(...) Aussi le côté de Méséglise et le côté de Guermantes restent-ils pour moi liés à bien des petits événements de celle de toutes les diverses vies que nous menons parallèlement, qui est la plus pleine de péripéties, la plus riche en épisodes, je veux dire la vie intellectuelle. Sans doute elle progresse en nous insensiblement et les vérités qui en ont changé pour nous le sens et l'aspect, qui nous ont ouvert de nouveaux chemins, nous en préparions depuis longtemps la découverte ; mais c'était sans le savoir ; et elles ne datent pour nous que du jour, de la minute où elles nous sont devenues visibles. Les fleurs qui jouaient alors sur l'herbe, l'eau qui passait au soleil, tout le paysage qui environna leur apparition continue à accompagner leur souvenir de son visage inconscient ou distrait ; et certes quand ils étaient longuement contemplés par cet humble passant, par cet enfant qui rêvait —comme l'est un roi, par un mémorialiste perdu dans la foule — ce coin de nature, ce bout de jardin n'eussent pu penser que ce serait grâce à lui qu'ils seraient appelé à survivre en leurs particularités les plus éphémères ; et pourtant, ce parfum d'aubépine qui butine le long de la haie où les églantiers le remplaceront bientôt, un bruit de pas sans écho sur le gravier d'une allée, une bulle formée contre une plante aquatique par l'eau de la rivière et qui crève aussitôt, mon exaltation les a portés et a réussi à leur faire traverser tant d'années successives, tandis qu'alentour les chemins se sont effacés et que sont morts ceux qui les foulèrent et les souvenirs de ceux qui les foulèrent. Parfois ce morceau de paysage amené ainsi jusqu'à aujourd'hui se détache si isolé de tout, qu'il flotte incertain dans ma pensée comme une Délos fleurie, sans que je puisse dire de quel pays, de quel temps —peut-être simplement de quel rêve —il vient. Mais c'est surtout comme à des gisements profonds de mon sol mental, comme aux terrains résistants sur lesquels je m'appuie encore, que je dois penser au côté de Méséglise et au côté de Guermantes. C'est parce que je croyais aux choses, aux êtres, tandis que je les parcourais, que les choses, les êtres qu'ils m'ont fait connaître, sont les seuls que je prenne encore au sérieux et qui me donnent encore de la joie.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann, première partie, Combray. Bernard Grasset 1913
Gary Snyder, Montagnes et rivières sans fin, traduit de l'anglais (américain) par Olivier Delbard, editions du Rocher 2002. Lu dans Jim Harrison, Gary Snyder, Aristocrates sauvages, Wildproject éditions 2022
Peire Cardenal (1180-1278), Ben volgra, si far si poguès dans une version de Henri Deluy. Action Poétique n°64, Troubadours, Revue trimestrielle Décembre 1975
Pour moi la Poésie, c'est d'abord une façon d'être, et une façon d'être, liée à la révolte devant l'immensité des désirs que chacun porte en soi et le peu que la vie lui permet de vivre. Pour ma part je crois qu'il n'y a pas de Poésie sans la conscience extrême de ce malheur, du malheur d'être Homme ; et qu'il n'y a pas de Poésie qui ne soit liée à un désespoir d'être ; mais avec cette contrepartie que la Poésie est en même temps une des rares sinon la seule manière, justement, de s'opposer à ce malheur. C'est une révolte contre l'inacceptable condition humaine dont parle justement Breton, mais en même temps ce qui permet, ce qui rend quand même quelquefois acceptable cette condition humaine en affirmant, par exemple, qu'un regard, qu'une rencontre ou qu'un geste d'insoumission peuvent soudain faire que malgré tout, le monde est parfois à la mesure, ou en mesure de répondre ne serait-ce qu'un instant à cette insatiable soif d'absolu dont parle Lautréamont et qui est l'immensité du désir humain.
Annie Le Brun dans Le Bon plaisir d'Annie Le Brun, entretien avec Christine Goémé, France Culture, première diffusion le 12 décembre 1992
Devant moi le bureau, au-delà de la fenêtre le gris blanc de l'hiver précoce, à côté de moi le paisible monstre vert du téléphone, maintenant il ne me siffle même pas, rien de particulier n'est arrivé.
Tout est tel qu'il est.
Ou bien est-ce justement que tout est tel qu'il est ?
Ou bien encore est-ce que tout est pourtant autre —
AUTRE du fait que ce qui est tel s'insère en toi tout d'un coup ?
Le téléphone ne me siffle pas, au-dehors les couleurs vagues de l'hiver précoce, derrière moi mes livres, et tout est comme cela était auparavant, rien de particulier n'est arrivé.
Seulement que je devrais hurler.
Et seulement que je me tais.
György SomlyóContrefables poèmes traduits du hongrois, "version française" de Eugène Guillevic, Gallimard 1974