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L'essence de la concentration

Publié le par Fred Pougeard

Je "concentre" le Journal. J'en suis aux notes sur ma traversée de l'Amérique en 1959. Au départ, cent cinquante feuillets compacts tapés à la machine. Trente feuillets aérés après "concentration". Je crois que "tout" y est contenu, qu'il ne manque rien. C'est ce qu'il y a de plus difficile dans mon métier : ce n'est pas "couper", effacer, "extraire", c'est "concentrer". Ecrire, ce n'est pas difficile... (...) En fin de compte, il faut travailler comme un sculpteur qui taille "ce qui est utile" dans le marbre pour qu'il ne reste que la statue. Quant au poème, c'est l'essence de la concentration. Un poème n'est authentique  que lorsqu'il est concentré, comme la bombe atomique.
 
1966
 

Sándor Márai, Journal, les années d'exil 1949-1967, page 528. Traduit du hongrois par Catherine Fay. Editions Albin Michel 2021

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Anniversaire

Publié le par Fred Pougeard

respirerais-tu/une rue/où maintenant
tombe la tristesse/enpluie ?/
maman a apporté le soir/
je vais tacher les nappes, c'est sûr/
 
et j'aimerai beaucoup le défi
qu'elle va me lancer/elle si douce/
en me remuant l'âme
avec la cuiller à soupe/
 
la dernière chose qu'elle a faite
avant de s'en mourir
ce fut de tendre un fil léger
pour me mettre au soleil
 
 
AVEC
 
Entre le balcon et la rue/il y a
là où je suis passé/en me traînant/
hier/je souffrirai tant/
demandant/sans pitié/demandant
 
avec cet amour que faire ?/
le porter mais pourquoi ?/
tout à la fois dans son parler ou son silence/
protégeons-nous en attendant/
 
que ça aille mieux/un jour/
comme si des prés où des vaches
de toi broutaient/en apaisant
l'envers de ce soleil
 
Juan Gelman, Cela (Paris 1983-84) dans Vers le sud et autres poèmes. traduit de l'espagnol (Argentine) par Jacques Ancet, Postface de Julio Cortazar Editions Gallimard 2014
 
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Un livre de musique

Publié le par Fred Pougeard

Arrivant à la fin, les amants
Sont épuisés comme deux nageurs. Où
Cela finissait-il ? On ne peut pas savoir. Aucun amour n'est
Comme un océan avec le cortège vertigineux des limites des vagues
Desquelles deux peuvent émerger épuisés, ni un long adieu
Comme la mort.
Arrivant à la fin. Plutôt, dirais-je, comme une longueur
De corde enroulée
Qui ne se déguise pas dans les dernières boucles de ses longueurs
Ses bouts.
Mais, diras-tu, nous aimions
Certaines parties de nous aimaient
Et ce qui reste de nous restera
Deux personnes. Oui,
La poésie se termine comme une corde.
 
Jack Spicer, Un Livre de musique (1958) dans Elégies imaginaires, Oeuvres poétiques complètes. Traduit de l'anglais (USA) par Eric Suchères. Vies parallèles 2021
 
Photo : Robert Berg
 
 
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Mais en moi l'hiver boit l'été

Publié le par Fred Pougeard

Je ne suis pas Robert Desnos
ni vous Stéphane Mallarmé
mais en moi l'hiver boit l'été
mais je sens l'os jouer avec l'os.
Il m'arrive d'avoir envie
de chanter de dire à l'oiseau
que je suis comme lui, trop tôt
trop tard né dans l'humble euphorie.
Alors j'écris sur ce papier
ces choses que j'envoie aux hommes
je me dis : flamme sans pitié
va prends mon corps pour une gomme
où t'effacer où te détruire
je finirai sans plus rien dire.
 
Georges Perros, J'habite près de mon silence Editions Finitude 2006
 
 
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Quand le souffle

Publié le par Fred Pougeard

QUAND LE SOUFFLE
a érigé la hutte de la nuit
et sort 
chercher son lieu céleste déployé dans le vent
 
et que le corps
vignoble sanglant
a rempli les tonneaux du silence
et que les larmes débordent
dans la lumière de voyance
 
quand tout un chacun s'est réfugié
dans son secret
et que tout est fait en double —
que la naissance gravit de son chant
toutes les échelles de Jacob des orgues de la mort
 
alors 
un bel éclair de chaleur
embrase le temps —
 
Nelly Sachs, Exode et métamorphose (1958-1959) traduit de l'allemand par Mireille Gansel, Editions Verdier 1999-2002 et Editions Gallimard 2023
 
Photo : Nelly Sachs, 1966, par Lennart Nygren
 
 
 
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Au point où tu en es

Publié le par Fred Pougeard

Au point où tu en es cesse,
dit l'ombre.
Je t'ai accompagné dans la guerre, dans la paix,
et même dans l'entre-deux,
j'ai été pour toi exaltation, dégoût,
je t'ai insufflé des vertus que tu n'as pas,
des vices que tu n'avais pas. Si maintenant je me détache
de toi tu n'auras pas de peine, tu seras plus léger
que les feuilles, changeant comme le vent.
Je dois lever le masque, je suis ta pensée,
ta vaine nécessité, ton écorce inutile.
Au point où tu en es, arrache-toi à mon souffle,
parcours le ciel comme une fusée.
Un peu de lumière subsiste à l'horizon,
qui la voit n'est pas fou, seulement homme,
et toi tu entendais ne pas l'être
pour l'amour d'une ombre. Je t'ai trompé
mais à présent te dis : au point où tu en es cesse.
Ton pire et ton meilleur ne t'appartiennent pas
et pour ce que tu auras tu peux te passer
d'une ombre. Au point où tu en es
regarde avec tes yeux et même sans yeux.
 
 
TRIOMPHE DES ORDURES
 
La grève des éboueurs 
peut donner à la Ville le visage qui lui sied.
On avance fort bien parmi les ordures
quand une Chantal tombée ici du nord
doit vous recevoir avec toute sa grâce
raffinée, plus éclatante et impeccable que ses cristaux.
Dehors, les vieux murs étalent leur misère,
leur gloire de survivre.
Elle-même, la jeune fille, sait mieux défendre
son identité puisque pour l'atteindre,
en naviguant elle a dû contourner îles et lacs
de vomi et de déchets en plastique.
​​​​​​​Ici les invités ne se connaissent même pas
entre eux, tous intrigués, tous absents
d'eux-mêmes. Le triomphe des ordures
exalte qui n'en a cure, émousse
angles et pointes. Etre vivant suffit,
et ce n'est pas une mince affaire. Elle-même,
celle qui nous reçoit l'a su avant
nous tous, et c'est son invention,
apprise non dans les livres mais du dieu sans nom
qui dispense la Grâce, ne sait rien faire d'autre
et c'est déjà trop.
 
Eugenio Montale, Carnets de poésie 1971 dans Poèmes choisis 1916-1980, traduit de l'italien par Patrice Dyerval Angelini, Gallimard 1991

 

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Naguère

Publié le par Fred Pougeard

C'est une armoire
Qui s'est ouverte.
 
Il en sort un chat
Qui a bien du sang
Là où sont les yeux
Et qui demande
D'y mettre le doigt.
 
Il en sort
Et ça n'a pas de nom,
Ça n'a pas de forme,
pas plus que le noir
et ça part.
 
Il en sort un cri
Que n'ont pas les caves.
 
— C'est fini.
Rien de cela
N'est plus à craindre.
 
C'est une armoire
Avec du linge et de la place
Pour en mettre encore.
 
Eugène Guillevic, Terre à bonheur, Seghers 1951,1952, édition revue par l'auteur, 1985. 
 
 

 

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E.D.

Publié le par Fred Pougeard

Combien de fois as-tu jeté ton manteau
Sur les blessures d'un paysage en disant
Je ne fais que passer je reviendrai
Combien de mots as-tu oublié de reprendre
Sur les quais de la nuit et tes poèmes perdus
Dans quelle mémoire sont-ils allés se pendre ?
 
Sur le lit ton corps demande un amour qui ne vient pas
Tu écris tes mots dans le cahier noir
Pour ne pas être rien pour être cette demande
Ce chant que personne n'entend
Cette vie qui demande une main
Pour dormir dans son silence
Pour mourir dans sa douceur
 
Tu as gardé les mots pour ce qui ne peut pas vivre
Tu as espéré en faire une parole
Et que puisse un jour se mettre à vivre
Cela qui ne pouvait pas se vivre
On appela solitude, ombre et folie
La lettre que tu écrivais au temps
 
Emmanuel Godo, Puisque la vie est rouge Editions Gallimard 2020
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Cigales

Publié le par Fred Pougeard

par milliers
dans l'herbe sèche et le thym
avant midi à la fin août. 
L'air vibre de leur chant
les nuages roulent leurs ombres
sur la crête de la montagne
alors qu'en bas les faucheurs
serrent leurs faux
et n'ont pas le courage de faire un pas
pour ne pas trancher
la gorge de leur chanson
 
s'il se met à pleuvoir dans la vallée
​​​​​​​sur les toits en tuile
se déversera leur chanson verte.
 
​​​​​​​Aksinin Mihaylova, Le jardin des hommes, dans Ciel à perdre suivi de Le jardin des hommes, traduit du bulgare par l'auteur et par Dostena Lavergne, Editions Gallimard 2021
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Voyageurs avec colis encombrants

Publié le par Fred Pougeard

     
     Les voyageurs avec colis encombrants prennent place dans le dernier wagon de l'interminable serpent du train, tout près des "voyageurs avec chiens" et des "mutilés de guerre". Le dernier wagon se balance plus fort que les autres, ses portes ferment mal, ses fenêtres jouent sur leurs gonds, elles sont parfois cassées et collées avec du papier marron.
     Ce n'est pas le hasard qui fait de vous un voyageur avec colis encombrants, mais le destin. On s'est retrouvé mutilé de guerre à cause d'un obus, dont l'effet dévastateur n'était pas une ruse, mais une absurdité tellement immensurable qu'elle ne pouvait qu'être cruelle. Emmener un chien reste dans le domaine de notre volonté. Mais un voyageur avec colis encombrants doit ses bagages à sa définition. Même sans bagages, il serait un voyageur avec colis encombrants. Il appartient à une espèce d'êtres particulière —et cette inscription sur la fenêtre du compartiment du dernier wagon n'est pas une dénomination officielle imposée par les chemins de fer, mais une définition philosophique.
     Les compartiments pour voyageurs avec colis encombrants sont remplis d'un air épais, une curiosité physique, une sorte d'atmosphère à l'état d'agrégat solide. Cela sent la pipe morte, le bois humide, les cadavres de feuilles et la terre des forêts à l'automne. L'odeur vient des fagots des passagers qui sortent tout juste des forêts, échappés aux carabines de chasseurs zélés, le froid humide de la terre dans les os et les semelles des bottes. Des restes de mousse verte adhèrent aux vêtements comme à de vieilles murailles. Leurs mains sont crevassées, les doigts des vieillards sont goutteux et bizarrement recourbés et semblables à d'étranges racines. Aux cheveux gris et clairsemés des vieilles femmes sont restées prises des feuilles sèches —c'est ainsi qu'une mort pauvre couronne ses victimes. Dans les barbes foisonnantes des vieux hommes, des hirondelles pourraient nicher...
     Les voyageurs avec colis encombrants ne se défont pas de leurs forêts, même quand ils sont assis. La décision de reprendre un fardeau après que la colonne vertébrale s'est sentie pendant une demi-heure libre pour toute éternité, pèse sans doute plus lourd que tout un bois de sapins. Je sais que nous autres soldats, quand après une marche de plusieurs heures s'offrait un repos de quelques fugitives minutes, nous ne débouclions pas nos sacs à dos, mais nous les traînions, comme un malheur torturant et fidèle traîne un ennemi auquel il est éternellement lié. Ainsi sont assis ces vieux porteurs de fagots, ce ne sont pas des voyageurs avec colis encombrants, mais des colis encombrants avec voyageurs. Et c'est là aussi que se révèle la fatalité  qui fait d'eux des porteurs de colis encombrants, ce qui n'est pas une activité, mais une douleur. De quoi parlent les hommes des bois ? Ils prononcent des demi-phrases et des sons estropiés, ils sont taciturnes, non par ruse, mais par pauvreté, ils répondent en hésitant parce que leur cerveau travaille lentement, enfante des pensées avec hésitation et les enterre, à peine nées, à une profondeur secrète. Dans les forêts où ils travaillent, règne un grand silence que l'on ne peut pas interrompre par des discours et des répliques inutiles ; quand un pivert cogne sur une branche à coups de bec, il n'y a pas d'autres bruit. Dans les forêts, on apprend que les mots sont inutiles et ne sont donnés aux fainéants que pour passer le temps. 
     Dans la demi-phrase que prononcent ces hommes, réside la grande douleur de tout un monde. Ils disent seulement : le beurre —et déjà on sait que le beurre est quelque chose de très loin, d'inaccessible —pas un aliment que l'on étale sur du pain avec un couteau, mais un don du ciel où les délices du monde poussent comme dans une vitrine. Ils disent : l'été sera précoce — et cela signifie qu'alors on ira dans les forêts pour cueillir des perce-neige, que les enfants pourront sortir de leur lit et aller dans la rue, que les poêles pourront rester froids jusqu'au prochain automne.
     Les comédiens qui prononcent sur scène beaucoup de phrases pleines d'esprit avant d'avoir exposé leur souffrance et exécutent nombre de mouvements magnifiques, font des roues avec les bras et baissent les yeux, devraient emprunter les compartiments pour voyageurs avec colis encombrants, afin d'apprendre qu'une main légèrement repliée peut exprimer toute la misère de tous les temps, et que le tressaillement d'un sourcil peut bouleverser plus fortement qu'une soirée avec ruisseaux de larmes. Peut-être les comédiens ne devraient-ils pas étudier dans des écoles, mais travailler dans les forêts, pour voir que leur tâche n'est pas de parler mais de se taire, non d'avouer à voix haute, mais en silence.
     Le soir tombe, la lampe s'allume au plafond, huileuse et grasse est sa lumière, elle brûle dans un halo de vapeur comme une étoile dans une mer de brouillard. On roule devant des réclames lumineuses, devant un monde sans colis encombrants, des hymnes commerciaux au savon, aux cigares, à la pâte dentifrice et aux lacets de chaussures brûlent soudain clairement contre le sombre firmament. C'est l'heure où le monde se rend au théâtre pour vivre des destins sur des scènes coûteuses, et dans le même train roulent les plus splendides tragédies et les ridicules tragiques, roulent les voyageurs avec colis encombrants. 
 
     De toutes les formules techniques et inscriptions, lois épigrammatiques qui règlent l'activité de la grande ville, distribuent renseignements et commandements, dispensent des conseils et appliquent le droit — de toutes les définitions impersonnelles que contiennent les gares, les salles d'attente et les centres de la vie — celle-là seule nous touche humainement, artistiquement, cache et révèle des mondes sous une forme concise.
     L'honnête homme qui a inventé dans des intentions pratiques la formule "voyageurs avec colis encombrants" ne savait pas qu'il avait trouvé d'un seul coup le nom d'une grande tragédie.
     Ainsi naissent les poèmes.
 
Joseph Roth, Voyageurs avec colis encombrants, article pour le Berliner Börsen-Courier du 4 mars 1923, dans Automne à Berlin, les travaux journalistiques. Traduit de l'allemand par Nicole Casanova. Préface de Patrick Modiano. La Quinzaine littéraire-Louis Vuitton 2000, repris par Les Belles Lettres 2021
 
Photo : Joseph Roth, en voyage en France (1926)
 
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