L'arbre d'oisiveté

Publié le par Fred Pougeard

Je mourrai un jour je suppose
Dans cette vieille maison turque où j'habite ;
Dehors une feuille de banane en lambeaux, et ici
Sur le rebord, dans un pot de confiture, un hélianthème.
 
Peut-être une mandoline languissante
Sanglote où les cigales ont creusé
Jusqu'au cœur de tout soupçon, et puis
Gratte le silence comme un chien enfermé.
 
Serai-je plus ou moins mort
Que le village, dans les sources dispersées
De la mémoire, ou bien verrai-je dans quelque nuage,
En arrière, la même route devant moi ?
 
Contre l'argile moite d'un désir de femme,
Quand le cœur ne pourra plus ronger,
Découvrirai-je entre cette vie-ci
Et celle-là, un autre hantement ?
 
Non : à l'ombre les joueurs de cartes
Continueront de jouer ; les sources aériennes
Bruiront ; au lit, calme sous les baisers
Sans signature, aucune de mes dettes payées,
 
Je me souviendrai des nuits où il pleuvait
De travers comme de la fonte sur les collines :
Paysages blessés aux nues qui tonnent, et partout
L'absence d'un être, qui croît comme une tache ;
 
Ou de l'endroit dans les ténèbres où bougent les doigts bruns,
Avant l'éveil des bergers matinaux
Et tapent sur les lèvres endormies, avec les mêmes touches
de la machine usagée, un poème qui implore
 
Le silence des lèvres et des esprits qui n'ont pas parlé.
 
Lawrence Durrell, Poèmes (1960), traduits de l'anglais et préfacés par Alain Bosquet. Editions Gallimard "Du monde entier" 1966
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