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Jeux du sort

Publié le par Fred Pougeard

Jeux du sort

Parce que le message avait été intercepté par un goblin,
Parce que tu avais déjà connu de faux espoirs,
Parce que Londres pour toi était toujours un kaleidoscope
De noms et de lieux que le moindre choc pouvait brouiller,
Tu es restée à attendre, dans l'erreur. L'autocar qui venait du Nord
Est arrivé, s'est vidé, et je n'en suis pas descendu.
Tu as eu beau insister, supplier le chauffeur,
En pleurant j'imagine,
De me faire apparaître, ou se souvenir de m'avoir vu,
ayant raté le car d'une seconde, je n'en suis pas descendu.
Huit heures du soir, et j'étais perdu, lâché
Quelque part en Angleterre. Tu as réprimé
Ton inspiration confiante,
Et tu ne t'es pas précipitée dans la cohue
Grouillant autour de Victoria, absolument certaine
De tomber sur moi là exactement
Où il fallait que je sois, marchant.
Je ne marchais nulle part, j'étais assis,
Impassible à ma place dans le train
Roulant vers King Cross. Quelqu'un
Plus calme que toi, a eu une idée. Ainsi,
Lorsque je suis descendu du train, pensant te retrouver
Quelque part au bout du quai,
j'ai vu cette ruée, cette agitation, une silhouette
Faisant front au flux des voyageurs déjà sortis
Puis ton visage liquéfié, tes yeux liquéfiés,
Et tes exclamations, tes bras tendus vers moi,
Tes larmes jaillissant à flots
Comme si j'étais revenu d'entre les morts,
Défiant toutes les lois, toutes les forces négatives,
Ne répondant qu'à une seule prière, la tienne,
A tes propres dieux. Etre un miracle-
J'ai compris ce que cela signifiait. Et derrière toi
Ton chauffeur de taxi, s'amusant, comme un petit dieu,
De voir une américaine être si américaine,
Heureux que ta cavalcade frénétique,
sanglotant, le houspillant, l'implorant
De faire en sorte qu'il advienne ce qu'il fallait qu'il advienne-
Ait si parfaitement abouti grâce à lui.
Oui, c'était extraordinaire
Que mon train ne soit pas arrivé plus tôt-
Qu'il soit arrivé, en retard, à l'instant même
Où tu as fait irruption sur le quai.
C'était naturel et miraculeux, c'était un présage
Confirmant tout
Ce que tu voulais voir confirmé. C'est ainsi que ton immense désespoir,
Ta traversée panique de Londres,
Puis ton triomphe, ont rejailli sur moi,
Comme l'amour quarante neuf fois magnifié,
Comme la première grosse averse engloutissant
La sécheresse d'Août
Lorsque toute la terre crevassée semble trembler
Et que toutes les feuilles frémissent
Et que tout se redresse et se met à pleurer.

Ted Hughes, Birthday Letters 1998, traduit de l'anglais par Sylvie Doizelet. Editions Gallimard 2002.

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Une heure de jour en moins

Publié le par Fred Pougeard

Une heure de jour en moins

J'ai enfin récupéré l'heure
à moi volée au printemps dernier.
Qu'en ont-ils fait ?
Remisée dans un affreux garde-meuble glacé ?
Dans le nord, un fermier voisin a refusé de changer
l'heure de ses horloges, et dit :
"Je m'en remets au temps de Dieu."
En ce moment, tout le monde semble connaître Dieu
très personnellement. Dieu conseille même aux jeunes
filles de se limiter aux pelotages intimes et d'éviter
ce qu'elles appellent l'"authentique pénétration".
Je ne reçois apparemment pas ces instructions
qui me disent de partir à la guerre et de ne pas mater
les fesses d'une femme mariée lorsqu'elle se penche
pour prendre un paquet sur le siège arrière de sa
voiture. Je bosse dans une école aux maîtres
invisibles, le marmonnement divin tout à fait inaudible,
le chuchotis des vents solaires filant à dix millions
de kilomètres/heure. Le lapin mort
sur la route m'a parlé hier, comme l'aile de chouette
au garage, sans doute arrachée par un autour.
Dans le seau à glace essayons de choisir
avec soin le bon glaçon.

Jim Harrison, Une heure de jour en moins. Poèmes choisis 1965-2010. Traduit de l'anglais (américain) par Brice Matthieussent. Flammarion 2012.

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LXVI

Publié le par Fred Pougeard

LXVI

Je devrais être trop vieille pour l'exaltation,
je suis trop vieille, mais inexplicablement,

le printemps menace de son enchantement
et j'ai presque peur de la rédemption par sa beauté ;

des portes s'ouvrent, une porte s'est fermée inexorablement,
mais j'avais senti la profondeur et je fus épargnée ;

j'ai voyagé, j'ai été heureuse, quand bien même
le chemin est allé à la noirceur

à la noirceur, ramenant à l'illumination
et de l'illumination, au désespoir,

et du desespoir à l'inspiration,
et comme réponse à une prière,

le VALE AVE et la pensée derrière la peur,
sans doute y aura-t-il un miracle, après tout.

H.D (Hilda Doollittle) Vale Ave (Adieu Salut) traduction Etienne Dobenesque. The Estate of Hilda Dollittle 1957,1958,1992. Ypsilon Editeur 2016

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Sauf l'être humain

Publié le par Fred Pougeard

Sauf l'être humain

Changer de forme et de nature.
Etre n'importe quoi, sauf l'être humain :
la boue, la nèfle qui suppure,
la comète écrasée sur le chemin,

le torchon, le marteau, la herse,
les outils de la peur. Se dénigrer
comme une foule se disperse
après l'émeute. Indifférent, paré

contre l'assaut de la logique,
se faire marbre ou porcelaine ou plomb
puis, amoureux de la musique,
s'y dissoudre. Voler comme un ballon

sans âme et sans mémoire.
devenir tarentule ou vieux pinceau,
pour rien, pour le manque de gloire
qu'on trouve chaque jour dans le ruisseau.

Se savoir nul et anonyme
comme le baobab ou l'horizon.
Sans la pensée, l'azur s'anime
immortelle raison de l'irraison.

S'accepter simple clou, assiette ronde,
pierre endormie sur l'herbe ou bol de riz ;
ne faire aucun mal à ce monde
ni à ce temps, libéré de l'esprit.

Alain Bosquet, Un jour après la vie. Editions Gallimard 1984

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Poulain nouveau né

Publié le par Fred Pougeard

Poulain nouveau né

Vous ne l'auriez pas trouvé hier
Ni sur la terre ni dans les cieux.

Et soudain il est là -amas tout chaud
De cendres et de tisons qu'un petit vent cajole.

Étoile dégringolée de l'espace -flamme
Consumée sur un tapis de paille-
Quelque chose qui remue maintenant dans la braise
Et se nomme un poulain.

Encore tout étourdi
Le voici en un lieu dont il n'a pas idée.
Ses yeux voilés de rosée scrutent des murs sombres, une aveuglante porte ouverte.
Est-ce le monde ?
Tout cela le rend perplexe. C'est d'une telle torpeur.

Il se ressaisit, doucement s'habitue au poids des choses,
À ce grand cheval qui le bouscule un peu, à ce tapis de paille.

Il récupère
De ce premier choc de lumière blanche, de la confusion dans le vide
Des questions surgies-
Que s'est-il passé ? Que suis-je ?

Ses oreilles précautionneuses continuent d'interroger.

Mais ses jambes s'impatientent,
Après tant de temps passé à n'être rien
Elles fourmillent d'idées, en testent quelques-unes,
Cet angle-ci, cet angle-là
Éprouvent leur force de levier, apprennent vite-

Et le voici debout

Déployé-une main géante
Le caresse depuis le nez jusqu'aux talons,
Lui dessine des contours parfaits pendant qu'il ajuste
Et resserre le noeud de son être.
Il chancelle maintenant
Sur ce sol de mystère. Son nez
Magnétique l'entraîne, incrédule
Vers sa mère. Le monde est chaleur
Et douceur et attention. Tout le rassemble,
Tout le prépare à être lui.

Bientôt il sera presque un cheval.
Il ne veut que cela, être Cheval,
Jouer chaque jour de plus en plus au Cheval
Jusqu'à devenir parfait Cheval. Alors l'Esprit-Cheval
Déferlera en lui, immatérielle vrille de feu
dans une rafale soudaine,

Prendra son oeil et son talon
Dans une spirale de terreur absolue -comme l'effroi
Entre l'éclair et le coup de tonnerre.
Et lui courbera la nuque, comme un monstre marin émergé de l'écume,

Et jettera les nouvelles lunes à travers sa bannière de houle,
Et les pleines lunes, et les lunes noires.

Ted Hughes, Quelle est la vérité ? dans New Selected Poems 1957-1994, traduit de l'anglais par Valérie Rouzeau ©Ted Hughes 1995 Editions Gallimard 2009.

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Matin de Pâques

Publié le par Fred Pougeard

Matin de Pâques

Le matin de Pâques dans toute l'Amérique
les paysans font frire des patates
dans la graisse de bacon.
Nous ne sommes pas censés avoir des "paysans"
mais il y en a dix millions
pour faire frire leurs patates le matin de Pâques,
un repas bon marché et délicieux avec du ketchup.
Ce matin, si Jésus était là, il mangerait
peut-être des patates-frites avec mon ami
qui a une Dodge '51 et une Pontiac '72.
A ses gamins qui s'étonnent de ne pas avoir
une voiture neuve, il répond "Ces voitures ont été neuves
un jour et maintenant elles ont de l'expérience."
Il sait tout réparer et quand des riches l'appellent
pour rafistoler leurs toilettes, il fait quelques heures
de rab pour qu'ils apprennent
de quoi nous sommes faits.
Je lui ai raconté qu'au Mexique les pauvres disent que
lorsqu'il y a des éclairs les riches
croient que Dieu les prend en photo.
Il a éclaté de rire.
Comme tous les paysans de l'histoire
du monde, les nôtres ne comprennent pas pourquoi
ils sont de plus en plus pauvres. Leurs fils rejoignent
l'armée pour bosser à se faire tuer.
Vos idéaux étant des nuages invisibles,
essayez de ne pas étouffer les pauvres,
les paysans avec votre sympathie.
Ils savent que vous les observez.

Jim Harrison, Une heure de jour en moins. Poèmes choisis 1965-2010. Traduit de l'anglais (américain) par Brice Matthieussent. Flammarion 2012.

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Don

Publié le par Fred Pougeard

Don

Jour si heureux.
Le brouillard était tombé tôt, je travaillais au jardin.
Des colibris s'arrêtaient au-dessus de la fleur du chèvrefeuille.
Il n'y avait rien sur cette terre que j'aurais voulu posséder.
Je ne connaissais personne qui aurait valu d'être envié.
Le mal qui était advenu, je l'oubliais.
Je n'avais pas honte d'être celui que je suis.
Je ne sentais dans mon corps nulle douleur.
En me redressant, je voyais la mer bleue et les voiles.

Czeslaw Milosz, Poèmes, traduction du polonais par Josef Kwaterko et Robert Mélançon, dans la revue Liberté, Montréal, Mai-Juin 1981

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Une célébrité

Publié le par Fred Pougeard

copyright Photo Remy Boudet
copyright Photo Remy Boudet

Ce soir j'ai rencontré à Paris une célébrité de la télé française
qui fait toute une histoire de mon art
dans ses e-mails
et
elle est friquée
elle a couché une fois avec Sartre et
notre rencontre a plongé sa nature passionnée dans le ravissement

déclare-t-elle

Elle va jusqu'à me citer une de mes brillantes
conneries
en traduction française

Certes je suis toujours partant pour bouffer gratos
seulement
le moment venu
juste après le dessert
elle attend de moi un commentaire fulgurant
sur la poésie
ou la littérature du XXe siècle
ou ce qui m'a plongé pendant des années
dans la folie et le désespoir
et conduit à me retrouver avec un goût de canon de flingue rouillé
dans la bouche

Qu'est-ce que j'en sais ?

Et la princesse de la télé a l'air blessée
écoeurée
et renonce j'en suis conscient
au projet de me mettre dans son pieu
mais c'est bon
on n'en mourra pas
ma médiocrité et moi

On
a
encore
notre prix

Dan Fante, Bons baisers de la grosse barmaid (poèmes d'extase et d'alcool) traduit de l'anglais (américain) par Patrice Carrer. 13e note éditions 2009 .

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Qu'y faire ! Nous devons vivre.

Publié le par Fred Pougeard

Qu'y faire ! Nous devons vivre.

SONIA : Qu'y faire ! Nous devons vivre. Nous allons vivre, oncle Vania. Passer une longue suite de jours, de soirées interminables, supporter patiemment les épreuves que le sort nous réserve. Nous travaillerons pour les autres, maintenant et jusqu'à la mort, sans connaître de repos, et quand notre heure viendra, nous partirons sans murmure, et nous dirons dans l'autre monde que nous avons souffert, que nous avons été malheureux, et Dieu aura pitié de nous. Et alors, mon oncle, mon cher oncle, une autre vie surgira, radieuse, belle, parfaite, et nous nous réjouirons, nous penserons à nos souffrances présentes avec un sourire attendri, et nous nous reposerons. Je le crois, mon oncle, je le crois ardemment, passionnément… Nous nous reposerons ! Nous entendrons la voix des anges, nous verrons le ciel rempli de diamants, le mal terrestre et toutes nos peines se fondront dans la miséricorde qui régnera dans le monde, et notre vie sera calme et tendre, douce comme une caresse… Je le crois, je le crois… Mon pauvre, mon pauvre oncle Vania, tu pleures. Tu n'as pas connu de joie dans ta vie, mais patience, oncle Vania, patience… Nous nous reposerons… Nous nous reposerons… Nous nous reposerons !

Anton Tchekhov, Oncle Vania, Acte IV, traduction de Génia Cannac et Georges Perros. L'Arche éditeur 1960.

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que ferais-je sans ce monde sans visage sans questions

Publié le par Fred Pougeard

que ferais-je sans ce monde sans visage sans questions

que ferais-je sans ce monde sans visage sans questions
où être ne dure qu'un instant où chaque instant
verse dans le vide dans l'oubli d'avoir été
sans cette onde où à la fin
corps et ombre ensemble s'engloutissent
que ferais-je sans ce silence gouffre des murmures
haletant furieux vers le secours vers l'amour
sans ce ciel qui s'élève
sur la poussière de ses lests

que ferais-je je ferais comme hier comme aujourd'hui
regardant par mon hublot si je ne suis pas seul
à errer et à virer loin de toute vie
dans un espace pantin
sans voix parmi les voix
enfermées avec moi

1948

Samuel Beckett, Poèmes suivi de mirlitonnades. Editions de Minuit.

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