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Mozart

Publié le par Fred Pougeard

Mozart murmure dans les rameaux de la vigne vierge.
La musique épouse l'ombre et la partition bleue de l'air,
Le vide, les plénitudes, l'aspérité du doux royaume
Où affluent nos désirs.
 
Elle énonce un secret, toutes paupières closes,
La lumière surgit, nous sommes saufs dans la chambre joyeuse,
Le temps s'estompe, la mélodie s'enchante, joies exquises,
Nous croyons bien ce qu'elle dit, la musique.
Nous croyons bien qu'elle dit : vérité.
 
Alors comme s'emplit de vin la coupe, nous cédons
Au vertige céleste. Le ciel d'en bas s'unit au ciel d'en haut,
Le chant frémit sur le tranchant des chanterelles, gagne les bois
Le cuivre du crépuscule, la nuit ralentit sa monture,
Nous sommes du pays des intangibles joies,
Nous chevauchons les territoires de la vigueur, la musique
Nous engendre à la nuit qui nous berce, et nous savons
peut-être concevoir ce qu'il nous a promis.
 
Philippe Delaveau, Eucharis Editions Gallimard 1989
 
Image : Partition autographe du Quintette pour piano, hautbois, clarinette, cor et basson KV 452 en mi bémol majeur (1784). Collection Charles Malherbe. BNF
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Oiseaux du matin

Publié le par Fred Pougeard

Je réveille la voiture
au pare-brise saupoudré de farine.
Je revêts mes lunettes de soleil.
Le chant des oiseaux s'obscurcit.
 
Tandis qu'un autre homme achète un journal
au kiosque de la gare
non loin d'un grand wagon de marchandises
entièrement rougi par la rouille
et qui scintille au soleil.
 
Pas de vides nulle part ici.
 
À travers la tiédeur printanière, un corridor glacial
où quelqu'un vient à grands pas
nous dire qu'on le diffame
même en plus haut lieu.
 
Par une porte dérobée dans paysage
la pie arrive
noire et blanche. Oiseau de Hel.
Et le merle qui s'agite de-ci, de-là
jusqu'à charbonner tout le dessin,
à part ces habits blancs sur une corde à linge :
un chœur de Palestrina.
 
Pas de vides nulle part ici.
 
Merveille que de sentir mon poème qui grandit
alors que je rétrécis.
Il grandit, il prend ma place.
Il m'évince.
Il me jette hors du nid.
Le poème est fini.
 
Tomas Tranströmer, Accords et Traces (1966) dans Baltiques, Œuvres complètes 1954-2004. traduit du suédois par Jacques Outin. Le Castor Astral 1996 et 2004 pour la traduction française. Poésie Gallimard 2004
 

 

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Guerne

Publié le par Fred Pougeard

Les guerres s'enchaînent, le monde court à sa perte, la nature n'est plus que le souvenir du paradis auquel l'enfer a succédé pour le confort de quelques riches, qui prospèrent sur la misère de tous les peuples. Armel Guerne n'en continue pas moins de nous redire, sur fond d'Apocalypse, que la vérité est ici, au plus bas, qui est l'autre nom du plus intime, lorsqu'il est dépouillé de son costume social et de sa prétention à réussir —pour qui, pour quoi ? Elle est dans cette gloire de l'être si fragile, qu'elle se sait menacée de toutes parts ; cette gloire qui retentit sans trompette, mais qui tisse l'unité du brin d'herbe au vitrail de la cathédrale, de la fleur qui éclot au poème qui l'enchante et toujours, en tout lieu, quel que soit le siècle, dans l'esprit de pauvreté. Charles Péguy disait qu'il vaut mieux ne pas parler de la dignité des pauvres, mais plutôt de la pauvreté des dignes. Et Armel Guerne de le confirmer jusque dans sa pratique de la traduction : car de quoi se compose une vie digne de ce nom, sinon de la certitude qu'on doit se défaire de sa prétention à posséder, pour mieux pouvoir se perdre dans l'Autre ? En vérité, Armel Guerne ne s'en est tant allé que pour revenir depuis cet autre temps : cette mort qu'il a fécondée d'un verbe dédié à la Joie. Révolté par compassion, il continue de nous faire signe. J'admire sa manière si singulière, celle des enfants, des malades et des fous en liberté, qu'on ne frappe jamais de ces qualificatifs qu'en vertu d'un devenir mouton qui rejette dans les ténèbres toute révolte agie par les lumières, toute protestation de l'esprit contre la matière, toute dénonciation des fausses valeurs au nom des vraies richesses ; toute insoumission devant les défaites du temps, plus que devant telle ou telle époque forcément en chute, et en ascension également. Comme il l'a écrit : "C'est une forme sûre de sérénité quand on sait désormais que le pire n'est pas devant, mais derrière. Et le pire finit toujours par passer derrière, tout comme la vie à l'heure de la mort. Le ciel commence."
 
Stéphane Barsacq, Météores, Editions de Corlevour MMXX
 
A lire ici, d'Armel Guerne : 
http://www.proximitedelamer.fr/2017/06/l-attentive.html
http://www.proximitedelamer.fr/2020/03/l-ouverture.html
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Indifférence du bricoleur

Publié le par Fred Pougeard

A l'amante qui tremble 
près de l'encrier noir
à l'adieu dessiné par la main
n'y songe point souvent
cet homme bricoleur
et tout un jour s'enfuit
autour des clés qu'il lime
autour des clous qu'il chasse
et du laiton qu'il tord
dans sa grande masure en fleurs
à fondations pleines de bêtes
au bord d'un vieux continent
mordu par la mer dorée
 
 
PAYSAGE DES DEUX OUVRIERS
 
 
La campagne restait calme
une fille lavait sa jambe pure
et les heures
s'inscrivaient dans l'étoffe qu'elles usent
attaquant les fleurs dans le damas.
Les pages d'un livre d'école
avaient été par le vent emportées
jusqu'au-dessus des églantiers
et le long du chemin
aux fossés pleins de bêtes rusées
aux talus couverts de ces herbes propices
à des tisanes de douceur
deux ouvriers longuement se contaient
les secrets des métiers du bois.
 
Jean Follain, Exister Editions Gallimard 1947
 
​​​​​​​Illustration : Portrait de Jean Follain par Maurice Denis

 

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Au jour

Publié le par Fred Pougeard

Un grand plateau de mer de collines de vapeur
Se déroule à l'épaisse embrasure des bleus
Du haut : telle une idée de Chine intérieure
Se déroule une paix de soie et des villages
De zéphyr et parfois parmi le cours des âges
Ici et là un manteau d'ombres sur le cœur
 
Le rêve des odeurs de Dieu se lève
Le maître épouse l'épousée de son beau temps
Et des soleils secrets ont pour terme l'œil noir
A la profonde essence —au velours des déserts
A l'opale jusqu'à la corde de la mer.
 
RECUEILLEMENT
 
La chambre est blonde et profonde et la cime d'olivier pâle
Est dans le ciel encore plus pâle et l'automne sourit aux monts
Et je regarde en moi seul y trouvant au lieu du coupable
Une promesse de cristal et force d'adoration
 
Je regarde un village d'or et je pense un air sans un souffle
Je devine les mers là-bas je recueille mon cœur ici
Je songe un Christ en notre sang une plaie infinie et douce
Je songe un tonnerre divin dont tout le calme retentit.
 
Pierre Jean Jouve, Diadème, Mercure de France 1966, repris dans Diadème suivi de Mélodrame, collection Poésie/Gallimard
 
Illustration : Portrait de Pierre Jean Jouve (huile sur carton) par Claire Bertrand
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À Henry Purcell

Publié le par Fred Pougeard

Écoute : comment se peut-il
que notre voix troublée se mêle ainsi
aux étoiles ?
 
Il lui a fait gravir le ciel
sur des degrés de verre
par la grâce juvénile de son art.
 
*
 
Il nous a fait entendre le passage des brebis
qui se pressent dans la poussière de l'été céleste
et dont nous n'avons jamais bu le lait.
 
Il les a rassemblées dans la bergerie nocturne
où de la paille brille entre les pierres.
La barrière sonore est refermée :
fraîcheur de ces paisibles herbes à jamais.
 
*
 
Ne croyez pas qu'il touche un instrument
de cyprès et d'ivoire comme il semble :
ce qu'il tient dans les mains
est cette Lyre
à laquelle Véga sert de clef bleue.
 
À sa clarté
nous ne faisons plus d'ombre.
 
*
 
Songe à ce que serait pour ton ouïe,
toi qui es à l'écoute de la nuit,
une très lente neige
de cristal.
 
*
 
On imagine une comète
qui reviendrait après des siècles
du royaume des morts
et, cette nuit, traverserait le nôtre
en y semant les mêmes graines...
 
*
 
Nul doute, cette fois les voyageurs
ont passé la dernière porte :
 
ils voient le Cygne scintiller
au-dessous d'eux.
 
Pendant que je t'écoute,
le reflet d'une bougie
tremble dans le miroir
comme une flamme tressée
à de l'eau.
 
Cette voix aussi, n'est-elle pas l'écho
d'une autre, plus réelle ?
Va-t-il l'entendre, celui qui se débat
entre les mains toujours trop lentes
du bourreau ?
L'entendrai-je, moi ?
 
Si jamais ils parlent au-dessus de nous
entre les arbres constellés de leur avril.
 
*
 
Tu es assis
devant le métier haut dressé de cette harpe.
 
Même invisible, je t'ai reconnu,
tisserand des ruisseaux surnaturels.
 
 
 
Philippe Jaccottet, Pensées sous les nuages, Editions Gallimard 1983
 
image : La Joueuse de Théorbe (1663) de Frans Van Mieris. National Galleries of Scotland. Photo : Didier Rykner
 
 
 
 
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Ce ruisselet

Publié le par Fred Pougeard

Tellement joyeux ce ruisseau.
Ruisseau ? Goutte d'eau au fond d'un chaudron.
Pas même besoin d'une planche
pour atteindre l'autre rive.
Un saut : je saute le courant.
C'est un filet d'eau pour crèche,
c'est la mer de qui n'a jamais vu
la mer, de qui n'a pressentiment de la mer.
 
Il est tellement fête, tellement folâtrie
de friture frétillant
dans la transparence de la lymphe.
Tellement miroir, tellement cailloux
chatoyant la lumière par facettes.
Quel est son nom ? Il n'a
pas de nom, tout menu
qu'il est. Eh oui il est, ce ruisseau
ce rien. Il est purement ru
ou même pas. Il est mon désir
d'une eau qui ne me noie pas
et dans laquelle je voie mon image
en me découvrant, me demander :
qu'est-ce que c'est que cet enfant ?
 
Qu'est-ce que c'est que cet enfant-là ?
Je ne sais comment répondre.
Le filet d'eau tremblote, trottine
sous la pierre lancée
par mon frère. Ou par moi ?
Il vaut mieux laisse le ru 
jouer à être rivière et s'en aller
promenant les petits poissons.
 
 
 
MAISON ET CONDUITE
 
 
 
Les parties lumière
et les parties noires
du vaste manoir
découpent en plein
milieu de mon coeur. 
 
Je suis l'un ou l'autre
mouvant caractère
selon la lumière
qu'en moi il infuse
ou qui se refuse.
 
Ange -de-splendeur,
petite crapule,
je n'ai pas contrôle
sur moi dans la cave
ou sur le balcon.
 
Serai-je les deux
à l'exact instant
où j'ouvre la porte,
encore hésitants,
et la porte et moi ?
 
Le vaste manoir
de lumière-et-d'ombre
c'est lui qui décide
comme jugera
de moi l'opinion
des grands, sans appel
pour mon moi confus
dans l'indéfinie tombée de la nuit.
 
Carlos Drummond de Andrade, Boeutemps III, 1979 dans La machine du monde et autres poèmes. Traduit du portugais (Brésil) par Didier Lamaison. Traduction revue par Claudia Poncioni Editions Gallimard 1990 et 2005
 
 

 

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Lai des roseaux rompus

Publié le par Fred Pougeard

Le vent des monts Torwana
a des genoux de mousse
porte un enfant qui dort
appelle les étoiles
avec la voix des océans
face au blanc fossile du jour
 
Le vent des monts Torwana
sans rivages sans horizon sans saisons
a le visage de tout le monde
a l'aloès du monde à sa poitrine
a l'agneau de toute joie à son épaule
et le passereau de chaque aube dans le regard
 
Le vent des monts Torwana
avec son genou de mousse
porte un enfant qui dort
porte une nuit de chardons
porte une mort sans ténèbres
 
et souffle dans les roseaux rompus
 
Août 1959
 
...
DIE LIED VAN DIE GEBREEKTE RIETE
 
Die wind uit die Torwana-berge
​​​​​​​het haar skoot vol mos
sy dra 'n slapende kind
sy sitter die sterre
met die stem van breë waters
teen die wit gebeente van die dag
 
Die wind uit die Torwana-berge
​​​​​​​oeverloos sonder horison sonder seisoene
het die gesig van alle mense
het die aalwyn van die wêreld voor haar bors
het die lam van alle vreugde oor haar skouer
en die laksman van elke dagbreek in haar oë
 
Die wind uit die Torwana-berge
​​​​​​​met haar sloot vol mos
dra 'n slapende kind
dra 'n nag van distels
dra 'n dood sonder duisterheid
 
en waai deur die gebreekte riete
 
Augustus 1959
 
Ingrid Jonker, De fumée et d'ocre (Rook en Oker) (1963), suivi de Soleil incliné (Kantelson) (1966). traduction de l'afrikaans, Boris Hainaud. Postface Olivier Gallon & Boris Hainaud. Editions La Barque 2020.
 
 
 
 
 

 

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De la dignité d'une vie

Publié le par Fred Pougeard

Il ne reste qu'une seule clé
de la dignité d'une vie,
il faut enchaîner
celle qui ouvre la dernière chambre
à la poche du pantalon.
Mon père oublie
de remonter le bracelet-montre,
les aiguilles indiquent 
          l'éternel et le toujours.
Imperceptiblement
les pages du calendrier prennent
                    des raccourcis vers l'obscurité
si les infirmiers ne les tournent pas.
La radio
qui de préférence doit jouer du Bach,
reste scotchée sur le programme de musique classique
afin que les tons ne disparaissent pas
                              sept stations plus loin.
Scellée dans l'instant j'absorbe
ma dose de rêves—
j'écoute le chaos
jamais sans intérêt
de longs monologues
sobrement je sais
que le sang noircit.
Qu'il existe une deadline
                              sur cette terre
vertigineuse.
 
Pia Tafdrup, Les Chevaux de Tarkovski (2006), traduit du danois par Janine et Karl Poulsen. Editions Unes 2015
 
photo : Pia Tafdrup et Finn Tafdrup (1925-2005)
 
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Sur la pierre nue de ton nom

Publié le par Fred Pougeard

               
    11 mars 81
 
 
Sur la pierre nue de ton nom
Notre amour retient
Un rayon de soleil
Dans le jardin d'un cimetière
Le rosier défend la vie
Dans ces mots écarlates
Notre rêve bat la mesure
Du temps.
 
                    13 mars 81
 
Je cherche le vitrail qui te dira toute entière
Et je sais maintenant
Que jamais je ne le réaliserai
Il est toi et moi
La vie et ta mort
Ma mort
Jour de fête et de désespoir
Visage et paysage
Forme ou couleur
Lumière vitale
Opacité de toute création humaine
Mystère du portrait qui devient l'oeuvre
Immortelle
Ecriture
Recherche désespérée
De l'être.
 
                    18 février
 
Faire un poème c'est jouer à faire de la lumière
Avec des couleurs
Rien ne permet de dire ce qui transparaîtra
De cet assemblage de mots
La réalité se transforme d'elle-même
Désastre
Morceaux de verre cassés
Ou source lumineuse
Un tout qui dit tout
Un tableau qui s'impose
Chaque élément a trouvé sa place
Et cela paraît simple
C'est même évident
Pour celui qui regarde
Il ne pouvait en être autrement
Ce trait cette couleur
Et je ne me lasse pas
De les regarder chanter
Je connais les phrases et les mots
Mais le poème se dit lui-même
Pourtant il a fallu ta main
Ta vie
Tu aimais jouer avec les mots.
Se piquer au jeu
Cette pointe d'humour devant sa vie
Personne n'est sûr de faire un six au bon moment
Faut-il faire un poème ?
 
Claude Bertrand, Ta main, Le vitrail copyright C.Bertrand Chamgsanglard 23220 Bonnat
 
 Photo : Alfred Manessier,  Terre assoiffée II, Huile sur toile, 1967, 162 x 116 cm. Photo Christian Demare © ADAGP, Paris 2014.
 
 
 
 
 

 

 

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