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La valse aux adieux

Publié le par Fred Pougeard

(...)
     Ah, Dieu des Enfers ! je perds ma belle vieillesse à vouloir expliquer moi que ce soit aux gens. Tout à tour leur disant que rien n'est qu'un rêve, ou soudain tout au contraire que les rêves mêmes sont le monde où nous vivons, la vie, en un mot, cette chienne de vie. À qui est-ce que j'essaye ainsi de donner le change ? Aux autres ou à moi-même ? Ni à eux, ni à moi. Mais à ce qui est devant nous tous, à l'inévitable. J'essaye de détourner mes regards, les vôtres, de ce qu'au bout du compte, j'ai lu jadis aux yeux d'injustice de ce grand enfant mort dans les fossés autour du fort de La Malmaison. Mais lui il n'avait vu la chose qu'à la dernière minute, celle dont on meurt. Ce dont j'essaye de me, de vous détourner, n'est pas l'affaire d'un instant. Cela ressemble à ces longues maladies qui tout au contraire font appeler la fin à ceux qui en sont frappés. Rien n'est plus normal au bout du compte que la douleur. L'étrange est parfois qu'on l'oublie. D'avoir goûté à cet état d'inconscience donne à la plupart des gens le sentiment qu'il est naturel, et que la conscience du mal qu'on porte en soi tout au contraire est une maladie qu'il faut chasser. D'où ces cris, ces protestations que je rencontre quand je parle suivant mon triste cœur, cette prétention qu'on a de m'imposer comme un devoir un perpétuel optimisme. Je ne connais rien de plus cruel en ce bas monde, que les optimistes de décision. Ce sont des êtres d'une méchanceté tapageuse, et dont on jugerait qu'ils se sont donné pour mission d'imposer le règne aveugle de la sottise. On me dit le plus souvent que l'optimisme est un devoir, parce que si nous voulons changer le monde, il faut croire d'abord que c'est possible. Il me semble que ce raisonnement rentre dans l'une des catégories de fausseté depuis longtemps dénoncées par Aristote. Je ne vais pas me donner la peine de chercher à quel faux syllogisme ici j'ai affaire. Je vais cependant que si vous voulez changer le monde, vous ne le ferez pas sans l'aide puissante de ceux qui ne se sont pas fait pour règle de conduite la pratique d'avance décidée de l'aveuglement. Je crois au pouvoir de la douleur, de la blessure et du désespoir. Laissez, laissez aux pédagogues du tout va bien cette philosophie que tout dément dans la pratique de la vie. Il y a, croyez-moi, dans les défaites plus de force pour l'avenir que dans bien des victoires qui ne se résument le plus souvent qu'à de stupides claironnements. C'est de leur malheur que peut fleurir l'avenir des hommes, et non pas de ce contentement de soi dont nous sommes perpétuellement assourdis. 
     Quelle cohérence, ne manquera-t-on pas de me dire, y a-t-il entre ce que j'avance là et ce qui l'a précédé ? Si vous ne le voyez pas, cherchez pourtant à le comprendre. Ce qui me reste à vivre est trop court, j'en suis sûr, pour vous persuader de l'atroce nocivité qu'il y a dans l'esprit de contentement de soi et des autres. Comment vous détournerais-je de cette illusion de voler de victoire en victoire ? Pourtant rien n'est plus nécessaire que d'en voir la fausseté. Si je n'ai ni le temps ni la force indispensables pour vous en persuader, pardonnez-le moi mais songez que ma faiblesse peut servir à dénoncer les apparences mensongères de la force, du vertige qui vous prend au moindre succès. Pour ma part, j'ai regardé en moi et j'ai vu le fond de l'abîme. Je ne vous dis rien d'autre dans ces jours où la beauté de l'automne risque de nous faire croire au printemps. Je ne vous dis rien d'autre qu'il faut savoir regarder en face le malheur, et ne pas le déguiser en son contraire. Je vous le dis à vous qui avez encore le temps de profiter de cette leçon de ma vie et de mes rêves. Je vous le dis mêlant les rêves et la vie, pour mieux apprendre à les séparer ensuite. Parce que, dans la vie, il y a certes un dangereux quotient de rêves, mais dans les rêves aussi il faut savoir lire sa vie, voir plus loin qu'elle. Voir plus loin que soi. 
     Je sais d'expérience que c'est difficile, et que souvent cela fait mal. Mais si voulez qu'au moins en une chose je me vante, je vous dirai que, de cette vie gâchée qui fut la mienne, je garde pourtant un sujet d'orgueil : j'ai appris quand j'ai mal à ne pas crier.
 
     Cela m'a beaucoup servi ces jours-ci.
 
Louis Aragon, La Valse aux adieux (extrait) Editions Gallimard 1980. Dans Œuvres romanesques complètes V, Bibliothèque de La Pléiade, Editions Gallimard 2012
 
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La quintessence

Publié le par Fred Pougeard

Malgré la douleur, j'ai tout de même décidé de monter sur la colline pour regarder le monde d'en haut. Les choses seraient sans doute à leur place. Cela m'apaiserait peut-être, ma gorge se dénouerait et je me sentirais mieux. Je ne regrettais nullement Grand Pied. Mais en apercevant de loin sa maison, j'ai repensé à son corps de kobold inanimé dans son costume marron, puis j'ai songé aux corps bien en vie de mes amis, heureux dans leur maison. Et soudain, tout m'a semblé voilé d'une infinie tristesse, difficile à supporter : mon pied, moi-même, le corps maigre, anguleux, de Matoga. En contemplant le paysage noir et blanc du plateau, j'ai compris combien la tristesse était un mot important dans la définition du monde. Elle se trouve à la base de tout, elle est le cinquième élément, la quintessence.
 
Olga Tokarczuc, Sur les ossements des morts, traduit du polonais par Margot Carlier. Les éditions Noir sur blanc, Lausanne 2012.
Citation p.57 du format poche paru chez Libretto
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Ses oiseaux perdus

Publié le par Fred Pougeard

Tout à fait vide, tout à fait calme,
La Grive boucle son Nid et exerce ses Ailes—
Elle ne connaît pas la Route
Mais avance Machine toute
Vers des rumeurs de printemps—
Elle ne demande pas de Midi—
Elle ne demande pas de Merci—
Sans miettes et sans forces, avec une seule requête
Ses Oiseaux perdus—
 
Quite empty, quite at rest
The Robin locks her Nest, and tries her Wings—
She does not know her Route
​​​​​​​But puts her Craft about
For rumored springa—
She does not ask for Moon—
She does not ask for Boon—
Crumbless and homeless, of but one request—
The Birds she lost
 
Emily Dickinson, Ses oiseaux perdus (1882-1886) traduit de l'anglais (américain) par François Heusbourg. Editions Unes 2017
 
 
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Le lui dire

Publié le par Fred Pougeard

Il n'y a pas
Tellement de moyens
 
D'approcher l'instant
Sur le point de venir
 
Il faut savoir 
Qu'il sera unique
 
Et le lui dire.
 
Eugène Guillevic, Ouvrir Poèmes et proses 1929-1996 Editions Gallimard 2017

Photo Berthe Judet

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Dédicace à personne

Publié le par Fred Pougeard

Pour recueillir, comme au futur. Pour perdre dans le passé. Pour
attendre, pour piétiner, pour se morfondre, comme au présent.
 
Une suite de jours dispersée, déchirée, entre l'insomnie et le songe.
Une vie qui n'appartient à personne, pas même à moi.
 
Une route qui ne conduit nulle part ailleurs qu'en ce point où tout se
dissipe et disparaît. (Est-ce la récompense ?)
 
Au vertige vécu. À l'immobile. Au retour sans fin.
 
À la suite irrémédiable, peinte aux couleurs de l'espoir. Aux portes
fermées de la sagesse. (Elles tremblent, elles vont céder.)
 
​​​​​​​À la conscience maintenue, arc-boutée contre le souffle de l'abîme.
 
Puissent la suie, la poussière, le sang des heures, la colère du monde,
l'oubli de tout—ne pas ternir le miroir !
 
À toutes les personnes que nous sommes et ne seront plus. À tous les
temps du verbe.
 
Jean Tardieu, Da Capo, Gallimard 1995
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Ces envies de vivre qui me prennent

Publié le par Fred Pougeard

Ces envies de vivre qui me prennent
Et cette panique, cette supplication
Cette peur de mourir
Alors que je n'ai pas encore vécu
Et que dans ces moments
J'ai ma vie sur ma langue
Il me semble que ça va être possible, enfin
Que je vais y aller d'une grande respiration
Que je vais avaler le soleil et la lune
Et la terre et le ciel et la mer
Et tous les hommes mes amis
Et toutes les femmes mes rêves
D'un seul grand coup
De poitrine éclatée
Quitte à en mourir, oui,
Mais pour de bon
Pas de cette mort ridicule
Déshonorante, inutile,
Qui accuse la parodie
Qui accuse le défaut
De ce qu'on appelle la vie
Sans trop savoir de quoi nous parlons.
On se renseigne auprès des autres
On leur pose des tas de questions
Avec cette hypocrisie de bonne société
On marque des points en silence
Ils souffrent autant que nous, tant mieux
On se dit même
Qu'on est un peu plus vivants qu'eux
O l'horreur
Et la fragilité
De nos amours.
 
Georges Perros, Poèmes bleus. Editions Gallimard 1962
 
Photo : Georges Perros à Douarnenez, ©Collection Georges Perros / Gallimard - Meyer / Tendance Floue.
 
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