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Les Plantes grasses

Publié le par Fred Pougeard

Un de mes lointains parents collectionnait
les plantes grasses. On venait de toute part
pour les voir. Vint aussi le célèbre (?)
de Lollis dégustateur de poésie prosaïque.
Ils s'étaient connus au Mont-Rose
restaurant pour célibataires qui a disparu.
Aujourd'hui n'existent plus 
ni serres ni plantes grasses ni visiteurs
ni même le jardin où l'on venait
voir ces merveilles. Quant au parent
c'est comme s'il n'avait jamais existé. Ex-étudiant
à Zurich, recalé en tout,
quand dans notre pays les choses tournaient mal
il hochait la tête et disait à Zurich, ah à Zurich...
 
Je ne sais quel sens peut avoir le ridicule
dans le tout/rien où nous vivons :
il doit en avoir un et sans doute pas le pire.
 
*
 
Il me semble impossible
ma divine, mon tout,
qu'il reste de toi moins
que le feu rouge-verdâtre
d'une luciole hors saison.
La vérité est que même
l'incorporel
ne peut égaler ton ciel
-seules les coquilles qu'imprime le cosmos
dans leur égarement disent quelque chose
qui te regarde.
 
*
 
Finies les nouvelles
de San Felice.
 
Tu as toujours aimé les voyages
et à la première occasion
tu as sauté hors
de ta niche mortuaire.
 
Mais à présent comment se reconnaître
dans l'Ether ?
 
*
 
Toute la foi que j'ai en toi
durera
(je t'ai dit un jour cette sottise)
jusqu'à l'éclair d'outre-monde détruisant
l'immense dépotoir où nous vivons.
Nous nous trouverons alors en je ne sais quel point
si dire point a un sens quand l'espace
manque, discutant tel vers controversé 
du divin poème.
 
Je le sais, au-delà du visible du tangible
nulle vie possible mais l'outre-vie
est peut-être l'autre face de la mort
que nous portions cachée en nous au long de tant d'années.
 
Toute la foi que j'ai en moi
tu l'as ranimée sans le vouloir
sans le savoir car ici-bas
chaque épave de vie contient une trappe
dont nous ne savons rien et qui peut-être
nous attendait égarés incapables
de lui donner un sens.
 
Toute la foi que j'ai me brûle ; certes
en me voyant on me dira homme de cendre
sans voir que c'était ma renaissance.
 
Eugenio Montale, Altri versi e poesie disperse (première parution Turin 1980) dans Poèmes choisis (1916-1980), traduit de l'italien par Patrice Dyerval Angelini, Editions Gallimard 1991
 
 
 
 

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Cavalier seul

Publié le par Fred Pougeard

15

                                                                                                                          À Sophie M.

                                                                                         Pour le collier de vingt perles

 

Par toi, à cause de toi,

voici à nouveau le premier matin du monde.

Des gestes anciens, chargés d'une fraîcheur nouvelle,

des mots répétés et pourtant lisses

comme si la mer et le temps les avaient longuement roulés.

L'endormir ensemble, toucher tiède d'une peau contre une peau,

étreinte qui n'est pas encore plaisir vif,

bien-être enfoui et retrouvé

comme une brume se levant sur ce qui fut égaré,

sans même le savoir.

Tout soudain retrouve sa place

et il importe désormais de ne plus se perdre.

Pourquoi soudain cette plénitude rassurée sur elle-même ?

Ce bonheur d'apporter à la fois le trouble et la paix,

le plaisir enfin consenti, le port où tu rêvais d'aborder ?

Digue rompue dont coule le plus cristallin des élans.

Ton regard attentif cherche à me lire

avant de s'abandonner.

 

Mon Eurydice ramenée au jour.

 

                                                                                                              1995

 

*

18

 

                                                                                                            À Arnaud Blin

 

Cette année nombre de mes amis sont morts.

Compagnons d'aventures et de luttes lointaines.

Compagnons de jeunesse comme toi, Lefèvre.

Tu étais si frêle, lorsque je t'ai vu pour la dernière fois.

En quel ailleurs perdu s'enfermait ta solitude ?

 

Le sable se fait rare dans le verre de ma vie

où se mêlent les vivants et les morts.

J'ai toujours su le temps précaire.

Il faut fêter ce qui se peut.

Serrer dans les bras ceux qu'on aime,

partager le meilleur au fil incertain du monde,

sans prendre de pose, tenir.

 

Il n'est chose plus rapide que le temps.

Pindare en connaissait le cours

lui qui célébrait les Olympiades

et voulait non l'éternité,

mais épuiser le champ du possible.

 

Je n'ai pas fait seulement ce que j'ai pu,

j'ai tenté d'atteindre l'étoile polaire de ma vie,

constellée de visages aimés.

Rien n'est perdu dans la mémoire, gestes familiers,

mots enfouis,

mais nous ne boirons plus ensemble,

épaule contre épaule, au banquet de la vie,

dans le temps mesuré de façon si inégale.

Tout finit dans le silence

Reste le son mélancolique d'un pipeau,

un chant haïdouk,

avec le regret de ce qui a été perdu

 

et l'explosive vitalité d'être au monde.

 

Gérard Chaliand, Cavalier seul, édition français-anglais, traduit par André Demir. Editions de l'Aube 2014 et 2015. Réédition, dans Feu Nomade et autres poèmes, Poésie Gallimard 2016

 

 

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Kaddish

Publié le par Fred Pougeard

I

Pendant sa dernière maladie, ma mère a pris ma main dans la sienne
et l’a serrée ; j’ai su pour la première fois

combien sa main était calleuse et la mienne était douce.

 

II

Jour après jour, tu vomis la sève verte de ta vie
et, t’essuyant les lèvres avec un mouchoir en papier,
tu me fais un sourire : et je te rends ton sourire.
Mais, parfois, au milieu d’une conversation avec d’autres 
je suis surpris par un soupir qui n’a aucun rapport.

 

III
Je te rends visite, et, après avoir dit le peu que nous avons à dire,
je retourne à mon travail et à mes plaisirs ;
mais toi, tu es couchée depuis plusieurs semaines.
Le soleil se lève ; les nuages s’en vont ; le ciel est bleu ;
les étoiles paraissent ; la lune brille ; et le soleil se remet à briller
pour moi ; mais toi, tu es en train de mourir,
et tu essuies les larmes de tes yeux —
secrètement, pour que je puisse retourner à mon travail et à mes plaisirs
pendant que le soleil brille et les étoiles apparaissent.

 

IV
Le vent qui a soufflé hier est retombé ;
maintenant il fait froid. Le soleil brille derrière un bosquet
dépouillé de toutes ses feuilles (les arbres, non plus bruns
comme en automne, mais grisâtres — du bois mort jusqu’au printemps) ;
et dans l’herbe flétrie, des feuilles de chênes brunes
gisent, grises de gel.
« J’étais tellement malade, mais maintenant je crois que ça va mieux ».
Ta voix, étrangement profonde, tremble ;
tu as la peau cendreuse —
tu sembles notre mère à tous les deux, morte depuis longtemps.

 

V
Le vent amoncèle les vagues le long de la rivière
pour ajouter leur argent aux miroitements du couchant.
Le grand travail que tu as fait paraît maintenant bien futile
mais tu es fatiguée. Tu es contente de fermer les yeux.
Que fait ce réverbère
si loin de toute rue ? C’était le soleil,
et, maintenant, il ne reste plus que la nuit.

 

VI
La tête renfoncée, les yeux fermés,
le visage livide,
les lèvres meurtries entrouvertes ;
respirant lourdement,
à croire que tu aurais escaladé
étage sur étage 
et cette lourde respiration 
s’est arrêtée.
L’infirmière est entrée en silence
à ce silence,
elle a tâté ton pouls
et posé ta main
sur la couverture,
et puis elle a tiré la couverture jusqu’au menton
et mis un paravent devant ton lit.
C’était tout :
tu étais morte.

 

VII
Ses lourdes tresses, ses longs cheveux dont elle était si fière,
coupés, le rouge des pompes funèbres
sur les joues et les lèvres 
et la gaîté de son accueil
rendue muette —
ma mère était penchée sur moi
comme quand j’étais petit.
Qu’était-elle venue me dire
du fond de son tombeau ?
Impuissant,
je regardais son angoisse ;
j’ai levé le bras
pour caresser sa joue,
et je l’ai touchée — je me suis réveillé.

 

VIII. STÈLE

Non, pas comme quand tu étais couchée, une bassine devant toi
où tu ne cessais de vomir ; non pas comme l’après-midi
où tu suivais lentement le docteur, tenant à peine sur tes jambes,
toute petite, ratatinée dans ton manteau noir,
mais telle que je t’ai vue, à demi tournée vers moi, lorsque, avant de sortir par la porte battante
tu as levé la main, le visage calme et solennel.

 

IX
Nous avons regardé la veilleuse qui brûlait lentement devant ton portrait
et nous nous sommes détournés ;
nous pensions à toi dans nos conversations mais rien n'était capable de nous faire parler —
avec des étrangers indifférents, — si, 
mais pas entre nous.

 

X
Je sais que tu ne m’en veux pas
(s'il peut y avoir quelque chose qui t'importe)
que je ne prie pas pour ton repos,
que je ne brûle pas une bougie
le jour de ta mort ;
nous n’avons pas besoin de ces vétilles,
toi et moi —
les mots, les bougies, les prières.

 

Charles Reznikoff, Kaddish, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par André Markowicz, dans André Markowicz, Partages vol.2, Inculte/dernière marge 2016 pp 268-271. Poème issu du recueil Çà et là (Going To and Fro and Walking Up and Down, 1941,  que l'on trouve traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Thierry Gillyboeuf aux Editions Nous 2018

 

 

 

 

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La Crotz/La Croix La Clef/La Clau

Publié le par Fred Pougeard

La Croix

 

Christ, me voilà debout sur cette terre, je regarde ta croix-

un tronc de bois, un fût de pierre, sais-je quoi, mais rien dessus

-personne dessus, personne qui pleure ni saigne, ni alentour.

Je regarde ta croix qui n'est qu'un signe, entre la terre et le ciel,

et les quatre saisons de la terre, les quatre chemins et les quatre murs.

 

Rien n'en vient, rien n'y monte, ou que l'oiseau soit sur sa branche,

que le lierre en fasse le tour. Et moi je suis là. Je parle de tout.

De rien. Je m'avance. De la terre et de ses nuées. De l'ombre et de l'amour.

De toi je ne dis rien. Non plus que si je ne te connaissais pas, qu'à toi jamais je ne pense.

 

Tu le sais que je n'y pense pas ! Serais-je né de ton temps, du temps de ton chemin sur terre

- dans ton pays-on ne m'aurait pas vu te suivre ! Je ne suis Marthe, ni Marie, ni Thomas.

Je ne suis rien, tu le sais bien. Ce n'est pas moi qui t'aurais fait pendre.

- Mais qu'aurais-je fait pour l'empêcher ? Maintenant, c'est pareil. Je suis là. Je te regarde.

J'attends. S'il te manquait quelque chose, sur moi tu ne pourrais guère compter.

 
*
 
La Crotz
 
Crist, sui quí quilhat sus quela terra, que lai 'viese ta crotz-
un tronc de bòsc, un fust de peira, sabe-ieu que, mas res dessus
- degun dessus, degun segur qui lai plore ni qui lai sagne, mai alentorn.
'Viese ta crotz qu'es mas un signe, entre la terra et lo ciau,
e las quatre sasons de la terra, las qautre vias et los quatre murs.
 
Que res ne'n ven, que res lai monta, e que l'auseu siá sus la brancha,
que la leuna ne'n facha lo torn. E ieu sui quí. Parle de tot.
De res. M'esnance. De la terra e de sas nivols. De l'ombra o de l'amor.
De tu non dise pas res. Pas mai que si te sabia pas, qu'a tu jamai pensessa.
 
Zo sabes, que i pense pas ! Siguessa naissut de ton temps, au temps de ton chamin sus terra
- en ton país -m'aurian pas vist te segre ! Que sui ni Marta, ni Maria, ni Tomas.
Que res non sui, zo sabes be. Quo es pas ieu qui t'auria fach pendre.
- Mas qu'auria fach per ne'n gardar ? Aura, parier. Sui quí. Te 'viese.
Espere. Quauqua res te manquesse, sus ieu podrias gaire comptar.
 
*
 
La clef
 
Vint un jour, je perdis la clef -la clef de ma chambre ou la clef de mon coeur, je ne sais -ou la clef du ciel. 
 
Depuis j'en trouve, des clefs ! Les clefs, ce n'est pas ce qui manque.
 
Mais aucune n'ouvre cette porte, et ma vie est là derrière. 
 
 
*
 
La clau
 
 
Fuguet un jorn, perdei la clau -la clau de ma chambra o la clau de mon còr, non sabe -o quela dau ciau.
 
Dempuei, ne'n tròbe, de las claus. Las claus, quo es pas ço que manca.
 
Mas pena duebre quela pòrta, e ma vita lai es darrier.
 
 
Marcela Delpastre, Paraulas per questa terra, Paroles pour cette terre, Tome 1. Las Edicions dau Chamin de Sent Jaume 1997
 
 
 
 
 
 

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Kein Baum

Publié le par Fred Pougeard

 

                                                                            Une cause pour John Donne
 
Aucun arbre
ne te comprendra,
aucune forêt,
aucun fleuve,
 
aucun gel,
ni glace, ni neige,
aucun hiver, toi,
aucun être,
 
aucune tempête
sur la hauteur, aucune tombe,
ni Est, ni Ouest,
aucune larme, douleur-
aucun arbre...
 
*
 
                                                       Eine Ursache für John Donne
 
Kein Baum
wird dich verstehn,
kein Wald,
kein Fluβ,
 
kein Frost,
nicht Eis, nicht Schnee,
kein Winter, Du,
kein Ich,
 
Kein Sturmwind
auf der Höh, kein Grab,
nicht Ost, nicht West
kein Weinen, weh-
kein Baum...
 
*
 
Cimetière à Seekirchen
 
Il est écrit : marchand, paysan, homme.
Une fois un seul est né,
Cent pendant la nuit furent perdus-
La guerre les avait jadis envôutés.
 
Il est écrit : marchand, paysan, homme.
Il est écrit où et quand ils moururent-
Une fois la pierre commença de parler,
 
Mais personne ne dit la misère de leur mort,
La guerre les avait jadis envoûtés...
D'une aire de battage les gerbes embaument suavement.
 
*
 
Friedhof in Seekirchen
 
Es steht geschrieben : Händler, Bauer, Mann.
Da war ein einzelner einmal geboren,
Da waren hundert über Nacht verloren-
Es schlug der Krieg sie einst in seinen Bann.
 
Es steht geschrieben : Händler, Bauer, Mann.
Es steht geschrieben, wo und wann sie starben-
Es fängt der Stein einmal zu sprechen an,
 
Doch keiner sagt wie elend sie verbarden.
Es schlug der Krieg sie einst in seinem Bann...
Aus einer Tenne duften süβ die garben.
 
Thomas Bernhard, Gesammelte Gedichte, Sur la terre comme en enfer. Traduit de l'allemand et présenté par Susanne Hommel. Edition bilingue. Orphée/La différence 2012.
 
Photographie : Thomas Bernhard, Ohlsdorf, Autriche, 1981, par Barbara Klemm
 
 

 

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Autre poème des dons

Publié le par Fred Pougeard

Je veux rendre grâce au divin
Labyrinthe des effets et des causes
Pour la diversité des créatures
Qui composent ce singulier univers,
Pour la raison, qui ne cessera jamais de rêver
Au plan du labyrinthe.
Pour le visage d'Hélène et pour la persévérance d'Ulysse,
Pour l'amour, qui nous permet de voir nos semblables
Comme les voit la divinité,
Pour le ferme diamant et pour l'eau dénouée,
Pour l'algèbre, palais de cristaux précis,
Pour les monnaies mystiques de Silesius,
Pour Schopenhauer,
Qui peut-être déchiffra l'univers,
Pour l'éclat du feu
Qu'aucun être humain ne peut regarder sans un ancien étonnement,
Pour l'acajou, le cèdre et le santal,
Pour le pain et le sel,
Pour le mystère et la rose
Qui prodigue la couleur et qui ne la voit pas,
Pour certaines veilles et certains jours de 1955,
Pour les durs gardians qui sur la plaine
Font aller devant eux le bétail et l'aube,
Pour le petit matin à Montevideo,
Pour l'art de l'amitié,
Pour le dernier jour de Socrate,
Pour les mots échangés au crépuscule
D'une croix à l'autre,
Pour ce rêve de l'Islam qui embrassa
Mille nuits et une nuit,
Pour cet autre rêve, l'enfer
Pour le feu purificateur de la Tour
Et pour ses sphères glorieuses,
Pour Swedenborg
Qui parlait avec les anges dans les rues de Londres,
Pour les fleuves secrets et immémoriaux
Qui convergent en moi,
Pour la langue qu'il y a des siècles et des siècles j'ai parlée en Northumbrie,
Pour l'épée et la harpe des Saxons,
Pour la mer, qui est un désert resplendissant,
Un symbole de nos ignorances
Et une épitaphe des Vikings,
Pour la musique verbale d'Angleterre,
Pour la musique verbale d'Allemagne,
Pour l'or qui brille dans les vers,
Pour l'hiver épique,
Pour le nom d'un livre que je n'ai pas lu : Gesta Dei per Francos,
Pour Verlaine, innocent comme les oiseaux,
Pour le prisme de cristal et le poids de cuivre,
Pour les zébrures du tigre,
Pour les hautes tours de San Francisco et de l'île de Manhattan,
Pour le matin au Texas,
Pour ce Sévillan qui rédigea l'Epître morale,
Et dont, comme il l'eut préféré, nous ignorons le nom ;
Pour Sénèque et pour Lucain, de Cordoue,
Qui avant la langue espagnole écrivirent
Toute la littérature espagnole,
Pour le fier et géométrique jeu d'échecs,
Pour la tortue de Zénon et la carte de Royce,
Pour l'odeur médicinale des eucalyptus,
Pour le langage, qui est capable de simuler la connaissance,
Pour l'oubli, qui annule ou modifie le passé,
Pour l'habitude,
Qui nous répète et nous confirme comme un  miroir,
Pour le matin, qui nous procure l'illusion d'un commencement,
Pour la nuit, avec ses ténèbres et son astronomie,
Pour la vaillance et le bonheur d'autrui,
Pour la patrie, sentie dans les jasmins
Ou dans une vieille épée,
Pour Whitman et saint François d'Assise, qui ont déjà écrit le poème,
Pour le fait que le poème est inépuisable,
Qu'il se confond avec la somme des créatures,
Qu'il ne parviendra jamais au dernier vers
Et qu'il varie selon les hommes,
Pour Frances Haslam*, qui demanda pardon à ses enfants
De mettre si longtemps à mourir,
Pour les minutes qui précèdent le sommeil,
Pour le sommeil et pour la mort,
Ces deux trésors cachés,
Pour les dons intimes que je n'écrirai pas,
Pour la musique, mystérieuse forme du temps.
 
Jorge Luis Borges, L'Autre, le Même dans Œuvre poétique 1925-1965. Mise en vers français par Ibarra. Editions Gallimard 1970
 
 
*Grand-mère de Borges
 

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