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Brême éternité

Publié le par Fred Pougeard

Un jour on est une racaille à soupirs et à plaintes
un jour danseur hilare on crève le temps
aujourd'hui j'ai le cœur serré par cette fille de Brême
haute et pâle aux cheveux noirs d'ivoire
venue m'écouter lointaine mais visage offert
et si belle que j'ai détourné les yeux pour fuir
son regard gris de mer velouté par les cils
 
elle penchait légère au bord de l'instant
je lui ai dit merci pour goûter à sa voix
grenat et doucement penser à elle nue
pâleur éblouissante et la toison ténèbre
 
elle est debout dans mon allure elle marche avec moi
la promenade am Wall a goût d'octobre
est-ce qu'on se reverra dans cette vie
wenn aus der Ferne da wir geschieden sind
moi mon invitée l'absente qui me cherche
car pour l'autre vie je l'y pose en souffrance
debout dans une brève éternité de mots
où elle est cette lenteur en moi qui fait silence
 
Ludovic Janvier, inédit dans Orphée Studio, Poésie d'aujourd'hui à voix haute, Gallimard 1999
 
 
 
 
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Le soir/Lo ser

Publié le par Fred Pougeard

     
     Quand j'ai fini de labourer le champ, je m'arrête un peu —ainsi faisait mon grand-père— et je m'assieds un moment sur la motte retournée.
     Bonne terre douce à toucher, fraîche comme le bord de l'eau, combien de fois ai-je mesuré mon corps de chair à ton grand corps, plus tendre que le pain, plus dur que la terre gelée ?
 
     Voici venu le soir ; la large mer du ciel, avec ses grains d'étoiles commence à s'en aller vers le jour qui vient, 
     commence à marcher comme un champ de seigle vert, la fleur dans l'épi, quand le vent de midi souffle dans le soleil.
 
     Tu en as porté des seigles, bonne terre légère, fraîche comme une fontaine ; tu en as donné des moissons de joie et de travail dans le chaud de l'été.
     Tu en as mûri, en vérité, de la vie, qui monte par la sève son eau salée depuis les profondes racines et s'en va dans le sang de notre âme éternelle. 
 
     Viendra le soir de tous les soirs. Et le ciel s'en ira, avec ses grains d'étoiles, tel un champ de seigle vert aux semences nouvelles.
     Puissé-je, alors, puissé-je me coucher au fond du sillon, dans la terre retournée, fraîche comme un arbre vivant dans sa sève salée.
 
    Alors, terre douce à toucher, terre de bonne odeur, je te rendrai ce peu de sang que tu m'as donné, ma vie pauvre, et la parole qui me tenait le corps et l'âme ensemble.
​​​​​​​     Alors, terre ma mère, mûris mes moissons, fais germer ma parole ! Et ma vie pauvre de ce temps, fais-en le champ qui va d'un bord du ciel à l'autre. 
 
     En espérance ainsi, je console mon cœur, même si je n'y crois guère... 
 
*
 
     Quand ai'chabat de laborar lo champ, m'aplante un pauc —aitau fasia mon grand— e m'assete un moment sus la gleva virada.
​​​​​​​     Bonne terra mofla; frescha coma la broa de l'aiga, quantben de còps ai mesurât mon còrs de charn a ton grand còrs, pus tendre que lo pan, pus dur que la peira gialada ?
 
     Veiqui vengut lo ser ; la larja mar dau ciau, emb sos gruns d'estialas comença de se'n nar d'aiciant' au jorn que ven,
​​​​​​​     comença de marchar, tala un champ de blat verd, la flor dins l'espija, quand lo vent de miegjorn bufa dins lo solelh. 
 
​​​​​​​     Ne'n as portat dags blats, bona terra leugiera, frescha coma 'na font, ne'n as menat, de las meissons de jòia e de trabalh, dins la chalor d'estiu.
​​​​​​​     Tu ne'n as madurat, segur de la vita, que monta per la saba son aiga salada, dempuei las raiç priondas e se'n vai dins lo sang de nòstra arma eternala.
 
     Vendra lo ser de tots los sers. E lo ciau se'n nira, emb sos gruns d'estialas tal un champ de blat verd per lo semen noveu.
     Poguesse-ieu, laidonc, poguesse-ieu m'estendre au fons de la reja, dins la terra virada, coma l'aubre viu frescha en sa saba salada. 
 
     Laidonc, terra mofla, terra de bona odor, te tornarai queu pauc de sang que m'as balhat, ma vita paura, e la paraula que me tenia lo còrs et l'arma tot ensemble.
     Laidonc, terra ma mair, madura mas meissons, erminia ma paraula ! E ma paubra vita d'aqueu temps, fai-ne'n lo chip que vai d'un biais dau ciau a l'autre !
 
     Aitau me conòrte lo còr, zo creiguesse-ieu gaire...
 
Marcela Delpastre, La lenga que tant me platz, la langue qui tant me plaît, (août 1963), publié par la revue Lemozi en avril 1964, repris dans D'una Lenga l'autra (D'une langue l'autre). Edicions dau chamin de sent Jaume 2001
 
Petite série, pour le 25e anniversaire de la disparition de Marcelle Delpastre.
Pour commander les livres de Marcelle Delpastre, votre libraire doit appeler ici M. Jan Dauu Melhau :
Edicions dau Chamin de Sent-Jaume
Roier / Royer
87380 Meusac / Meuzac
Tél. 05 55 09 96 61
 
 
     
 
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La journée

Publié le par Fred Pougeard

     
     La journée d'aujourd'hui est amère —comme le chanvre et comme le chemin.
     Comme les cailloux ronds  qui roulent sous les eaux, qui ne vont nulle part, qui sont là quand l'eau passe.
     Et la journée d'hier fut vaine — comme le chanvre et comme le chemin.
     Gloire des blonds épis ! qui mûrissent pour être cueillis, et que l'on vanne, et que l'on sème.
     N'avons-nous pas rêvé d'une rose éternelle ? 
     Si la flamme demeure encore un peu de temps, cependant l'heure vient qu'elle doit être éteinte,
     et si la vie perdure un peu de temps. —Mais gloire de la rose, dont le charme est d'avoir été,
     si peu que son parfum perdure. Et gloire de cette journée, pâle et froide, comme le chanvre et le chemin.
     Gloire d'hier, la journée morte ! Des cailloux ronds, qui roulent sous les eaux, qui sont là quand l'eau passe. 
     Et gloire de la vie, et gloire de la mort !
 
15 février 1967
 
Marcelle Delpastre, La chasseur d'ombres et autres psaumes (1960-1969), éditions dau chamin de sent jaume 2002
 
Aujourd'hui, cela fait vingt-cinq ans que Marcelle Delpastre vogue "dans le désert de Dieu". En tapant son nom sur le moteur de recherche de ce blog, vous trouverez de nombreux poèmes d'elle. 
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Pardès

Publié le par Fred Pougeard

Au premier niveau il y a l'amour
Littéralement : je t'aime
Au deuxième : le manque
Sens allusif
Agressif
Émotif
Sollicité : 
Le sens caché de Tes silences
Au quatrième niveau il y a l'absence
Le sens secret
D'un être essentialisé
D'un amour sans commentaire
Ésotérique
Érotique
Métaphysique
Liturgique
Mon paradis
 
Karine Tuil, Kaddish pour un amour Editions Gallimard 2023
 
* Pardès qui signifie littéralement "jardin" "verger" en hébreu, s'apparente au mot "paradis". 
Il est l'acrostiche des 4 techniques interprétatives de la Bible : Pschat (sens littéral), Remez (sens allégorique), Drash (sens recherché) et Sod (sens secret)

 

 
 

 

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Nous ne voulons pas être tristes

Publié le par Fred Pougeard

Nous ne voulons pas être tristes
C'est trop facile
C'est trop bête
C'est trop commode
On en a trop souvent l'occasion
C'est pas malin
Tout le monde est triste
Nous ne voulons plus être tristes
 
Blaise Cendrars, Feuilles de route, Au sans Pareil 1924
 
Image : Henri Matisse, Le bonheur de vivre 1905-1906, Fondation Barnes, Philadelphie
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Ni renard, ni croûton, ni patates

Publié le par Fred Pougeard

Il n'est pas là le vieux soleil,
Aussi absent que quand on dort.
 
​​​​​​​Le champ a froid. Les feuilles sont sèches.
Mal est ultime en cette lumière.
 
Dans cet air morne les tiges brisées
Ont des bras sans mains. Ont des troncs
 
Sans jambes ou, pour cela, sans têtes.
Ont des têtes où un cri captif
 
Est le simple mouvement d'une langue.
La neige pétille comme une vision tombant
 
Du ciel, comme la vision de claires disparitions.
Les feuilles sautillent, griffent le sol.
 
C'est grand janvier. Le ciel est rude.
Les tiges dans la glace ont leurs fermes racines.
 
Là, dans cette solitude, une syllabe,
Hors de ces gauches palpitations,
 
Entonne son vide singulier,
Le rien le plus féroce des bruits d'hiver.
 
Là, dans ce mal, nous connaissons
Le bien dans la suprême pureté.
 
Le corbeau rouillé prend son vol
Son œil brille de méchanceté....
 
On vient le voir ici pour se distraire,
mais à distance, sur un autre arbre.
 
Wallace Stevens, Transport vers l'été. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Alexandre Prieux. Editions Nous 2020.
 
 
 

 

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Retrouver mon visage

Publié le par Fred Pougeard

j'aimerais bien retrouver mon visage
il s'est perdu dans le malheur des foules
un soir que j'étais distrait comme un singe
égaré par les phases de la lune
 
un soir que je détroussais la momie
d'une amoureuse il y a cinq mille ans
un soir que j'étais infidèle et vil
et que je prétendais tuer le temps
 
qui me rendra seulement mon visage
et me dira que je suis pardonné
je ne connaîtrai jamais qui se venge
en me privant de ce qu'il m'a donné
 
Jean-Claude Pirotte Cette âme perdue, Le Castor Astral 2011
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Pas d'échéance

Publié le par Fred Pougeard

Pas d'échéance pour l'homme trempé dans la parole
Car la vie roule et hurle
Plus folle que l'étreinte de la mort
Plus fiévreuse que les cils du soleil
Elle peut venir demain sursauter dans ma case
Chasser la peine plaquée sur ma peau
Illuminer ma cabane naufragée
Et me faire oublier mon berceau de pluie
Et toutes les rives ruisselantes de mes nuits
Et tout l'espace catarrheux des regards
Mais la terre, la terre, la terre que j'ai labourée hier
La terre qui me colle encore au visage
Ce sol par moi remué
​​​​​​​Est parti avec la dernière averse
Emportant chants et semailles à la mer
Et sous mes pieds une chenille n'accepterait pas de vivre
Les dents de la campagne ont rogné ma patience
Et mon souffle est fragile comme une fleur
 
Jean Métellus, Au piripite chantant, Les lettres nouvelles/Maurice Nadeau 1978
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Ou encore

Publié le par Fred Pougeard

 
   Tout près de moi, ici dans la chambre que voici,
   tonton Josef apprend l'esperanto et pince de la guitare,
   à deux pas de là, tout près de moi, dans la quatrième dimension,
   tout près de moi et avec un pied,
   et avec un pied presque dans la troisième,
   tout près de moi il chuchote : Mi estas esperantisto ! Parolu esperante, Ivano !
   Vous êtes tous dans l'appartement que voici.
   Tout près de moi le livreur mort de la bibliothèque de prêt de périodiques illustrés ouvre justement la porte.
   Tout près de moi grand-mère prend un illustré.
   C'était le premier jour. Elle venait de s'abonner. Tout près de moi.
   Vous êtes tous dans l'appartement que voici.
   Le compositeur mort qu'elle aimait sourit dans son cadre noir.
   Tout près de moi la mort toujours présente fauche les compositeurs.
   Tout près de moi les espérantistes s'en vont en foule dans l'au-delà.
   Vous êtes tous dans l'appartement que voici.
   Tonton Josef proteste : Mi estas esperantisto !
   Tout près de moi sans mot dire la mort montre la porte.
   Et tonton Josef d'un pas hésitant passe dans la salle à manger, tout près de moi.
   Tout près de moi il descend l'escalier.
   Vous êtes tous dans l'appartement que voici.
   Je vous en supplie faites enfin réparer cette antique machine à coudre !
   Chuchote quelqu'un quelque part tout près de moi.
   Tout près de moi,
   vous êtes tous dans l'appartement que voici.
   C'était pourtant un modèle à pédale, mais un vieux.
   Nous sommes tous dans l'appartement que voici.
   Sauf tonton Josef qui vient de sortir dans la cour.
 

Ivan BlatnýÀ la recherche du temps présent (1947), dans Le Passant. Traduit du Tchèque par Erika Abrams. Orphée, la Différence 1992

 
   
.
 
 
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Ode

Publié le par Fred Pougeard

Prête-moi ton grand bruit, ta grande allure si douce,
Ton glissement nocturne à travers l'Europe illuminée
O train de luxe ! et l'angoissante musique
Qui bruit le long de tes couloirs de cuir doré,
Tandis que derrière les portes laquées, aux loquets de cuivre lourd,
Dorment les millionnaires.
Je parcours en chantonnant tes couloirs
Et je suis ta course vers Vienne et Budapesth,
Mêlant ma voix à tes cent mille voix,
O Harmonica-Zug !
 
J'ai senti pour la première fois toute la douceur de vivre,
Dans une cabine du Nord-Express, entre Wirballen et Pskow.
On glissait à travers des prairies où des bergers ,
Au pied de groupes de grands arbres pareils à des collines,
Étaient vêtus de peaux de mouton crues et sales...
(Huit heures du matin en automne, et la belle cantatrice
Aux yeux violets chantait dans la cabine d'à côté.)
Et vous, grandes places à travers lesquelles j'ai vu passer la Sibérie  et les monts du Smanium,
La Castille âpre et sans fleurs, et la mer de Marmara sous une pluie tiède !
 
Prêtez-moi, ô Orient Express, Sud-Brenner Bahn, prêtez-moi
Vos miraculeux bruits sourds et
Vos vibrantes voix de chanterelles ;
Prêtez-moi la respiration légère et facile
Des locomotives hautes et minces, au mouvement
Si aisés, les locomotives des rapides,
Précédant sans effort quatre wagons jaunes à lettres d'or
Dans les solitudes montagnardes de la Serbie,
​​​​​​​Et, plus loin, à travers la Bulgarie pleine de roses...
 
Ah! il faut que ces bruits et que ce mouvement
Entrent dans mes poèmes et disent
Pour moi ma vie indicible, ma vie
D'enfant qui ne veut rien savoir, sinon
Espérer éternellement des choses vagues.
 
Valery Larbaud, Les Poésies de A.O Barnabooth (1908). Editions Gallimard 1948
 
Image ci-dessus : L’Orient-Express, vu en 1925, en Autriche. La locomotive est donc autrichienne, une Gölsdorf type 132. 

 

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