Où la vue à elle seule suffit pour assouvir les désirs de la chair
Et les enfants de lumière naissent —de la Lumière— par l'amour seul
Je viens aux cours chaulées —couche de lumière nouvelle sur
couche de lumière ancienne—
Je viens aux cours où la robuste Obscurité monte la garde une boucle
d'oreille luisant à l'oreille
Je viens admirer les pièces parées d'icônes miroirs tableaux
Représentant roues et papillons cieux escaliers et halos
2
Aux cours fraîchement chaulées c'est la fête
Mère Mélanie —frêle distinguée aveugle—
Me dit : "Tu es un enfant sans péché Ton corps et ton âme
sont purs—
regarde dans l'œil de la lampe sacrée et le visage du Saint du jour
prendra contour..."
Ici —dans la petite pièce aux icônes à la place de fenêtres—
Où la parole du ciel tient lieu de fortune et de parure de dot—
Mère Mélanie —frêle et droite comme une chandelle—
Atteint par sa flamme l'état d'illumination
Ici —où de l'argile durcie sortent de hauts brins d'herbe
Où les anges se penchent pour boire —comme de la rosée— le myrte de
la lampe sacrée
Mère Mélanie —elle-même une petite icône au visage lumineux—
Amplifie ma vie jusqu'au majestueux
3
J'entrouvre la porte Je regarde le tapis de la grande demeure
représentant les hommes de la tribu un jour de chasse glorieuse
Armés de bâtons d'arcs et d'harpons —les ancêtres chassent
La Lumière comme un animal préhistorique et les blessures étincelantes
De La Lumière traquée tremblotent couvent saignent...
Devant la bouche de la grotte le soir tombe le soir tombe
Teo Chiriac, Le Monstre Sacré (Les Escaliers de Teo) 2009, cité dans la revue Poésie/première, n°66 Décembre 2016 Dossier Poésie de la République de Moldavie. Traduit du moldave par Doina Ioanid et Jan H.Mysjkin
Cette maison n'est pas la mienne, Pourtant j'y vis comme chez moi, Tout le jour enfermé. Pourquoi Ai-je attendu que la nuit vienne
pour sortir comme un clandestin ?
Sur le seuil obscur, je m'arrête :
Le quartier désert est éteint.
N'ayant plus une cigarette,
Je vais au hasard dans Paris
Qui se dérobe ou qui se masque.
Une aile de chauve-souris
Géante volette et, fantasque,
Me trompe à tous les carrefours.
Mais des escaliers raccourcissent
Le chemin, plus noirs que des fours
Où flotte une odeur de saucisse
Fumée. Et voici le traiteur
Sur le point de fermer boutique.
J'entre : "Etes-vous acheteur ?"
"Non, monsieur, ma quête est mystique."
Econduit sans autre débat,
Je dois sortir à quatre pattes
Et chercher plus loin le tabac
Salvateur des homéopathes.
Vers le boulevard Saint Michel
Qui brille faiblement dans l'ombre,
J'erre comme un romanichel,
De rue en rue un peu plus sombre
Et suivi de l'oeil par ce chien
Obèse et faux comme un satrape.
Au fond d'un bar platonicien,
Subitement il me rattrape,
Voulant du sucre. Son museau
Tour à tour implore et menace.
Mais je n'en ai pas un morceau.
N'importe : il devient si tenace
Qu'il me distrait du résumé
Qui, sur un mur de la taverne,
Mélange en dessin animé,
Au vieux mythe de la caverne,
Tous mes avatars conjugaux
Et la ferveur inassouvie
Qui métamorphosa ma vie
En tas de livres et de mégots.
Enfin, le barman me libère
En donnant des sucres au chien,
Et je repars, d'un réverbère
A l'autre qui n'éclaire rien.
La ville est épaisse, profonde,
Obscure et chaude comme un lit
Où doucement s'ensevelit
L'angoisse d'être seul au monde.
Puis soudain dans le jour blafard,
Un merle illuminé pérore,
Et je m'éveille à Vaugirard
Près d'une main couleur d'aurore.
Jacques Réda, Le XVe magique dans Châteaux des courants d'air. Editions Gallimard 1986