Constatations sur le chemin

"Tout vers devrait avoir deux devoirs : communiquer un fait précis et nous atteindre physiquement comme la proximité de la mer." Jorge Luis Borges


Rends-toi, poésie, aux chênes de garde, au plus haut point
et transmets-leur le salut d'un ami qui n'est plus rien.
Prie les oiseaux de se taire, ils m'ont rendu fou,
je fus de leur pépiement plus que soûl.
Passe cette nuit, poésie, voir mes proches dans leur sommeil,
embrasse-les sur le front, chuchotez un peu ensemble.
Dis-leur que j'ai fermé la dernière page du cahier
et gagné la compassion des pierres et des rochers.
À ma mère, poésie, dis de me pardonner,
je suis une mauvaise graine, de celles qu'il faut vomir ;
de toutes leurs larmes j'ai essoré ses yeux,
et cousu ses lèvres d'un fil de soupirs.
À mon frère, poésie, dis que je n'ai pas été l'ange qu'il a pu croire,
que mon coeur est châtiment, blâme et coups de fouet.
Les pensées cruelles et sauvages dont je fus le jouet
me valent un long sommeil crématoire.
À mes amoureuses, dis que je ne les ai pas aimées,
que je n'ai eu de goût que pour les échappées.
La vie fut pour moi comme un chapeau, comme un verre
où mélanger les dés du sort.
Au chat blond, s'il y peut comprendre goutte,
dis que sa paresse à la mienne ressemble toute.
Lumière dorée qui flânait au jardin, rare et nonchalant,
qu'il me pardonne, à moi qui ne fus qu'un ciel décadent.
Après quoi,
poésie,
ne reviens plus jamais ici,
ce couple que nous faisons n'est pas noble ;
notre alliance est rompue,
disparais, poésie, à jamais de ma vue.
*
Post ludum
Poezie, sa te duci la stejarii de straja in cel mai inaintat post
si spune-le dragi salutari de la unul care a fost.
Roaga paserile sa taca, m-au innebunit,
am ametit de atata ciripit.
poezie, sa treci noaptea prin somnul celor ai mei,
saruta-i pe frunte, discuta in soapta cu ei,
spune-le ca am incheiat din caiet ultima fila
si ca imi plang si pietrele de mila.
poezie, spune mamei sa ma ierte, sunt o poama rea,
pe care o arunca cine musca din ea;
lacrimi din ochi ca dintr-um burete i-am stors,
firul oftarii pe buze s-a tors.
poezie, spune fratelui meu ca n-am fost inger, cum poate credea,
ca mi-e inima pedeapsa, mustrare, nuia.
si de gandurile crude care m-au batut foarte salbatec
mi-e un somn de jaratec.
spune iubitelor mele: el nu v-a iubit,
el, zapacindu-va, s-a zapacit.
viata i-a fost ca un pahar
in care amesteci al intamplarii zar.
apoi,
sa nu te mai intorci, poezie!
nu facem o nobila pereche noi doi;
alianta noastra e sfarmata
si as vrea, poezie, sa nu te mai vad niciodata!
***
Emil Botta, Întunecatul abril, Avril sombre (1937), dans L'Aurore me trouvera les bras croisés. Traduit du roumain par Nicolas Cavaillès. Editions Hochroth 2013.
Merci au Blog Beauty will save the world (https://schabrieres.wordpress.com/2019/10/18/emil-botta-post-ludum/) pour cette découverte


Le temps n’est qu’un noir sommeil
bienheureux qui sut garder
les images de l’éveil.
Vallée blanche, mes hivers,
bois pleins d’ombre, mes étés,
belle vue des toits déserts,
jours d’automne, et je marchais
recueilli, seul, ignoré,
dans l’or pâle des forêts,
déjà moutonnait la mer
perfide des accidents,
petits flots, petits éclairs,
bien malin qui s’en défend.
Henri Thomas, Poésies. Gallimard 1970.



Je ne meurs pas, avant d’avoir vu la vache
dans l’étable de mon père,
avant que l’herbe ne rende ma langue acide
et que le lait ne métamorphose ma vie.
Je ne meurs pas avant, avant que ma cruche ne soit remplie à ras bord
et que l’amour de ma sœur ne me rappelle
combien est belle notre vallée
où ils battent le beurre
et tracent des signes dans le lard pour Pâques…
Je ne meurs pas, avant que la forêt n’envoie ses tempêtes
et que les arbres parlent de l’été,
avant que la mère ne sorte dans la rue avec un fichu rouge
derrière la charrette cahoteuse, où elle pousse
son bonheur : pommes, poires, poulets et paille —
Je ne meurs pas, avant que ne se referme la porte par laquelle
je suis venu
devant le pommier —
*
Thomas Bernhard, Sur la terre comme au ciel. Traduit de l'allemand et présenté par Susanne Hommel. Editions Orphée la différence 2012

Le temps viendra
où, avec allégresse,
tu t’accueilleras toi-même, arrivant
devant ta propre porte, ton propre miroir,
et chacun sourira du bon accueil de l’autre
et diras : assieds-toi. Mange.
Tu aimeras de nouveau l’étranger qui était toi.
Donne du vin. Donne du pain. Redonne ton cœur
à lui-même, à l’étranger qui t’a aimé
toute ta vie, que tu as négligé
pour un autre, et qui te connaît par cœur.
Prends sur l’étagère les lettres d’amour,
les photos, les mots désespérés,
détache ton image du miroir.
Assieds-toi. Régale-toi de ta vie.
*
The time will come
when, with elation
you will greet yourself arriving
at your own door, in your own mirror
and each will smile at the other’s welcome,
and say, sit here. Eat.
You will love again the stranger who was your self.
Give wine. Give bread. Give back your heart
to itself, to the stranger who has loved you
all your life, whom you ignored
for another, who knows you by heart.
Take down the love letters from the bookshelf,
the photographs, the desperate notes,
peel your own image from the mirror.
Sit. Feast on your life.
Derek Walcott, Sea Grapes (1976) Raisins de mer. Traduit de l'anglais par Claire Malroux. Editions Demoures 1999


Ébloui des rivières
J'emporte la flûte
Ardente de tous les chants
Je sais que la nuit sera longue
Et que le froid me brûlera
Les yeux que le scorpion me guette
En silence et que des chiens avides
Gardent la porte du jour
Peut-être qu'à la fin du jour
Se lèvera d'entre les harpes
La brise du désert
Plus ineffable que le rossignol
Et que seul peut entendre
le cœur intemporel
Si le temps me touche
Si la mort m'arrête
Alors que ce soit
D'un doigt éblouissant
Ce n'est pas l'ombre que je cherche
Ni l'humble signe
De la halte sous les palmiers
Tranquilles ni l'eau ni l'ange
Gardien d'oasis
Je cherche le chemin qui dure
Toujours toujours toujours
(...)
L'âme bleuie par le froid
Quelle surprise pour la mort
Qui l'ouvrira
D'y trouver la fraîcheur sucrée
De la figure mûre.
(...)
Ce n'est pas
au moment de mourir tous les cris
Déchirants de la terre que j'emporterai
Toutes les larmes non
Mais ce rire d'enfant comme un chevreuil
Qui traverse la foudre
(...)
Anne Perrier, La Voie nomade, La Dogana, Genève (1986), repris avec Le Livre d'Ophélie aux éditions Zoé (2018)