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Wovon mein lied stammt/Où mon chant prend sa source

Publié le par Fred Pougeard

Wovon mein lied stammt/Où mon chant prend sa source

Telle est par exemple ma fonction :
Astiquer des lavabos,
Remplacer le linge,
Enflammer l’âtre,
Louvoyer entre des monstres
Et sourire aux lèvres
Protester de mon amour.
C’est en tout cela que mon chant prend sa source.

Das ist zum Beispiel mein Amt :
Die Waschbecken scheuern,
Die Wäsche erneuern,
Den Herd befeuern,
An Ungeheuern
Vorübersteuern
Und lächelnden Mundes
Liebe beteuern.
Das ist es, wovon mein Lied stammt.

Eva Strittmatter, Mondschnee liegt auf dem Wiesen, La lune de neige couvre les prés, dans Du silence je fais une chanson, Traduit de l’allemand par Fernand Cambon, Aufbau Verlag 1975 Cheyne Editeur 2011.

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Dans le jardin de Brambilla

Publié le par Fred Pougeard

Dans le jardin de Brambilla

Depuis cent ans que l'âme espère à bicyclette
il y a les pédaleurs de fête il y les tâcherons
nous les pleins d'eau qui savons mal souffrir
on peut nous suivre à nos ahans dans la campagne
aux autres le fort bruit de soie d'un vélo bien mené
aux bien en selle aux bien en ligne aux affûtés
j'ai dû laisser partir les échappés je suis trop lourd
avec ce poids je devrais bien descendre même pas
loin derrière moi je me traîne en grimaces
et puis j'en ai assez de sonder le mystère
enfantin de la douleur qu'on s'inflige à vélo
surtout que des odeurs viennent du bois me ralentir
laissons-nous glisser rentrons dans l'immanence
et c'est là que tout à coup je pense à Pierre Brambilla
ah ça chez lui pas de grâce visible
on lui avait construit la tête à coup de poing
il pédalait comme on pioche et comme on bousille
il aurait dû gagner le Tour en 47
l'année Gide l'année Robic un été bleu
à chaise longue et fables sous les mouches
(je lisais "Rien qu'une femme" en guignant le bourdon
qui pompait la glycine et j'allais me caresser
dans la chambre bleue du fond presque froide)
eh bien quand par défaut de grâce il a dû raccrocher
au lieu de pendre sa machine à un clou du garage
et de l'y regarder ternir sous la poussière ignoble
au lieu de la fourbir en chambre tous les jours
où des pignoufs seraient venus la peloter
un jour il prend sa bicyclette et lui parlant
comme il l'a tant fait jusque-là sur les routes
sans pardon pour lui et sans quartier pour elle
il l'enterre à tout jamais dans le jardin

Pierre Brambilla mort aujourd'hui dit La Brambille.

Ludovic Janvier, La Mer à boire, Gallimard 1987

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Vu

Publié le par Fred Pougeard

Vu

Vu les fontaines de fraîcheur dans le moindre feuillage
vu ton regard et la clarté qu'il ouvre en moi
vu ce calme dans l'air qu'on respire une ou deux fois par an
vu les fleuves qui nous traversent avec le froid de leur lumière
vu Ben Webster de pleine ombre et Satchmo tout à l'or du soleil
vu la fillette qui chantonne en s'éloignant sur la route
vu la surprise aveuglante de jouir pour la première fois
vu tes yeux fermés longuement lorsque tu m'embrasses
vu la dérive des nuages à l'intérieur de moi
vu les passantes et leur swing et leur houle ah les passantes
vu les pierres à sel dans le pré et vu Fausto Coppi
vu qu'on ne pèse pas l'instant au nombre de ses morts
vu la robe des salers et la puissance du chèvrefeuille
vu l'infini de l'herbe
vu le chagrin délicieux promis par ton sourire
vu la mer gagnant sur nous depuis la première rencontre
vu la patience du marcheur dans les brumes et les gris
vu la partie de foot improvisée sur la prairie
vu le goût de ton mouillé qui s'impose à ma bouche
vu les flonflons du bal qui vous déchirent lentement
vu la rumeur en forêt
ah j'oubliais les chèvres et leur écriture à surprises
et vu l'espérance chevillée au corps de la parole

bon d'accord allez je reste

Ludovic Janvier, Bon d'accord allez je reste. Editions Inventaires/Inventions 2003

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Chevaux toujours

Publié le par Fred Pougeard

Chevaux toujours

Chevaux, chevaux, pavés, sabots, pavés
Sabots, glaise et sabots, chevaux et routes
Chevaux et nuits, ô grands chevaux levés
À l'horizon dans les soleils qu'ils broutent.

J'ai des chevaux qui traversent mes flammes
Foulant ce feu comme un herbage vert
J'ai des rumeurs de chevaux dans mes drames
Tout un arroi de galops et de fers.

Chevaux toujours. L'aurore est un cheval
Qui s'ébrouant chasse au loin les corneilles
J'ai des chevaux pour hennir tout mon mal
Et des poulains où mes amours s'éveillent.

Faire un destin mes doigts dans les crinières
Et respirer sueur, paille et fougère
L'arôme noir des profondes litières
Comme l'odeur des âges légendaires.

Sceptres et cœurs, triomphes et famines
Rouges adieux portés sur des juments
Je vous contemple et vois qu'éperdument
Fulgure aux cieux la race chevaline.

Géo Norge, Les quatre vérités, Editions Gallimard 1962

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Quelqu'un

Publié le par Fred Pougeard

Quelqu'un

Un homme travaillé par le temps,
un homme qui n'espère même pas la mort
(les preuves de la mort sont statistiques
et il n'y a personne qui ne coure le risque
d'être le premier immortel),
un homme qui a appris à remercier les jours
de leurs modestes aumônes :
le sommeil, la routine, la saveur de l'eau,
quelque étymologie insoupçonnée,
un ver latin ou saxon,
le souvenir d'une femme qui l'a abandonné il y a déjà tellement d'années
qu'il peut aujourd'hui se la rappeler sans amertume,
un homme qui n'ignore pas que le présent
est déjà l'avenir et l'oubli,
un homme qui a été déloyal
et avec qui on fut déloyal---
peut soudain sentir en traversant la rue
une mystérieuse félicité
qui ne vient pas du côté de l'espoir
mais d'une ancienne innocence,
de sa propre racine ou d'un dieu épars.
Il sait qu'il ne doit pas la regarder de trop près,
parce qu'il y a des raisons plus terribles que des tigres
qui lui démontreront son devoir
d'être malheureux,
mais il reçoit avec humilité
cette félicité, cette rafale.

Peut-être dans la mort serons-nous pour toujours,
quand la poussière sera poussière,
cette racine indéchiffrable
d'où pour toujours croîtra,
impartial ou atroce,
notre solitaire ciel ou notre solitaire enfer.

Jorge Luis Borges, El Otro, el mismo, L'autre, le même II 1965-1967 traduction Ibarra. Editions Gallimard 1976

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Le cheval peut-il se désunir ? Jamais.

Publié le par Fred Pougeard

Le cheval peut-il se désunir ? Jamais.

Le cheval peut-il se désunir ? Jamais.
La réponse vient de sa force.
Il court par-dessus les cataclysmes.
Il est le feu, la perfection de la gemme.

Impossible de briser sa ligne d'air
qui a la terre entière sous ses sabots.
Son poids est celui du champ alentour.
Et le tacite appel du péril devant lui.

Il vit, cependant, plus haut que le temps.
Lui-même est un drapeau sans drapeau,
le cheval qui jamais ne l'est pour lui-même.

***********************

Le droit de vivre pour l'écriture incorrompue,
la flèche lancée atteint ou non son but,
le poète gagne son cheval chaque jour,
l'arrache virilement à son magma obscur.

Le droit de vivre pour la vie la plus forte
dans la pure intensité du cheval qui rassemble
en lui toutes les tensions et déchire la page,
c'est le droit à la mer, à l'espace entier.

Le droit de vivre pour la parole vive,
pour elle mon cheval :
ses pieds écorchent le soleil et déchirent les nuages.

Antonio Ramos Rosa, Ciclo do cavalo, Le cycle du cheval (1975). Traduit du portugais par Michel Chandeigne. Editions Gallimard 1998

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Oui, tu peux publier deux trois cents textes...

Publié le par Fred Pougeard

Oui, tu peux publier deux trois cents textes...

II,1

Oui, tu peux publier deux trois cents textes (même
Plus)-mais qui les lira jusqu'au bout, tes poèmes ?
Vois plutôt l'intérêt des petites plaquettes.
Primo, question papier, ça prend moins de ramettes.
Deuzio, ça fait bosser moins longtemps l'ouvrier
Typo qui a du plus sérieux à imprimer ;
Et si tertio tu trouves un lecteur (qui sait ?)
Rien ne le lassera, même si c'est mauvais :
Qu'il ouvre donc ton livre à l'heure du café.
Avant que le breuvage ait tiédi : expédié !
Te voilà bien tranquille : à qui pompes-tu l'air ?
(Quoique à plusieurs encor tu tapes sur les nerfs.)

II,2

Untel tient son surnom de sa victoire en Crète.
Scipion c'est pour avoir vaincu les Africains.
Germanicus battit les peuplades du Rhin.
César, tu partageas la gloire des conquêtes
Sur les Iduméens avec ton père et ton
Frère - mais c'est tout seul que tu conquiers les Cons.

II,7

Tu déclames bien et tu plaides bien.
Tu composes bien, tu rédiges bien.
Tu mimes bien et analyses bien.
Fort bien en grammaire. Astrologie : bien.
Bien comme chanteur ; danseur aussi : bien.
A la lyre ? bien. Au tennis ? très bien.
Rien, au bout du compte, que tu ne fasses bien.
En bref, je te le dis : tu nous emmerdes bien.

III, 51

Quand je loue ton visage ou ta bouche ou tes yeux,
Tu me dis : "Toute nue, je te plairai bien mieux."
Pourtant tu ne veux jamais qu'ensemble on se lave.
Crois-tu que ce soit moi au vrai qui te déçoive ?

XI,46

Désormais tu ne bandes plus qu'en rêve.
Tu te pisseras sous peu sur les pieds.
T'as beau te branler l'asticot sans trêve,
Rien à faire, il pionce au fond du panier.
Pourquoi t'exciter sur des culs et cons ?
Essaie plus en haut : pour les vieux, c'est bon.

Martial, DCL épigrammes recyclées par Christian Prigent. P.O.L éditeur 2014

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La louange et la gloire, qu'ont-elles à faire avec la poésie ?

Publié le par Fred Pougeard

La louange et la gloire, qu'ont-elles à faire avec la poésie ?

(...) La louange et la gloire, qu'ont-elles à faire avec la poésie ? Qu'ont à faire sept éditions (c'est le chiffre atteint déjà) avec la valeur du volume ? Ecrire de la poésie, n'était-ce pas une transaction secrète, une voix répondant à une autre voix ? Tout ce bavardage, par suite, ces louanges et ces blâmes, et ces conversations avec des gens qui vous admirent et ces conversations avec des gens qui ne vous admirent pas, avaient aussi peu de rapport que possible avec la chose vraie…une voix qui répond à une autre voix. Quoi de plus secret, songea-t-elle, de plus lent, de plus semblable au commerce des amoureux que la réponse bégayante qu'elle avait faite pendant toutes ces années à la vieille mélopée des bois, aux fermes et aux chevaux bruns qui, col contre col, sont arrêtés devant la grille, au forgeron, à la cuisine, aux champs qui, si laborieusement, portent l'orge, les raves, l'herbe, et au jardin enfin qui fait s'épanouir iris et fritillaires.

Virginia Woolf, Orlando A Biography, Londres, Hogarth Press, 1928

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Pierre vit un français battre un russe...

Publié le par Fred Pougeard

Pierre vit un français battre un russe...

(…) Pierre vit un Français battre un Russe parce que celui-ci s'était écarté de la route, et il entendit le capitaine, son ami, s'en prendre à un sous-officier à propos du fugitif et le menacer du conseil de guerre. En réponse au sous-officier qui expliquait que le soldat était malade et ne pouvait marcher, l'officier dit qu'ordre était de fusiller tous les traînards. Pierre sentait que cette force fatale, qui l'avait écrasée au moment de l'exécution et qui ne s'était pas montrée pendant sa captivité, disposait à nouveau de son existence. Il avait peur ; mais il sentait que plus la force fatale s'acharnait à l'écraser, plus grandissait en son âme et s'affermissait la force de la vie, indépendante de l'autre.
Pierre mangea une soupe de farine de seigle avec de la viande de cheval et s'entretint avec ses compagnons.
Ni lui ni aucuns d'eux ne parlèrent de ce qu'ils avaient vu à Moscou, de la brutalité des Français, ni de l'ordre de fusiller les traînards qu'on leur avait signifié ; comme pour mieux résister à une situation qui empirait, tous se montraient particulièrement gais et animés. Ils évoquaient leurs souvenirs personnels, les épisodes comiques de la campagne, et évitaient les conversations se rapportant à la situation présente.
Le soleil était couché depuis longtemps. De brillantes étoiles s'allumaient ça et là dans le ciel ; la lueur rouge, semblable à celle d'un incendie, de la pleine lune qui se levait se répandit à l'horizon, et un énorme globe rouge se balança étrangement dans la brume grisâtre. Il commençait à faire clair. La soirée était terminée, mais la nuit n'avait pas encore commencé. Pierre se leva, quitta ses nouveaux camarades et, passant entre les feux du bivouac, s'en alla de l'autre côté de la route où étaient, lui avait-on dit, les soldats prisonniers. Il avait envie de causer avec eux. Mais une sentinelle française l'arrêta sur la route et lui ordonna de rebrousser chemin.
Pierre revint sur ses pas, non vers le feu, vers ses camarades, mais vers une charrette dételée où il n'y avait personne. Il s'assit sur la terre froide près de la roue de la charrette et, les jambes repliées sous lui, la tête baissée, il resta longtemps immobile, réfléchissant. Plus d'une heure s'écoula. Personne ne le dérangeait. Soudain, il éclata de son gros rire bon enfant, et si fort que de différents côtés des hommes se retournèrent surpris par cet étrange rire évidemment solitaire.

- Ha ha ha ! riait Pierre. Le soldat ne m'a pas laissé passer, dit-il à haute voix. On m'a pris, on m'a enfermé. On me tient en captivité. Qui ? Moi ? Moi ? Moi, mon âme immortelle ! Ha, ha, ha !… Ha, ha ha !… Les larmes lui en venaient aux yeux.

Quelqu'un se leva et s'approcha pour voir de quoi riait tout seul ce grand homme étrange. Pierre cessa de rire, se leva, s'éloignant du curieux et regarda autour de lui.
L'immense bivouac s'étendant à l'infini, qui avait tout à l'heure retenti du crépitement des feux et de la rumeur des hommes, s'apaisait ; les feux rouges pâlissaient et s'éteignaient. La pleine lune était haut dans le ciel clair. Les forêts et les champs au-delà du camp, qu'auparavant on ne distinguait pas, se découvraient maintenant au loin. Et au-delà de ces forêts et de ces champs, on devinait un clair lointain, infini, mouvant, attirant. Pierre leva les yeux vers les étoiles qui palpitaient dans les profondeurs du ciel. "Et tout cela est à moi, et tout cela est en moi, et tout cela est à moi ! pensait Pierre. Et tout cela, ils l'ont pris et enfermé dans un baraquement de planches !" Il sourit et alla dormir auprès de ses camarades.

Leon Tolstoï, La Guerre et la Paix, Livre IV 2e partie traduit du russe par Boris de Schoelzer, le Club Français du Livre 1970.

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Joue le jeu.

Publié le par Fred Pougeard

Joue le jeu.

Joue le jeu. Menace le travail encore plus. Ne sois pas le personnage principal. Cherche la confrontation. Mais n’aie pas d’intention. Évite les arrière-pensées. Ne tais rien. Sois doux et fort. Sois malin, interviens et méprise la victoire. N’observe pas, n’examine pas, mais reste prêt pour les signes, vigilant. Sois ébranlable. Montre tes yeux, entraîne les autres dans ce qui est profond, prends soin de l’espace et considère chacun dans son image. Ne décide qu’enthousiasmé. Échoue avec tranquillité. Surtout aie du temps et fais des détours. Laisse-toi distraire. Mets-toi pour ainsi dire en congé. Ne néglige la voix d’aucun arbre, d’aucune eau. Entre où tu as envie et accorde-toi le soleil. Oublie ta famille, donne des forces aux inconnus, penche-toi sur les détails, pars où il n’y a personne, fous-toi du drame du destin, dédaigne le malheur, apaise le conflit de ton rire. Mets toi dans tes couleurs, sois dans ton droit et que le bruit des feuilles devienne doux. Passe par les villages, je te suis.

Peter Handke, Über die Dörfer, Par les Villages. Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag, 1981 Traduit de l'allemand par Georges-Arthur Goldschmidt, Editions Gallimard 1983.

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