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Le travail du poète

Publié le par Fred Pougeard

L'ouvrage d'un regard d'heure en heure affaibli
n'est pas plus de rêver que de former des pleurs,
mais de veiller comme un berger et d'appeler
tout ce qui risque de se perdre s'il s'endort.
 
*
 
Ainsi, contre le mur éclairé par l'été
(mais ne serait-ce pas plutôt par sa mémoire),
dans la tranquillité du jour je vous regarde,
vous qui vous éloignez toujours plus, qui fuyez,
je vous appelle, qui brillez dans l'herbe obscure
comme autrefois dans le jardin, voix ou lueurs
(nul ne le sait) liant les défunts à l'enfance...
(Est-elle morte, telle dame sous le buis,
sa lampe éteinte, son bagage dispersé ?
Ou bien va-t-elle revenir de sous la terre
et moi j'irais au-devant d'elle et je dirais :
"Qu'avez-vous fait de tout ce temps qu'on n'entendait
ni votre rire, ni vos pas dans la ruelle ?
Fallait-il s'absenter sans personne avertir ?
Ô dame ! revenez maintenant parmi nous...")
 
Dans l'ombre et l'heure d'aujourd'hui se tient cachée,
ne disant mot, cette ombre d'hier. Tel est le monde.
Nous ne le voyons pas très longtemps : juste assez
pour en garder ce qui scintille et va s'éteindre,
pour appeler encore et encore, et trembler
de ne plus voir. Ainsi s'applique l'appauvri,
comme un homme à genoux qu'on verrait s'efforcer
contre le vent de rassembler le maigre feu...
 
Philippe Jaccottet, L'ignorant repris dans Poésie 1946-1967. Editions Gallimard 1958
 
Photo : Philippe Jaccottet à Paris vers 1950 (CLSR)
 

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Louange du sexe. Louange de toute la femme.

Publié le par Fred Pougeard

Louange du sexe
 
— Je ne chanterai pas le sexe de la femme, la grotte secrète, la source cachée.
   La fontaine chanteuse où l'abeille vient boire —et le pas des chevreuils s'y creuse, et le passage des sangliers
   sur l'herbe verte et le cresson.
 
   Je ne dirai ni les oiseaux, ni la vipère, ni la brise qui frise en frissonnant les eaux.
   Ni le silence ni l'obscure transe où l'on égorge les oiseaux. Ni la course égarée des chevaux. Ni la corne cornant les taureaux. Ni le cri ni l'envol des corbeaux.
   Et ni le marécage où nagent les salamandres parmi les milliers de larves et les racines de valériane.
   Ni ce lever de l'aube et ce soleil cuisant, ni la tourbe où se plante la lance de l'incandescence 
   et la fraîcheur du peuplier.
   Je ne dirai ni l'incendie de la garrigue, ni le reflux des belles eaux, ni le baiser de la méduse, ni l'étreinte des tentacules, et ni la langue des oiseaux.
 
   Non je ne dirai pas, femme, ton sexe étroit. Ni la porte dans ses rideaux. Ni la mer large ouverte à l'espoir de nos plus chers naufrages,
   ni ces dents de velours qui nous dévoraient là,
   ni ces mains enlacées qui nous ensorcelèrent.
   Je ne chanterai pas ton texte tout-puissant.
 
 
Louange de toute la femme
 
   Oui, je te chanterai, femme des profondeurs,
   poisson qui vient de loin,
   germe de tous les germes,
   femme-lande et femme-jardin,
   larve des marécages,
   puissante boue,
   limon plein de levures,
   oui, femme, je te loue, germe de tous les germes.
 
   Je te chante bel arbre au milieu de tes fruits.
   Je te chante champ d'orge, je chante l'épi, et le vent qui fait rire l'épi
   à pleine gorge.
 
   Je te chante debout et je te chante assise.
   Étendue je te chante au milieu de la nuit, brillante et sombre.
 
   Terre pleine de lait, de lave et de silence,
   terre sonore et douce au rythme de la pluie,
   terre ouverte à la lune et que le ciel encense,
   femme je chante tes louanges.
 
   Et je parle de toi si je chante la mer.
   Si je chante la sève et l'écorce des arbres,
   c'est encore de toi que je parle,
   poussière ardente, argile, sable, et le pain dans le four.
   Et le fruit sur la table, et la table, et le feu et la flamme, et la braise, et le four.
 
   Je te chante par tout ce qui chante,
   et par tout ce qui danse, et par ce qui repose.
   Et par la feuille morte qui lentement fermente l'humus nouveau.
 
   Oui je te chante, femme, je t'ai chantée.
   Oui je te chante un chant nouveau.
   Avec les mots anciens, les paroles anciennes, je te chante à toi-même semblable et nouvelle,
   ô toi qui n'est jamais la même,
   et d'un printemps qui ne ressemble à nul autre printemps,
   comme l'aurore qui se lève et qui fait de nouvelles merveilles
   avec la vieille terre et le soleil ancien.
 
Marcelle Delpastre, extraits de Louanges pour la femme (novembre 1980-janvier 1981). Première édition : Cahiers de poésie verte-Friches, Saint-Yrieix-la-Perche 1985. Dans Les Petits Recueils, Las Edicions dau Chamin de Sent Jaume 2001.
 
   
   

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