Les beaux jours étaient enfin revenus, et la chaleur. Comme je savais qu'avant le déjeuner Mme Swann sortait pendant une heure et allait faire quelques pas avenue du Bois, près de l'Étoile et de l'endroit qu'on appelait alors, à cause des gens qui venaient regarder les riches qu'ils ne connaissaient que de nom, le "Club des Pannés", j'obtins de mes parents que le dimanche —car je n'étais pas libre en semaine à cette heure-là— je pourrais ne déjeuner que bien après eux, à une heure un quart, et aller faire un tour auparavant. . je n'y manquai jamais pendant ce mois de mai, Gilberte étant allée à la campagne chez des amies. J'arrivais à l'Arc de Triomphe vers midi. je faisais le guet à l'entrée de l'avenue, ne perdant pas des yeux le coin de la petite rue où Mme Swann qui n'avait que quelques mètres à franchir, venait de chez elle, venait de chez elle. Comme c'était l'heure où beaucoup de promeneurs rentraient déjeuner, ceux qui restaient étaient peu nombreux et, pour la plus grande part, des gens élégants. Tout d'un coup, sur le sable de l'allée, tardive, alentie et luxuriante comme la plus belle fleur et qui ne s'ouvrait qu'à midi, Mme Swann apparaissait, épanouissant autour d'elle une toilette toujours différente mais que je me rappelle surtout mauve ; puis elle hissait et déployait sur un long pédoncule, au moment de sa plus complète irradiation, le pavillon de soie d'une large ombrelle de la même nuance que l'effeuillaison des pétales de sa robe. Toute une suite l'environnait ; Swann, quatre ou cinq hommes de club qui étaient venus la voir le matin chez elle ou qu'elle avait rencontrés ; et leur noire ou grise agglomération obéissante, exécutant les mouvements presque mécaniques d'un cadre inerte autour d'Odette, donnait l'air à cette femme qui seule avait de l'intensité dans les yeux, de regarder devant elle, d'entre tous ces hommes, comme d'une fenêtre dont elle se fût approchée, et la faisait surgir, frêle, sans crainte, dans la nudité de ses tendres couleurs, comme l'apparition d'un être d'une espèce différente, d'une race inconnue, et d'une puissance presque guerrière, grâce à quoi elle compensait à elle seule sa multiple escorte. Souriante, heureuse du beau temps, du soleil qui n'incommodait pas encore, ayant l'air d'assurance et de calme du créateur qui a accompli son œuvre et ne se soucie plus du reste, certaine que sa toilette —dussent des passants vulgaires ne pas l'apprécier—était la plus élégante de toutes, elle la portait pour soi-même et pour ses amis, naturellement, sans attention exagérée, mais aussi sans détachement complet, n'empêchant pas les petits nœuds de son corsage et de sa jupe de flotter légèrement devant elle comme des créatures dont elle n'ignorait pas la présence et à qui elle permettait avec indulgence de se livrer à leurs jeux, selon leur rythme propre, pourvu qu'ils suivissent sa marche, et même sur son ombrelle mauve que souvent elle tenait encore fermée quand elle arrivait, elle laissait tomber par moment comme sur un bouquet de violettes de Parme, son regard heureux et si doux que quand il ne s'attachait plus à ses amis mais à un objet inanimé, il avait l'air de sourire encore. Elle réservait ainsi, elle faisait occuper à sa toilette cet intervalle d'élégance dont les hommes à qui Mme Swann parlait le plus en camarade, respectaient l'espace et la nécessité, non sans une certaine déférence de profanes, un aveu de leur propre ignorance, et sur lequel ils reconnaissaient à leur amie, comme à un malade sur les soins spéciaux qu'il doit prendre, ou comme à une mère sur l'éducation de ses enfants, compétence et juridiction. Non moins que par la cour qui l'entourait et ne semblait pas voir les passants, Mme Swann, à cause de l'heure tardive de son apparition, évoquait cet appartement où elle avait passé une matinée si longue et où il faudrait qu'elle rentrât bientôt déjeuner ; elle semblait en indiquer la proximité par la tranquillité flâneuse de sa promenade, pareille à celle qu'on fait à petits pas dans son jardin ; de cet appartement on aurait dit qu'elle portait encore autour d'elle l'ombre intérieure et fraîche. Mais, par tout cela même, sa vue ne me donnait que davantage la sensation du plein air et de la chaleur. D'autant plus que, déjà persuadé qu'en vertu de la liturgie et des rites dans lesquels Mme Swann était profondément versée, sa toilette était unie à la saison et à l'heure par un lien nécessaire, unique, les fleurs de son flexible chapeau de paille, les petits rubans de sa robe me semblaient naître du mois de mai plus naturellement encore que les fleurs des jardins et des bois ; et pour connaître le trouble nouveau de la saison, je ne levais pas les yeux plus haut que son ombrelle, ouverte et tendue comme un autre ciel plus proche, rond, clément, mobile et bleu. Car ces rites, s'ils étaient souverains, mettaient leur gloire, et par conséquent Mme Swann mettait la sienne propre, à obéir avec condescendance, au matin, au printemps, au soleil, lesquels ne me semblaient pas assez flattés qu'une femme si élégante voulût bien ne pas les ignorer, et eût choisi à cause d'eux, une robe d'une étoffe plus claire, plus légère, faisant penser, par son évasement au col et aux manches, à la moiteur du cou et des poignets, fît enfin pour eux tous les frais d'une grande dame qui s'étant gaiement abaissée à aller voir à la campagne des gens communs et que tout le monde, même le vulgaire, connaît, n'en a pas moins tenu à revêtir spécialement pour ce jour-là une toilette champêtre. Dès son arrivée, je saluais Mme Swann, elle m'arrêtait et me disait "Good morning" en souriant. Nous faisons quelques pas. Et je comprenais que ces canons selon lesquels elle s'habillait, c'était pour elle-même qu'elle y obéissait, comme à une sagesse supérieure dont elle eût été la grande prêtresse : car s'il lui arrivait qu'ayant trop chaud, elle entr'ouvrît, ou même ôtât tout à fait et me donnait à porter sa jaquette qu'elle avait cru garder fermée, je découvrais dans la chemisette mille détails d'exécution qui avaient eu grande chance de rester inaperçus comme ces parties d'orchestre auxquelles le compositeur a donné tous les soins, bien qu'elles ne doivent jamais arriver aux oreilles du public. ; ou, dans les manches de la jaquette pliée sur mon bras, je voyais, je regardais longuement par plaisir ou par amabilité quelque détail exquis, une bande d'une teinte délicieuse, une satinette mauve habituellement cachée aux yeux de tous, mais aussi délicatement travaillées que les parties extérieures, comme ces sculptures gothiques d'une cathédrale dissimulées au revers d'une balustrade à quatre-vingt pieds de hauteur, aussi parfaites que les bas-reliefs du grand porche mais que personne n'avaient jamais vues avant qu'au hasard d'un voyage, un artiste n'eût obtenu de monter se promener en plein ciel, pour dominer toute la ville, entre les deux tours.
(...) autant que du faîte de sa noble richesse, c'était du comble glorieux de son été mûr et si savoureux encore, que Mme Swann, souriante et bonne, s'avançant dans l'avenue du Bois, voyait comme Hypatie, sous la lente marche de ses pieds, rouler les mondes. Des jeunes gens qui passaient la regardaient anxieusement , incertains si leurs vagues relations avec elle (d'autant plus qu'ayant à peine été présentés une fois à Swann il craignait qu'il ne les reconnût pas), étaient suffisantes pour qu'ils se permissent de la saluer. Et ce n'était qu'en tremblant devant les conséquences, qu'ils s'y décidaient, se demandant si leur geste audacieusement provocateur et sacrilège, attentant à l'inviolable suprématie d'une caste, n'allait pas déchaîner des catastrophes ou faire descendre le châtiment d'un dieu. Il déclenchait seulement, comme un mouvement d'horlogerie, la gesticulation de petits personnages salueurs qui n'étaient autres que l'entourage d'Odette, à commencer par Swann, lequel soulevait son tube doublé de cuir vert, avec une grâce souriante, apprise dans le faubourg Saint-Germain, mais à laquelle ne s'alliait plus l'indifférence qu'il aurait eue autrefois. Elle était remplacée (comme il s'était dans une certaine mesure pénétré des préjugés d'Odette), à la fois par l'ennui d'avoir à répondre à quelqu'un d'assez mal habillé et par la satisfaction que sa femme connût tant de monde, sentiment mixte qu'il traduisait en disant aux amis élégants qui l'accompagnaient : "Encore un ! Ma parole, je me demande où Odette va chercher tous ces gens-là !" Cependant, ayant répondu par un signe de tête au passant alarmé, déjà hors de vue, mais dont le cœur battait encore, Mme Swann se tournait vers moi : "Alors, me disait-elle, c'est fini ? Vous ne viendrez plus jamais voir Gilberte ? Je suis contente d'être acceptée et que vous ne me "dropiez" pas tout à fait. J'aime vous voir, mais j'aimais aussi l'influence que vous aviez sur ma fille. je crois qu'elle le regrette beaucoup aussi. Enfin, je ne veux pas vous tyranniser parce que vous n'auriez qu'à plus vouloir me voir non plus ! — Odette, Sagan qui vous dit bonjour" faisait remarquer Swann à sa femme. Et, en effet, le prince, faisant comme dans une apothéose de théâtre, de cirque, ou dans un tableau ancien, faire front à son cheval, adressait à Odette un grand salut théâtral et comme allégorique, où s'amplifiait toute la chevaleresque courtoisie du grand seigneur inclinant son respect devant la Femme, fût-elle incarnée en une femme que sa mère ou sa sœur ne pourraient pas fréquenter. D'ailleurs à tout moment, reconnue au fond de la transparence liquide et du vernis lumineux de l'ombre que versait sur elle son ombrelle, Mme Swann était saluée par les derniers cavaliers attardés, comme cinématographiés au galop sur l'ensoleillement blanc de l'avenue, hommes de cercle dont les noms, célèbres pour le public —Antoine de Castellane, Aldabert de Montmorency et tant d'autres— étaient pour Mme Swann des noms familiers d'amis. Et, comme la durée moyenne de la vie —la longévité relative— est beaucoup plus grande pour les souvenirs des sensations poétiques que pour ceux des souffrances du cœur, depuis si longtemps que se sont évanouis les chagrins que j'avais alors à cause de Gilberte, il leur a survécu, le plaisir que j'éprouve, chaque fois que je veux lire, , en une sorte de cadran solaire, les minutes qu'il y a entre midi un quart et une heure, au mois de mai, à me revoir causant ainsi avec Mme Swann, sous son ombrelle, comme sous le reflet d'un berceau de glycines.
Marcel Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs, (fin de la première partie, Autour de Mme Swann) Éditions de la Nouvelle Revue Française 1919
Image : Portrait de Marcel Proust par Jacques-Emile Blanche, Trouville octobre 1891
Juste après la côte, les vignes de Quincy sont brusquement partagées par une immense longère qui va descendant vers le Cher. L'automobile de mon père s'engage entre le bâtiment et les jardins, nous passons une première demeure qui semble endormie : le battant haut de la porte d'entrée est ouvert et laisse fondre la clarté contre un buffet de chêne, aucun bruit, aucun mouvement. Mon père se gare sous un conifère touffu, des cages suspendues enferment des chardonnerets qui égayent Madame Étave, la maîtrsse de maison. Mon père me fait savoir que nous sommes vaguement en cousinage avec ce couple de vignerons. La porte de la seconde demeure s'ouvre et monsieur Étave nous accueille joyeusement. Derrière lui, l'ombre bancale de son épouse. Tandis que nous grimpons quelques marches, monsieur Étave descend à la cave avec un cruchon, il souhaite offrir à mon père quelques verres de sa nouvelle cuvée. La pièce principale est peu éclairée, de nombreuses plantes grasses embarrassent la fenêtre. on goûte à la fromagée avec le vin blanc. Madame Étave me sort un album d'illustrés ayant appartenu à sa fille Micheline. Je le feuillette et demande à aller voir les chèvres et les chevreaux dans l'étable. A côté, il y a l'écurie de Bijou, un fort Boulonnais à la croupe claire et ample, je l'observe avec envie, un rêve de mustang. Je passe devant la soue des cochons, les grognements et l'odeur m'accompagnent jusqu'à la rivière. Je m'adosse à un saule, je regarde l'eau couler vers Vierzon. Je remonte le chemin derrière la longère, le mur est plein sans ouverture, il donne sur le nord. Parvenu à la route goudronnée, je reviens vers les chants des chardonnerets. Appuyée contre le battant bas, une très vieille femme me sourit, elle me fait signe, je m'approche, elle est vêtue de noir avec une petite coiffe blanche sur les cheveux de la même couleur. Elle m'interroge, me demande qui je suis et m'invite à entrer. Elle sort d'un placard mural un pot de confiture et me prépare une tartine. Elle semble m'épier mais avec bienveillance, elle me dit se prénommer Flavie. Elle est la mère de monsieur Étave, c'est ainsi qu'elle l'appelle. Le couple vit à côté d'elle, il ne lui parle plus depuis plus de trente ans sans qu'elle en connaisse la raison. Ainsi elle vit seule avec ses chèvres qu'elle garde dans le pré derrière, à l'abri d'un immense parapluie noir. Elle ajoute qu'il y a bien longtemps qu'elle n'a pas eu de visite et, me tapotant la joue, elle me dit de rejoindre mon père et les Étave, et surtout de ne rien dire. Elle pose son index sur ses lèvres, dans son regard je vois son œil briller étrangement.
Jean-Gilles Badaire, Les clairières souterraines Fata Morgana 2025
J'ai d'abord pensé la mort telle une orpheline inconsolable ; plus tard, telle un être aimé ; puis femme et enfant se sont mis à reculer avec le paysage, avec le monde et sans que je puisse les rattraper. J'étais cloué à un des sommets hypothétiques du songe, dans le vide, bien que je n'eusse cessé de courir. Ainsi en est-il sans doute de la flamme soufflée d'une bougie, de l'étoile ternie à l'écoute d'une lueur perdue, dans la détresse de l'univers englouti ; de sorte que, maintenant, la mort m'apparaît comme l'ombre immensément seule de ce qui fut.
Edmond Jabès, Yaël, extrait de La peur du temps, p.56, Editions Gallimard 1967