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La mort, maintenant

Publié le par Fred Pougeard

Comme les voiles sur la mer — comme les vagues de la mer—
les toiles d'araignées dansent jusqu'au vertige.
Comme les feuilles de la forêt —comme les blés — les herbes mûres.
 
Les voiles, les ailes, les herbes, les blés, les choses légères se laissent mouvoir
ou se laissent porter —les plumes et les feuilles.
Se laissent mouvoir, se laissent porter les pollens et les graines.
 
Je voudrais maintenant
m'asseoir au soleil —m'asseoir dans la lumière blanche.
 
Il est temps —bientôt il sera temps
que la vie cesse et que la mort commence.
 
Je déteste la mort. Je n'aime pas mourir. je n'aime pas qu'on meure. 
Aujourd'hui, maintenant, à cette heure, on peut dormir peut-être,
     on peut se reposer.
On ne peut pas mourir. 
 
Je déteste la mort. 
À cause de la souffrance. À cause de la pourriture.
 
À cause de l'absence.
 
À cause du néant.
 
Il faudra bien pourtant, il faudra bien pourtant que la souffrance cesse.
Il faudra bien que la lenteur s'arrête, à force de lenteur, à force de peine,
à force d'usure.
À force de douleur.
 
Et c'est la mort.
 
À force de rupture. À force de temps.
 
Un fil casse. Un fil se rattache.
Une maille rompt —mais l'ouvrage passe, et tient, et continue.
Une fêlure —une brisure — une cassure —la vie persiste, et passe
     et continue
Mais à chaque blessure, à chaque fissure, à chaque coup de cœur —
     à chaque coup de lance —
et dans l'usure lente
du temps —
à chaque instant commence
le départ.
 
(...)
 
Je me couche de tout mon long. Je m'allonge sur cette plaine.
À ras de terre, à l'infini, croissent des herbes —le carex
     et le drosera.
Et le coton des linaigrettes
y tremble, duvet rare.
À l'infini
voiles tremblants sous la rosée —voiles tendues à la rosée —
des toiles d'araignées y tanguent.
Quel lieu, quel océan, quel désert de sable...
Un souffle passe
qui laisse pressentir l'espace
et deviner l'ailleurs...
 
Mais le temps de la mort ne se conjugue pas —au futur,
     au présent, dans aucun temps qui soit,
qui pourrait être.
 
Il faudra bien passer, pourtant.
Le traverser, le mur
où toute chair se heurte,
et se délite, et se dilue —l'image terrifiante que nulle image
     en horreur n'approche,
au défi de l'imagination.
Où la pensée se heurte —s'arrête— où se délie toute mémoire.
 
Il faudra bien passer la porte close !
On ne peut pas mourir !
— On peut.
 
Oui tu les as fermés, les yeux des autres.
Oui tu les as croisées, les mains des autres.
Tu les as laissés là, les autres. tu les as encensés, enterrés,
     oubliés. Sont morts, les autres.
 
Non, tu ne le crois pas, que tu le dises ou non. Non tu ne le
     sais pas, s'ils étaient morts, les autres.
S'ils sont morts.
 
Mais tu le sais bien, toi, tu ne peux pas mourir.
Qu'importe que ce corps dans son dernier lambeau pourrisse.
Et qu'il s'en aille aux fleurs, aux fruits, par les racines d'arbres.
Et qu'il s'en aille aux sources du printemps.
Qu'il retourne à la mer innombrable.
Et dans son dernier souffle et son dernier sursaut
s'oppose et se refuse.
Il demeure à ce temps éternel pour le temps du temps bref
     éternellement.
 
Mais toi !
Tu ne peux pas mourir.
Tu le sais bien tu ne peux pas mourir.
 
Passé le mur, passé le temps —passé la porte,
le nœud défait qui te tenait à la maille du sang, qui te
     liait à la chaîne du vent,
à la chaîne du souffle et des générations inéluctables —
et ton nom pour jamais gravé dans le temps bref
     et l'écorce des arbres—
te voici maintenant dans ce temps éternel dont tu n'étais sorti
que pour savoir la longitude et mesurer le vent.
Que pour savoir la solitude et l'accumulation
des innombrables solitudes.
 
Te voici maintenant dans ce temps éternel dont tu n'étais peut-être
jamais sorti,
sinon pour ce regard sur le temps bref dont tu ne gardes 
peut-être
pas même un souvenir.
 
Est-elle morte, la mémoire ? Est-elle déliée de tous ses souvenirs ?
Est-elle libre ? Est-elle vide ?
Il faut bien que la mort commence — le temps de la mort...
 
(...)
 
1er mars 1988
 
 
 
Marcelle Delpastre, La mort maintenant (extraits) dans Poésie modale II, Edicions dau chamin du sent jaume, 2000
 
 
 
 
 
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Le Grand Villalin

Publié le par Fred Pougeard

     
     Juste après la côte, les vignes de Quincy sont brusquement partagées par une immense longère qui va descendant vers le Cher. L'automobile de mon père s'engage entre le bâtiment et les jardins, nous passons une première demeure qui semble endormie : le battant haut de la porte d'entrée est ouvert et laisse fondre la clarté contre un buffet de chêne, aucun bruit, aucun mouvement. Mon père se gare sous un conifère touffu, des cages suspendues enferment des chardonnerets qui égayent Madame Étave, la maîtrsse de maison. Mon père me fait savoir que nous sommes vaguement en cousinage avec ce couple de vignerons. La porte de la seconde demeure s'ouvre et monsieur Étave nous accueille joyeusement. Derrière lui, l'ombre bancale de son épouse. Tandis que nous grimpons quelques marches, monsieur Étave descend à la cave avec un cruchon, il souhaite offrir à mon père quelques verres de sa nouvelle cuvée. La pièce principale est peu éclairée, de nombreuses plantes grasses embarrassent la fenêtre. on goûte à la fromagée avec le vin blanc. Madame Étave me sort un album d'illustrés ayant appartenu à sa fille Micheline. Je le feuillette et demande à aller voir les chèvres et les chevreaux dans l'étable. A côté, il y a l'écurie de Bijou, un fort Boulonnais à la croupe claire et ample, je l'observe avec envie, un rêve de mustang. Je passe devant la soue des cochons, les grognements et l'odeur m'accompagnent jusqu'à la rivière. Je m'adosse à un saule, je regarde l'eau couler vers Vierzon. Je remonte le chemin derrière la longère, le mur est plein sans ouverture, il donne sur le nord. Parvenu à la route goudronnée, je reviens vers les chants des chardonnerets. Appuyée contre le battant bas, une très vieille femme me sourit, elle me fait signe, je m'approche, elle est vêtue de noir avec une petite coiffe blanche sur les cheveux de la même couleur. Elle m'interroge, me demande qui je suis et m'invite à entrer. Elle sort d'un placard mural un pot de confiture et me prépare une tartine. Elle semble m'épier mais avec bienveillance, elle me dit se prénommer Flavie. Elle est la mère de monsieur Étave, c'est ainsi qu'elle l'appelle. Le couple vit à côté d'elle, il ne lui parle plus depuis plus de trente ans sans qu'elle en connaisse la raison. Ainsi elle vit seule avec ses chèvres qu'elle garde dans le pré derrière, à l'abri d'un immense parapluie noir. Elle ajoute qu'il y a bien longtemps qu'elle n'a pas eu de visite et, me tapotant la joue, elle me dit de rejoindre mon père et les Étave, et surtout de ne rien dire. Elle pose son index sur ses lèvres, dans son regard je vois son œil briller étrangement.
 
Jean-Gilles Badaire, Les clairières souterraines Fata Morgana 2025
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Bras offerts

Publié le par Fred Pougeard

Je sors. J'ai des yeux
neufs. Je vois
le jour.
 
Je m'arrête pour
voir le jour. Je recommence.
 
Je ne crois plus. Je touche
avec mes yeux
le jour.
 
Rien
que le jour.
 
Comme
un soleil qui monte, qui
m'aveugle.
 
*
 
Soudain le sol.
 
Pas d'ombres. Pas d'oracles
noirs.
 
Pas d'insectes
pour séparer. Pas de haines. Pas
de couloirs.
 
Soudain le sol.
 
Soudain la terre soulevée. Soudain
la graine.
 
Soudain la tige
soutenue. Soudain l'espace
partagé.
 
Le sol indemne.
 
*
 
J'ai trop tardé. Je
n'attends plus.
 
Je cours
dans le matin du monde.
 
Tout m'appelle. Tout 
est prochain.
 
Une herbe.
Un insecte neuf.
 
Comme un bourdonnement de signes
sous les feuilles.
 
L'espace devant moi. Infime,
immense.
 
*
 
Cette branche
au-dessus.
 
Promesse des fruits lourds, ciel
immobile.
 
Je me hisse. Je
veux. J'ai soif jusqu'aux poignets.
 
Dans l'air qui devient
dur
 
je lutte.
 
*
(...)
 
Midi
 
Trop tard déjà pour
décider.
 
Pour dire.
 
J'insiste. Je suis
moi
 
Entre les mots
qui sèchent sur le sol
je me souviens.
 
J'invente un autre
mot
 
plein de salive.
 
*
(...)
 
Ici
 
dans la terre qui
ne crie pas
 
le vent
 
avec son sexe
fou
 
soc et semence.
 
*
(...)
 
Le soleil
qui est toujours là.
 
Immobile, au-dehors. C'est
moi qui tourne.
 
Qui tombe. Qui n'ai pas
de lieu.
 
Lui
surplombe et connaît.
 
Lui dure
par-delà les signes.
 
Le soleil
qui ne parle pas.
 
Qui m'apprend, chaque jour
le même geste.
 
*
(...)
 
Un cri d'oiseau
 
Je le maintiens
derrière mon épaule.
 
Je me mets à l'abri. J'existe 
seul.
 
Qui se souvient
de soi
oublie l'obstacle et la menace.
 
Nul
cri d'oiseau.
 
Je comblerai son vide
avec ma voix.
 
*
(...)
 
Je marcherai
dans le délabrement des routes.
 
Je maintiendrai
dans les décombres, dans l'oubli.
 
Je parlerai 
comme le vent multiple.
 
Sans toi.
Sans ton soleil.
Sans ton corps absolu.
 
*
(...)
 
Branches, soleils
ouverts.
 
J'ai cru vaincre la mort
avec des phrases.
 
J'ai consumé tout mon savoir.
 
Avec des phrases qui
dormaient. Avec
des fables.
 
Branches, soleils des 
feuilles, bras 
offerts.
 
(...)
 
Claude Esteban, Le jour à peine écrit dans Le nom et la demeure, Flammarion 1985
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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L'arbre d'oisiveté

Publié le par Fred Pougeard

Je mourrai un jour je suppose
Dans cette vieille maison turque où j'habite ;
Dehors une feuille de banane en lambeaux, et ici
Sur le rebord, dans un pot de confiture, un hélianthème.
 
Peut-être une mandoline languissante
Sanglote où les cigales ont creusé
Jusqu'au cœur de tout soupçon, et puis
Gratte le silence comme un chien enfermé.
 
Serai-je plus ou moins mort
Que le village, dans les sources dispersées
De la mémoire, ou bien verrai-je dans quelque nuage,
En arrière, la même route devant moi ?
 
Contre l'argile moite d'un désir de femme,
Quand le cœur ne pourra plus ronger,
Découvrirai-je entre cette vie-ci
Et celle-là, un autre hantement ?
 
Non : à l'ombre les joueurs de cartes
Continueront de jouer ; les sources aériennes
Bruiront ; au lit, calme sous les baisers
Sans signature, aucune de mes dettes payées,
 
Je me souviendrai des nuits où il pleuvait
De travers comme de la fonte sur les collines :
Paysages blessés aux nues qui tonnent, et partout
L'absence d'un être, qui croît comme une tache ;
 
Ou de l'endroit dans les ténèbres où bougent les doigts bruns,
Avant l'éveil des bergers matinaux
Et tapent sur les lèvres endormies, avec les mêmes touches
de la machine usagée, un poème qui implore
 
Le silence des lèvres et des esprits qui n'ont pas parlé.
 
Lawrence Durrell, Poèmes (1960), traduits de l'anglais et préfacés par Alain Bosquet. Editions Gallimard "Du monde entier" 1966
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Rupture

Publié le par Fred Pougeard

Ayant perdu la tête, grand-mère, un beau jour,
quitta notre logis pour aller s'endormir 
dans l'arbre : elle y devint le fruit
d'un rameau dénudé, puis un oiseau, 
puis la lune, elle se mit à chanter
une chanson d'enfant.
 
Ils finirent par l'emmener,
mais elle ne cessa de chanter ses désirs,
le temps de ses désirs, la violence 
de ses désirs.
 
Avec sa ramure octogénaire,
sa sève servile et stérile,
son feuillage dépenaillé,
face aux quatre coins du monde, aux
quatre coins du monde, grand-mère,
 
face au silence.
 
                              Vahan Andréassian (né en 1960)
 
 
 
GRAND-PÈRE
 
À son réveil,
les étoiles n'avaient pas fini de briller.
Il regardait par la fenêtre
et, voyant qu'il avait neigé,
"mauvais pour l'arbre..." grognait-t-il
en faisant la grimace ;
puis il cherchait longuement ses outils
dans tous les recoins de la maison. Nous
dormions encore, des sourires
légers survolaient nos visages
comme autant de colombes.
Après nous avoir tous bénis et embrassés,
grand-père franchissait le seuil
pour descendre, lent comme un millénaire,
les marches du perron,
—cependant que, blottis au tréfonds de l'hiver,
nous savourions les douces pommes
tombées du ciel.
 
                              Goughas Sirounian (né en 1949)
 
Dans Vahé Godel, La poésie arménienne, du Ve siècle à nous jours, anthologie. La Différence 2006
 
Image : peinture de Gurgen Ghukasyan (1937-1993)
 
 
 

 

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Quand

Publié le par Fred Pougeard

Quand t'aura le vent accomplie
L'eau tes images déporté
Du camphre de ta mort vidée
Ma cervelle pli contre pli
 
Quand t'aura ma langue pâlie
Aux mots les plus durs affrontée
La plaine de toi dénudée
De tout bleu de tout noir salie
 
Quand cessera la cesse, cesse
De l'incessante presse, presse
De ton œil froid sur ma rétine
 
Quand pèsera la terre, terre
Entre l"écorce et la résine
Le poids de tes os sédentaires
 
 
RUE VIEILLE DU TEMPLE, 1983
 
Constriction. désarmé. follement
Lourd
À de vagues désastres
Laissé,
Par l'arrêt du sang
Détaché,
 
Cœur qui frappe
Un contenant sans contenu. sans.
Aujourd'hui précis :
Rien
Ou rien.
Pareillement demain.
 
Seront ce que seront
Ses couleurs :
Blanc, Blanc
Le soleil, le soleil, le soleil
Blanc
Entre-temps se vide
 
Ta parole percée,
Ta pensée qui s'évite
Mots
Qui ne mots,
Cris cachés, cachés, s'accoutumant
Aux pires
 
Refus :
L'œil , et le sein, le doigt
De poids froid qu'insane s'évertue
Ta main inconsistante
À courber
Pour.
 
Air,
Fracas,
contre l'angle
de ce bleu
La rue Vieille-du-Temple
À rebours. t'en vas. sans sauvegarde.
 
Jacques Roubaud, La forme d'une ville change plus vite, hélas, que le  cœur des humains Editions Gallimard 1999
 
Photo : Sophie Bassouls
 
 

 

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J'ai d'abord pensé la mort...

Publié le par Fred Pougeard

     
     J'ai d'abord pensé la mort telle une orpheline inconsolable ; plus tard, telle un être aimé ; puis femme et enfant se sont mis à reculer avec le paysage, avec le monde et sans que je puisse les rattraper. J'étais cloué à un des sommets hypothétiques du songe, dans le vide, bien que je n'eusse cessé de courir. Ainsi en est-il sans doute de la flamme soufflée d'une bougie, de l'étoile ternie à l'écoute d'une lueur perdue, dans la détresse de l'univers englouti ; de sorte que, maintenant, la mort m'apparaît comme l'ombre immensément seule de ce qui fut.
 
Edmond Jabès, Yaël, extrait de La peur du temps, p.56, Editions Gallimard 1967
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1983: janvier 1985: juin

Publié le par Fred Pougeard

Le registre rythmique de la parole me fait horreur.
 
Je ne parviens pas à ouvrir un seul livre contenant de la poésie.
 
Les heures du soir doivent être annihilées.
 
Quand je me réveille il fait noir : toujours.
 
Dans les centaines de matins noirs je me suis réfugié.
 
Je lis de la prose inoffensive.
 
Les pièces sont restées en l'état : les chaises, les murs, les volets, les vêtements, les portes.
 
Je ferme les portes comme si le silence.
 
La lumière me dépasse par les oreilles.
 
Jacques Roubaud, Quelque chose noir Editions Gallimard 1986
 
Photo : Alix Cléo Roubaud (1952-1983), Autoportrait avec Jacques Roubaud, série Le baiser, Saint Félix 1980
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L'Avenir

Publié le par Fred Pougeard

Quand les mah,
Quand les mah,
Les marécages,
Les malédictions,
Quand les mahahahahas,
Les mahahaborras,
Les mahahamaladihahas,
Les matratrimatratrihahas,
Les hondregordegarderies,
Les honcucarachoncus,
Les hordanoplopais de puru para puru,
Les immoncéphales glossés,
Les poids, les pestes, les putréfactions,
Les nécroses, les carnages, les engloutissements,
Les visqueux, les éteints, les infects,
Quand le miel devenu pierreux,
Les banquises perdant du sang,
Les Juifs affolés rachetant le Christ précipitamment,
L'Acropole, les casernes changées en choux,
Les regards en chauve-souris, ou bien en barbelés, en boîte à clous,
De nouvelles mains en raz de marée,
D'autres vertèbres faites de moulins à vent,
Le jus de la joie se changeant en brûlure,
Les caresses en ravages lancinants, les organes
     du corps les mieux unis en duels au sabre,
Le sable à la caresse rousse se retournant en
     plomb sur tous les amateurs de plage,
Les langues tièdes, promeneuses passionnées se
     changeant soit en couteaux, soit en durs cailloux,
Le bruit exquis des rivières qui coulent se changeant
     en forêts de perroquets et de marteaux-pilons,
Quand l'Épouvantable-Implacable se débondant enfin,
Assoira ses mille fesses infectes sur ce Monde fermé, centré
     et comme pendu à un clou,
Tournant, tournant sur lui-même sans jamais parvenir
     à s'échapper,
Quand, dernier rameau de l'Être, la souffrance, pointe atroce,
     survivra seule, croissant en délicatesse,
De plus en plus aiguë et intolérable... et le Néant
     têtu tout autour qui recule comme la panique....
Oh ! Malheur ! Malheur !
Oh ! Dernier souvenir, petite vie de chaque homme, petite
     vie de chaque animal, petites vies punctiformes !
Plus jamais.
Oh ! Vide !
Oh ! Espace ! Espace non stratifié... Oh ! Espace, Espace !
 
Henri Michaux, Mes propriétés (1930) dans La nuit remue Éditions Gallimard 1935 (édition revue et corrigée 1967)
 
Image : Henri Michaux, Sans titre (1952), gouache sur papier
 

 

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Un je ne sais quoi d'éternel

Publié le par Fred Pougeard

     
     Les nuages légers sur la colline étaient incrustés de soleil, en forme de faux. Le sentier allait dans les friches, à travers le maquis. Çà et là, le jaune des genêts envahissait la couleur cendreuse du pierrier. Il y avait sur cette pente quelque chose de serein, de lumineux, quelque chose qui semblait venir d'une journée déjà vécue. L'air entre les crêtes et les nuages avait un je ne sais quoi d'éternel.
 
Francesco Biamonti, Attente sur la mer (1994), traduit de l'italien par François Maspéro. Editions du Seuil 2016

 

 
 
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