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Ya no/Déjà pas

Publié le par Fred Pougeard

Déjà plus

déjà pas

nous ne vivrons pas ensemble

je n'élèverai pas ton enfant

ne coudrai pas tes vêtements

ne te possèderai pas la nuit

ne t'embrasserai pas en partant

tu ne sauras jamais qui j'étais

pourquoi d'autres m'aimeront.

Je ne réussirai pas à savoir

pourquoi ni comment jamais

ni si c'était pour de vrai

ce que tu disais qu'il y avait

ni qui tu étais

ni ce que j'étais pour toi

ni comment cela aurait été

de vivre ensemble

de nous aimer

de nous attendre

d'être.

Désormais je ne suis plus que moi

pour toujours et toi

désormais

tu ne seras pour moi

pas plus que toi. Déjà tu n'es plus

d'un jour à venir

je ne saurais pas où tu vis

avec qui

ni si tu te souviens.

Tu ne m'embrasseras plus

comme cette nuit

jamais.

je ne reviendrai pas te toucher.

Je ne te verrai pas mourir.

 

*

Ya no será

Ya no

no viviremos juntos

no criaré a tu hijo

no coseré tu ropa

no te tendré de noche

no te besaré al irme

nunca sabrás quién fui

por qué me amaron otros.

No llegaré a saber

por qué ni cómo nunca

ni si era de verdad

lo que dijiste que era

ni quién fuiste

ni qué fui para ti

ni cómo hubiera sido

vivir juntos

querernos

esperarnos

estar.

Ya no soy más que yo

para siempre y tú

ya

no serás para mí

más que tú. Ya no estás

en un día futuro

no sabré donde vives

con quién

ni si te acuerdas.

No me abrazarás nunca

como esa noche

nunca.

No volveré a tocarte.

No té veré a morir.

 

(1958)

 

Idea Vilariño, Ultime Anthologie. traduction de l'espagnol (Uruguay) et postface par Eric Sarner. Avant-propos, Olivier galon. Editions La Barque 2017

 

Photo : Michel Sïma

 

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Nous n'atteindrons pas notre fin....

Publié le par Fred Pougeard

Nous n'atteindrons pas notre fin
par les livres ou le confort
par les aqueducs tranquilles
par le tonnerre
par les croisades
par les statuts du parti
par la rouille des arquebuses
par la bataille d'idées
par le grincement des tables de la loi,
nous ne l'atteindrons
ni par la blessure du Christ
ni par la croix
                        ni par les icônes
ni même par les temples en ruines
ou par le cri des oiseaux
mais par le feu de Prométhée
qui tremble dans la tempête
et survit incorruptible
dans le gourdin de Diogène.
 
Joseph Brodsky, Collines et autres poèmes. Traduit du russe par Jean-Jacques Marie. préface de Pierre Emmanuel. Editions du Seuil 1966
            
 
Photo : Joseph Brodsky (à gauche) avec le danseur Mikhail Baryshnikov
 
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Vous n'êtes pas seul à connaître...

Publié le par Fred Pougeard

 

6
 
Vous n'êtes pas seul à connaître le supplice des heures obscures,
La nuit a aussi fait planer son obscurité sur moi,
Mes plus grands succès m'apparaissant nuls et spécieux,
La pauvreté de mes soi-disant grandes pensées me tourmentant !
Non plus que vous seriez seul à connaître intimement la méchanceté,
Je sais d'expérience ce que c'est que d'avoir fait soi-même le mal,
d'avoir de ses propres mains noué le destin tristement inextricable,
D'avoir trahi, eu honte, pris ombrage, menti, volé, tenu grief,
Rusé, détesté, convoité, brûlé d'envies innommables,
Été désinvolte, vain, avare, creux, fourbe, couard, vicieux,
Loup, serpent, porc abondant familièrement en moi,
Fausseté du regard, irresponsabilité du langage, désirs adultères rivalisant à qui mieux mieux en moi,
Dénis, haines, prévarications, mesquineries, paresse faisant florès en moi,
N'étant jamais autre que les autres, partageant leur vie, leur destin,
M'entendant apostropher de mon prénom, à voix retentissante et claire par les jeunes gens à mon approche dans la rue,
Tolérant, à mon arrêt, leurs bras autour de mes épaules comme, à table, la pression innocente de leurs corps contre moi,
Croisant tant de personnes aimables, dehors, sur le bac, dans les réunions publiques, à qui ne pouvoir adresser la parole,
Vivant ma vie commune, riant mon rire commun, mangeant chichement, dormant tout comme un autre,
tenant rôle guère éloigné de celui de l'acteur ou de l'actrice,
Ce bon vieux rôle qui sera comme nous décidons qu'il soit, grand si cela nous chante,
Petit si nous aimons mieux, ou bien les deux à la fois.
 
Walt Whitman, Crossing Brooklyn Ferry, 1856 dans Leaves of grass, Feuilles d'herbe. traduction Jacques Darras. Grasset 1989
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Porpoise/Marsouin

Publié le par Fred Pougeard

Chaque année, alors que nous pêchons le tarpon à la
mouche au large de Key West, Guy répète avec
insistance que les marsouins portent bonheur. Pas
dans le sens aussi banal d'attraper plus de poissons ou
d'avoir un mannequin de mode qui vous tombe du ciel
doucement sur la tête, ou aux pieds, en fonction de certaines
préférences. Mais de ce que les marsouins font à l'océan.
On voit une école se livrant aux jeux de l'amour au
large de Boca Grande, le petit avec son point
d'interrogation fixant son regard sur nous  à quelques
mètres du bateau. Les marsouins dansent tout du long
qu'ils vivent. On ne peut rien pour eux.
Ils altèrent tout l'univers.
 
*
 
Every year, when we're fly fishing fishing for tarpon
off Key West, Guy insists that porpoises
are good luck. But it's not so banal
as catching more fish or having a fashion
model fall out of the sky lightly on your head,
or at your feet depending on certain
preferences. It's what porpoises do to the ocean.
You see a school making love off Boca Grande,
the baby with his question mark staring
at us a few feet from the boat.
Porpoises dance for as long as they live.
You can do nothing for them. 
They alter the universe.
 
Jim Harrison, Théorie et pratiques des rivières (1985 et 1989), traduit de l'américain par Pierre François Gorse. Edition L'incertain 1994. Collection 10-18
 
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Cela

Publié le par Fred Pougeard

 

cela
comment le nommer
comment l’inscrire
en un poème
 
cela
qui se fissure
chaque instant
me coupe
du quotidien
décolore
vide de sa substance
ce qui m’est accordé
 
cela
qui me porte
me jette en affamé
à la rencontre de la vie
fait monter
au-devant de mes pas
cette lumière
que je ne peux atteindre
 
cela
qui me tient
en exil
qui m’embrase
brûle mon sang
d’une telle avidité
cela
comment le nommer
                le traduire
comment répandre
son feu dans mes mots
 
Charles Juliet, L'autre chemin. Arfuyen 1991
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Levensloop / Cours d'une vie

Publié le par Fred Pougeard

Presque tout m'a fait honte.
Ma nuque, mes cheveux, mon écriture, mon nom,
 
le cartable que ma mère m'a donné,
mon père enfilant son blazer,
 
la maison dont j'ai refusé l'amitié.
Mais voici mon père suspendu à cinq tubes,
 
sa voix de plus en plus rauque parle d'adieu,
et ma honte s'accroupit dans un coin. Il est mort
 
comme il conduisait son Opel : maître de soi,
correct, les yeux fixant bravement la route.
 
Aucune envie de lutter bêtement avec la mort.
Ainsi tout ce que j'avais encore à dire
 
est parti en trombe sous les roues du temps.
 
Menno Wigman, Ceci est ma journée (2004) dans L'Affliction des copyrettes, Anthologie traduite du néerlandais par Pierre Gallissaires et Jan H.Mysjkin, Prometheus (2009) et Editions Cheyne, collection d'Une voix l'autre, pour la traduction française 2010.

 

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Prière

Publié le par Fred Pougeard

 

Que l’innocence demeure

     qu’il lui soit donné de pouvoir se perdre dans l’inutilité de ce monde
     qu’elle soit suffisamment forte pour oublier de le clamer
     que dans son silence où elle éclaire il n’y ait pas d’obstacle à son silence
     qu’elle soulève ce monde las et danse dans sa poussière
     que son sourire de fleur soit à jamais inscrit sur mes lèvres lorsqu’elles
deviendront givre
     qu’elle soit l’innocence à jamais
     Que d’aucuns puissent s’en saisir qui voudront sauter hors du bourbier
     qu’elle soit ; ce que de toujours l’affirme ce dialogue de terre et de ciel à
l’écart des chemins imposés
     qu’elle soit cette folie, suffisamment sourde, receleuse de source pour que
 tant de soifs s’y abreuvent.
     Amen.
 
Pierre-Albert Jourdan, Le bonjour et l'adieu, Editions Mercure de France 1991
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This be the verse

Publié le par Fred Pougeard

They fuck you up, your mum and dad.  
    They may not mean to, but they do.  
They fill you with the faults they had
    And add some extra, just for you.
 
But they were fucked up in their turn
    By fools in old-style hats and coats,  
Who half the time were soppy-stern
    And half at one another’s throats.
 
Man hands on misery to man.
    It deepens like a coastal shelf.
Get out as early as you can,
    And don’t have any kids yourself.
 
 
*
 
Ils te niquent, tes père et mère.
Ils le cherchent pas, mais c'est comme ça.
Ils te remplissent de leurs travers
Et rajoutent même un p'tit chouïa -rien que pour toi.
 
Mais ils furent niqués en leur temps
Par des fous en chapeau claques,
Tantôt sérieux et larmoyants
Et tantôt à s'traiter d'macaques.
 
L'homme refile la misère à l'homme.
Ça devient très vite abyssal.
Tire-toi de là, mets la gomme,
Et n'essaie pas d'avoir des mômes.
 
 
Philip Larkin, La vie avec un trou dedans. Trad.de l'anglais par Guy Le

Gaufet (avec la collaboration de Denis Hirson). Editions Thierry Marchaisse 2011

 

Photographie : Self portrait de l'auteur 1957.

Et pour écouter l'auteur dire son poème : https://www.youtube.com/watch?v=1rjRYSfCJvM

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Ivresse

Publié le par Fred Pougeard

Et je m'en vais comme un homme ivre
parmi des pays chancelants et des livres
où je ne sais plus lire
que ton nom.
 
Je m'en vais, les étoiles me portent. 
N'espère pas que je m'en sorte :
l'azur me tient dans ses eaux mortes.
J'ai les deux pieds au firmament.
 
                                          Octobre 1979
 
Marcela Delpastre, Les disparates Edicions dau chamin de sant jaume 2002
 
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Hymne à Satan

Publié le par Fred Pougeard

Toi qui n'es jamais
qu'une blessure à la paroi
une égratignure au front
qui délicatement incite
à la mort.
Tu aides les faibles
mieux que les chrétiens
tu viens des étoiles
et tu détestes cette terre
où des moribonds pieds nus
se donnent la main jour après jour
en cherchant dans la merde
le sens de leur vie ;
puisque je suis né de l'excrément
je t'aime
et j'aime déposer sur tes
mains délicates mon ordure.
Ton symbole était le cerf
et le mien la lune
que tombe la pluie sur
nos faces
nous unissant en une étreinte
silencieuse et cruelle en laquelle
comme le suicide, rêve
sans anges ni femmes
démuni de tout
excepté de ton nom
de tes baisers sur mon anus
et de tes caresses sur mon crâne chauve
nous arroserons de vin, d'urine & de
sang les églises
offrande des mages
et sous le crucifix
nous hurlerons.
 
Leopoldo Maria Panero, Poèmes de l'asile de Mondragón (1987-1997) Traduit de l'Espagnol par Cédric Demangeot et Victor Martinez, Editions Fissile 2017
 
 
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