Antoine Emaz, Poème-lettre, Première publication, coédition Jacques Brémond-Atelier des drames, mise en page Anik Vinay, coll."Lettre suit", 4 mars 1995. Dans Caisse claire, poème 1990-1997, éditions Point 2007
Nous sommes tous descendus dans une cité souterraine
qui n'en finit pas de s'étendre
et nous nous cherchons les uns les autres
à tâtons sans jamais nous retrouver.
Parfois à la lueur faible qui tombe d'en haut
par un puits ou par une faille dans la roche
nous apercevons une trace
une image détruite
un écrit presque illisible une empreinte de pas
et le cœur soudain rempli d'une joie enfantine
nous nous dirigeons de ce côté croyant comprendre le message
mais notre espérance est toujours déçue.
Pourtant ceux que nous cherchons dans cette ville
c'est eux qui nous avaient promis
de ne jamais nous abandonner :
ils nous avaient comblé les mains et la mémoire
de glorieux vestiges
de tous les dons qui ne s'achètent pas...
Nous avons tout gardé nous sommes fidèles
mais les parjures nous ont trahis
ils nous ont égarés dans le labyrinthe
sans nous laisser le plan ni le trajet ni la clé.
Ici nous tournons sur nous-mêmes sans fin
la poussière a recouvert nos trésors plus rien ne brille.
C'est à peine bientôt si nous saurons
nous souvenir des promontoires
d'où l'on embrassait d'un seul coup d'œil
les mers les forêts les collines avec leurs villages,
où tout le monde se retrouvait dans le bruyant cortège
le long des routes bondées de charrois
et dans les rues illuminées
pleines de cris d'enfants.
Gassin, 28 novembre 1972
LA FIN DU POÈME
C'est la fin du poème. Épaisseur et transparence, lumière et misère — les jeux sont faits.
On avait commencé par la rime pour enfants. On avait cherché des ondes de choc dans d'autres rythmes. On avait gardé le silence, ensuite murmuré : on cherchait à se rapprocher du bruit que fait le cœur quand on s'endort ou du battement des portes quand le vent souffle. On croyait dire et on voulait se taire. Ou faire semblant de rire. On voulait surtout sortir de son corps, se répandre partout, grandir comme une ombre sur la montagne, sans se perdre, sans rien perdre.
Mais on avait compté sans la dispersion souveraine. Comment feindre et même oublier, quand nos débris sont jetés aux bêtes de l'espace, —qui sont, comme chacun sait, plus petites encore que tout ce qu'il est possible de concevoir. Le vertige secoue les miettes après le banquet.
Jean Tardieu, Formeries, 1976, dans L'Accent grave et l'accent aigu, Poèmes 1976-1983, Editions Gallimard.
Illustration : Pol Bury, trois portraits ramollis de Jean Tardieu,
Raymond Carver, A New path to the waterfall (1989), Jusqu'à la cascade dans Poésie, traduit de l'anglais par Jacqueline Huet, Jean-Pierre Carasso et Emmanuel Moses. Editions de l'olivier 2015.
Pour deux étrangers qui se rencontrent sur une rue qui ne mène nulle part
Qui suis-je après ces deux yeux en amande ?
Dit l'étranger
Qui suis-je après ton exil en moi ? Dit l'étrangère
Prenons garde alors, à ne pas remuer le sel des mers anciennes
Dans un corps qui se souvient
Elle lui restituait son corps chaud
Et il lui restituait son corps chaud
Ainsi les deux amants étrangers laissent leurs amours en désordre
Comme ils abandonnent leur sous-vêtements entre les fleurs des draps
— Si tu es vraiment mon aimé, compose un Cantique des cantiques pour moi
Et grave mon nom sur la branche d'un grenadier, dans les jardins de Babylone
—Si tu m'aimes vraiment, place mon rêve entre mes mains et dis
Dis au fils de Marie : Ainsi, tu nous fais subir le sort que tu t'es choisi
Seigneur, sommes-nous assez justes, pour l'être demain
Comment guérirai-je du jasmin demain ?
Comment guérirai-je du jasmin demain ?
Ils font l'obscurité ensemble, dans des ombres qui dansent au plafond de sa chambre
Elle lui dit : Ne sois pas ténébreux après mes seins
Il dit : Tes seins, nuits qui éclairent l'essentiel
Nuits qui me couvrent de baisers, et nous sommes emplis
Le lieu et moi, de nuits qui débordent de la coupe
Elle rit de sa description. Et elle rit encore
Lorsqu'elle cache la pente de la nuit dans sa main
— Mon amour, s'il m'était donné d'être un garçon, je serais toi
— Et s'il m'était donné d'être une fille, je serais toi
Et elle pleure comme à son habitude lorsqu'elle revient d'un ciel couleur de vin
Emmène-moi Etranger, dans un pays où
Je ne possède pas un oiseau bleu sur un saule
Et elle pleure, pour traverser ses forêts dans le long départ vers elle-même. Qui suis-je ?
Qui suis-je après ton exil dans mon corps ?
Ah cette peine qui me vient de moi, de toi de mon pays
Qui suis-je après ces deux yeux en amande ?
Montre-moi mon lendemain !
Ainsi les deux amants laissent leurs adieux en désordre
Comme le parfum du jasmin sur les nuits de juillet
Quand vient Juillet
Le jasmin me porte à une rue qui ne mène nulle part
Mais je chante encore
Jasmin
Sur les nuits
De Juillet
Mahmoud Darwich, Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ? poèmes traduits de l'arabe (Palestine) par Elias Sanbar. Riad El-Rayyes Book Ltd 1995. Actes Sud 1996.
vaut bien plus que l'encens, que la myrrhe et que l'or.
Le taureau fasciste
Le taureau a la corne en arc bien dessinée
faite exprès pour s'ouvrir une saignée
dans le ventre de l'ennemi
il la lui plante dans l'ombilic
et il le lance dans les étoiles,
lui arrachant par le trou les entrailles,
et quand il tombe à terre il le bombarde
de ruades qui le réduisent en moutarde.
Mais la pince à naseaux le retient prisonnier :
tel un fasciste dans sa tenue noire emprisonné,
fusil en bandoulière, poignard à la ceinture,
les mains en l'air, l'œil en déconfiture.
Le taureau et la vache en plastique
Maintenant, le taureau est mené en fourgon,
comme un repenti de la mafia,
jusqu'au Centre de Fécondation,
et on le fait sortir dans la cour de ferme
derrière la vache,
dès qu'il la voit se dresse son piston :
il ne sait pas qu'elle n'est qu'un châssis
sans peau, sans os, sans chair.
C'est une vache en plastique
avec une vulve élastique,
on l'a enduite d'hormones
pour provoquer cinq érections.
Le taureau la monte,
la vulve sert de pompe :
elle le presse jusqu'au dernier spasme
et ses ventouses saisissent comme des mains :
c'est ainsi, dit Catulle
que Lesbie faisait des Romains.
La semence d'une seule éjaculation
est répartie entre deux cents flacons :
pour le taureau c'est un supplice,
pour son maître ce sont soixante millions.
Après la monte
Après la monte, le taurillon
reste apathique pendant quelques jours,
mais son maître tourne tout autour
en répétant : "Réveille-toi, mignon !"
Un soupçon naît dans l'oeil de l'animal :
"Mais était-ce bien une vraie vache ?"
en réponse il reçoit une ration spéciale,
et mange et mange à s'en crever la panse.
Ferdinando Camon, Le silence des campagnes, modestes constats en vers. Postface et traduction de l'italien par Patrice Dyerval Angelini. Garzanti Editore 1998, Editions Gallimard 2003.
Quand tu approches des restes d'un humain tu suffoques
tu t'assois près de son vœu le plus cher
et un trou collé à toi depuis des jours
vous épie
tu contemples les doigts qui amplifiaient ton enfance
et ta bouche tombe plusieurs fois entre tes cuisses
tu la remets en place
quand ta langue ne parvient plus
à émettre un seul mot
tu retires tes yeux
de l'os du bras nécrosé
tu descends dans le trou
et le monde s'écroule sur toi
*
La mort nous menace chaque jour
et jusqu'ici nous n'avons rien commencé
ainsi sommes-nous depuis l'enfance
pas une fois je n'ai vu entre tes mains autre chose
qu'une poupée sans jambes
tu m'auras vu tant de fois
tirant des pierres sur mon cerf-volant
pendu aux câbles électriques
j'aurais tant aimé dessiner des cœurs
avec la buée
quand tu étais face à moi à la maison
une fenêtre nous séparait
mais nos fenêtres n'avaient plus de vitres
Ali Thareb, Un Homme avec une mouche dans la bouche. traduit de l'arabe (Irak) par Souad Labbize. Editions des Lisières, Saint Jalle 2017.
Né en 1988 peu après la fin de la guerre Iran-Irak, Ali Thareb a grandi et vit à Babel en Irak. Il fait partie de la Milice de la culture, collectifs de poètes irakiens qui dénoncent les horreurs de la guerre par le biais de la poésie-performance.
Magnifique et courageux travail éditorial d'une maison de la Drôme :