Juste après la côte, les vignes de Quincy sont brusquement partagées par une immense longère qui va descendant vers le Cher. L'automobile de mon père s'engage entre le bâtiment et les jardins, nous passons une première demeure qui semble endormie : le battant haut de la porte d'entrée est ouvert et laisse fondre la clarté contre un buffet de chêne, aucun bruit, aucun mouvement. Mon père se gare sous un conifère touffu, des cages suspendues enferment des chardonnerets qui égayent Madame Étave, la maîtrsse de maison. Mon père me fait savoir que nous sommes vaguement en cousinage avec ce couple de vignerons. La porte de la seconde demeure s'ouvre et monsieur Étave nous accueille joyeusement. Derrière lui, l'ombre bancale de son épouse. Tandis que nous grimpons quelques marches, monsieur Étave descend à la cave avec un cruchon, il souhaite offrir à mon père quelques verres de sa nouvelle cuvée. La pièce principale est peu éclairée, de nombreuses plantes grasses embarrassent la fenêtre. on goûte à la fromagée avec le vin blanc. Madame Étave me sort un album d'illustrés ayant appartenu à sa fille Micheline. Je le feuillette et demande à aller voir les chèvres et les chevreaux dans l'étable. A côté, il y a l'écurie de Bijou, un fort Boulonnais à la croupe claire et ample, je l'observe avec envie, un rêve de mustang. Je passe devant la soue des cochons, les grognements et l'odeur m'accompagnent jusqu'à la rivière. Je m'adosse à un saule, je regarde l'eau couler vers Vierzon. Je remonte le chemin derrière la longère, le mur est plein sans ouverture, il donne sur le nord. Parvenu à la route goudronnée, je reviens vers les chants des chardonnerets. Appuyée contre le battant bas, une très vieille femme me sourit, elle me fait signe, je m'approche, elle est vêtue de noir avec une petite coiffe blanche sur les cheveux de la même couleur. Elle m'interroge, me demande qui je suis et m'invite à entrer. Elle sort d'un placard mural un pot de confiture et me prépare une tartine. Elle semble m'épier mais avec bienveillance, elle me dit se prénommer Flavie. Elle est la mère de monsieur Étave, c'est ainsi qu'elle l'appelle. Le couple vit à côté d'elle, il ne lui parle plus depuis plus de trente ans sans qu'elle en connaisse la raison. Ainsi elle vit seule avec ses chèvres qu'elle garde dans le pré derrière, à l'abri d'un immense parapluie noir. Elle ajoute qu'il y a bien longtemps qu'elle n'a pas eu de visite et, me tapotant la joue, elle me dit de rejoindre mon père et les Étave, et surtout de ne rien dire. Elle pose son index sur ses lèvres, dans son regard je vois son œil briller étrangement.
Jean-Gilles Badaire, Les clairières souterraines Fata Morgana 2025
J'ai d'abord pensé la mort telle une orpheline inconsolable ; plus tard, telle un être aimé ; puis femme et enfant se sont mis à reculer avec le paysage, avec le monde et sans que je puisse les rattraper. J'étais cloué à un des sommets hypothétiques du songe, dans le vide, bien que je n'eusse cessé de courir. Ainsi en est-il sans doute de la flamme soufflée d'une bougie, de l'étoile ternie à l'écoute d'une lueur perdue, dans la détresse de l'univers englouti ; de sorte que, maintenant, la mort m'apparaît comme l'ombre immensément seule de ce qui fut.
Edmond Jabès, Yaël, extrait de La peur du temps, p.56, Editions Gallimard 1967
Les nuages légers sur la colline étaient incrustés de soleil, en forme de faux. Le sentier allait dans les friches, à travers le maquis. Çà et là, le jaune des genêts envahissait la couleur cendreuse du pierrier. Il y avait sur cette pente quelque chose de serein, de lumineux, quelque chose qui semblait venir d'une journée déjà vécue. L'air entre les crêtes et les nuages avait un je ne sais quoi d'éternel.
Francesco Biamonti, Attente sur la mer (1994), traduit de l'italien par François Maspéro. Editions du Seuil 2016