Qui vieillit reconnaît que l'on ne cesse d'être coupable, à travers toutes les circonstances et tous les enchaînements de la vie ; pourtant, chaque être humain est aussi habité par sa propre variété d'innocence ; et c'est elle qui le maintient debout, il ne sait lui-même comment.
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La réalité est la fable convenue des esprits bornés
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Il y a quelque chose en nous qui se tient au-dessus et à l'arrière-plan de tous les âges de la vie, et joue avec eux tous.
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Quand un homme est mort, il emporte un secret avec lui : la façon dont il lui a été possible à lui, précisément à lui, de vivre, au sens spirituel du terme.
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Mythique est toute fable inventée à laquelle tu participes en tant qu'être vivant. Dans le domaine mythique, chaque chose est portée par un double sens qui est son sens opposé : vie =mort, combat de serpent = enlacement amoureux. C'est pourquoi, dans le domaine mythique, tout est en équilibre.
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L'intériorité d'un être humain finit par devenir un labyrinthe creusé dans une pierre dure, dont lui seul croit connaître l'issue — mais il le croit seulement.
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Qu'est-ce que la culture ? Savoir ce qui convient à quelqu'un, et savoir ce qu'il convient à quelqu'un de savoir.
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Afin que nous le surestimions : voilà pourquoi le passé a été intégré à notre mémoire.
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Qui ne souvient pas du bien n'espère pas
GOETHE
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Si l'amour a un "but", au sens transcendantal du terme, ce devrait être celui-ci : que l'être humain, qui se décompose continuellement en parties distinctes, se fonde dans son brasier en une unité.
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Nous cherchons partout l'absolu et nous ne trouvons partout que du contingent
NOVALIS
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Le monde a perdu son innocence, et sans innocence on ne crée et on ne jouit d'aucune œuvre d'art.
Hugo von Hofmannsthal, Le livre des amis (1922). Traduit de l'allemand et présenté par Jean-Yves Masson. Editions de la Coopérative Paris 2015
(...) Quand j'arrivai au bureau de poste, ma grand'mère m'avait déjà demandé ; j'entrai dans la cabine, la ligne était prise, quelqu'un causait qui ne savait pas sans doute qu'il n'y avait personne pour lui répondre car, quand j'amenai à moi le récepteur, ce morceau de bois se mit à parler comme Polichinelle ; je le fis taire, ainsi qu'au guignol, en le remettant à sa place, mais comme Polichinelle, dès que je le ramenais près de moi, il recommençait son bavardage. Je finis, en désespoir de cause, en raccrochant définitivement le récepteur, par étouffer les convulsions de ce tronçon sonore qui jacassa jusqu'à la dernière seconde, et j'allai chercher l'employé qui me dit d'attendre un instant ; puis je parlai, et après quelques instants de silence, tout d'un coup j'entendis cette voix que je croyais à tort connaître si bien, car jusque-là, chaque fois que ma grand'mère avait causé avec moi, ce qu'elle me disait, je l'avais toujours suivi sur la partition ouverte de son visage où les yeux tenaient beaucoup de place ; mais sa voix elle-même, je l'écoutais aujourd'hui pour la première fois. Et parce que cette voix m'apparaissait changée dans ses proportions dès l'instant qu'elle était un tout, et m'arrivait ainsi seule et sans l'accompagnement des traits de la figure, je découvris combien cette voix était douce ; peut-être d'ailleurs ne l'avait-elle jamais été à ce point, car ma grand'mère me sentant loin et malheureux, croyait pouvoir s'abandonner à l'effusion d'une tendresse que, par "principes" d'éducatrice, elle contenait et cachait d'habitude. Elle était douce, mais aussi comme elle était triste, d'abord à cause de sa douceur même, presque décantée, plus que peu de voix humaines ont jamais dû l'être, de toute dureté, de tout élément de résistance aux autres, de tout égoïsme ! Fragile à force de délicatesse, elle semblait à tout moment prête à se briser, à expirer en un pur flot de larmes ; puis, l'ayant seule près de moi, vue sans le masque du visage, j'y remarquais, pour la première fois, les chagrins qui l'avaient fêlée au cours de sa vie.
Etait-ce d'ailleurs uniquement la voix qui, parce qu'elle était seule, me donnait cette impression nouvelle qui me déchirait ? Non pas ; mais plutôt que cet isolement de la voix était comme un symbole, une évocation, un effet direct d'un autre isolement, celui de ma grand'mère, pour la première fois séparée de moi. Les commandements ou défenses qu'elle m'adressait à tout moment dans l'ordinaire de la vie, l'ennui de l'obéissance ou la fièvre de la rébellion qui neutralisaient la tendresse que j'avais pour elle, étaient supprimés en ce moment et même pouvaient l'être pour l'avenir (puisque ma grand'mère n'exigeait plus de m'avoir près d'elle sous sa loi, était en train de me dire son espoir que je resterais à Doncières, ou en tout cas que j'y prolongerais mon séjour le plus longtemps possible, ma santé et mon travail pouvant s'en bien trouver) ; aussi, ce que j'avais sous cette petite cloche approchée de mon oreille, c'était, débarrassé des pressions opposées qui chaque jour lui avaient fait contrepoids, et dès lors irrésistible, me soulevant tout entier, notre mutuelle tendresse. Ma grand'mère, en me disant de rester, me donna un besoin anxieux et fou de revenir. Cette liberté qu'elle me laissait désormais, et à laquelle je n'avais jamais entrevu qu'elle pût consentir, me parut tout d'un coup aussi triste que pourrait être ma liberté après sa mort (quand je l'aimerais encore et qu'elle aurait à jamais renoncé à moi). Je criai :"Grand'mère, grand'mère", et j'aurais voulu l'embrasser ; mais je n'avais près de moi que cette voix, fantôme aussi impalpable que celui qui reviendrait peut-être me visiter quand ma grand'mère serait morte. "Parle-moi" ; mais alors il arriva que, me laissant plus seul encore, je cessai tout d'un coup de percevoir cette voix. Ma grand'mère ne m'entendait plus, elle n'était plus en communication avec moi, nous avions cessé d'être en face l'un de l'autre, d'être l'un pour l'autre audible, je continuai de l'interpeller en tâtonnant dans la nuit, sentant que des appels d'elle aussi devaient s'égarer. Je palpitais de la même angoisse que, bien loin dans le passé, j'avais éprouvée autrefois, un jour que petit enfant, dans une foule, je l'avais perdue, angoisse moins de ne pas la retrouver que de sentir qu'elle me cherchait, de sentir qu'elle se disait que je la cherchais ; angoisse assez semblable à celle que j'éprouverais le jour où on parle à ceux qui ne peuvent plus répondre et de qui on voudrait au moins tant faire entendre tout ce que l'on ne leur a pas dit, et l'assurance qu'on ne souffre pas. Il me semblait que c'était déjà une ombre chérie que je venais de laisser se perdre parmi les ombres, et seul devant l'appareil, je continuais à répéter en vain "Grand'mère, grand'mère", comme Orphée, resté seul, répète le nom de la morte.
Marcel Proust, Le Côté de Guermantes (I). Editions Gallimard 1920
"Avoir quelque chose à dire", la sotte expression. Mais on n'a rien à dire, ça crève les yeux et le reste. C'est pourquoi l'on parle, écrit, bouge sans cesse. Pourquoi l'on vit, en quelque sorte. C'est le ciel, la fleur, l'âne, la mer qui ont quelque chose à dire, qui nous supplient de les aider dans leur difficile prononciation , tonitruante ou muette. Le langage c'est l'outil qui nous est donné pour leur faire trouver, à eux, leur dire, leur parole. Les hommes s'entraînent entre eux pour conserver intact cet outil. Malheur à eux s'ils s'en croient les propriétaires, ou s'ils pensent qu'il est fait pour leur usage personnel. Pour leur misérable commerce. Le langage ne peut faire que du mal, ou rien —la morale—aux hommes. Toute la dignité des hommes est dans la sacralisation des choses. Penser qu'on a quelque chose à dire, c'est pire que se masturber, plaisir triste, petite mort. Amen.
Georges Perros,Papiers collés (page 108) Editions Gallimard 1960
Ocean Vuong, Ciel de nuit blessé par balles, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marc Charron. Mémoire d'encrier Inc, 2017, repris en poésie Gallimard 2026
Wallace StevensMinutes Préliminaires, Traduction de Gilles Mourier. Le Sot L'Y Laisse 2018/// Poème paru dans la revue Poetry, XIX, octobre 1921. Repris dans le recueil Harmonium (1923)
Je serai aux aguets, séduite, confuse, je m'élancerai
Vers toi, mon doux ! Je ne te quitterai
Ni dans un nuage ! Ni dans une congère mortelle !
Je n'ai pas reçu deux ailes merveilleuses
Pour garder des pierres sur le cœur !
De la pauvre tribu d'aveugles entravés et sans voix
Je n'irai pas grossir le nombre...
Non ! Je dégagerai mes bras, ma taille ferme
D'un seul élan —hors de tes langes, ô mort !
Je te chasserai ! À des miles alentour
Les neiges sont fondues et la forêt brûlée.
Et si —épaules, ailes, genoux serrés —entière,
Je me suis laissée emmener au cimetière
C'est seulement pour rire sur le corps,
Élevée en poème et en rose fleurie.
Vers le 28 novembre 1920
Marina Tsvetaeva, Verstes II (1922) dans Poésie Lyrique Vol 1 (1912-1941) Poèmes de Russie (1912-1920). Traduit du russe, préfacé et annoté par Véronique Lossky, Editions des Syrtes 2015
De petites fleurs nageaient dans le sang des vaincus.
Elles s'épanouissaient au contact du liquide frais qui coulait en faisant pencher l'herbe.
Notre général était assis, adossé à un canon. Il comptait les doigts qui lui restaient et pensait qu'en cas de famine personne ne pourrait repousser ces ouvreurs de gloire. Ses moustaches, dégouttantes de la rosée du matin, commençaient à boucler en se séchant. Le vent, qui soufflait assez fort, attrapait en passant quelques poils trop longs, leur donnant un air d'oiseau inspecteur, de ceux qui viennent à la fin des combats.
Derrière un bosquet de genévriers, un cheval chantait à voix basse. La tête coiffée d'un culot d'obus, il croyait jouer la comédie et prenait le vol des oiseaux inspecteurs pour les rires de ses camarades.
Nous étions couchés, avec de l'herbe et toutes sortes de débris dans la bouche. Il plut tant après la bataille que, gonflés à point, nous nous envolâmes vers les nuages, emportant notre général mort que nous couvrîmes de ses moustaches.
Gisèle Prassinos, Trouver sans chercher, Flammarion 1976
Photo : Sophie Bassouls, Gisèle Prassinos, Paris le 24 septembre 1975