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Athéisme

Publié le par Fred Pougeard

Athéisme

"Une chose remplace l'autre", disent les gens ici.
Et c'est à dire : une chose vaut l'autre.
Une chose vaut l'autre -ce qui vaut pour toi vaut pour moi :
Je ne sais pas comment ni pourquoi mais je chemine.
Nous marchons avec la mort pour seul but
Et sans attente d'une métamorphose,
Et sans correspondance secrète est le jeu
Et sans signification éternelle notre action.
Nous n'avons rien d'autre que le temps humain
Et les humains autour de nous. Aussi imparfaits
Que nous. Notre sérénité
N'est pas à l'intérieur de nous. Elle est adoptée
Comme un devoir et un exercice de tolérance :
Chacun a besoin d'aide car chacun est faible.

Ce n'est que l'endettement réciproque de la vie
Qui éveille en nous les forces meilleures.

Eva Strittmatter, La neige de lune couvre les prés. Choix de poèmes dans Des jours au-dessus du rêve, traduit de l'allemand par Fernand Cambon. Editions Amandiers Poésie 2012.

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Un régal

Publié le par Fred Pougeard

Un régal

Il n'y a pas d'autres mot. Parce que voilà ce que c'était. Un régal.
Un régal, ces dix dernières années.
Vivant, pas d'alcool, travaillant, aimant et
étant aimé d'une femme accomplie. Onze ans
plus tôt on lui avait dit qu'il lui restait six mois à vivre
au rythme où il allait. Et il n'allait
nulle part, il dégringolait. Il changea donc ses manières
on ne sait comment. Il cessa de boire ! Et le reste ?
Après cela tout a été un régal, chaque minute,
Jusques et y compris ce moment où on lui apprit,
bon, que des choses se détruisaient et
se construisaient à l'intérieur de sa tête. "Ne pleurez pas pour moi,
disait-il à ses amis. J'ai de la chance.
J'ai eu dix années de plus que moi ou quiconque
nous y attendions. Un pur régal. Tenez-le vous pour dit."

Raymond Carver, A New Path to the Waterfall (Jusqu'à la Cascade) Atlantic Month Press 1989. Editions de l'Olivier 2015.

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Coin d'ombre

Publié le par Fred Pougeard

Coin d'ombre

Le coin d'ombre et d'humidité dans le potager.
Du mur de pierre dégoutte le filet d'eau,
doucement, sur le vert moussu, éternellement.
Une goutte et une autre goutte, dans le silence
où seules les fourmis travaillent
et dort un chat et dort l'avenir des choses
qui me prendront au dépourvu et me feront mal.
Grandissent, rampantes, les plantes sans prétention
à l'utilité ou à la beauté.
Tout est simple. Anonyme.
Le soleil est un or bref. La paix existe
dans la boîte de conserve abandonnée
et dans le monde.

Carlos Drummond de Andrade, Boeutemps III, 1979 dans La machine du monde et autres poèmes. Traduit du portugais (Brésil) par Didier Lamaison. Traduction revue par Claudia Poncioni Editions Gallimard 1990 et 2005

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Football à Slack

Publié le par Fred Pougeard

Football à Slack

Dans un plongeon de vallées, au dos nu d'une colline

Des hommes bariolés de couleurs
Bondissaient, comme bondissait leur ballon gonflé.

Le ballon gonflé sautait, les hommes aux couleurs joyeuses
Giclaient comme l'eau pour le frapper de la tête.
Le ballon fila dans le sens du vent-

Les hommes caoutchouc bondirent à sa poursuite.
Le ballon rebondit en l'air puis au sol puis plana dans le vent
Au-dessus de l'abîme des cimes.
Alors tous crièrent d'un seul homme et le ballon revint vers eux.

Les vents soufflants par les trous enflammés du ciel
Entassaient l'assombrissement des collines autour d'eux
Pour les impressionner. L'aveuglante lumière
Mixait ses huiles folles, jetait son ombre noire.
Puis la pluie abaissa sa presse de métal.

Cheveux collés au crâne, eux foulaient l'eau
En mares étincelantes. Leurs cris montaient dans l'air
Fins et minces, lavés et joyeux

Tandis que le monde recroquevillé s'affaissait et coulait
Et que les vallées bleuissaient impensablement
Sous la profondeur de la dépression atlantique-

C'est alors que les ailiers bondirent, pédalèrent dans l'air
Que le goal vola à l'horizontale

Et qu'un nouvel holocauste d'or
Souleva le bord d'un nuage pour les contempler.

Ted Hughes, Vestiges du royaume d'Helmet dans New selected poems 1957-1994, traduit de l'anglais par Jacques Darras. Editions Gallimard 2009

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Mais le rêve est rêve. il vient et s'enfuit...

Publié le par Fred Pougeard

Mais le rêve est rêve. il vient et s'enfuit...

Monna Lara :

Mais le rêve est rêve. Il vient et s'enfuit.
Et quand dans le matin la maison resplendit,
tous les rêves sont vus sous un autre jour...

La Princesse blanche :

Et sont en nous pourtant tissés pour toujours.
Songe aux images de tes rêves, et demande-toi,
est-il en ta vie quoi que ce soit
de plus vécu ? Et de plus tien ?
Tu dors, seule. La porte est verrouillée. Rien
ne peut se produire. Et pourtant entre en toi
un monde étranger, en toi son miroir.

(Silence)

Souvent, moi dans mon lit, quelqu'un dehors marchait,
un pas s'approchait, s'éloignait, mais ce cognement,
c'était pour moi le coeur d'un autre qui dehors
battait et dont la souffrance était mienne au dedans.
Je souffrais comme une bête aurait souffert la mort,
ce que pour moi c'était, je ne pouvais le dire
à personne. Au matin ma chevelure était peignée
et j'étais de nouveau habillée
pour un jour- ; il me semblait pour une année.
C'était pour moi comme si, tant que j'étais éveillée,
la vie entière était debout : tout ce qui s'était produit
était passé aux mains du rêve, était fini-
mais à présent je sais : tout est et reste là.
Le monde est grand mais en nous il se fait profond
comme l'est la mer. Il n'y a pas de sens ou presque pas
à dire de quelqu'un qu'il dort ou qu'il est éveillé-
sa vie est tout entière en lui de toute façon,
sa douleur devient sienne et son bonheur
ne s'est pas perdu. Dans la profondeur,
sous le calme lourd, ce qui pour lui est nécessaire
se produit au milieu d'une demi-lumière,
et vers lui s'avance à la fin,
visage rayonnant, son destin.

Rainer Maria Rilke, La Princesse blanche, scène au bord de la mer. Traduit de l'allemand par Maurice Regnaut. Actes sud/théâtre de la Ville 1991. (disponible dans la même traduction dans le volume de la Pleïade consacré aux oeuvres théâtrales et poétiques de Rilke.)

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The terminal bar

Publié le par Fred Pougeard

The terminal bar

La télévision suspendue
dans sa cage grillagée,
à l'abri des jets
de bouteille d'une rage fortuite,
est icône et fétiche,
qui nous donne notre content
de magie et de rédemption,
de routine et de sentiment.
Les guirlandes d'un an pendent
à côté d'un laissé pour compte
qui tremble ; les cadavres collent
au papier tue-mouches crasseux.
Les neiges de Manhattan volent
sur les eaux constellées,
des traînées de vapeur montent
des bouches d'aération du métro...
Bienvenue sur la planète
dont les bières fluorescentes
grésillent dans le silence
désolé des sphères.
Claque la porte, secoue
la neige de tes souliers,
avoue que les vastes ténèbres
ont fini par te battre.
Nul n'a trouvé le Graal
ni conquis le cosmos :
rejoins la clientèle
qui se regarde grossir.

Derek Mahon, La mer hivernale et autres poèmes, traduit de l'anglais (Irlande) par Jacques Chuto. The Gallery Press 2011. Cheyne Editeur 2013

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Animula

Publié le par Fred Pougeard

Animula

"S'échappe de la main de Dieu l'âme naïve"
Vers les lumières changeantes et la rumeur d'un monde plat
Clair ou obscur, sec ou humide, chaud ou froid ;
Butant contre le pied des tables et des chaises ,
Tombant, se relevant, voulant saisir jouets et baisers,
S'avançant hardiment, prompte à prendre l'alarme,
Cherchant refuge au creux du bras et des genoux,
Avide d'être rassurée, prenant plaisir
A l'éclat embaumé de l'arbre de Noël,
Plaisir au vent, plaisir au soleil, à la mer ;
Etudie le motif ensoleillé par terre
Et les biches courant autour d'un plat d'argent ;
Confond l'imaginaire et le réél, contente
Avec des cartes à jouer, des rois, des reines,
et les exploits des fées, et les dires des bonnes.
Mais le pesant fardeau de l'âme grandissante
Inquiète et blesse davantage de jour en jour ;
Chaque semaine, blesse, inquiète davantage
par les impératifs de l'"être et du sembler",
Du permis et du défendu, du désir et de sa censure.
La souffrance de vivre et la drogue des rêves
Blotissent la petite âme dans l'embrasure de la fenêtre
Derrière l'Encyclopaedia Britannica.
S'échappe de la main du temps l'âme naïve
Egoïste et irrésolue, boiteuse, difforme
Ne sachant aller de l'avant ni reculer,
craigant la chaude réalité, le bien offert,
Niant la tyrannie importune du sang,
Ombre à ses propres ombres et spectre en sa ténèbre,
Laissant des papiers en désordre dans une chambre poussiéreuse ;
Vivant pour la première fois dans le silence d'après le viatique.

Priez pour Guiterriez, avide de vitesse et de puissance,
pour Boudin, réduit en bouillie,
pour celui-ci qui fit une grande fortune
Et celui-là qui alla son chemin.
Priez de même pour Floret, que le limier a déchiré entre les ifs.
Priez pour nous à présent et à l'heure de notre naissance.

(1929)

Thomas Stewart Eliot, Poèmes d'Ariel 1927-1930 traduit de l'anglais par Pierre Leyris. Dans La Terre vaine et autres poèmes, Editions du Seuil 1976

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Ecriture

Publié le par Fred Pougeard

Ecriture

Sans doute peut-on sentir la dérision qu'il y a à rapporter une expérience singulière quand tant d'hommes souffrent et meurent de mort violente un peu partout dans le monde, quand l'idée de la guerre a déjà soumis les esprits.
Mais enfin, à l'encontre des grandes pensées de couverture des Maîtres de l'idéologie, plus encore à l'encontre des médias qui visent à soumettre, nous parlons aux individus dans leur solitude silencieuse. A voix basse nous leur désignons des germes de bonheur en n'importe quelle situation.

Jean Sulivan, L'écart et l'alliance, Editions Gallimard 1981

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Se faire beaux

Publié le par Fred Pougeard

Se faire beaux

Se faire beaux, le soir, ensemble et dans la hâte
En commentant ce jour long qui nous sépara,
Les fracas d'Orient, les tracas des pénates,
Se faire beaux pour la sonate ou l'opéra,
Bien haut deviser, d'une pièce à l'autre, aux prises
Avec le fard, avec l'agrafe ou le tiroir,
Entre ces deux froideurs, l'horloge et le miroir,
Fiévreusement se faire beaux, pour la reprise,
Ou la première, ou bien le grand concert d'adieu.
Sous nos joyeux cheveux où l'argent s'entrelace,
Nous parfumer, passer du linge radieux,
Brusqués par la pendule et scrutés par la glace.
Dehors, un froid de feu. Noël après-demain.
Aux oiseaux de l'hiver vont se joindre des anges.
Couvre-toi bien : les rouges-gorges, les mésanges
Tantôt se sont risqués presque au bord de ma main.
-Qu'est-ce qui manque au mur ? -L'esquisse. On la rentoile.
-As-tu pris un peu l'air aujourd'hui ? -Pas beaucoup,
Mais d'ici le théâtre, on va boire un bon coup
D'espace bien frappé champagnisé d'étoiles.
Tout est faste à nous deux, quelques mots, quelques pas,
Se faire beaux devant un miroir incrédule.
Visages et destins ne se rentoilent pas,
A beau nous ressasser la mesquine pendule.
Te voilà rayonnant, comme là-bas le sont
Ce piano qui nous attend, l'aile inclinée,
ces violons en verve au bout de la journée
Et ces basses qui vont descendre au fond des sons.
Au tréfonds des miroirs se déposent nos âges.
Nous entourons d'or fin ces gouffres éternels
Où nous disparaissons visage par visage
Dans une espèce de musique de Chanel.
L'horloge est raccordée à d'infimes trémies
Broyeuses. Je revois le temps vite détruit
Où nous laissions ici nos filles endormies,
Petits sourçons d'espoir dans l'épaisseur des nuits.

Lucienne Desnoues, Anthologie personnelle. Actes Sud 1998

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Solitude

Publié le par Fred Pougeard

Solitude

J'ai appris à mon nez l'odeur des roses fraîches, j'ai appris à mes mains les formes du bonheur.
J'enseigne à mes oreilles les voix de la terre, mes lèvres ont connu les courbes de l'amour.
Mes genoux ont plié contre le poids des pierres, et ma langue touché l'écume du chemin.
Mes dents ont éprouvé la ronce et la fougère, mes dents ont comparé l'écorce et le raisin.
J'essayai aux orties les tendresses humaines, l'absence aux flammes de mon sang.
Au vent, j'ai mesuré mes peines, à la pluie j'ai rythmé mon haleine, mon coeur à l'autan.
J'ai goûté la saveur et la sève ; j'ai connu les rousseurs du soleil et le bleu de l'iris.
Afin que mon âme s'en souvienne, quand je serai plongé dans le désert de Dieu,
afin qu'elle sache et ne s'étonne pas de l'éternelle solitude.

15 septembre 1965.

Marcela Delpastre, Le Chasseur d'ombres et autres psaumes (1960-1969) Edicions dau Chamin de Sent Jaume 2002

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