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Un labyrinthe creusé dans une pierre dure

Publié le par Fred Pougeard

   
      Qui vieillit reconnaît que l'on ne cesse d'être coupable, à travers toutes les circonstances et tous les enchaînements de la vie ; pourtant, chaque être humain est aussi habité par sa propre variété d'innocence ; et c'est elle qui le maintient debout, il ne sait lui-même comment.
 
*
 
     La réalité est la fable convenue des esprits bornés
 
*
 
     Il y a quelque chose en nous qui se tient au-dessus et à l'arrière-plan de tous les âges de la vie, et joue avec eux tous.
 
*
 
     Quand un homme est mort, il emporte un secret avec lui : la façon dont il lui a été possible à lui, précisément à lui, de vivre, au sens spirituel du terme.
 
*
 
     Mythique est toute fable inventée à laquelle tu participes en tant qu'être vivant. Dans le domaine mythique, chaque chose est portée par un double sens qui est son sens opposé : vie =mort, combat de serpent = enlacement amoureux. C'est pourquoi, dans le domaine mythique, tout est en équilibre.
 
*
 
     L'intériorité d'un être humain finit par devenir un labyrinthe creusé dans une pierre dure, dont lui seul croit connaître l'issue — mais il le croit seulement.
 
*
 
     Qu'est-ce que la culture ? Savoir ce qui convient à quelqu'un, et savoir ce qu'il convient à quelqu'un de savoir.
 
*
 
     Afin que nous le surestimions : voilà pourquoi le passé a été intégré à notre mémoire.
 
*
 
     Qui ne souvient pas du bien n'espère pas
                                                                GOETHE
 
*
 
     Si l'amour a un "but", au sens transcendantal du terme, ce devrait être celui-ci : que l'être humain, qui se décompose continuellement en parties distinctes, se fonde dans son brasier en une unité.
 
*
     Nous cherchons partout l'absolu et nous ne trouvons partout que du contingent
                                                                                                                               NOVALIS
 
*
 
     Le monde a perdu son innocence, et sans innocence on ne crée et on ne jouit d'aucune œuvre d'art.
 
Hugo von Hofmannsthal, Le livre des amis (1922). Traduit de l'allemand et présenté par Jean-Yves Masson. Editions de la Coopérative Paris 2015
 
 
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Si ce que tu éprouves a une vigueur suffisante...

Publié le par Fred Pougeard

L'écrivain tire profit de tout
fût-ce de ce qui en lui
repousse l'écriture
 
(...)
 
Ce qui se ligue pour contrarier
la naissance d'une œuvre
peut devenir ce qui la nourrira
 
(...)
 
Le courage dont tu dois faire preuve
lorsqu'au seuil d'une page
tu réprimes ce qui
insidieusement te poussait à renoncer
 
(...)
 
 
Ordonner des mots modeler des phrases
Pour vivre parfois de cette jouissance
à quoi rien ne peut se comparer
 
Si souvent les mots mentent
Nuisent à la vie
Mais pourquoi ces anathèmes
Pourquoi leur reprocher
ce dont ils ne sauraient
être responsables
Stigmatise plutôt ceux qui en font
un si déplorable usage
 
(...)
 
Si ce que tu éprouves
a une vigueur suffisante
les mots te seront dictés
 
(...)
 
Sois attentif
à ce que draine ton quotidien
Il n'est rien qui ne soit nourriture
 
(...)
 
Quand tu te tiens 
dans la proximité du centre
la moindre parcelle de vie
se trouve intégrée à la sphère
 
Charles Juliet Bribes pour un double (1984), nouvelle édition, Arfuyen 1991
 
Photo : Léa Crespi
 
 
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Sur la pointe des pieds

Publié le par Fred Pougeard

Il n'y a plus rien qui reste
          entre mes dix doigts
Une ombre qui s'efface
          Au centre
          un bruit de pas
Il faut étouffer la voix qui monte trop
Celle qui gémissait et qui ne mourait pas
Celle qui allait plus vite
C'est vous qui arrêtiez ce magnifique élan
          L'espoir et mon orgueil
          qui passaient dans le vent
Les feuilles sont tombées
          pendant que les oiseaux comptaient
               les gouttes d'eau
Les lampes s'éteignaient derrière les rideaux
Il ne faut pas aller trop vite
Crainte de tout casser en faisant trop de bruit.
 
Pierre Reverdy, Sources du vent Maurice Sachs éditeur 1929 réédité en Poésie Gallimard
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Grand'mère, grand'mère

Publié le par Fred Pougeard

         
(...) Quand j'arrivai au bureau de poste, ma grand'mère m'avait déjà demandé ; j'entrai dans la cabine, la ligne était prise, quelqu'un causait qui ne savait pas sans doute qu'il n'y avait personne pour lui répondre car, quand j'amenai à moi le récepteur, ce morceau de bois se mit à parler comme Polichinelle ; je le fis taire, ainsi qu'au guignol, en le remettant à sa place, mais comme Polichinelle, dès que je le ramenais près de moi, il recommençait son bavardage. Je finis, en désespoir de cause, en raccrochant définitivement le récepteur, par étouffer les convulsions de ce tronçon sonore qui jacassa jusqu'à la dernière seconde, et j'allai chercher l'employé qui me dit d'attendre un instant ; puis je parlai, et après quelques instants de silence, tout d'un coup j'entendis cette voix que je croyais à tort connaître si bien, car jusque-là, chaque fois que ma grand'mère avait causé avec moi, ce qu'elle me disait, je l'avais toujours suivi sur la partition ouverte de son visage où les yeux tenaient beaucoup de place ; mais sa voix elle-même, je l'écoutais aujourd'hui pour la première fois. Et parce que cette voix m'apparaissait changée dans ses proportions dès l'instant qu'elle était un tout, et m'arrivait ainsi seule et sans l'accompagnement des traits de la figure, je découvris combien cette voix était douce ; peut-être d'ailleurs ne l'avait-elle jamais été à ce point, car ma grand'mère me sentant loin et malheureux, croyait pouvoir s'abandonner à l'effusion d'une tendresse que, par "principes" d'éducatrice, elle contenait et cachait d'habitude. Elle était douce, mais aussi comme elle était triste, d'abord à cause de sa douceur même, presque décantée, plus que peu de voix humaines ont jamais dû l'être, de toute dureté, de tout élément de résistance aux autres, de tout égoïsme ! Fragile à force de délicatesse,  elle semblait à tout moment prête à se briser, à expirer en un pur flot de larmes ; puis, l'ayant seule près de moi, vue sans le masque du visage, j'y remarquais, pour la première fois, les chagrins qui l'avaient fêlée au cours de sa vie.
          Etait-ce d'ailleurs uniquement la voix qui, parce qu'elle était seule, me donnait cette impression nouvelle qui me déchirait ? Non pas ; mais plutôt que cet isolement de la voix était comme un symbole, une évocation, un effet direct d'un autre isolement, celui de ma grand'mère, pour la première fois séparée de moi. Les commandements ou défenses qu'elle m'adressait à tout moment dans l'ordinaire de la vie, l'ennui de l'obéissance ou la fièvre de la rébellion qui neutralisaient la tendresse que j'avais pour elle, étaient supprimés en ce moment et même pouvaient l'être pour l'avenir (puisque ma grand'mère n'exigeait plus de m'avoir près d'elle sous sa loi, était en train de me dire son espoir que je resterais à Doncières, ou en tout cas que j'y prolongerais mon séjour le plus longtemps possible, ma santé et mon travail pouvant s'en bien trouver) ; aussi, ce que j'avais sous cette petite cloche approchée de mon oreille, c'était, débarrassé des pressions opposées qui chaque jour lui avaient fait contrepoids, et dès lors irrésistible, me soulevant tout entier, notre mutuelle tendresse. Ma grand'mère, en me disant de rester, me donna un besoin anxieux et fou de revenir. Cette liberté qu'elle me laissait désormais, et à laquelle je n'avais jamais entrevu qu'elle pût consentir, me parut tout d'un coup aussi triste que pourrait être ma liberté après sa mort (quand je l'aimerais encore et qu'elle aurait à jamais renoncé à moi). Je criai :"Grand'mère, grand'mère", et j'aurais voulu l'embrasser ; mais je n'avais près de moi que cette voix, fantôme aussi impalpable que celui qui reviendrait peut-être me visiter quand ma grand'mère serait morte. "Parle-moi" ; mais alors il arriva que, me laissant plus seul encore, je cessai tout d'un coup de percevoir cette voix. Ma grand'mère ne m'entendait plus, elle n'était plus en communication avec moi, nous avions cessé d'être en face l'un de l'autre, d'être l'un pour l'autre audible, je continuai de l'interpeller en tâtonnant dans la nuit, sentant que des appels d'elle aussi devaient s'égarer. Je palpitais de la même angoisse que, bien loin dans le passé, j'avais éprouvée autrefois, un jour que petit enfant, dans une foule, je l'avais perdue, angoisse moins de ne pas la retrouver que de sentir qu'elle me cherchait, de sentir qu'elle se disait que je la cherchais ; angoisse assez semblable à celle que j'éprouverais le jour où on parle à ceux qui ne peuvent plus répondre et de qui on voudrait au moins tant faire entendre tout ce que l'on ne leur a pas dit, et l'assurance qu'on ne souffre pas. Il me semblait que c'était déjà une ombre chérie que je venais de laisser se perdre parmi les ombres, et seul devant l'appareil, je continuais à répéter en vain "Grand'mère, grand'mère", comme Orphée, resté seul, répète le nom de la morte.
 
Marcel Proust, Le Côté de Guermantes (I). Editions Gallimard 1920
 
Photo : Proust par Otto Wegener (1896)
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"Avoir quelque chose à dire"

Publié le par Fred Pougeard

"Avoir quelque chose à dire", la sotte expression. Mais on n'a rien à dire, ça crève les yeux et le reste. C'est pourquoi l'on parle, écrit, bouge sans cesse. Pourquoi l'on vit, en quelque sorte. C'est le ciel, la fleur, l'âne, la mer qui ont quelque chose à dire, qui nous supplient de les aider dans leur difficile prononciation , tonitruante ou muette. Le langage c'est l'outil qui nous est donné pour leur faire trouver, à eux, leur dire, leur parole. Les hommes s'entraînent entre eux pour conserver intact cet outil. Malheur à eux s'ils s'en croient les propriétaires, ou s'ils pensent qu'il est fait pour leur usage personnel. Pour leur misérable commerce. Le langage ne peut faire que du mal, ou rien —la morale—aux hommes. Toute la dignité des hommes est dans la sacralisation des choses. Penser qu'on a quelque chose à dire, c'est pire que se masturber, plaisir triste, petite mort. Amen.
 
Georges Perros, Papiers collés (page 108) Editions Gallimard 1960
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Eurydice

Publié le par Fred Pougeard

Plutôt le son
                    que produit une biche
quand une pointe de flèche
                    remplace le jour
avec une réponse
                    au murmure vide de ses
côtes. Nous l'avons vu venir
                    mais avons continué de marcher à travers
                    le trou
dans le jardin. Car les feuilles
                    était d'un vert pur et le feu
un pâle coup de pinceau
                    au loin. Ça ne dépend pas
de la lumière, mais de combien sombre
                    tu deviens selon l'endroit
où tu te tiens.
                    Selon l'endroit où tu te tiens
le son de ton nom sera celui d'une pleine lune
                    en lambeaux dans la peau d'une biche
                    morte. 
Ton nom a changé quand la gravité
                    l'a changé. La gravité qui fend
nos rotules juste pour nous faire voir
                    le ciel. Pourquoi avons-nous
continué de dire Oui
                    même avec tous ces oiseaux ?
Qui nous croirait
                    maintenant ? Ma voix qui se fissure
comme des os dans une radio.
                    Que je suis bête. Je croyais que l'amour
                    était vrai
et le corps imaginaire.
                    Je croyais qu'un seul accord
suffirait. Mais nous voici
                    debout dans le champ froid
encore une fois. Lui qui appelle la fille.
                    La fille à ses côtés.
Les brins d'herbe glacée qui craquent
                    sous ses sabots à elle.
 
Ocean Vuong, Ciel de nuit blessé par balles, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marc Charron. Mémoire d'encrier Inc, 2017, repris en poésie Gallimard 2026
 
Photo : Collier Schorr
 
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Une autre femme en pleurs

Publié le par Fred Pougeard

Déverse l'affliction
De ton cœur trop amer
Que la désolation ne va pas adoucir.
 
Du poison croît dans ces ténèbres.
C'est dans l'eau des larmes
que s'élèvent ses fleurs noires.
 
La magnifique cause d'être,
L'imagination, la seule réalité
Dans ce monde imaginé
 
Te délaisse
Avec lui pour qui nulle fantaisie ne s'émeut,
et tu es navrée d'une mort. 
 
*
 
ANOTHER WEEPING WOMAN
 
Pour the unhappiness out
From your too bitter heart,
Which grieving will not sweeten.
 
Poison grows in this dark.
It is in the water of tears
Its black blooms rise.
 
The magnificent cause of being,
The imagination, the one reality
In this imagined world
 
Leaves you
With him for whom no phantasy moves,
And you are pierced by a death.
 
Wallace Stevens Minutes Préliminaires, Traduction de Gilles Mourier. Le Sot L'Y Laisse 2018/// Poème paru dans la revue Poetry, XIX, octobre 1921. Repris dans le recueil Harmonium (1923)
 
 
 
 
 
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C'est vil de faire le poète...

Publié le par Fred Pougeard

C’est vil de faire le poète,
De se poser en bel esprit,
D’archiver ses œuvres complètes,
De trembler sur ses manuscrits.
 
Ne crée que celui qui se donne
Sans y chercher le moindre gain.
C’est honteux d’être, étant personne,
La fable de tout un chacun.
 
La vie, prends-la comme une grâce,
Un don si fort que pour finir
L’espace même nous embrasse,
Nous projetant vers l’avenir.
 
Laisse des blancs, si tu les laisses,
Dans le destin, pas les papiers ;
Relis les pages qui te blessent
Des jours vécus – sans les rayer.
 
Perds-toi pour te reperdre encore,
Entre, levé toujours trop tôt,
Dans cette nuit d’avant l’aurore
Qu’on dit à couper au couteau.
 
D’autres suivront dans la nuit noire
Ta trace vive comme un gué,
Mais ta défaite ou ta victoire,
Tu ne dois pas les distinguer.
 
Et reste voué au visage :
Si tu l’oublies, tes jours sont vains.
Vis de ta vie, pas davantage,
Vivant, vivant jusqu’à la fin.
 
Boris Pasternak, 1956, traduit par André Markowicz (recopié de sa page Facebook)

 

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Je serai aux aguets

Publié le par Fred Pougeard

L'amour, l'amour ! Même en spasmes, au tombeau
Je serai aux aguets, séduite, confuse, je m'élancerai
Vers toi, mon doux ! Je ne te quitterai
Ni dans un nuage ! Ni dans une congère mortelle !
 
Je n'ai pas reçu deux ailes merveilleuses
Pour garder des pierres sur le cœur !
De la pauvre tribu d'aveugles entravés et sans voix
Je n'irai pas grossir le nombre...
 
Non ! Je dégagerai mes bras, ma taille ferme
D'un seul élan —hors de tes langes, ô mort !
Je te chasserai ! À des miles alentour
Les neiges sont fondues et la forêt brûlée.
 
Et si —épaules, ailes, genoux serrés —entière,
Je me suis laissée emmener au cimetière
C'est seulement pour rire sur le corps,
Élevée en poème et en rose fleurie.
 
Vers le 28 novembre 1920
 
Marina Tsvetaeva, Verstes II (1922) dans Poésie Lyrique Vol 1 (1912-1941) Poèmes de Russie (1912-1920). Traduit du russe, préfacé et annoté par Véronique Lossky, Editions des Syrtes 2015
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Bataille de Fontenoy

Publié le par Fred Pougeard

   
      De petites fleurs nageaient dans le sang des vaincus.
     Elles s'épanouissaient au contact du liquide frais qui coulait en faisant pencher l'herbe.
     Notre général était assis, adossé à un canon. Il comptait les doigts qui lui restaient et pensait qu'en cas de famine personne ne pourrait repousser ces ouvreurs de gloire. Ses moustaches, dégouttantes de la rosée du matin, commençaient à boucler en se séchant. Le vent, qui soufflait assez fort, attrapait en passant quelques poils trop longs, leur donnant un air d'oiseau inspecteur, de ceux qui viennent à la fin des combats.
     Derrière un bosquet de genévriers, un cheval chantait à voix basse. La tête coiffée d'un culot d'obus, il croyait jouer la comédie et prenait le vol des oiseaux inspecteurs pour les rires de ses camarades.
     Nous étions couchés, avec de l'herbe et toutes sortes de débris dans la bouche. Il plut tant après la bataille que, gonflés à point, nous nous envolâmes vers les nuages, emportant notre général mort que nous couvrîmes de ses moustaches.
 
Gisèle Prassinos, Trouver sans chercher, Flammarion 1976
 
Photo : Sophie Bassouls, Gisèle Prassinos, Paris le 24 septembre 1975
 
 
 
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