Les nuages légers sur la colline étaient incrustés de soleil, en forme de faux. Le sentier allait dans les friches, à travers le maquis. Çà et là, le jaune des genêts envahissait la couleur cendreuse du pierrier. Il y avait sur cette pente quelque chose de serein, de lumineux, quelque chose qui semblait venir d'une journée déjà vécue. L'air entre les crêtes et les nuages avait un je ne sais quoi d'éternel.
Francesco Biamonti, Attente sur la mer (1994), traduit de l'italien par François Maspéro. Editions du Seuil 2016
(...) Aussi le côté de Méséglise et le côté de Guermantes restent-ils pour moi liés à bien des petits événements de celle de toutes les diverses vies que nous menons parallèlement, qui est la plus pleine de péripéties, la plus riche en épisodes, je veux dire la vie intellectuelle. Sans doute elle progresse en nous insensiblement et les vérités qui en ont changé pour nous le sens et l'aspect, qui nous ont ouvert de nouveaux chemins, nous en préparions depuis longtemps la découverte ; mais c'était sans le savoir ; et elles ne datent pour nous que du jour, de la minute où elles nous sont devenues visibles. Les fleurs qui jouaient alors sur l'herbe, l'eau qui passait au soleil, tout le paysage qui environna leur apparition continue à accompagner leur souvenir de son visage inconscient ou distrait ; et certes quand ils étaient longuement contemplés par cet humble passant, par cet enfant qui rêvait —comme l'est un roi, par un mémorialiste perdu dans la foule — ce coin de nature, ce bout de jardin n'eussent pu penser que ce serait grâce à lui qu'ils seraient appelé à survivre en leurs particularités les plus éphémères ; et pourtant, ce parfum d'aubépine qui butine le long de la haie où les églantiers le remplaceront bientôt, un bruit de pas sans écho sur le gravier d'une allée, une bulle formée contre une plante aquatique par l'eau de la rivière et qui crève aussitôt, mon exaltation les a portés et a réussi à leur faire traverser tant d'années successives, tandis qu'alentour les chemins se sont effacés et que sont morts ceux qui les foulèrent et les souvenirs de ceux qui les foulèrent. Parfois ce morceau de paysage amené ainsi jusqu'à aujourd'hui se détache si isolé de tout, qu'il flotte incertain dans ma pensée comme une Délos fleurie, sans que je puisse dire de quel pays, de quel temps —peut-être simplement de quel rêve —il vient. Mais c'est surtout comme à des gisements profonds de mon sol mental, comme aux terrains résistants sur lesquels je m'appuie encore, que je dois penser au côté de Méséglise et au côté de Guermantes. C'est parce que je croyais aux choses, aux êtres, tandis que je les parcourais, que les choses, les êtres qu'ils m'ont fait connaître, sont les seuls que je prenne encore au sérieux et qui me donnent encore de la joie.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann, première partie, Combray. Bernard Grasset 1913
Gary Snyder, Montagnes et rivières sans fin, traduit de l'anglais (américain) par Olivier Delbard, editions du Rocher 2002. Lu dans Jim Harrison, Gary Snyder, Aristocrates sauvages, Wildproject éditions 2022
Peire Cardenal (1180-1278), Ben volgra, si far si poguès dans une version de Henri Deluy. Action Poétique n°64, Troubadours, Revue trimestrielle Décembre 1975