Ayant perdu la tête, grand-mère, un beau jour,
quitta notre logis pour aller s'endormir
dans l'arbre : elle y devint le fruit
d'un rameau dénudé, puis un oiseau,
puis la lune, elle se mit à chanter
une chanson d'enfant.
Ils finirent par l'emmener,
mais elle ne cessa de chanter ses désirs,
le temps de ses désirs, la violence
de ses désirs.
Avec sa ramure octogénaire,
sa sève servile et stérile,
son feuillage dépenaillé,
face aux quatre coins du monde, aux
quatre coins du monde, grand-mère,
face au silence.
Vahan Andréassian (né en 1960)
GRAND-PÈRE
À son réveil,
les étoiles n'avaient pas fini de briller.
Il regardait par la fenêtre
et, voyant qu'il avait neigé,
"mauvais pour l'arbre..." grognait-t-il
en faisant la grimace ;
puis il cherchait longuement ses outils
dans tous les recoins de la maison. Nous
dormions encore, des sourires
légers survolaient nos visages
comme autant de colombes.
Après nous avoir tous bénis et embrassés,
grand-père franchissait le seuil
pour descendre, lent comme un millénaire,
les marches du perron,
—cependant que, blottis au tréfonds de l'hiver,
nous savourions les douces pommes
tombées du ciel.
Goughas Sirounian (né en 1949)
Dans Vahé Godel, La poésie arménienne, du Ve siècle à nous jours, anthologie. La Différence 2006
Image : peinture de Gurgen Ghukasyan (1937-1993)