Viktor Kordun(1946-2005) dans Clarinettes solaires, Anthologie de la poésie ukrainienne pp 80-81 Textes choisis, présentés et traduits par Dmytro Tchystiak. Christophe Chomand Editeur 2013
Merci à Marie-Pierre Barrière pour cette découverte
Image : Arkhip Kouïndji, Après la pluie (1879), peintre ukrainien de la lumière né à Marioupol
pour aimer aussi cette époque, cet arrière-plan, ce ciel.
Comme d'une camisole à damiers
je me suis revêtu du ciel strié
par les antennes entrecroisées,
et tu as laissé ton front dispos s'y appuyer.
Déambulant dans le froid, la grisaille,
nous ne songeons guère à évoquer la lune moribonde.
Comme une cotte de mailles,
nous avons endossé les événements du monde.
1975
*
ÉPILOGUE
Aux futures générations
Vous viendrez
en un temps de paix recouvrée.
Beaucoup de nos mots vous paraîtront
dénués de signification, peut-être,
car la vie en aura banni bon nombre,
comme les tigres voués à disparaître.
Pénétrant dans les solides et imposants
vestiges de nos chants,
peut-être essaierez-vous,
avec votre logique, de porter sur nous
quelque jugement.
Nos vestiges resteront cois.
Hantés par l'écho de vos voix,
ils ne feront que le répercuter.
Et si mille fois
vous vous reprenez à nous juger,
mille fois votre propre voix
vous sera renvoyée.
Ainsi en sera-t-il si votre jugement se fourvoie
devant notre orgueilleux, notre infini silence,
si d'aventure vous ne gardez plus souvenance
des mots qui ne sont plus,
des tigres disparus.
1964
Ismail Kadaré, Poèmes 1957-1997. Version française établie par Claude Durand et l'auteur, avec la collaboration de Mira Mexi, Edmond Tupja et Jusuf Vrioni. Préface de Alain Bosquet. Fayard 1989 et nouvelle édition 1997.
J'ai beau me dire que Proust a dû gambader sous ces arbres, tout le quartier reste empuanti de fric qui s'y brasse entre malfrats. La très humble escroquerie est représentée le jeudi par les marchands de timbres, la honte chaque jour par les gens qui reviennent s'abrutir devant des téléphones et des buvards. Donc une fois de plus je descends là. Effarée au Rond-Point par la violence de la cohue, une dame sur son vélo vacille avec de la verdure indéfinissable dans un sac. Elle arrive de Montrouge ou de Clamart, où subsistent derrière le béton quelques carrés de légumes, et ne peut que se rendre à Saint-Lazare pour prendre un train. Elle seule paraît décente avec son gros tricot marron, sa jupe bleu marine , parmi cette putasserie d'hommes et de femmes en toile fine traînant des chiens. Elle hésite sur sa route mais ne veut rien demander à personne. Finalement elle atteindra bien Maurecourt, où elle a une sœur. Et puis le soir, ayant dégagé son vélo de la consigne, hardi en sens inverse elle repartira, sans plus se préoccuper de la foule, des Palais et des Arcs, un peu déséquilibrée par son sac maintenant plein de rhubarbe.
Jacques Réda, Les Ruines de Paris Editions Gallimard 1977
Photo Elliott Erwitt, avenue des Champs-Elysées 1970.