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Stances urbaines / Städtische Stanze

Publié le par Fred Pougeard

Le soleil est à nu, le goudron des rues fond,
Un épervier, cri creux, laisse échapper ses peines.
Dans l’été pâle et chaud, les hachements de sons
D’un marteau-burineur, tambourant ses rengaines.
Comme un affolement sur moi tout à coup fond —
L’épervier fait gonfler, les agitant, ses pennes
Et prend, silencieux, son essor, éperdu,
Comme s’il recelait ce qu’ici j’ai perdu.
 
*
Versengt der Straße Teer, die Sonne nackt,
Ein Sperber schreiet hohl sein Sehnen nieder,
Und in der sommerbleichen Hitze hackt
Ein Preßlufthammer trommelnd seine Lieder.
Wie mich mit einem Mal das Grauen packt —
Der Sperber spreizt und schüttelt sein Gefieder
Und hebet sich in stummem Gram empor,
Als bärge er, was ich gerad’ verlor.

 

Alexandra Bernhardt, Et in Arcadia Ego Klagenfurt am Wörthersee: Sisyphus, 2017. Traduction Lionel Edouard Martin 

 
D'autres poèmes inédits en France, traduits par Lionel-Edouard Martin :
https://lionel-edouard-martin.net/2020/05/25/alexandra-bernhardt-nee-en-1974-merle-amsel/
https://lionel-edouard-martin.net/2020/05/31/alexandra-bernhardt-nee-en-1974-confinement-un-modele-isolationsmodell/

 

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Trois Sonnets de la prison de Moabit

Publié le par Fred Pougeard

I
DANS LES FERS
 
 
Pour qui va y dormir cette nuit,
La cellule a des murs doués d'une vie aussi riche
Qu'elle-même semblait nue. Faute et destin garnissent
Sa voûte des voiles gris qu'ils tissent.
 
Toute la souffrance qui remplit cet édifice
Donne vie, sous les murailles et les grilles
À un souffle, un tressaillement secret
Qui dévoile la profonde détresse d'autres âmes.
 
Je ne suis pas le premier, en ce lieu,
Dont les chaînes entaillent les poignets,
Dont l'affliction fait la joie d'une volonté étrangère.
 
Le sommeil devient veille comme la veille devient songe.
En tendant l'oreille, je perçois à travers les murs
​​​​​​​Le tremblement de tant de mains fraternelles.
 
 
 
I
IN FESSELN
 
 
Für den, der nächtlich in ihr schlafen soll,
So kahl die Zelle schien, so reich an Leben
Sind ihre Wände. Schuld und Schicksal weben
Mit grauen Schleiern ihr Gewölbe voll.
 
Von allem Leid, das diesen Bau erfüllt,
Ist unter Mauerwerk und Eisengittern
Ein Hauch lebendig, ein geheimes Zittern,
Das andrer Seelen tiefe Not enthüllt.
 
​​​​​​​Ich bin der erste nicht in diesem Raum,
In dessen Handgelenk die Fessel schneidet,
An dessen Gram sich fremder Wille weidet.
 
Der Schlaf wird Wachen wie das Wachen Traum.
Indem ich lausche, spür ich durch die Wände
Das Beben vieler brüderlich Hände.
 
 
 
LI
TRANSFORMATION
 
 
De tout ce qui nous a liés dans nos jeunes années,
En toute action humaine, en fait d'espoir et de valeur,
Combien peu a résisté aux puissances mortelles
Lors de l'ultime épreuve qu'a dû subir notre âme !
 
Tant de choses que nous avions à peine remarquées autrefois,
Aujourd'hui proches, ont pris une influence gigantesque :
Nous approchons des régions sacrées
Devant lesquelles nous voici à présent remplis de crainte.
 
Comme de l'or et des pierres précieuses cachés
​​​​​​​Dans le sable, mais qu'une tempête met à nu
Car leur poids seul résiste au vent,
 
Ainsi se dégage à présent des futilités accumulées
L'Impérissable. Notre Moi fait silence
Quand l'Être, en lui, se met à prier à voix basse.
 
LI
WANDLUNG
 
Von dem, was uns in jungen Jahren band,
An Wunsch und Wert in menschlichem Gestalten,
Wie wenig hielt den tötlichen Gewalten
Im letzten Prüfen unsrer Seele stand :
 
Wie vieles, was wir früher kaum gesehn,
Ist heute nah mit ungeheurem Wirken :
Wir nähern uns den heiligen Bezirken,
Vor denen scheu wir nun in Ehrfurcht stehn.
 
Wie Gold und edle Steine sich im Sand
Verborgen halten, bis der Sand verweht,
Und ihr Gewicht allein im Sturm besteht,
 
So hebt sich nun aus allem lauten Tand
Das Unvergängliche. Das Ich wird still,
Wenn Es in ihm schon leise beten will.
 
 
LXXIV
KAMI
 
J'aurais dû m'incliner devant bien des tombes,
Selon la profonde coutume de l'Extrême-Orient,
Pour remercier encore, avant que mon propre souffle
Ne soit lui-même emporté — il me faut à présent le faire
 
Du fond du silence de ma cellule. Depuis longtemps j'ai appris
À détacher mon âme de tout ce qui l'environne.
À la diriger quand elle s'éloigne de sa quête —
Les morts l'aident à trouver son chemin.
 
Les morts connaissent les signes particuliers :
Ils restent muets pour les âmes qui désirent,
Muets pour celles qui n'ont pas encore appris la vénération —
 
Mais les morts se laissent volontiers rejoindre
Quand libéré de l'enchevêtrement de tous les désirs,
On vient seulement les remercier d'avoir vécu.
 
 
LXXIV
KAMI
 
Vor vielen Gräbern hätt ich mich zu neigen,
Um nach des Fernen Ostens tiefem Brauch
Noch Dank zu sagen, eh der eigne Hauch
Hinüberweht. Nun muss ichs aus dem Schweigen
 
Der Zelle tun. Die Seele loszubinden
Von aller Umwelt hab ich längst gelernt.
Sie lenken, wenn sie suchend sich entfernt—
Die Toten helfen ihr, die Bahn zu finden.
 
Die Toten wissen die besondren Zeichen.
Sie bleiben stumm für Seelen, die begehren,
Und stumm für Seelen, die noch nicht verehren —
 
Doch lassen sich die Toten gern erreichen,
Wenn man befreit von aller Wünsche Weben
Nur kommt, um ihrem Leben Dank zu geben.
 
 
Albrecht Haushofer, Moabitter Sonette 1944-1945 (Sonnets de la prison de Moabit) Berlin Verlag Lothar Blanvalet 1946 ;  traduit de l'allemand et présenté par Jean-Yves Masson. Editions de la Coopérative, Paris 2019.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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La valse aux adieux

Publié le par Fred Pougeard

(...)
     Ah, Dieu des Enfers ! je perds ma belle vieillesse à vouloir expliquer moi que ce soit aux gens. Tout à tour leur disant que rien n'est qu'un rêve, ou soudain tout au contraire que les rêves mêmes sont le monde où nous vivons, la vie, en un mot, cette chienne de vie. À qui est-ce que j'essaye ainsi de donner le change ? Aux autres ou à moi-même ? Ni à eux, ni à moi. Mais à ce qui est devant nous tous, à l'inévitable. J'essaye de détourner mes regards, les vôtres, de ce qu'au bout du compte, j'ai lu jadis aux yeux d'injustice de ce grand enfant mort dans les fossés autour du fort de La Malmaison. Mais lui il n'avait vu la chose qu'à la dernière minute, celle dont on meurt. Ce dont j'essaye de me, de vous détourner, n'est pas l'affaire d'un instant. Cela ressemble à ces longues maladies qui tout au contraire font appeler la fin à ceux qui en sont frappés. Rien n'est plus normal au bout du compte que la douleur. L'étrange est parfois qu'on l'oublie. D'avoir goûté à cet état d'inconscience donne à la plupart des gens le sentiment qu'il est naturel, et que la conscience du mal qu'on porte en soi tout au contraire est une maladie qu'il faut chasser. D'où ces cris, ces protestations que je rencontre quand je parle suivant mon triste cœur, cette prétention qu'on a de m'imposer comme un devoir un perpétuel optimisme. Je ne connais rien de plus cruel en ce bas monde, que les optimistes de décision. Ce sont des êtres d'une méchanceté tapageuse, et dont on jugerait qu'ils se sont donné pour mission d'imposer le règne aveugle de la sottise. On me dit le plus souvent que l'optimisme est un devoir, parce que si nous voulons changer le monde, il faut croire d'abord que c'est possible. Il me semble que ce raisonnement rentre dans l'une des catégories de fausseté depuis longtemps dénoncées par Aristote. Je ne vais pas me donner la peine de chercher à quel faux syllogisme ici j'ai affaire. Je vais cependant que si vous voulez changer le monde, vous ne le ferez pas sans l'aide puissante de ceux qui ne se sont pas fait pour règle de conduite la pratique d'avance décidée de l'aveuglement. Je crois au pouvoir de la douleur, de la blessure et du désespoir. Laissez, laissez aux pédagogues du tout va bien cette philosophie que tout dément dans la pratique de la vie. Il y a, croyez-moi, dans les défaites plus de force pour l'avenir que dans bien des victoires qui ne se résument le plus souvent qu'à de stupides claironnements. C'est de leur malheur que peut fleurir l'avenir des hommes, et non pas de ce contentement de soi dont nous sommes perpétuellement assourdis. 
     Quelle cohérence, ne manquera-t-on pas de me dire, y a-t-il entre ce que j'avance là et ce qui l'a précédé ? Si vous ne le voyez pas, cherchez pourtant à le comprendre. Ce qui me reste à vivre est trop court, j'en suis sûr, pour vous persuader de l'atroce nocivité qu'il y a dans l'esprit de contentement de soi et des autres. Comment vous détournerais-je de cette illusion de voler de victoire en victoire ? Pourtant rien n'est plus nécessaire que d'en voir la fausseté. Si je n'ai ni le temps ni la force indispensables pour vous en persuader, pardonnez-le moi mais songez que ma faiblesse peut servir à dénoncer les apparences mensongères de la force, du vertige qui vous prend au moindre succès. Pour ma part, j'ai regardé en moi et j'ai vu le fond de l'abîme. Je ne vous dis rien d'autre dans ces jours où la beauté de l'automne risque de nous faire croire au printemps. Je ne vous dis rien d'autre qu'il faut savoir regarder en face le malheur, et ne pas le déguiser en son contraire. Je vous le dis à vous qui avez encore le temps de profiter de cette leçon de ma vie et de mes rêves. Je vous le dis mêlant les rêves et la vie, pour mieux apprendre à les séparer ensuite. Parce que, dans la vie, il y a certes un dangereux quotient de rêves, mais dans les rêves aussi il faut savoir lire sa vie, voir plus loin qu'elle. Voir plus loin que soi. 
     Je sais d'expérience que c'est difficile, et que souvent cela fait mal. Mais si voulez qu'au moins en une chose je me vante, je vous dirai que, de cette vie gâchée qui fut la mienne, je garde pourtant un sujet d'orgueil : j'ai appris quand j'ai mal à ne pas crier.
 
     Cela m'a beaucoup servi ces jours-ci.
 
Louis Aragon, La Valse aux adieux (extrait) Editions Gallimard 1980. Dans Œuvres romanesques complètes V, Bibliothèque de La Pléiade, Editions Gallimard 2012
 
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La quintessence

Publié le par Fred Pougeard

Malgré la douleur, j'ai tout de même décidé de monter sur la colline pour regarder le monde d'en haut. Les choses seraient sans doute à leur place. Cela m'apaiserait peut-être, ma gorge se dénouerait et je me sentirais mieux. Je ne regrettais nullement Grand Pied. Mais en apercevant de loin sa maison, j'ai repensé à son corps de kobold inanimé dans son costume marron, puis j'ai songé aux corps bien en vie de mes amis, heureux dans leur maison. Et soudain, tout m'a semblé voilé d'une infinie tristesse, difficile à supporter : mon pied, moi-même, le corps maigre, anguleux, de Matoga. En contemplant le paysage noir et blanc du plateau, j'ai compris combien la tristesse était un mot important dans la définition du monde. Elle se trouve à la base de tout, elle est le cinquième élément, la quintessence.
 
Olga Tokarczuc, Sur les ossements des morts, traduit du polonais par Margot Carlier. Les éditions Noir sur blanc, Lausanne 2012.
Citation p.57 du format poche paru chez Libretto
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Ses oiseaux perdus

Publié le par Fred Pougeard

Tout à fait vide, tout à fait calme,
La Grive boucle son Nid et exerce ses Ailes—
Elle ne connaît pas la Route
Mais avance Machine toute
Vers des rumeurs de printemps—
Elle ne demande pas de Midi—
Elle ne demande pas de Merci—
Sans miettes et sans forces, avec une seule requête
Ses Oiseaux perdus—
 
Quite empty, quite at rest
The Robin locks her Nest, and tries her Wings—
She does not know her Route
​​​​​​​But puts her Craft about
For rumored springa—
She does not ask for Moon—
She does not ask for Boon—
Crumbless and homeless, of but one request—
The Birds she lost
 
Emily Dickinson, Ses oiseaux perdus (1882-1886) traduit de l'anglais (américain) par François Heusbourg. Editions Unes 2017
 
 
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Le lui dire

Publié le par Fred Pougeard

Il n'y a pas
Tellement de moyens
 
D'approcher l'instant
Sur le point de venir
 
Il faut savoir 
Qu'il sera unique
 
Et le lui dire.
 
Eugène Guillevic, Ouvrir Poèmes et proses 1929-1996 Editions Gallimard 2017

Photo Berthe Judet

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Dédicace à personne

Publié le par Fred Pougeard

Pour recueillir, comme au futur. Pour perdre dans le passé. Pour
attendre, pour piétiner, pour se morfondre, comme au présent.
 
Une suite de jours dispersée, déchirée, entre l'insomnie et le songe.
Une vie qui n'appartient à personne, pas même à moi.
 
Une route qui ne conduit nulle part ailleurs qu'en ce point où tout se
dissipe et disparaît. (Est-ce la récompense ?)
 
Au vertige vécu. À l'immobile. Au retour sans fin.
 
À la suite irrémédiable, peinte aux couleurs de l'espoir. Aux portes
fermées de la sagesse. (Elles tremblent, elles vont céder.)
 
​​​​​​​À la conscience maintenue, arc-boutée contre le souffle de l'abîme.
 
Puissent la suie, la poussière, le sang des heures, la colère du monde,
l'oubli de tout—ne pas ternir le miroir !
 
À toutes les personnes que nous sommes et ne seront plus. À tous les
temps du verbe.
 
Jean Tardieu, Da Capo, Gallimard 1995
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Ces envies de vivre qui me prennent

Publié le par Fred Pougeard

Ces envies de vivre qui me prennent
Et cette panique, cette supplication
Cette peur de mourir
Alors que je n'ai pas encore vécu
Et que dans ces moments
J'ai ma vie sur ma langue
Il me semble que ça va être possible, enfin
Que je vais y aller d'une grande respiration
Que je vais avaler le soleil et la lune
Et la terre et le ciel et la mer
Et tous les hommes mes amis
Et toutes les femmes mes rêves
D'un seul grand coup
De poitrine éclatée
Quitte à en mourir, oui,
Mais pour de bon
Pas de cette mort ridicule
Déshonorante, inutile,
Qui accuse la parodie
Qui accuse le défaut
De ce qu'on appelle la vie
Sans trop savoir de quoi nous parlons.
On se renseigne auprès des autres
On leur pose des tas de questions
Avec cette hypocrisie de bonne société
On marque des points en silence
Ils souffrent autant que nous, tant mieux
On se dit même
Qu'on est un peu plus vivants qu'eux
O l'horreur
Et la fragilité
De nos amours.
 
Georges Perros, Poèmes bleus. Editions Gallimard 1962
 
Photo : Georges Perros à Douarnenez, ©Collection Georges Perros / Gallimard - Meyer / Tendance Floue.
 
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Le fumier / Lo Fems

Publié le par Fred Pougeard

Dans le fumier — regarde ! — dans le fumier quelque chose brille.
 
Quelque chose luit dans le fumier — comme une lampe —c'est une paille.
 
Ou bien de l'or, ou une paille, quelque chose dans le fumier brille,
une racine —ou une maille— une pierre ou une dent — un ver vivant —une mouche...
 
Approche ton nez, regarde de près, regarde bien. Regarde le fumier où la vie rayonne
et te crache entre les dents.
 
*
 
Dins lo fems — 'viesa ! — dins lo fems quauqua res lai raia.
 
Quauqua res que lusis dins lo fems — coma 'na lampa— quo es 'na palha. 
 
Ò be de l'aur, ò be 'na palha, quauqua res dins lo fems que raia,
ò be 'na raiç —ò be 'na malha — 'na peira, ò be 'na dent —un verme viu— 'na moscha...
 
'Proisma ton nas, 'viesa de près, e 'viesa ben. 'Viesa en lo fems que la vita lai raia
e t'escupis entre las dents
 
Marcela Delpastre, Paraulas per questa terra. Tome III. Edicions dau chamin de sent jaume 1998
 
Photo : Charles Camberocque
 
 
 
 
 
 
 

 

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Le malheur doit être transformé en quelque chose d'autre...

Publié le par Fred Pougeard

Quand on a souffert quelque chose, quand on a senti quelque chose, chez un homme de lettres, cela demande une forme (...) Un écrivain, un poète sait que tout ce qu'il vit est fait pour écrire. Je crois que dans l'Odyssée, on lit que les dieux donnent des malheurs aux hommes pour que les générations suivantes aient quelque chose à chanter. Vingt-cinq siècles après, Mallarmé a pensé la même chose, mais il a pensé en terme de "livre", il a dit : "tout aboutit à un livre". C'est la même idée, l'idée que nos expériences sont faites pour l'art, sont faites pour prendre d'autres formes, dans l'art. Et dans ce cas, on trouve tout de suite que peut-être le malheur est plus riche que le bonheur, la défaite est bien plus riche que la victoire, car la défaite peut nous faire penser, tandis que la victoire ne mène qu'à la vanité. Tous, nous avons notre part de bonheur et de malheur, mais le bonheur (...) n'exige rien, tandis que le malheur doit être transformé en quelque chose d'autre. Le malheur serait la matière de l'art, la nostalgie aussi, l'idée d'un bonheur perdu, d'un paradis perdu. Cela aussi est bon ! Il y a un poète en Espagne actuellement, Jorge Guillèn, qui est peut-être le seul à chanter le bonheur présent, pas le bonheur comme un paradis perdu mais comme s'il était dans le paradis. Je ne connais aucun autre poète qui ait fait cela. Whitman a fait de son mieux pour chanter le bonheur, mais on sent qu'il était un homme triste et seul et son bonheur est un devoir qu'il s'est imposé, que son bonheur est une corvée."
" Alfonso Reyes m'avait dit une fois : "Nous publions pour ne pas passer notre vie à corriger les brouillons" C'est vrai"
"Quand j'étais jeune, j'étais très baroque, je cherchais des mots très anciens, ou je tâchais de former des mots. À présent non. Je tâche d'interférer le moins possible dans ce que j'écris. J'écris, je laisse la page à côté, je la relis au bout de quelque temps, je supprime tous les mots ou toutes les phrases qui peuvent étonner le lecteur, je tâche que cela coule (...) Je tâche à présent d'être aussi simple que possible, en restant complexe d'une façon secrète et modeste. Je n'ai pas d'esthétique. Je ne cherche pas les sujets. Les sujets me cherchent, je tente de les repousser, mais à la fin ils me trouvent, alors il faut que je les écrive pour rester tranquille... Je crois que chaque sujet a son esthétique, chaque sujet nous dit s'il veut, s'il désire que nous écrivions en vers de forme classique, en vers libres ou en prose (...) Il y a des sujets qui exigent un roman, ceux-là ne m'ont pas visité."
 
Transcription d'un extrait de la conférence sur la création poétique donnée en 1983 par Jorge Luis Borges au Collège de France, à l'invitation d'Yves Bonnefoy.
https://videotheque.cnrs.fr/mobile/index.php?urlaction=detail_doc&id_doc=619&fbclid=IwAR3KeFbKC33J2u1Nda6WAuUkBZBrxKI1pQcFxg_5gko_PLu0cvI-VC0ZprY
 
Illustration : Photo de Borges pendant la conférence par David Boeno
Merci à Pascal Adam pour cette découverte.
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