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Un rêve

Publié le par Fred Pougeard

Humain terrestre âgé de cinquante ans
Avec son lot de chance et de malchance,
Je me suis retrouvé un jour, quittant
Le monde, dans un monde de silence.
L’homme n’y existait qu’un petit peu,
Des derniers restes de ses habitudes
Mais sans désir aucun, sans aucun vœu,
Et n’avait ni surnom ni matricule.
Mille visages indifférenciés
M’accompagnaient, pris dans un cercle étrange ;
J’entrais dans la fumée de grands brasiers
Je m’y recomposais, nouveau mélange.
J’allais flottant, j’étais heureux d’errer,
Indifférent, muet et solitaire 
Et j’écartais d’un geste mesuré
Le fin ruban d’un rougeoiement, la terre.
J’avais encore en moi comme un rebut
De vie pour me tenir à l’identique
Mais l’âme ne tendait que vers un but —
Ne plus être âme et être corps physique.
Des éléments flottaient sur l’étendue,
Surfaces rêches dans surface lisse.
Des ponts d’une amplitude jamais vue
Avaient été jetés sur les abysses.
Je vois les éléments originaux
Qui traversaient l’espace à la dérive, —
Réseaux de fermes, toiles des canaux,
Tracés d’une structure primitive.
Pas de raffinement dans le détail,
Le maniérisme y semble sans usage
Mais on n’y voit pas trace de travail
Quoique tout bouge et tout soit à l’ouvrage.
Dans le comportement de leur pouvoir
Pas ombre de violence ou d’arbitraire ;
Quoique sans peur moi-même et sans vouloir,
Je faisais tout ce que j’avais à faire.
Jamais je n’ai pensé à dire « non »
Ni dire « oui » dans une ardeur factice.
J’aurais erré longtemps, et sans façon,
Si mon errance avait rendu service.
Un jeune gars flottait là par hasard,
Il m’a parlé pendant une heure entière,
Et même lui, pareil à un brouillard,
Etait moins un esprit qu’une matière.
Nous sommes arrivés à un étang.
Il a lancé sa ligne, — un dernier reste
De terre a fait surface et, dans l’instant,
Lui, il l’a repoussé d’un simple geste.
 

Nikolay Zabolotsky, un rêve (1953) traduction André Markowicz

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Inscriptions

Publié le par Fred Pougeard

4
 
C'est le vieux crépuscule familier :
le fleuve qui coule bleu et rose ;
la tombe du héros auquel nous rendions visite—
chacun regagne sa tombe à présent.
 
Certains ont déjà atteint leur but,
sont devenus prospères, connus —et sont morts ;
et d'autres — chenus ou chauves — qui font encore des projets et gardent l'espoir,
marchent au crépuscule près de ce ressac rosé.
 
5
 
Deux fillettes d'une douzaine d'années à une table
dans la Caféteria, se souriant
et souriant au monde ; mangeant posément.
Un clochard, portant deux ou trois manteaux en loques,
noir de crasse, marmonnant, s'est assis à côté d'elles—
l'araignée de Miss Muffet.

À cette différence qu'elles ne se sont pas enfuies effrayées,

n'ont pas frémi comme si elles étaient plus âgées et regardaient de travers.

Elles ont jeté un coup d'œil à la dérobée
à leur sombre compagnon et s'en sont un brin amusées ;
dans leur radieuse innocence
ne voyant en lui qu'un autre être humain.
 
11
 
Inscris-le dans ton registre
parmi les bénéfices du jour :
le chemin sombre et incertain du vent
sur la rivière luisante ;
de la neige sur les branches jaunes du sycomore.
 
Charles Reznikoff Inscriptions (1959) Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Thierry Gillybœuf. Nous 2018
 
 

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Laisse LXVI

Publié le par Fred Pougeard

 

 

LXVI

à Fred Pougeard

 

Tout est tranquille ici.

C’est si tranquille ici que c’en est un massacre.

Tout m’avait un goût dégueulâcre

Hier. Mais ce n’est plus ce que je dis.

Ce que je dis, c’est que le monde est beau.

Ce que je dis, c’est que le monde est neuf.

J’ai changé mon regard, je regarde de haut.

Tout est tranquille et neuf.

J’aime changer comme change le ciel.

Je ne sais plus les noms,                                           10

Je sais que les noms sont maudits ;

Les noms sont pleins de fiel,

Ce sont de sales cons.

Oui, c’est ce que je dis.

On voit encore ici leur ombre,

Souvenir de terreur.

On se souvient de leur grand nombre –

Et peut-elle être belle,

La peur ?

Tout est tranquille ici.                                              20

Il suffirait d’un rien pour que la vie soit belle.

Il suffirait que soit défait mon dit.

Diction, malédiction.

Tout est toujours mal dit et le malheur arrive.

Poète un pied sur chaque rive,

Attend de l’enfer éviction !

J’attends un invité,

Je refais du café.

Je voudrais être prêt lorsque la Mort viendra.

Je voudrais être prêt lorsque la Mort dira :              30

Viens mon petit on rentre

C’est un hiver de merde

Tu as froid mon petit viens dans mon lourd manteau

Il a duré longtemps oui duré si longtemps

Et il n’est plus si tôt non plus si tôt

Je ne veux pas que tu te perdes

Partageons ce café

Nous avons tout le temps

De prendre le café de finir le café                             40

Tu as déjà un peu plus chaud petit ?

Viens dans mon lourd manteau et fais ce que je dis

On rentre.

Un café dans le ventre

On rentre à la maison

On rentre on rentre à la maison

La maison tu verras n’a pas beaucoup changé

La maison tu verras n’a pas du tout changé

Et tout le monde y est

Tout le monde t’attend                                              50

Tout le monde a le temps

Et puis le temps passé n’est pas juste passé

Il est aussi devant

Il est encor présent

Le temps est la grande cuisine

Où tu fais ce café

Et dans l’odeur du café

Tu trouves la cuisine

La table d’où par la fenêtre

S’en est allée l’enfance                                              60

Par petits morceaux d’être

Qui sont devenus rances.

Tu trouves ta fragrance

Et l’alcool et la cire et puis le goût du temps

Le temps qu’on tient en soi qu’on a pour soi

Le vieux temps de l’enfance

Où la fenêtre s’ouvre et c’est le soir des rois

Le temps au cœur du temps

Qu’est-ce que tu as cru ?

Qu’on allait te laisser à ce monde foutu                               70

Petit ? La gelée blanche est tombée sur le pré

Je prends le fusil de Grand-Père

Et de quoi le charger

Et je m’en vais par les bois les fougères

Et je vais par les monts

Et je ne pense à rien seulement à marcher

Je ne me perdrai pas je connais tout à fond

Je suis une ombre dans les vallées la forêt

Peut-être suis-je mort

Mes anciens sont ici leur âme y dort                                   80

 

Je refais du café.

Je remonte le temps.

Je me souviens de tout.

Non, je ne suis pas fou.

Je suis coulé au temps.

Et je démens les faits.

L’enfance

Est d’un coup revenue

D’un coup d’un seul intacte.

Je pense                                                                                90

Ma mémoire est foutue

La parole m’impacte

Je vacille sur moi

– Je ne peux plus signer

Dit regardant sa main mon père

– Moi je peux l’imiter…

Et je gribouille un truc qu’il reconnaît pour sien.

– … je n’ai pas tant triché pour rien

Je repense à l’école et mon père sourit.

 – Je ne peux plus signer                                                      100

Dit prenant le stylo mon père

Puis il gribouille un truc sur un coin de papier

Et sourit

Dieu qu’ils sont loin les pleins et les déliés

– Mais ce n’est pas ta signature

Dit doucement ma mère

Et mon père sourit et me tend le papier

– Non ce n’est pas ta signature

Elle est à peu près nette avec pleins et déliés

– C’est celle de mon père                                                     110

Dit mon père Il sourit.

On n’a pas tant triché pour rien.

Personne n’a triché.

Je ressers du café.

On est bien, là, oui, on est bien.

Ma mère aussi sa main sur la mienne sourit.

Le moment se suspend.

J’accroche le fusil au mur de l’escalier

Je jette un œil à ce bout de papier

C’est si ténu le temps                                                          120

 

19 janvier 2016

 

Pascal Adam, Laisse 66

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Pas mourir...

Publié le par Fred Pougeard

Pas mourir
pas encore
trop tôt le couteau
le poison, trop tôt
Je m'aime encore
J'aime mes mains qui fument
qui écrivent
Qui tiennent la cigarette
La plume
Le verre
J'aime mes mains qui tremblent
qui nettoient malgré tout
qui bougent
Les ongles y poussent encore
mes mains
remettent les lunettes en place
pour que j'écrive
 
Agota Kristof, Clous. Poèmes en hongrois et français. Traduction Maria Maïlat. Editions Zoé, Genève 2016.

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Venise

Publié le par Fred Pougeard

(...) L'hiver dans cette ville, le dimanche surtout, vous vous réveillez au carillon de cloches innombrables comme si, derrière les rideaux de gaze, un gigantesque service en porcelaine vibrait sur un plateau d'argent dans le ciel gris perle. Vous ouvrez grand la fenêtre et la chambre s'emplit en un instant de cette brume extérieure chargée de sons de cloches, faite d'oxygène moite, de café et de prières. Peu importe aussi le degré de votre autonomie, à quel point vous avez été trahi, la profondeur de votre lucidité à l'égard de vous-même et le découragement qu'elle entraîne : vous admettez qu'il y a encore de l'espoir, ou du moins un avenir. (L'espoir, disait Francis Bacon, fait un excellent petit déjeuner mais un souper exécrable.) Cet optimisme naît de la brume, de la prière dont elle est faite, surtout à l'heure du petit déjeuner. Les jours comme ceux-là, la ville prend vraiment des allures de porcelaine, avec toutes ses coupoles recouvertes de zinc comme des théières ou des tasses retournées et le profil penché des campaniles qui luisent comme des cuillères abandonnées et se fondent dans le ciel. Sans parler des mouettes et des pigeons qui tantôt se précisent, tantôt se fondent dans l'air. Je dois dire que, si propice que soit l'endroit pour les lunes de miel, j'ai souvent pensé qu'on devrait en faire aussi l'essai pour les divorces, qu'ils soient en cours ou déjà accomplis. Il n' y a pas de meilleure toile de fond pour dissoudre l'extase. ; qu'il ait raison ou tort, pas un égoïste ne peut briller longtemps dans cette porcelaine entourée d'une eau de cristal, car elle lui vole la vedette. Je me rends bien compte  des conséquences désastreuses de telles suggestions sur le tarif des hôtels, même en hiver. Mais les gens préfèrent encore leur propre mélodrame à l'architecture, et je ne me sens pas menacé. Il est surprenant qu'on accorde moins de prix à la beauté qu'à la psychologie, mais tant qu'il en sera ainsi, je pourrai me permettre de venir dans cette ville — ce qui veut dire jusqu'à la fin de mes jours, et ce qui mène à la notion généreuse du futur.

Joseph Brodsky, Acqua alta (pp 29-30). Traduit de l'anglais par Benoît Cœuré et Véronique Schiltz. Farrar, Straus & Giroux Inc 1992. Editions Gallimard 1992

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A l'est d'Erzerum

Publié le par Fred Pougeard

A l'est d'Erzerum, la piste est très solitaire. De grandes distances séparent les villages. Pour une raison ou une autre, il peut arriver qu'on arrête la voiture et passe la fin de la nuit dehors. Au chaud dans une grosse veste de feutre, un bonnet de fourrure tiré sur les oreilles, on écoute l'eau bouillir sur le primus à l'abri d'une roue. Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s'en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en cigarettes, puis l'aube se lève, s'étend, les cailles et les perdrix s'en mêlent... et on s'empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le rechercher un jour. On s'étire, on fait quelques pas, pesant moins d'un kilo, et le mot "bonheur" paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive.
Finalement, ce qui constitue l'ossature de l'existence, ce n'est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d'autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l'amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible coeur.
 
Nicolas Bouvier, L'usage du monde. Dessins de Thierry Vernet. Librairie Droz 1963

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Exilium = 0

Publié le par Fred Pougeard

 

 
...plenum exiliis mare, infecti caedibus scopuli.
                                                                Tacite, Histoires
 
Aujourd'hui je pense à deux des nombreux morts noyés
à quelques mètres de ces côtes ensoleillées
trouvés sous la coque, serrés, embrassés.
Je me demande si sur leurs os poussera le corail
et qu'en sera-t-il de leur sang dans le sel,
alors j'étudie — je cherche parmi les vieux livres
de médecine légale de mon père,
un manuel où les victimes
sont photographiées avec les criminels
en vrac : suicidés, assassins, organes génitaux.
Aucun paysage sous le ciel d'acier des photos, rarement une chaise
un dos caché sous un drap, les pieds sur un lit de camp, nus.
Je lis. Je découvre que le terme exact est livor mortis.
Le sang s'accumule en bas, se coagule
d'abord rouge puis livide enfin se fait poussière
jusqu'à se dissoudre dans le sel.
 
*
 
Oggi penso ai due dei tanti morti affogati
a pochi metri da queste coste sollegiate
trovati sotto lo scafo, stretti, abbracciati.
Mi chiedo se sulle ossa crescerà il corallo
e cosa ne sarà del sangue dentro il sale,
allora studio — cerco tra i vecchi libri
di medicina legale di mio padre,
un manuale dove le vittime
sono fotografate insieme ai criminali
alla rinfusa : suicidi, assassini, organi genitali.
Niente paesaggi solo il cielo d'acciaio delle foto, raramente una sedia
un dorso coperto da lenzuolo, i piedi sopra una branda, nudi.
Leggo. Scopro che il termine esatto è livor mortis.
Il sangue si raccoglie in basso, si raggruma
prima rosso poi livido infine si fa polvere
e può sciogliersi nel sale.
 
Antonella Anedda dans Dix poètes italiens contemporains, traduit de l'italien par Bernard Vanel. Préface d'Alessandro Agostinelli. Le Bousquet-La Barthe éditions 2018
 

 

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Blanc sur blanc

Publié le par Fred Pougeard

I
 
Fais une clef, même petite,
entre dans la maison.
Consens à la douceur, aie pitié
de la matière des songes et des oiseaux.
 
Invoque le feu, la clarté, la musique
des flancs.
Ne dis pas pierre, dis fenêtre.
Ne sois pas comme l'ombre.
 
Dis homme, enfant, étoile.
Répète les syllabes
où la lumière est heureuse et s'attarde.
 
Répète encore : homme, femme, enfant
Là où plus jeune est la beauté.
 
 
VI
 
Les cigognes.
Elles m'apportent le parvis,
deux maisons, ou trois, si elles sont blanches,
la tour où elles se posaient
 
avec lenteur, j'avais alors
l'âge des mûres, 
le soleil suffoquait sur ma bouche,
te souviens-tu ?, ou était-ce le poids d'une autre bouche,
 
d'une autre raison, je ne sais plus,
je poursuivais à coups de pierre
les chiens dont tu avais peur,
et je te fuyais pour caresser
 
en secret
le poulain bai que j'aimais alors.
 
 
 
VII
 
Maintenant j'habite plus près du soleil, les amis
ne connaissent pas le chemin : c'est bon
d'être ainsi, à personne,
dans les plus hautes branches, frère
 
du chant exempt de l'oiseau
de passage, reflet d'un reflet,
contemporain
de n'importe quel regard de surprise,
 
seulement ce va-et-vient des marées,
ardeur faite d'oubli,
douce poussière à fleur de l'écume,
et seulement cela.
 
 
 
X
 
Seul le cheval, seuls ces grands yeux
d'enfant, cette
profusion de soie, me manquent.
ce n'est pas la voix
 
tant écoutée, la voix obscure du fleuve,
ni le corps tendre
le premier où j'ai posé les mains,
et connu l'amour ;
 
c'est ce regard qui nuit après nuit vient
de très loin par quelque chemin de traverse,
et me dérobe le sommeil,
sans épargner le cœur.
 
Mon cœur, alentejo de rosée.
 
 
Eugénio de Andrade, Branco no branco*, Blanc sur blanc (1984) traduction du portugais par Michel Chandeigne Editions Gallimard 2014.
 
*Branco no branco, littéralement Blanc dans le blanc, est une notation de Bashô, dans la traduction d'Octavio Paz : Narciso y biambo/uno al otro ilumina/blanco en lo blanco
 
** Image : Eugénio de Andrade par José Rodriguez
 
 
 
 
 

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Vieille femme dans les bois

Publié le par Fred Pougeard

Elle ne lit plus de livres —
ils ne lui disent plus rien.
elle n'écoute plus de
 
musique—ça la rend
nerveuse et désireuse. elle
ne regarde plus la télévision—
 
témoin d'un monde
où elle n'a plus son mot
à dire. aucun enfant
 
ne germera d'elle
et elle se refuse à élever
celui d'une autre
 
elle ne s'intéresse pas
aux cercles du pouvoir des hommes
les jeunes hommes l'ennuient
 
les hommes vieux la rendent triste
les hommes puissants la révoltent
une petite-fille en manteau rouge
 
sur ses gambettes fraîches
chemine vers elle. elle a retiré
les exigences du sexe et ses comportements
 
comme un tablier
et chevauche sa vie
comme un chant
 
elle se lève quand il fait clair
va se coucher avec l'obscurité
elle vit avec les étoiles
et la lune qui apportent
une présence éclatante dans sa maison
 
le déclin de ses ovaires elle le traite
avec de l'huile de primevères des flocons
de soja et du trèfle. avec des teintures
de cimicaire d'igname sauvage
elle se défait des streptocoques dans ses glandes
 
le ginseng adoucit ses articulations
garde humides les parois elle prépare des infusions
de blouslangkop et d'acore odorant
pour écouler le cancer hors du sein.
elle arrose les dahlias de pipi matinal
 
une grue couronnée s'avance vers elle
quand elle s'en va cueillir du géranium sauvage
pour ses pommades ou de la sauge
qui pousse alentour quand un aigle
en trois coups d'aile coupe son champ de vision
elle va t'accompagner :
 
masser tes cuisses, ta peau qui s'écaille
enduire tes bras de baumes, elle réconfortera
ton cœur abandonné. elle déverrouillera prudemment
tes yeux fixés sur la terre, étouffera tes oreilles
scellera ton odorat, protègera doucement
ta langue dans ta mâchoire
 
quand elle t'emmènera dans le froid
tu seras seule—chantant dans ta moelle brûlée.
 
Antjie Krog, Une syllabe de sang. Poèmes traduits de l'afrikaans par Georges-Marie Lory. Editions Le Temps qu'il fait, 2013
 

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Les Plantes grasses

Publié le par Fred Pougeard

Un de mes lointains parents collectionnait
les plantes grasses. On venait de toute part
pour les voir. Vint aussi le célèbre (?)
de Lollis dégustateur de poésie prosaïque.
Ils s'étaient connus au Mont-Rose
restaurant pour célibataires qui a disparu.
Aujourd'hui n'existent plus 
ni serres ni plantes grasses ni visiteurs
ni même le jardin où l'on venait
voir ces merveilles. Quant au parent
c'est comme s'il n'avait jamais existé. Ex-étudiant
à Zurich, recalé en tout,
quand dans notre pays les choses tournaient mal
il hochait la tête et disait à Zurich, ah à Zurich...
 
Je ne sais quel sens peut avoir le ridicule
dans le tout/rien où nous vivons :
il doit en avoir un et sans doute pas le pire.
 
*
 
Il me semble impossible
ma divine, mon tout,
qu'il reste de toi moins
que le feu rouge-verdâtre
d'une luciole hors saison.
La vérité est que même
l'incorporel
ne peut égaler ton ciel
-seules les coquilles qu'imprime le cosmos
dans leur égarement disent quelque chose
qui te regarde.
 
*
 
Finies les nouvelles
de San Felice.
 
Tu as toujours aimé les voyages
et à la première occasion
tu as sauté hors
de ta niche mortuaire.
 
Mais à présent comment se reconnaître
dans l'Ether ?
 
*
 
Toute la foi que j'ai en toi
durera
(je t'ai dit un jour cette sottise)
jusqu'à l'éclair d'outre-monde détruisant
l'immense dépotoir où nous vivons.
Nous nous trouverons alors en je ne sais quel point
si dire point a un sens quand l'espace
manque, discutant tel vers controversé 
du divin poème.
 
Je le sais, au-delà du visible du tangible
nulle vie possible mais l'outre-vie
est peut-être l'autre face de la mort
que nous portions cachée en nous au long de tant d'années.
 
Toute la foi que j'ai en moi
tu l'as ranimée sans le vouloir
sans le savoir car ici-bas
chaque épave de vie contient une trappe
dont nous ne savons rien et qui peut-être
nous attendait égarés incapables
de lui donner un sens.
 
Toute la foi que j'ai me brûle ; certes
en me voyant on me dira homme de cendre
sans voir que c'était ma renaissance.
 
Eugenio Montale, Altri versi e poesie disperse (première parution Turin 1980) dans Poèmes choisis (1916-1980), traduit de l'italien par Patrice Dyerval Angelini, Editions Gallimard 1991
 
 
 
 

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