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Mme Swann apparaissait...

Publié le par Fred Pougeard

     
Les beaux jours étaient enfin revenus, et la chaleur. Comme je savais qu'avant le déjeuner Mme Swann sortait pendant une heure et allait faire quelques pas avenue du Bois, près de l'Étoile et de l'endroit qu'on appelait alors, à cause des gens qui venaient regarder les riches qu'ils ne connaissaient que de nom, le "Club des Pannés", j'obtins de mes parents que le dimanche —car je n'étais pas libre en semaine à cette heure-là— je pourrais ne déjeuner que bien après eux, à une heure un quart, et aller faire un tour auparavant. . je n'y manquai jamais pendant ce mois de mai, Gilberte étant allée à la campagne chez des amies. J'arrivais à l'Arc de Triomphe vers midi. je faisais le guet à l'entrée de l'avenue, ne perdant pas des yeux le coin de la petite rue où Mme Swann qui n'avait que quelques mètres à franchir, venait de chez elle, venait de chez elle. Comme c'était l'heure où beaucoup de promeneurs rentraient déjeuner, ceux qui restaient étaient peu nombreux et, pour la plus grande part, des gens élégants. Tout d'un coup, sur le sable de l'allée, tardive, alentie et luxuriante comme la plus belle fleur et qui ne s'ouvrait qu'à midi, Mme Swann apparaissait, épanouissant autour d'elle une toilette toujours différente mais que je me rappelle surtout mauve ; puis elle hissait et déployait sur un long pédoncule, au moment de sa plus complète irradiation, le pavillon de soie d'une large ombrelle de la même nuance que l'effeuillaison des pétales de sa robe. Toute une suite l'environnait ; Swann, quatre ou cinq hommes de club qui étaient venus la voir le matin chez elle ou qu'elle avait rencontrés ; et leur noire ou grise agglomération obéissante, exécutant les mouvements presque mécaniques d'un cadre inerte autour d'Odette, donnait l'air à cette femme qui seule avait de l'intensité dans les yeux, de regarder devant elle, d'entre tous ces hommes, comme d'une fenêtre dont elle se fût approchée, et la faisait surgir, frêle, sans crainte, dans la nudité de ses tendres couleurs, comme l'apparition d'un être d'une espèce différente, d'une race inconnue, et d'une puissance presque guerrière, grâce à quoi elle compensait à elle seule sa multiple escorte. Souriante, heureuse du beau temps, du soleil qui n'incommodait pas encore, ayant l'air d'assurance et de calme du créateur qui a accompli son œuvre et ne se soucie plus du reste, certaine que sa toilette —dussent des passants vulgaires ne pas l'apprécier—était la plus élégante de toutes, elle la portait pour soi-même et pour ses amis, naturellement, sans attention exagérée, mais aussi sans détachement complet, n'empêchant pas les petits nœuds de son corsage et de sa jupe de flotter légèrement devant elle comme des créatures dont elle n'ignorait pas la présence et à qui elle permettait avec indulgence de se livrer à leurs jeux, selon leur rythme propre, pourvu qu'ils suivissent sa marche, et même sur son ombrelle mauve que souvent elle tenait encore fermée quand elle arrivait, elle laissait tomber par moment comme sur un bouquet de violettes de Parme, son regard heureux et si doux que quand il ne s'attachait plus à ses amis mais à un objet inanimé, il avait l'air de sourire encore. Elle réservait ainsi, elle faisait occuper à sa toilette cet intervalle d'élégance dont les hommes à qui Mme Swann parlait le plus en camarade, respectaient l'espace et la nécessité, non sans une certaine déférence de profanes, un aveu de leur propre ignorance, et sur lequel ils reconnaissaient à leur amie, comme à un malade sur les soins spéciaux qu'il doit prendre, ou comme à une mère sur l'éducation de ses enfants, compétence et juridiction. Non moins que par la cour qui l'entourait et ne semblait pas voir les passants, Mme Swann, à cause de l'heure tardive de son apparition, évoquait cet appartement où elle avait passé une matinée si longue et où il faudrait qu'elle rentrât bientôt déjeuner ; elle semblait en indiquer la proximité par la tranquillité flâneuse de sa promenade, pareille à celle qu'on fait à petits pas dans son jardin ; de cet appartement on aurait dit qu'elle portait encore autour d'elle l'ombre intérieure et fraîche. Mais, par tout cela même, sa vue ne me donnait que davantage la sensation du plein air et de la chaleur. D'autant plus que, déjà persuadé qu'en vertu de la liturgie et des rites dans lesquels Mme Swann était profondément versée, sa toilette était unie à la saison et à l'heure par un lien nécessaire, unique, les fleurs de son flexible chapeau de paille, les petits rubans de sa robe me semblaient naître du mois de mai plus naturellement encore que les fleurs des jardins et des bois ; et pour connaître le trouble nouveau de la saison, je ne levais pas les yeux plus haut que son ombrelle, ouverte et tendue comme un autre ciel plus proche, rond, clément, mobile et bleu. Car ces rites, s'ils étaient souverains, mettaient leur gloire, et par conséquent Mme Swann mettait la sienne propre, à obéir avec condescendance, au matin, au printemps, au soleil, lesquels ne me semblaient pas assez flattés qu'une femme si élégante voulût bien ne pas les ignorer, et eût choisi à cause d'eux, une robe d'une étoffe plus claire, plus légère, faisant penser, par son évasement au col et aux manches, à la moiteur du cou et des poignets, fît enfin pour eux tous les frais d'une grande dame qui s'étant gaiement abaissée à aller voir à la campagne des gens communs et que tout le monde, même le vulgaire, connaît, n'en a pas moins tenu à revêtir spécialement pour ce jour-là une toilette champêtre. Dès son arrivée, je saluais Mme Swann, elle m'arrêtait  et me disait "Good morning" en souriant. Nous faisons quelques pas. Et je comprenais que ces canons selon lesquels elle s'habillait, c'était pour elle-même qu'elle y obéissait, comme à une sagesse supérieure dont elle eût été la grande prêtresse : car s'il lui arrivait qu'ayant trop chaud, elle entr'ouvrît, ou même ôtât tout à fait et me donnait à porter sa jaquette qu'elle avait cru garder fermée, je découvrais dans la chemisette mille détails d'exécution qui avaient eu grande chance de rester inaperçus comme ces parties d'orchestre auxquelles le compositeur a donné tous les soins, bien qu'elles ne doivent jamais arriver aux oreilles du public. ; ou, dans les manches de la jaquette pliée sur mon bras, je voyais, je regardais longuement par plaisir ou par amabilité quelque détail exquis, une bande d'une teinte délicieuse, une satinette mauve habituellement cachée aux yeux de tous, mais aussi délicatement travaillées que les parties extérieures, comme ces sculptures gothiques d'une cathédrale dissimulées au revers d'une balustrade à quatre-vingt pieds de hauteur, aussi parfaites que les bas-reliefs du grand porche mais que personne n'avaient jamais vues avant qu'au hasard d'un voyage, un artiste n'eût obtenu de monter se promener en plein ciel, pour dominer toute la ville, entre les deux tours.
(...) autant que du faîte de sa noble richesse, c'était du comble glorieux de son été mûr et si savoureux encore, que Mme Swann, souriante et bonne, s'avançant dans l'avenue du Bois, voyait comme Hypatie, sous la lente marche de ses pieds, rouler les mondes. Des jeunes gens qui passaient la regardaient anxieusement , incertains si leurs vagues relations avec elle (d'autant plus qu'ayant à peine été présentés une fois à Swann il craignait qu'il ne les reconnût pas), étaient suffisantes pour qu'ils se permissent de la saluer. Et ce n'était qu'en tremblant devant les conséquences, qu'ils s'y décidaient, se demandant si leur geste audacieusement provocateur et sacrilège, attentant à l'inviolable suprématie d'une caste, n'allait pas déchaîner des catastrophes ou faire descendre le châtiment d'un dieu. Il déclenchait seulement, comme un mouvement d'horlogerie, la gesticulation de petits personnages salueurs qui n'étaient autres que l'entourage d'Odette, à commencer par Swann, lequel soulevait son tube doublé de cuir vert, avec une grâce souriante, apprise dans le faubourg Saint-Germain, mais à laquelle ne s'alliait plus l'indifférence qu'il aurait eue autrefois. Elle était remplacée (comme il s'était dans une certaine mesure pénétré des préjugés d'Odette), à la fois par l'ennui d'avoir à répondre à quelqu'un d'assez mal habillé et par la satisfaction que sa femme connût tant de monde, sentiment mixte qu'il traduisait en disant aux amis élégants qui l'accompagnaient : "Encore un ! Ma parole, je me demande où Odette va chercher tous ces gens-là !" Cependant, ayant répondu par un signe de tête au passant alarmé, déjà hors de vue, mais dont le cœur battait encore, Mme Swann se tournait vers moi : "Alors, me disait-elle, c'est fini ? Vous ne viendrez plus jamais voir Gilberte ? Je suis contente d'être acceptée et que vous ne me "dropiez" pas tout à fait. J'aime vous voir, mais j'aimais aussi l'influence que vous aviez sur ma fille. je crois qu'elle le regrette beaucoup aussi. Enfin, je ne veux pas vous tyranniser parce que vous n'auriez qu'à plus vouloir me voir non plus ! — Odette, Sagan qui vous dit bonjour" faisait remarquer Swann à sa femme. Et, en effet, le prince, faisant comme dans une apothéose de théâtre, de cirque, ou dans un tableau ancien, faire front à son cheval, adressait à Odette un grand salut théâtral et comme allégorique, où s'amplifiait toute la chevaleresque courtoisie du grand seigneur inclinant son respect devant la Femme, fût-elle incarnée en une femme que sa mère ou sa sœur ne pourraient pas fréquenter. D'ailleurs à tout moment, reconnue au fond de la transparence liquide et du vernis lumineux de l'ombre que versait sur elle son ombrelle, Mme Swann était saluée par les derniers cavaliers attardés, comme cinématographiés au galop sur l'ensoleillement blanc de l'avenue, hommes de cercle dont les noms, célèbres pour le public —Antoine de Castellane, Aldabert de Montmorency et tant d'autres— étaient pour Mme Swann des noms familiers d'amis. Et, comme la durée moyenne de la vie —la longévité relative— est beaucoup plus grande pour les souvenirs des sensations poétiques que pour ceux des souffrances du cœur, depuis si longtemps que se sont évanouis les chagrins que j'avais alors à cause de Gilberte, il leur a survécu, le plaisir que j'éprouve, chaque fois que je veux lire, , en une sorte de cadran solaire, les minutes qu'il y a entre midi un quart et une heure, au mois de mai, à me revoir causant ainsi avec Mme Swann, sous son ombrelle, comme sous le reflet d'un berceau de glycines.
 
Marcel ProustÀ l'ombre des jeunes filles en fleurs, (fin de la première partie, Autour de Mme Swann) Éditions de la Nouvelle Revue Française 1919
 
Image : Portrait de Marcel Proust par Jacques-Emile Blanche, Trouville octobre 1891
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La mort, maintenant

Publié le par Fred Pougeard

Comme les voiles sur la mer — comme les vagues de la mer—
les toiles d'araignées dansent jusqu'au vertige.
Comme les feuilles de la forêt —comme les blés — les herbes mûres.
 
Les voiles, les ailes, les herbes, les blés, les choses légères se laissent mouvoir
ou se laissent porter —les plumes et les feuilles.
Se laissent mouvoir, se laissent porter les pollens et les graines.
 
Je voudrais maintenant
m'asseoir au soleil —m'asseoir dans la lumière blanche.
 
Il est temps —bientôt il sera temps
que la vie cesse et que la mort commence.
 
Je déteste la mort. Je n'aime pas mourir. je n'aime pas qu'on meure. 
Aujourd'hui, maintenant, à cette heure, on peut dormir peut-être,
     on peut se reposer.
On ne peut pas mourir. 
 
Je déteste la mort. 
À cause de la souffrance. À cause de la pourriture.
 
À cause de l'absence.
 
À cause du néant.
 
Il faudra bien pourtant, il faudra bien pourtant que la souffrance cesse.
Il faudra bien que la lenteur s'arrête, à force de lenteur, à force de peine,
à force d'usure.
À force de douleur.
 
Et c'est la mort.
 
À force de rupture. À force de temps.
 
Un fil casse. Un fil se rattache.
Une maille rompt —mais l'ouvrage passe, et tient, et continue.
Une fêlure —une brisure — une cassure —la vie persiste, et passe
     et continue
Mais à chaque blessure, à chaque fissure, à chaque coup de cœur —
     à chaque coup de lance —
et dans l'usure lente
du temps —
à chaque instant commence
le départ.
 
(...)
 
Je me couche de tout mon long. Je m'allonge sur cette plaine.
À ras de terre, à l'infini, croissent des herbes —le carex
     et le drosera.
Et le coton des linaigrettes
y tremble, duvet rare.
À l'infini
voiles tremblants sous la rosée —voiles tendues à la rosée —
des toiles d'araignées y tanguent.
Quel lieu, quel océan, quel désert de sable...
Un souffle passe
qui laisse pressentir l'espace
et deviner l'ailleurs...
 
Mais le temps de la mort ne se conjugue pas —au futur,
     au présent, dans aucun temps qui soit,
qui pourrait être.
 
Il faudra bien passer, pourtant.
Le traverser, le mur
où toute chair se heurte,
et se délite, et se dilue —l'image terrifiante que nulle image
     en horreur n'approche,
au défi de l'imagination.
Où la pensée se heurte —s'arrête— où se délie toute mémoire.
 
Il faudra bien passer la porte close !
On ne peut pas mourir !
— On peut.
 
Oui tu les as fermés, les yeux des autres.
Oui tu les as croisées, les mains des autres.
Tu les as laissés là, les autres. tu les as encensés, enterrés,
     oubliés. Sont morts, les autres.
 
Non, tu ne le crois pas, que tu le dises ou non. Non tu ne le
     sais pas, s'ils étaient morts, les autres.
S'ils sont morts.
 
Mais tu le sais bien, toi, tu ne peux pas mourir.
Qu'importe que ce corps dans son dernier lambeau pourrisse.
Et qu'il s'en aille aux fleurs, aux fruits, par les racines d'arbres.
Et qu'il s'en aille aux sources du printemps.
Qu'il retourne à la mer innombrable.
Et dans son dernier souffle et son dernier sursaut
s'oppose et se refuse.
Il demeure à ce temps éternel pour le temps du temps bref
     éternellement.
 
Mais toi !
Tu ne peux pas mourir.
Tu le sais bien tu ne peux pas mourir.
 
Passé le mur, passé le temps —passé la porte,
le nœud défait qui te tenait à la maille du sang, qui te
     liait à la chaîne du vent,
à la chaîne du souffle et des générations inéluctables —
et ton nom pour jamais gravé dans le temps bref
     et l'écorce des arbres—
te voici maintenant dans ce temps éternel dont tu n'étais sorti
que pour savoir la longitude et mesurer le vent.
Que pour savoir la solitude et l'accumulation
des innombrables solitudes.
 
Te voici maintenant dans ce temps éternel dont tu n'étais peut-être
jamais sorti,
sinon pour ce regard sur le temps bref dont tu ne gardes 
peut-être
pas même un souvenir.
 
Est-elle morte, la mémoire ? Est-elle déliée de tous ses souvenirs ?
Est-elle libre ? Est-elle vide ?
Il faut bien que la mort commence — le temps de la mort...
 
(...)
 
1er mars 1988
 
 
 
Marcelle Delpastre, La mort maintenant (extraits) dans Poésie modale II, Edicions dau chamin du sent jaume, 2000
 
 
 
 
 
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Le Grand Villalin

Publié le par Fred Pougeard

     
     Juste après la côte, les vignes de Quincy sont brusquement partagées par une immense longère qui va descendant vers le Cher. L'automobile de mon père s'engage entre le bâtiment et les jardins, nous passons une première demeure qui semble endormie : le battant haut de la porte d'entrée est ouvert et laisse fondre la clarté contre un buffet de chêne, aucun bruit, aucun mouvement. Mon père se gare sous un conifère touffu, des cages suspendues enferment des chardonnerets qui égayent Madame Étave, la maîtrsse de maison. Mon père me fait savoir que nous sommes vaguement en cousinage avec ce couple de vignerons. La porte de la seconde demeure s'ouvre et monsieur Étave nous accueille joyeusement. Derrière lui, l'ombre bancale de son épouse. Tandis que nous grimpons quelques marches, monsieur Étave descend à la cave avec un cruchon, il souhaite offrir à mon père quelques verres de sa nouvelle cuvée. La pièce principale est peu éclairée, de nombreuses plantes grasses embarrassent la fenêtre. on goûte à la fromagée avec le vin blanc. Madame Étave me sort un album d'illustrés ayant appartenu à sa fille Micheline. Je le feuillette et demande à aller voir les chèvres et les chevreaux dans l'étable. A côté, il y a l'écurie de Bijou, un fort Boulonnais à la croupe claire et ample, je l'observe avec envie, un rêve de mustang. Je passe devant la soue des cochons, les grognements et l'odeur m'accompagnent jusqu'à la rivière. Je m'adosse à un saule, je regarde l'eau couler vers Vierzon. Je remonte le chemin derrière la longère, le mur est plein sans ouverture, il donne sur le nord. Parvenu à la route goudronnée, je reviens vers les chants des chardonnerets. Appuyée contre le battant bas, une très vieille femme me sourit, elle me fait signe, je m'approche, elle est vêtue de noir avec une petite coiffe blanche sur les cheveux de la même couleur. Elle m'interroge, me demande qui je suis et m'invite à entrer. Elle sort d'un placard mural un pot de confiture et me prépare une tartine. Elle semble m'épier mais avec bienveillance, elle me dit se prénommer Flavie. Elle est la mère de monsieur Étave, c'est ainsi qu'elle l'appelle. Le couple vit à côté d'elle, il ne lui parle plus depuis plus de trente ans sans qu'elle en connaisse la raison. Ainsi elle vit seule avec ses chèvres qu'elle garde dans le pré derrière, à l'abri d'un immense parapluie noir. Elle ajoute qu'il y a bien longtemps qu'elle n'a pas eu de visite et, me tapotant la joue, elle me dit de rejoindre mon père et les Étave, et surtout de ne rien dire. Elle pose son index sur ses lèvres, dans son regard je vois son œil briller étrangement.
 
Jean-Gilles Badaire, Les clairières souterraines Fata Morgana 2025
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Bras offerts

Publié le par Fred Pougeard

Je sors. J'ai des yeux
neufs. Je vois
le jour.
 
Je m'arrête pour
voir le jour. Je recommence.
 
Je ne crois plus. Je touche
avec mes yeux
le jour.
 
Rien
que le jour.
 
Comme
un soleil qui monte, qui
m'aveugle.
 
*
 
Soudain le sol.
 
Pas d'ombres. Pas d'oracles
noirs.
 
Pas d'insectes
pour séparer. Pas de haines. Pas
de couloirs.
 
Soudain le sol.
 
Soudain la terre soulevée. Soudain
la graine.
 
Soudain la tige
soutenue. Soudain l'espace
partagé.
 
Le sol indemne.
 
*
 
J'ai trop tardé. Je
n'attends plus.
 
Je cours
dans le matin du monde.
 
Tout m'appelle. Tout 
est prochain.
 
Une herbe.
Un insecte neuf.
 
Comme un bourdonnement de signes
sous les feuilles.
 
L'espace devant moi. Infime,
immense.
 
*
 
Cette branche
au-dessus.
 
Promesse des fruits lourds, ciel
immobile.
 
Je me hisse. Je
veux. J'ai soif jusqu'aux poignets.
 
Dans l'air qui devient
dur
 
je lutte.
 
*
(...)
 
Midi
 
Trop tard déjà pour
décider.
 
Pour dire.
 
J'insiste. Je suis
moi
 
Entre les mots
qui sèchent sur le sol
je me souviens.
 
J'invente un autre
mot
 
plein de salive.
 
*
(...)
 
Ici
 
dans la terre qui
ne crie pas
 
le vent
 
avec son sexe
fou
 
soc et semence.
 
*
(...)
 
Le soleil
qui est toujours là.
 
Immobile, au-dehors. C'est
moi qui tourne.
 
Qui tombe. Qui n'ai pas
de lieu.
 
Lui
surplombe et connaît.
 
Lui dure
par-delà les signes.
 
Le soleil
qui ne parle pas.
 
Qui m'apprend, chaque jour
le même geste.
 
*
(...)
 
Un cri d'oiseau
 
Je le maintiens
derrière mon épaule.
 
Je me mets à l'abri. J'existe 
seul.
 
Qui se souvient
de soi
oublie l'obstacle et la menace.
 
Nul
cri d'oiseau.
 
Je comblerai son vide
avec ma voix.
 
*
(...)
 
Je marcherai
dans le délabrement des routes.
 
Je maintiendrai
dans les décombres, dans l'oubli.
 
Je parlerai 
comme le vent multiple.
 
Sans toi.
Sans ton soleil.
Sans ton corps absolu.
 
*
(...)
 
Branches, soleils
ouverts.
 
J'ai cru vaincre la mort
avec des phrases.
 
J'ai consumé tout mon savoir.
 
Avec des phrases qui
dormaient. Avec
des fables.
 
Branches, soleils des 
feuilles, bras 
offerts.
 
(...)
 
Claude Esteban, Le jour à peine écrit dans Le nom et la demeure, Flammarion 1985
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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L'arbre d'oisiveté

Publié le par Fred Pougeard

Je mourrai un jour je suppose
Dans cette vieille maison turque où j'habite ;
Dehors une feuille de banane en lambeaux, et ici
Sur le rebord, dans un pot de confiture, un hélianthème.
 
Peut-être une mandoline languissante
Sanglote où les cigales ont creusé
Jusqu'au cœur de tout soupçon, et puis
Gratte le silence comme un chien enfermé.
 
Serai-je plus ou moins mort
Que le village, dans les sources dispersées
De la mémoire, ou bien verrai-je dans quelque nuage,
En arrière, la même route devant moi ?
 
Contre l'argile moite d'un désir de femme,
Quand le cœur ne pourra plus ronger,
Découvrirai-je entre cette vie-ci
Et celle-là, un autre hantement ?
 
Non : à l'ombre les joueurs de cartes
Continueront de jouer ; les sources aériennes
Bruiront ; au lit, calme sous les baisers
Sans signature, aucune de mes dettes payées,
 
Je me souviendrai des nuits où il pleuvait
De travers comme de la fonte sur les collines :
Paysages blessés aux nues qui tonnent, et partout
L'absence d'un être, qui croît comme une tache ;
 
Ou de l'endroit dans les ténèbres où bougent les doigts bruns,
Avant l'éveil des bergers matinaux
Et tapent sur les lèvres endormies, avec les mêmes touches
de la machine usagée, un poème qui implore
 
Le silence des lèvres et des esprits qui n'ont pas parlé.
 
Lawrence Durrell, Poèmes (1960), traduits de l'anglais et préfacés par Alain Bosquet. Editions Gallimard "Du monde entier" 1966
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Rupture

Publié le par Fred Pougeard

Ayant perdu la tête, grand-mère, un beau jour,
quitta notre logis pour aller s'endormir 
dans l'arbre : elle y devint le fruit
d'un rameau dénudé, puis un oiseau, 
puis la lune, elle se mit à chanter
une chanson d'enfant.
 
Ils finirent par l'emmener,
mais elle ne cessa de chanter ses désirs,
le temps de ses désirs, la violence 
de ses désirs.
 
Avec sa ramure octogénaire,
sa sève servile et stérile,
son feuillage dépenaillé,
face aux quatre coins du monde, aux
quatre coins du monde, grand-mère,
 
face au silence.
 
                              Vahan Andréassian (né en 1960)
 
 
 
GRAND-PÈRE
 
À son réveil,
les étoiles n'avaient pas fini de briller.
Il regardait par la fenêtre
et, voyant qu'il avait neigé,
"mauvais pour l'arbre..." grognait-t-il
en faisant la grimace ;
puis il cherchait longuement ses outils
dans tous les recoins de la maison. Nous
dormions encore, des sourires
légers survolaient nos visages
comme autant de colombes.
Après nous avoir tous bénis et embrassés,
grand-père franchissait le seuil
pour descendre, lent comme un millénaire,
les marches du perron,
—cependant que, blottis au tréfonds de l'hiver,
nous savourions les douces pommes
tombées du ciel.
 
                              Goughas Sirounian (né en 1949)
 
Dans Vahé Godel, La poésie arménienne, du Ve siècle à nous jours, anthologie. La Différence 2006
 
Image : peinture de Gurgen Ghukasyan (1937-1993)
 
 
 

 

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Quand

Publié le par Fred Pougeard

Quand t'aura le vent accomplie
L'eau tes images déporté
Du camphre de ta mort vidée
Ma cervelle pli contre pli
 
Quand t'aura ma langue pâlie
Aux mots les plus durs affrontée
La plaine de toi dénudée
De tout bleu de tout noir salie
 
Quand cessera la cesse, cesse
De l'incessante presse, presse
De ton œil froid sur ma rétine
 
Quand pèsera la terre, terre
Entre l"écorce et la résine
Le poids de tes os sédentaires
 
 
RUE VIEILLE DU TEMPLE, 1983
 
Constriction. désarmé. follement
Lourd
À de vagues désastres
Laissé,
Par l'arrêt du sang
Détaché,
 
Cœur qui frappe
Un contenant sans contenu. sans.
Aujourd'hui précis :
Rien
Ou rien.
Pareillement demain.
 
Seront ce que seront
Ses couleurs :
Blanc, Blanc
Le soleil, le soleil, le soleil
Blanc
Entre-temps se vide
 
Ta parole percée,
Ta pensée qui s'évite
Mots
Qui ne mots,
Cris cachés, cachés, s'accoutumant
Aux pires
 
Refus :
L'œil , et le sein, le doigt
De poids froid qu'insane s'évertue
Ta main inconsistante
À courber
Pour.
 
Air,
Fracas,
contre l'angle
de ce bleu
La rue Vieille-du-Temple
À rebours. t'en vas. sans sauvegarde.
 
Jacques Roubaud, La forme d'une ville change plus vite, hélas, que le  cœur des humains Editions Gallimard 1999
 
Photo : Sophie Bassouls
 
 

 

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J'ai d'abord pensé la mort...

Publié le par Fred Pougeard

     
     J'ai d'abord pensé la mort telle une orpheline inconsolable ; plus tard, telle un être aimé ; puis femme et enfant se sont mis à reculer avec le paysage, avec le monde et sans que je puisse les rattraper. J'étais cloué à un des sommets hypothétiques du songe, dans le vide, bien que je n'eusse cessé de courir. Ainsi en est-il sans doute de la flamme soufflée d'une bougie, de l'étoile ternie à l'écoute d'une lueur perdue, dans la détresse de l'univers englouti ; de sorte que, maintenant, la mort m'apparaît comme l'ombre immensément seule de ce qui fut.
 
Edmond Jabès, Yaël, extrait de La peur du temps, p.56, Editions Gallimard 1967
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1983: janvier 1985: juin

Publié le par Fred Pougeard

Le registre rythmique de la parole me fait horreur.
 
Je ne parviens pas à ouvrir un seul livre contenant de la poésie.
 
Les heures du soir doivent être annihilées.
 
Quand je me réveille il fait noir : toujours.
 
Dans les centaines de matins noirs je me suis réfugié.
 
Je lis de la prose inoffensive.
 
Les pièces sont restées en l'état : les chaises, les murs, les volets, les vêtements, les portes.
 
Je ferme les portes comme si le silence.
 
La lumière me dépasse par les oreilles.
 
Jacques Roubaud, Quelque chose noir Editions Gallimard 1986
 
Photo : Alix Cléo Roubaud (1952-1983), Autoportrait avec Jacques Roubaud, série Le baiser, Saint Félix 1980
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L'Avenir

Publié le par Fred Pougeard

Quand les mah,
Quand les mah,
Les marécages,
Les malédictions,
Quand les mahahahahas,
Les mahahaborras,
Les mahahamaladihahas,
Les matratrimatratrihahas,
Les hondregordegarderies,
Les honcucarachoncus,
Les hordanoplopais de puru para puru,
Les immoncéphales glossés,
Les poids, les pestes, les putréfactions,
Les nécroses, les carnages, les engloutissements,
Les visqueux, les éteints, les infects,
Quand le miel devenu pierreux,
Les banquises perdant du sang,
Les Juifs affolés rachetant le Christ précipitamment,
L'Acropole, les casernes changées en choux,
Les regards en chauve-souris, ou bien en barbelés, en boîte à clous,
De nouvelles mains en raz de marée,
D'autres vertèbres faites de moulins à vent,
Le jus de la joie se changeant en brûlure,
Les caresses en ravages lancinants, les organes
     du corps les mieux unis en duels au sabre,
Le sable à la caresse rousse se retournant en
     plomb sur tous les amateurs de plage,
Les langues tièdes, promeneuses passionnées se
     changeant soit en couteaux, soit en durs cailloux,
Le bruit exquis des rivières qui coulent se changeant
     en forêts de perroquets et de marteaux-pilons,
Quand l'Épouvantable-Implacable se débondant enfin,
Assoira ses mille fesses infectes sur ce Monde fermé, centré
     et comme pendu à un clou,
Tournant, tournant sur lui-même sans jamais parvenir
     à s'échapper,
Quand, dernier rameau de l'Être, la souffrance, pointe atroce,
     survivra seule, croissant en délicatesse,
De plus en plus aiguë et intolérable... et le Néant
     têtu tout autour qui recule comme la panique....
Oh ! Malheur ! Malheur !
Oh ! Dernier souvenir, petite vie de chaque homme, petite
     vie de chaque animal, petites vies punctiformes !
Plus jamais.
Oh ! Vide !
Oh ! Espace ! Espace non stratifié... Oh ! Espace, Espace !
 
Henri Michaux, Mes propriétés (1930) dans La nuit remue Éditions Gallimard 1935 (édition revue et corrigée 1967)
 
Image : Henri Michaux, Sans titre (1952), gouache sur papier
 

 

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