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Quand

Publié le par Fred Pougeard

Quand t'aura le vent accomplie
L'eau tes images déporté
Du camphre de ta mort vidée
Ma cervelle pli contre pli
 
Quand t'aura ma langue pâlie
Aux mots les plus durs affrontée
La plaine de toi dénudée
De tout bleu de tout noir salie
 
Quand cessera la cesse, cesse
De l'incessante presse, presse
De ton œil froid sur ma rétine
 
Quand pèsera la terre, terre
Entre l"écorce et la résine
Le poids de tes os sédentaires
 
 
RUE VIEILLE DU TEMPLE, 1983
 
Constriction. désarmé. follement
Lourd
À de vagues désastres
Laissé,
Par l'arrêt du sang
Détaché,
 
Cœur qui frappe
Un contenant sans contenu. sans.
Aujourd'hui précis :
Rien
Ou rien.
Pareillement demain.
 
Seront ce que seront
Ses couleurs :
Blanc, Blanc
Le soleil, le soleil, le soleil
Blanc
Entre-temps se vide
 
Ta parole percée,
Ta pensée qui s'évite
Mots
Qui ne mots,
Cris cachés, cachés, s'accoutumant
Aux pires
 
Refus :
L'œil , et le sein, le doigt
De poids froid qu'insane s'évertue
Ta main inconsistante
À courber
Pour.
 
Air,
Fracas,
contre l'angle
de ce bleu
La rue Vieille-du-Temple
À rebours. t'en vas. sans sauvegarde.
 
Jacques Roubaud, La forme d'une ville change plus vite, hélas, que le  cœur des humains Editions Gallimard 1999
 
Photo : Sophie Bassouls
 
 

 

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J'ai d'abord pensé la mort...

Publié le par Fred Pougeard

     
     J'ai d'abord pensé la mort telle une orpheline inconsolable ; plus tard, telle un être aimé ; puis femme et enfant se sont mis à reculer avec le paysage, avec le monde et sans que je puisse les rattraper. J'étais cloué à un des sommets hypothétiques du songe, dans le vide, bien que je n'eusse cessé de courir. Ainsi en est-il sans doute de la flamme soufflée d'une bougie, de l'étoile ternie à l'écoute d'une lueur perdue, dans la détresse de l'univers englouti ; de sorte que, maintenant, la mort m'apparaît comme l'ombre immensément seule de ce qui fut.
 
Edmond Jabès, Yaël, extrait de La peur du temps, p.56, Editions Gallimard 1967
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1983: janvier 1985: juin

Publié le par Fred Pougeard

Le registre rythmique de la parole me fait horreur.
 
Je ne parviens pas à ouvrir un seul livre contenant de la poésie.
 
Les heures du soir doivent être annihilées.
 
Quand je me réveille il fait noir : toujours.
 
Dans les centaines de matins noirs je me suis réfugié.
 
Je lis de la prose inoffensive.
 
Les pièces sont restées en l'état : les chaises, les murs, les volets, les vêtements, les portes.
 
Je ferme les portes comme si le silence.
 
La lumière me dépasse par les oreilles.
 
Jacques Roubaud, Quelque chose noir Editions Gallimard 1986
 
Photo : Alix Cléo Roubaud (1952-1983), Autoportrait avec Jacques Roubaud, série Le baiser, Saint Félix 1980
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L'Avenir

Publié le par Fred Pougeard

Quand les mah,
Quand les mah,
Les marécages,
Les malédictions,
Quand les mahahahahas,
Les mahahaborras,
Les mahahamaladihahas,
Les matratrimatratrihahas,
Les hondregordegarderies,
Les honcucarachoncus,
Les hordanoplopais de puru para puru,
Les immoncéphales glossés,
Les poids, les pestes, les putréfactions,
Les nécroses, les carnages, les engloutissements,
Les visqueux, les éteints, les infects,
Quand le miel devenu pierreux,
Les banquises perdant du sang,
Les Juifs affolés rachetant le Christ précipitamment,
L'Acropole, les casernes changées en choux,
Les regards en chauve-souris, ou bien en barbelés, en boîte à clous,
De nouvelles mains en raz de marée,
D'autres vertèbres faites de moulins à vent,
Le jus de la joie se changeant en brûlure,
Les caresses en ravages lancinants, les organes
     du corps les mieux unis en duels au sabre,
Le sable à la caresse rousse se retournant en
     plomb sur tous les amateurs de plage,
Les langues tièdes, promeneuses passionnées se
     changeant soit en couteaux, soit en durs cailloux,
Le bruit exquis des rivières qui coulent se changeant
     en forêts de perroquets et de marteaux-pilons,
Quand l'Épouvantable-Implacable se débondant enfin,
Assoira ses mille fesses infectes sur ce Monde fermé, centré
     et comme pendu à un clou,
Tournant, tournant sur lui-même sans jamais parvenir
     à s'échapper,
Quand, dernier rameau de l'Être, la souffrance, pointe atroce,
     survivra seule, croissant en délicatesse,
De plus en plus aiguë et intolérable... et le Néant
     têtu tout autour qui recule comme la panique....
Oh ! Malheur ! Malheur !
Oh ! Dernier souvenir, petite vie de chaque homme, petite
     vie de chaque animal, petites vies punctiformes !
Plus jamais.
Oh ! Vide !
Oh ! Espace ! Espace non stratifié... Oh ! Espace, Espace !
 
Henri Michaux, Mes propriétés (1930) dans La nuit remue Éditions Gallimard 1935 (édition revue et corrigée 1967)
 
Image : Henri Michaux, Sans titre (1952), gouache sur papier
 

 

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Un je ne sais quoi d'éternel

Publié le par Fred Pougeard

     
     Les nuages légers sur la colline étaient incrustés de soleil, en forme de faux. Le sentier allait dans les friches, à travers le maquis. Çà et là, le jaune des genêts envahissait la couleur cendreuse du pierrier. Il y avait sur cette pente quelque chose de serein, de lumineux, quelque chose qui semblait venir d'une journée déjà vécue. L'air entre les crêtes et les nuages avait un je ne sais quoi d'éternel.
 
Francesco Biamonti, Attente sur la mer (1994), traduit de l'italien par François Maspéro. Editions du Seuil 2016

 

 
 
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C'est parce que je croyais aux choses, aux êtres...

Publié le par Fred Pougeard

(...) Aussi le côté de Méséglise et le côté de Guermantes restent-ils pour moi liés à bien des petits événements de celle de toutes les diverses vies que nous menons parallèlement, qui est la plus pleine de péripéties, la plus riche en épisodes, je veux dire la vie intellectuelle. Sans doute elle progresse en nous insensiblement et les vérités qui en ont changé pour nous le sens et l'aspect, qui nous ont ouvert de nouveaux chemins, nous en préparions depuis longtemps la découverte ; mais c'était sans le savoir ; et elles ne datent pour nous que du jour, de la minute où elles nous sont devenues visibles. Les fleurs qui jouaient alors sur l'herbe, l'eau qui passait au soleil, tout le paysage qui environna leur apparition continue à accompagner leur souvenir de son visage inconscient ou distrait ; et certes quand ils étaient longuement contemplés par cet humble passant, par cet enfant qui rêvait —comme l'est un roi, par un mémorialiste perdu dans la foule — ce coin de nature, ce bout de jardin n'eussent pu penser que ce serait grâce à lui qu'ils seraient appelé à survivre en leurs particularités les plus éphémères ; et pourtant, ce parfum d'aubépine qui butine le long de la haie où les églantiers le remplaceront bientôt, un bruit de pas sans écho sur le gravier d'une allée, une bulle formée contre une plante aquatique par l'eau de la rivière et qui crève aussitôt, mon exaltation les a portés et a réussi à leur faire traverser tant d'années successives, tandis qu'alentour les chemins se sont effacés et que sont morts ceux qui les foulèrent et les souvenirs de ceux qui les foulèrent. Parfois ce morceau de paysage amené ainsi jusqu'à aujourd'hui se détache si isolé de tout, qu'il flotte incertain dans ma pensée comme une Délos fleurie, sans que je puisse dire de quel pays, de quel temps —peut-être simplement de quel rêve —il vient. Mais c'est surtout comme à des gisements profonds de mon sol mental, comme aux terrains résistants sur lesquels je m'appuie encore, que je dois penser au côté de Méséglise et au côté de Guermantes. C'est parce que je croyais aux choses, aux êtres, tandis que je les parcourais, que les choses, les êtres qu'ils m'ont fait connaître, sont les seuls que je prenne encore au sérieux et qui me donnent encore de la joie.
 
Marcel Proust, Du côté de chez Swann, première partie, Combray. Bernard Grasset 1913
 
Photo : Marcel Proust par Paul Nadar, 1887
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Quelque chose que nul ne connaît

Publié le par Fred Pougeard

À Natalia Rykova
 
Tout est pillé, tout est vendu, trahi,
L'aile noire de la mort est passée.
Par un chagrin vorace, tout est englouti,
D'où nous vient donc alors cette clarté ?
 
Le jour, des effluves de cerisiers
Montent du bois près de la ville,
La nuit, les profondeurs du ciel de juillet
Scintillent de constellation nouvelles.
 
Et voilà que quelque chose d'enchanté
Approche tout près des maisons dévastées...
Quelque chose que nul ne connaît,
Mais que nous avions toujours désiré.
 
Juillet 1921
 
Anna Akhmatova, Anno Domini MCMXXI dans Dernier Toast et autres poèmes, choix de poèmes et traduction de Sophie Benech, Editions Payot et Rivages 2025
 
Image : Portrait de Anna Akhmatova par Olga Kardovskaja (1914)
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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Pour les enfants

Publié le par Fred Pougeard

Les collines escarpées, les pentes
des statistiques
sont là devant nous.
montée abrupte
du tout, qui s'élève
s'élève, alors que tous
nous nous enfonçons.
 
On dit 
qu'au siècle prochain
ou encore à celui d'après
il y aura des vallées, des pâturages
où nous pourrons nous rassembler en paix
si on y arrive.
 
Pour franchir ces crêtes futures
un mot à vous,
à vous et vos enfants :
 
restez ensemble,
apprenez les fleurs, 
allez léger
 
*
 
The rising hills, the slopes,
of statistics
lie before us.
the steep climb
of everything, going up,
up, as we all
go down.
 
In the next century
or the one beyond that,
they say,
are valleys, pastures,
we can meet there in peace
if we make it.
 
To climb these coming crests
one word to you, to
you and your children :
 
stay together
learn the flowers
go light
 
Gary Snyder, Montagnes et rivières sans fin, traduit de l'anglais (américain) par Olivier Delbard, editions du Rocher 2002. Lu dans Jim Harrison, Gary Snyder, Aristocrates sauvages, Wildproject éditions 2022
 
Photo : John Sutter
 
 
 
 
 
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Le dernier voyage

Publié le par Fred Pougeard

On l'appelle "le dernier voyage"
bien qu'il n'y ait aucun nom
de destination—
mais dans l'ombre du langage, il existe
un lieu perméable
où mon père
          passe
et il est toujours avec nous.
Quel que soit le pays,
     je le rencontre
comme ce qui est écrit entre les lignes
     je le rencontre
également calme, également présent.
Il sait
où je me trouve,
          se montre
avec la dignité d'un chef.
Ma mère jette toujours ses filets
avec ses mots, elle dit "nous"
et "notre" maison,
     alors qu'il est mort depuis longtemps.
Sans doute est-on
né 
pour faire partie de l'infini.
 
Pia Tafdrup, La Boussole des oiseaux migrateurs, traduit du danois par Janine Poulsen. Préface de Bernard Chambaz. Editions Unes 2024
 
Photo : Finn Frandsen
 
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Ce qui advint de nous

Publié le par Fred Pougeard

Retour sur les bergamotes sauvages.
On ira au bois de jouvence.
Les astres ont des fleurs rouges à la boutonnière.
S'amorcent bien des choses dont nous ne savons encore rien.
Des recueils et des trous à rats pour les berges enfantines.
Des drapeaux en robe d'épousailles.
Du charbon pour remplir les poches.
Nous irons de franchissements en dérélictions.
Nos voiles n'auront plus de ports.
S'inventeront nos langages pour ce temps-là.
Des langues d'organum et de térébenthines.
Nous soufflons sur nos ardeurs.
Qu'elles durent au moins jusque là.
 
Catherine Pierloz, 28.7.2018
Trouvé ici : https://catherinepierloz.be/2018/07/28/ca-gresille-sous-le-neon/
Photo : Novella de Giorgi
 
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