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Au laboratoire du rêve

Publié le par Fred Pougeard

L'âge et la maladie auraient pu nourrir ma colère
Et souffrir à longueur de temps me déshumaniser ;
Je veux pourtant me rallier au vœu de Baudelaire :
Dormir, dormir plutôt que vivre et, dormant, pactiser
Avec la mort que le sommeil imite et préfigure.
On ne la conçoit d'ailleurs pas comme un vide béant
Mais, pour le vivant désœuvré, comme une sinécure,
Un retour à jamais au sein paternel du néant
Que l'on se représente incapable du moindre rêve.
Or, quand je dors, je rêve aussi bien le jour que la nuit.
Un nouveau songe m'apparaît dès qu'un autre s'achève
Et j'ignore où, pourquoi, comment le précédent a fui,
Si ce n'est moi qui l'ai quitté quand pourtant je m'y trouve
Dans un endroit des plus étrange mais charmant, parmi
Des invités dont le comportement distant me prouve
Qu'aucun d'eux n'a jamais été mon véritable ami.
Seule une froide courtoisie expliquant leur aisance,
Ils semblent entre eux se connaître et juger ma présence
Contradictoire avec le ton de leur propre milieu.
On m'y tolère, quelquefois on m'accorde la grâce
D'un bonjour assez négligent ou d'un distrait adieu.
Puis avec un sourire un peu contraint on vous efface.
Ici, l'être le plus aimable est un historien
Spécialiste des pays d'Aunis et de Saintonge.
Son air protecteur se durcit et sa mine s'allonge
Quand je lui cite quatre vers de Born le troubadour
Qui vécut dans cette contrée, et laissant loin derrière
Ma ferveur la froideur de l'érudit — il reste court.
Nous allons et venons lentement dans une clairière
Et je prends conscience alors qu'en bordure du bois
Mais dans l'ombre, m'observe une jeune fille au visage
D'orientale en vêtements japonais ou chinois
Et dont la teinte douce était autrefois en usage
Lorsqu'un de nos proches avait franchi l'ultime seuil
Et qu'après un long temps passé sous de plus sombres voiles
On entrait dans celui qu'on appelait le demi-deuil
Où, dans la nuit de l'univers, quelques rares étoiles
Viennent, timides, rétablir l'ombre de la couleur.
Cette fille me souriait, tendre mais sans chaleur,
Comme pour me dire "Ces bois sont la profonde alcôve
Où je t'emporterai demain : je suis la mort en mauve,
La seule teinte qui convienne à tous mes fiancés."
 
Jacques Réda, Des arts et des métiers, Fata Morgana 2025
 
Photo : Jacques Sassier
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L'échange avec Dieu

Publié le par Fred Pougeard

I
 
Je voudrais si faire se peut
Que Dieu ait bien tout ce que j'ai
Et la torture et le boueux
Que moi je sois Dieu comme il l'est
Je lui ferais ce qu'il m'a fait
Je lui rendrais ce que j'ai pris
 
II
 
Si les brutaux et les salauds
Ont les richesses à leur merci
Qu'ils lui en fassent le cadeau
Il n'aura rien de moi jamais
Il ne m'a jamais rien donné
Sauf une âme : je la rendrai.
 
****
I
 
Ben Volgra, si far si pogués,
Que Dieus agues tot so qu'ieu ai,
E lo pensament e l'esmai,
Et ieu fos Dieus si con el és ;
Qu'ieu li fera segon que-m fai,
E-l rendera segon c'ai prés.
 
II
 
Car tut  li croi e li malvai
Tenon lo miels de totz sos bés,
Aquilh l'en rendan las mercés :
Qu'ieu non o fas ni o farai ;
Ni de Dieu non tenc un pogés,
Mas un'arma que li rendrai.
 
Peire Cardenal (1180-1278), Ben volgra, si far si poguès dans une version de Henri Deluy. Action Poétique n°64, Troubadours, Revue trimestrielle Décembre 1975
 
 

 

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Pour moi la Poésie...

Publié le par Fred Pougeard

     Pour moi la Poésie, c'est d'abord une façon d'être, et une façon d'être, liée à la révolte devant l'immensité des désirs que chacun porte en soi et le peu que la vie lui permet de vivre. Pour ma part je crois qu'il n'y a pas de Poésie sans la conscience extrême de ce malheur, du malheur d'être Homme ; et qu'il n'y a pas de Poésie qui ne soit liée à un désespoir d'être ; mais avec cette contrepartie que la Poésie est en même temps une des rares sinon la seule manière, justement, de s'opposer à ce malheur. C'est une révolte contre l'inacceptable condition humaine dont parle justement Breton, mais en même temps ce qui permet, ce qui rend quand même quelquefois acceptable cette condition humaine en affirmant, par exemple, qu'un regard, qu'une rencontre ou qu'un geste d'insoumission peuvent soudain faire que malgré tout, le monde est parfois à la mesure, ou en mesure de répondre ne serait-ce qu'un instant à cette insatiable soif d'absolu dont parle Lautréamont et qui est l'immensité du désir humain.
 
Annie Le Brun dans Le Bon plaisir d'Annie Le Brun, entretien avec Christine Goémé, France Culture, première diffusion le 12 décembre 1992
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