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Bras offerts

Publié le par Fred Pougeard

Je sors. J'ai des yeux
neufs. Je vois
le jour.
 
Je m'arrête pour
voir le jour. Je recommence.
 
Je ne crois plus. Je touche
avec mes yeux
le jour.
 
Rien
que le jour.
 
Comme
un soleil qui monte, qui
m'aveugle.
 
*
 
Soudain le sol.
 
Pas d'ombres. Pas d'oracles
noirs.
 
Pas d'insectes
pour séparer. Pas de haines. Pas
de couloirs.
 
Soudain le sol.
 
Soudain la terre soulevée. Soudain
la graine.
 
Soudain la tige
soutenue. Soudain l'espace
partagé.
 
Le sol indemne.
 
*
 
J'ai trop tardé. Je
n'attends plus.
 
Je cours
dans le matin du monde.
 
Tout m'appelle. Tout 
est prochain.
 
Une herbe.
Un insecte neuf.
 
Comme un bourdonnement de signes
sous les feuilles.
 
L'espace devant moi. Infime,
immense.
 
*
 
Cette branche
au-dessus.
 
Promesse des fruits lourds, ciel
immobile.
 
Je me hisse. Je
veux. J'ai soif jusqu'aux poignets.
 
Dans l'air qui devient
dur
 
je lutte.
 
*
(...)
 
Midi
 
Trop tard déjà pour
décider.
 
Pour dire.
 
J'insiste. Je suis
moi
 
Entre les mots
qui sèchent sur le sol
je me souviens.
 
J'invente un autre
mot
 
plein de salive.
 
*
(...)
 
Ici
 
dans la terre qui
ne crie pas
 
le vent
 
avec son sexe
fou
 
soc et semence.
 
*
(...)
 
Le soleil
qui est toujours là.
 
Immobile, au-dehors. C'est
moi qui tourne.
 
Qui tombe. Qui n'ai pas
de lieu.
 
Lui
surplombe et connaît.
 
Lui dure
par-delà les signes.
 
Le soleil
qui ne parle pas.
 
Qui m'apprend, chaque jour
le même geste.
 
*
(...)
 
Un cri d'oiseau
 
Je le maintiens
derrière mon épaule.
 
Je me mets à l'abri. J'existe 
seul.
 
Qui se souvient
de soi
oublie l'obstacle et la menace.
 
Nul
cri d'oiseau.
 
Je comblerai son vide
avec ma voix.
 
*
(...)
 
Je marcherai
dans le délabrement des routes.
 
Je maintiendrai
dans les décombres, dans l'oubli.
 
Je parlerai 
comme le vent multiple.
 
Sans toi.
Sans ton soleil.
Sans ton corps absolu.
 
*
(...)
 
Branches, soleils
ouverts.
 
J'ai cru vaincre la mort
avec des phrases.
 
J'ai consumé tout mon savoir.
 
Avec des phrases qui
dormaient. Avec
des fables.
 
Branches, soleils des 
feuilles, bras 
offerts.
 
(...)
 
Claude Esteban, Le jour à peine écrit dans Le nom et la demeure, Flammarion 1985
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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L'arbre d'oisiveté

Publié le par Fred Pougeard

Je mourrai un jour je suppose
Dans cette vieille maison turque où j'habite ;
Dehors une feuille de banane en lambeaux, et ici
Sur le rebord, dans un pot de confiture, un hélianthème.
 
Peut-être une mandoline languissante
Sanglote où les cigales ont creusé
Jusqu'au cœur de tout soupçon, et puis
Gratte le silence comme un chien enfermé.
 
Serai-je plus ou moins mort
Que le village, dans les sources dispersées
De la mémoire, ou bien verrai-je dans quelque nuage,
En arrière, la même route devant moi ?
 
Contre l'argile moite d'un désir de femme,
Quand le cœur ne pourra plus ronger,
Découvrirai-je entre cette vie-ci
Et celle-là, un autre hantement ?
 
Non : à l'ombre les joueurs de cartes
Continueront de jouer ; les sources aériennes
Bruiront ; au lit, calme sous les baisers
Sans signature, aucune de mes dettes payées,
 
Je me souviendrai des nuits où il pleuvait
De travers comme de la fonte sur les collines :
Paysages blessés aux nues qui tonnent, et partout
L'absence d'un être, qui croît comme une tache ;
 
Ou de l'endroit dans les ténèbres où bougent les doigts bruns,
Avant l'éveil des bergers matinaux
Et tapent sur les lèvres endormies, avec les mêmes touches
de la machine usagée, un poème qui implore
 
Le silence des lèvres et des esprits qui n'ont pas parlé.
 
Lawrence Durrell, Poèmes (1960), traduits de l'anglais et préfacés par Alain Bosquet. Editions Gallimard "Du monde entier" 1966
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Rupture

Publié le par Fred Pougeard

Ayant perdu la tête, grand-mère, un beau jour,
quitta notre logis pour aller s'endormir 
dans l'arbre : elle y devint le fruit
d'un rameau dénudé, puis un oiseau, 
puis la lune, elle se mit à chanter
une chanson d'enfant.
 
Ils finirent par l'emmener,
mais elle ne cessa de chanter ses désirs,
le temps de ses désirs, la violence 
de ses désirs.
 
Avec sa ramure octogénaire,
sa sève servile et stérile,
son feuillage dépenaillé,
face aux quatre coins du monde, aux
quatre coins du monde, grand-mère,
 
face au silence.
 
                              Vahan Andréassian (né en 1960)
 
 
 
GRAND-PÈRE
 
À son réveil,
les étoiles n'avaient pas fini de briller.
Il regardait par la fenêtre
et, voyant qu'il avait neigé,
"mauvais pour l'arbre..." grognait-t-il
en faisant la grimace ;
puis il cherchait longuement ses outils
dans tous les recoins de la maison. Nous
dormions encore, des sourires
légers survolaient nos visages
comme autant de colombes.
Après nous avoir tous bénis et embrassés,
grand-père franchissait le seuil
pour descendre, lent comme un millénaire,
les marches du perron,
—cependant que, blottis au tréfonds de l'hiver,
nous savourions les douces pommes
tombées du ciel.
 
                              Goughas Sirounian (né en 1949)
 
Dans Vahé Godel, La poésie arménienne, du Ve siècle à nous jours, anthologie. La Différence 2006
 
Image : peinture de Gurgen Ghukasyan (1937-1993)
 
 
 

 

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Quand

Publié le par Fred Pougeard

Quand t'aura le vent accomplie
L'eau tes images déporté
Du camphre de ta mort vidée
Ma cervelle pli contre pli
 
Quand t'aura ma langue pâlie
Aux mots les plus durs affrontée
La plaine de toi dénudée
De tout bleu de tout noir salie
 
Quand cessera la cesse, cesse
De l'incessante presse, presse
De ton œil froid sur ma rétine
 
Quand pèsera la terre, terre
Entre l"écorce et la résine
Le poids de tes os sédentaires
 
 
RUE VIEILLE DU TEMPLE, 1983
 
Constriction. désarmé. follement
Lourd
À de vagues désastres
Laissé,
Par l'arrêt du sang
Détaché,
 
Cœur qui frappe
Un contenant sans contenu. sans.
Aujourd'hui précis :
Rien
Ou rien.
Pareillement demain.
 
Seront ce que seront
Ses couleurs :
Blanc, Blanc
Le soleil, le soleil, le soleil
Blanc
Entre-temps se vide
 
Ta parole percée,
Ta pensée qui s'évite
Mots
Qui ne mots,
Cris cachés, cachés, s'accoutumant
Aux pires
 
Refus :
L'œil , et le sein, le doigt
De poids froid qu'insane s'évertue
Ta main inconsistante
À courber
Pour.
 
Air,
Fracas,
contre l'angle
de ce bleu
La rue Vieille-du-Temple
À rebours. t'en vas. sans sauvegarde.
 
Jacques Roubaud, La forme d'une ville change plus vite, hélas, que le  cœur des humains Editions Gallimard 1999
 
Photo : Sophie Bassouls
 
 

 

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