bord du découragement, mais chaque fois je trouvais un réconfort, au fond de moi-même, dans la réflexion et le travail poétique. Les inquiétudes m’apaisaient, tandis que le calme et la frivolité pouvaient vite m’attrister ou m’inquiéter. C’est ainsi que je vivotais. Lorsque vinrent les frimas, puis les grands froids, je m’enveloppai les pieds dans des étoffes. Je ne voulais pas être chauffé, car je ne voulais pas de bien être, je voulais avoir froid. Parfois, l’angoisse rampait jusqu’à moi et me touchait au front ; mais je savais la dissiper en me mettant à rire et à danser à travers la pièce. Rien ne me dérangeait et, à mon tour, je ne dérangeais ni ne pesais sur personne. Personne ne savait où j’étais et personne n’avait besoin de le savoir. Personne ne venait chez moi, et je n’allais chez personne non plus. Une seule fois, un soir, on frappa tout à coup à ma porte. Tout d’abord, un bref instant, je me demandais qui cela pouvait être, puis je criai : – Entrez !, sur quoi je vis entrer, grand et élancé, le docteur Franz Blei. – Aha, c’est donc ici que vous êtes, et c’est ainsi que vous passez votre jeunesse, dit-il d’une voix étrangement caverneuse, et il disparut.

Robert Walser, Kleine Prosa, Petite Prose, traduit de l'allemand (Suisse) par Marion Graf. Editions Zoé 2009.

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Depuis tant d'années je lave mon regard

Publié le par Fred Pougeard

Pour Arpád Szénes
 
Depuis tant d'années je lave mon regard
dans une fenêtre où ciel et mer
depuis toujours sont sans s'interrompre
où leurs vies sont un, sont innombrables
sont une fois encore dans mon âme
un champ magnétique d'épousailles
une goutte de lumière-oiseau.
 
Depuis tant d'années je demande
à la première couleur si fraîche
sur les lèvres humides de nuit
d'être la peau et d'être la pierre
où mes doigts rencontrent le secret,
ce savoir qu'ils sont et celui qui est
des tonnes infinies de lumière.
Du plus pâle au tranchant du plus sombre
sans s'interrompre entre sang et pensée
entre feuille pinceau étendue
corps de liquide musique à jamais—
 
Lorand Gaspar, Patmos et autres poèmes. Gallimard 2001
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Le mort mobile

Publié le par Fred Pougeard

Lorsque je tombe dans la tombe
les pruneaux tombent à la ronde
je nourris leur fruit déconfit
mes tripes forment une bombe
nourrissant l'arbre de ma nuit
 
Ainsi je retourne à la terre
et je deviendrai la poussière
des chaussons que mon papa mit
le silex sort de ma sculpture
et le calcaire de ma hure
le volcan ma soupape a mis
 
J'explose en rentrant dans l'histoire
mon cercueil aura la mémoire
du berceau d'un ancêtre occis
je sucerai le lait glaciaire
des seins dont la mort accélère
la sécheresse avec le pis
 
Une boîte est mon avenir
​​​​​​​où les hoquets de mon navire
chanteront l'air libre et marin
il n'est donc rien que je n'espère
quand je vois que tout le cimetière
me sert à me faire la main
 
Les dés que seront mes molaires
les osselets de mes vertèbres
composeront des jeux d'enfant
mais le bouillon de mes misères
​​​​​​​et les spasmes de mes ténèbres
hisseront au jour le chiendent
 
Sur des terrains lardés de houille
où s'égareront mes dépouilles
le blé de mes bons sentiments
germe au soleil de la futaille
et c'est par là qu'il faut que j'aille
pour dormir au chaud —simplement
 
*
 
TERRE MEUBLE
 
Tout ce que je demande c'est de mettre un peu de terre dans le creux de la main
Juste un peu de terre dans laquelle je pourrais m'enfouir et disparaître
Regardez comme je l'étale grande cette paume on croirait qu'à tous je veux serrer la main
Et pourtant mon seul désir mon unique but et mon vœu le plus cher c'est de disparaître
 
​​​​​​​J'écrivais dans de petits carnets des tas de choses au crayon qui étaient destinées à disparaître
Comme allaient s'évanouir aussi la verdure des graminées et la poussière des chemins —oui tout
         ça s'évanouirait demain
Je suivais la même courbe que les rails du tramouai qui déjà semblaient prêts à disparaître
Et je savais déjà oui déjà que je ne penserai qu'à une seule chose à tout finir, à finit tout ça—
         demain
 
Peintres échafaudés le long des murs de la chapelle Sixtine !
Sculpteurs agrippés le long des monts marmoréens !
Sachez sachez bien que je ne confonds pas ah mais non votre art avec de la bibine
 
Poètes qui sondez les mystères héraclitéens !
Prosateurs !  Dramaturges ! Essayistes ! N'éprouvez aucun remords !
De mes amis je n'attends qu'un peu de terre dans la main —et des autres la mort.
 
Raymond Queneau, Le chien à la mandoline (ici, poème d'ouverture puis dernier poème du recueil) Editions Gallimard 1965
 
 
 

 

 

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Ici, soudain c'est l'oiseau de Siegfried qui chante

Publié le par Fred Pougeard

Pourquoi —et particulièrement lorsque je parcourais, à pied ou à bicyclette, l'Anjou du sud en 1932, et dix ans plus tard la Normandie de l'ouest, telle étape et parfois tel trajet seulement d'une heure au cours d'une étape, ont-ils fait pleuvoir sur moi cette félicité subite et sans cause qui me rend chère encore une page du Grand Meaulnes : celle où Meaulnes s'engage dans l'allée de sapins balayée de frais du Domaine perdu ? Je me souviens de deux au moins de ces éclaircies augurales lorsque, parti de Tigné, petit bourg angevin sans caractère, je cherchais à rejoindre La-Fosse-de-Tigné, dont le clocher tantôt se dissimulait, tantôt reparaissait capricieusement derrière des bois, puis, plus tard, allant en bicyclette de Caen à Vire, alors que je descendais la côte qui précède Le Mesnil-Vilbert (je ne suis pas tout à fait certain du nom).
Ce qui m'emplissait alors d'éveil et de légèreté, ce n'était pas le sentiment qu'éprouve Meaulnes : le sentiment (je cite de mémoire) "qu'il était arrivé et qu'il n'y avait plus que du bien à attendre", c'était plutôt, au contraire, le sentiment que quelque chose partait de là, comme ces trouées sans fond dans la forêt, ou ces routes ruinées, encore mystérieusement éveillées sous leurs broussailles, dont mes livres ont gardé l'obsession. Au Mesnil-Vilbert, de l'autre côté du vallon abrupt où la route plongeait, on voyait sur la crête d'en face, que les haies cessaient de cloisonner, se profiler en sentinelle les premiers genêts et les fougères d'une lande. Mon regard se plaît toujours et s'accroche à de telles lisières, annonciatrices d'un changement à vue du paysage ; quand le soir approche, plus particulièrement, le sentiment que pour moi enfin le rideau va se lever flotte sur ces bordures de friches derrière lesquelles on pressent que la terre pourrait peut-être enfin s'ensauvager. Mais cent fois au long de la route l'imagination a rencontré de telles amorces, et le plus souvent même moins médiocres, sans se laisser accrocher : ici, soudain c'est l'oiseau de Siegfried qui chante, à voix non distincte encore, mais déjà identifiable à des accords inconnus : seulement c'est au prix de tout quitter qu'on pourrait le comprendre —et quelque réserve que je puisse faire sur ses méthodes et sur le bien-fondé de ses espérances, jamais du moins je n'ai douté même si je ne l'ai pas suivie, de la validité de l'injonction qui est au fond du surréalisme et qui, face à de tels appels, le constitue en vérité : "Lâchez tout ! Partez sur les routes."
 
Julien Gracq, Nœuds de vie, pages 43-45. Editons José Corti 2021
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Il me donna L'Iliade

Publié le par Fred Pougeard

Lis, dit l'homme en noir.
Il me donna l'Iliade.
J'allai m'asseoir sur la pierre du seuil.
Les rossignols du lavoir chantaient encore. L'orage maintenant tenait tout le rond du ciel. 
Tout le jour se passa en silence ; toute la nuit. Le lendemain, le ciel était libre et clair. Les hommes et les femmes sortirent pour attaquer.
​​​​​​​Je lus l'Iliade au milieu des blés mûrs. On fauchait sur tout le territoire. Les champs lourds se froissaient comme des cuirasses. Les chemins étaient pleins d'hommes portant des faux. Des hurlements montaient des terres où l'on appelait des femmes. Les femmes couraient dans les éteules. Elles se penchaient sur les gerbes ; elles les relevaient à pleins bras —et on les entendait gémir ou chanter. Elles chargeaient les chars. Les jeunes hommes plantaient les fourches de fer, relevaient les gerbes et les lançaient. Les chars s'en allaient dans les chemins creux. Les chevaux secouaient les colliers, hennissaient, tapaient du pied. Les chars vides revenaient au galop, conduits par un homme debout qui fouettait les bêtes et serrait rudement dans son poing droit toutes les rênes de l'attelage. Dans l'ombre des buissons, on trouvait des hommes étendus, bras dénoués, aplatis contre la terre, les yeux fermés ; et à côté d'eux, les faucilles abandonnées luisaient dans l'herbe.
​​​​​​​Nous allions garder le troupeau. La colline aimée des bêtes était juste au-dessus des moissons. L'homme noir se couchait dans l'ombre chaude des genévriers ; je m'allongeais à côté de lui. Nous restions un moment à souffler et à battre des paupières. Le chemin de la colline, avec ses pierres rondes, restait longtemps à se tordre, tout étincelant dans le noir des mes yeux. 
— Et le livre ? —Il est là.
Il fouillait dans la musette. L'Iliade était là, collée contre le morceau de fromage blanc. 
Cette bataille, ce corps à corps danseur qui faisait balancer les gros poings comme des floquets de fouets, ces épieux, ces piques ces flèches, ces sabres, ces hurlements, ces fuites et ces retours, et les robes de femmes qui flottaient vers les gerbes étendues : j'étais dans l'Iliade rousse.
 
Jean Giono, Jean le Bleu, éditions Grasset 1932
 
 
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Aria I & Sauf-Conduit (Aria II)

Publié le par Fred Pougeard

ARIA I
 
Où que nous allions sous l'orage de roses,
la nuit est éclairée d'épines, et le tonnerre
du feuillage, naguère si doux dans les buissons,
est maintenant sur nos talons.
 
Où toujours on éteint ce qu'enflamment les roses,
la pluie nous emporte dans le fleuve. Ô nuit plus lointaine !
Une feuille pourtant, qui nous toucha, sur les ondes dérive
dernière nous jusqu'à l'embouchure.
 
SAUF-CONDUIT (ARIA II)
 
Avec des oiseaux ivres de sommeil
et des arbres transpercés de vent,
le jour se lève, et la mer
vide en son honneur un gobelet d'écume.
 
Les fleurs ondoient vers la grande eau,
et la campagne dépose des promesses d'amour
dans la bouche de l'air pur
avec des fleurs fraîches.
 
La terre ne veut pas porter de champignon atomique,
pas cracher de créature devant le ciel,
elle veut avec pluie et éclairs de colère
abolir les voix scandaleuses de la ruine.
 
Avec nous elle veut voir s'éveiller
les frères bigarrés et les soeurs grises,
le roi Poisson, sa Majesté le Rossignol
et la Princesse du Feu, la Salamandre.
 
Pour nous elle plante des coraux dans la mer.
Aux forêts, elle ordonne le calme,
au marbre de gonfler sa veine admirable,
à la rosée à nouveau de se déposer sur la cendre.
 
La terre veut avoir un sauf-conduit pour l'univers
chaque jour au sortir de la nuit,
que mille et un matins naissent encore
des jeunes grâces de la beauté ancienne.
 
*
ARIA I
 
Wohin wir uns wenden im Gewitter der Rosen,
ist die Nacht von Dornen erhellt, und der Donner
des Laubs, das so leise war in den Büschen,
folgt uns jetzt auf dem Fuß.
 
Wo immer gelöscht wird, was die Rosen entzünden,
schwemmt Regen uns in den Fluß. O fernere Nacht !
Doch ein Blatt, das uns traf, treibt auf den Wellen
bis zur Mündung uns nach.
 
 FREIES GELEIT (ARIA II)
 
Mit Schlaftrunkenen Vögeln
und winddurchschossenen Baümen
steht der Tag auf, und das Meer
leert einen schaümenden Becher auf ihn.
 
Die Flüsse wallen ans große Wasser,
und das Land legt Liebesversprechen
der reinen Luft in den Mund
mit frischen Blumen.
 
Die Erde will keinen Rauchpilz tragen,
kein Geschöpf ausspeien vorm Himmel,
mit Regen und Zornesblitzen abschaffen
die unerhörten Stimmen des Verderbens.
 
Mit uns will sie die bunten Brüder
und grauen Schwestern erwachen sehn,
den König Fisch, die Hoheit Nachtigall
und den Feuerfürsten Salamander.
 
​​​​​​​Für uns pflanzt sie Korallen ins Meer.
Wäldern befiehlt sie, Ruhe zu halten,
dem Marmor, die schöne Ader zu schwellen,
noch einmal dem Tau, über die Asche zu gehn.
 
Die Erde will ein freies Geleit ins All
jeden Tag aus der Nacht haben,
daß noch tausend und ein Morgen wird
von der alten Schönheit jungen Gnaden.
 
Ingeborg Bachmann, Poèmes 1957-1961 dans Toute personne qui tombe a des ailes (Poèmes 1942-1967), édition, introduction et traduction de l'allemand (Autriche) par Françoise Rétif. editions Gallimard 2015. 
 
Ces deux poèmes furent magnifiquement mis en musique par Hans-Werner Henze dans Nachstücke & Arien, créés à Donaueschingen le 20 octobre 1957. 
On peut les écouter par Julian Banse et la deutsche Radio Philharmonie Saarbrücken, sous la direction de Christoph Poppen (CD Wergo) 
 
 
 
 
 
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Camera obscura

Publié le par Fred Pougeard

Entre mes quatre murs provisoires
en sapin
quatre mètres sur cinq sur deux et demi
dans ma chambre minuscule
je suis seul
 
seul avec une pomme cuite l'obscurité
l'ampoule de soixante watts
avec la Bundeswehr et le hibou
seul
 
avec le presse-papier en verre bleu
la cybernétique la mort
avec la rosace en stuc
seul
 
avec le diable
et la rue des Etangs de Kaufbeuren
(province : Schwaben)
seul avec ma rate
 
seul avec le compère Rabmüller
gazé il y a vingt ans
seul avec le téléphone rouge 
et avec beaucoup de choses dont je veux prendre note.
 
Seul avec un tas de monde
avec Bouvard et Pécuchet,
avec armes et bagages,
avec Ponce et Pilate.
 
Dans ma chambre infinie
quatre mètres sur cinq sur deux et demi
je suis seul avec une galaxie
d'images
 
d'images des images
d'images des images d'images
encyclopédique et vide
incontestable
 
seul avec mon cerveau provisoire
où je retrouve la pomme cuite
l'obscurité compère Rabmüller
et beaucoup de choses que je voudrais oublier.
 
Hans Magnus Enzensberger, Blindenschrift, Ecriture Braille (1964) Traduit de l'allemand par Roger Pilaudin, Editions Gallimard 1966 dans Mausolée, précédé de défense des loups et autres poésies. Editions Gallimard 2007
 
Peinture : Léon Spillaert, La silhouette du peintre 1907. Museum voir Schone Kunsten Gent
 
 
 

 

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Mon père me récitait des vers

Publié le par Fred Pougeard

   
      Quand j'étais malade, moi, je n'avais pas peur. Le lit, j'y étais à mon aise et je me laissais aller. Je n'avais aucune envie d'aller courir, et, pour m'amuser, il y avait ce livre d'images que me proposait le plafond de la chambre, un théâtre qui changeait comme je voulais. Et le théâtre que me faisaient aussi mes parents, quand ils venaient me voir, quand ils ne venaient pas. Que tout peut être jeu, le verre d'eau qui clapote, la chanson de la mémé, et tout cet air que la Marraine secouait à l'entour de ses cotillons. Et le chien qui voulait me voir, en dressant la tête par-dessus les draps, en trépignant de joie, des quatre pattes. Le chat qui sautait sur les couvertures, qui ronronnait, qui m'embrassait, qui s'endormait sous l'édredon. Et quand on me racontait tout ce qu'on avait fait, dans le champ ou dans le jardin, et ce qu'on allait faire. L'air frais du dehors qui entrait, avec la main qui pousse la porte, comme s'il traversait le mur. Et les pas, dehors. La marche du grand-père comme un pas d'horloge qui ne se presse pas. Les gros sabots de mon père, dont le dernier veut toujours passer devant —quand il descendait l'escalier, on aurait dit une avalanche, un éboulement de rochers. La mémé, qu'à peine l'entendre, si légère. Ma mère qui était toujours chez elle, rien qui pût la gêner. Et la Marraine, traquin-traquan, dont on entendait plus la parole que les pas —parce que toute chose lui était prétexte à parler, la chienne et le coq, le temps ou la pierre, sans compter ce qu'elle avait dans la tête, de souvenirs, de soucis, de peines, de colère, ce qui peut se comprendre et ce qu'on ne sait pas... Pour Saint-Jean, voici la Toussaint et pour Pâques la Pentecôte... Elle vivait avec trois mois d'avance ; quand les cerises mûrissaient, elle parlait des semailles, à Noël le printemps s'annonçait, et le coucou n'était pas loin.
     Mais la Marraine ne venait guère et surtout ne restait pas. Quand elle m'apportait à boire, l'eau était trop froide, ou trop chaude, ou bien elle sentait la fumée... Elle n'aimait pas, je pense, me voir malade — ou bien quand j'étais malade elle ne m'aimait pas. Toujours est-il que je ne la voyais guère, mais, pour tout dire, elle ne me manquait pas.
     Parfois, la nuit, quand chez nous passaient dans la cour, avec le bruit de leurs sabots venait la lueur de la lanterne, qui traversait l'ombre et faisait sur les poutres, balin-balan par la fête des contrevents dans le mouvement du marcheur comme une lueur d'eau, un reflet de soleil sur une face d'étang avec le va-et-vient de l'onde. Cela me donnait le vertige. Je regardais, pourtant, comme on regarde la mer, je pense, ou bien le ciel dans ses nuages. 
     Les premiers jours, j'avais assez de cuire ma fièvre, et l'on ne me laissait pas sortir les bras du lit, mais dès que j'allais un peu mieux, ma mère m'apportait ma poupée, ou bien le chat, et nous couvions ensemble —le temps ne nous durait pas, au chat ni à la poupée, ni à moi. Non, je ne m'ennuyais pas, ou si peu. Je restais là huit jours, quelquefois plus. Jusqu'à que la fièvre finît par tomber, et que ma mère dît :
— Tu auras bientôt assez macéré dans ce lit. Je vais te faire du feu, tu te lèveras.
     Le plaisir de rêver le feu ! La chaleur douce et la flamme, et le bruit de la braise qui fond. Cela tardait... Un pied, l'autre pied, les vêtements qu'on vous fait chauffer, la tête encore pesante et qui vous emporte les jambes. On se lève. Elle est froide, la maison et la fumée te mange les yeux —parce que le vent a tourné, que le bois est mouillé, que tu avais oublié l'odeur de la cheminée... Allons, rencogne-toi dans l'âtre, au plus profond, là où le vent ne te suivra pas, et vois !  Déjà la fumée se dissipe, et la chaleur monte en toi. ma mère m'apportait les poupées, avec ce qu'il faut pour écrire, ou pour dessiner.
— Laisse la taque tranquille. Tu aurais trop chaud, tu rattraperais du mal. 
     C'est alors que les poupées trouvaient leur meilleur emploi ; ici sur l'archebanc, je leur faisais la classe. J'étais l'institutrice, comme je l'avais dit à la Dame en classe. Et la classe, peut-être que je commençais à y penser de nouveau.
     Quand je fus un peu grande, je lisais mes livres —je les relisais, faudrait-il dire que, quand on m'en apportait un, il faisait bien deux jours la première fois. Ensuite je le connaissais par cœur, mais au bout de quelque temps, oublié ou non, il me redonnait autant de plaisir que s'il avait été nouveau. 
 
     Une fois le bonheur d'être malade fut encore plus grand : mon père était malade en même temps que moi. Dans la chambre bleue, nous avions chacun notre lit, et, tous les deux, nous parlions. Par moment, l'un ou l'autre s'endormait, et l'autre l'écoutait dormir, et s'endormait à son tour. Parfois mon père se secouait, essayait de se donner courage :
— Il faut que je me lève.
— Pourquoi veux-tu te lever ?
—Il faut que j'aille faire les topinambours...
—Tu feras les topinambours dans ton lit.
     Cette année-là, les topinambours sans doute furent semés tard. Mais c'était le plus jeune de mes soucis. Les jours passaient. Mon père me récitaient des vers. Nous lisions Richepin, l'un ou l'autre, nous apprenions par cœur la Chanson des gueux
 
     Tant crie-t'on Noël qu'il vient,
     C'est vrai qu'il vient et qu'on le crie....
 
     Avec le refrain de la ballade :
 
     Ceux qui n'ont pas de cheminée.
 
     Je récitais comme à l'école, et mon père se moquait de moi. Il me parodiait :
 
     Ceux qui n'ont pas —de che-mi-née.
 
     Il récitait aussi des poèmes de Baudelaire : 
 
     Ange plein de santé, connaissez-vous les fièvres...
 
    Des frissons vous parcouraient les épaules, tellement c'était noir, et beau, pourtant, et cela chantait d'une joie profonde, tranquille, parfaite, qui n'avait rien de commun avec le sens des mots. Certes, les mots étaient là avec leur signification qui m'échappait sans doute, à un certain niveau, mais ils m'apparaissaient un peu comme les épines de l'aubépine ou les petites pierres sur la bonne terre. Et la bonne terre, et les fleurs de l'aubépine, il leur était nécessaire les épines et les petites pierres, et au poème tout ce qu'il portait de signification, et les frissons à fleur de peau —mais les frissons de l'âme, par-dessous, vibraient de cette joie profonde, l'essentiel, le parfum, la saveur. Et, bien sûr, je ne savais pas le dire —je le dirais si mal encore— je ne savais pas qu'on pourrait le dire. Je me laissais aller.
     Et nous riions, tous les deux, mon père et moi, d'un même plaisir, d'une même joie, qui certainement n'était pas la même. Nous étions heureux, tous les deux. De temps à autre, il s'agitait un peu ; il pensait au travail qui attendait. Il parlait des topinambours.
—Tu feras tes topinambours dans ton lit.
     Il en parlait, mais il ne se pressait pas de se lever. Quand il était malade, ce qui était assez rare, il se laissait aller complètement, semblait-il. Ce qui étonnait ma mère et qui l'agaçait vraiment, c'est quand il demandait : 
—Est-ce que vous connaissez si je guéris ?
     Comme s'il n'avait pas connaissance, lui ! pensait-elle. Eh non, il ne connaissait pas. Entre tant de fatigue de tant de travail qu'il portait depuis si longtemps, et la fatigue de la maladie, il trouvait un repos qui le laissait là, sans forces. Et il prenait cela en toute patience. D'une certaine façon, il hibernait. Il a toujours su faire cela, et c'est ainsi je pense, qu'il a pu atteindre un âge avancé.
 
Marcelle Delpastre, Les Chemins creux, une enfance limousine. Pages 303-306. Editions Payot 1993
 
Ceci est le 300e texte ou poème déposé sur ce blog. Marcelle Delpastre (1925-1998) occupe ici une place à part, poète majeur du vingtième siècle, encore trop ignoré, ou assigné à ce statut de "pastourelle limousine" qui faisait écran à l'universalité de sa poésie. Il suffit de taper "Delpastre" sur le moteur de recherche, ici, pour découvrir les nombreuses entrées qui lui sont consacrées, le plus souvent une par volume de sa poésie, éditée courageusement par Jan Dau Melhau.
Pour commander ses livres, votre libraire doit le contacter :
Edicions dau Chamin de Sent-Jaume
Roier / Royer
87380 Meusac / Meuzac
Tél. 05 55 09 96 61
 
 
     
 
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