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La terre qui nous portait tremble

Publié le par Fred Pougeard

Autrefois
moi l'effrayé, l'ignorant, vivant à peine,
me couvrant d'images les yeux,
j'ai prétendu guider mourants et morts.
 
Moi, poète abrité,
épargné, souffrant à peine,
j'osais tracer des routes dans le gouffre.
 
A présent, lampe soufflée,
main plus errante, tremblante,
je recommence lentement dans l'air.
 
 
*
 
Sinon le premier coup, c'est le premier éclat
de la douleur : que soit ainsi jeté bas
le maître, la semence,
que le bon maître soit ainsi châtié,
qu'il semble faible enfançon
dans le lit de nouveau trop grand —
enfant sans le secours des pleurs,
sans secours, où qu'il se tourne,
acculé, cloué, vidé.
 
Il ne pèse presque plus.
 
La terre qui nous portait tremble.
 
Philippe Jacottet, Leçons (novembre 1966-octobre 1967) Gallimard 1977
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Psaume

Publié le par Fred Pougeard

Personne ne nous repétrira de terre et de limon,
personne ne bénira notre poussière.
Personne.
 
Loué sois-tu, Personne.
Pour l'amour de toi nous voulons
fleurir.
Contre
toi.
 
Un rien
nous étions, nous sommes, nous 
resterons, en fleur :
la rose de rien, de
personne.
 
Avec
le style clair d'âme,
l'étamine désert-des-cieux,
la couronne rouge
du mot de pourpre que nous chantions
au-dessus, au-dessus de
l'épine
 
*
 
Niemand knetet uns wieder aus Erde und Lehm,
niemand bespricht unsern Staub.
Niemand.
 
Gelobt seist du, Niemand.
Dir zulieb wollen
wir blühn.
Dir
entgegen.
 
Ein Nichts
waren wir, sind wir, werden
wir bleiben, blühend :
die Nichts, die
Niemandsrose.
 
Mit
dem Griffel seelenhell,
dem Staubfaden himmelswüst,
der Krone rot
vom Purpurwort, das wir sangen
über, o über
dem Dorn.
 
Paul Celan, La Rose de personne (Die Niemandsrose) (1963), à la mémoire d'Ossip Mandelstam. Traduit de l'allemand par Martine Broda. Editions Le nouveau commerce 1979
 
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