Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Au jour

Publié le par Fred Pougeard

Un grand plateau de mer de collines de vapeur
Se déroule à l'épaisse embrasure des bleus
Du haut : telle une idée de Chine intérieure
Se déroule une paix de soie et des villages
De zéphyr et parfois parmi le cours des âges
Ici et là un manteau d'ombres sur le cœur
 
Le rêve des odeurs de Dieu se lève
Le maître épouse l'épousée de son beau temps
Et des soleils secrets ont pour terme l'œil noir
A la profonde essence —au velours des déserts
A l'opale jusqu'à la corde de la mer.
 
RECUEILLEMENT
 
La chambre est blonde et profonde et la cime d'olivier pâle
Est dans le ciel encore plus pâle et l'automne sourit aux monts
Et je regarde en moi seul y trouvant au lieu du coupable
Une promesse de cristal et force d'adoration
 
Je regarde un village d'or et je pense un air sans un souffle
Je devine les mers là-bas je recueille mon cœur ici
Je songe un Christ en notre sang une plaie infinie et douce
Je songe un tonnerre divin dont tout le calme retentit.
 
Pierre Jean Jouve, Diadème, Mercure de France 1966, repris dans Diadème suivi de Mélodrame, collection Poésie/Gallimard
 
Illustration : Portrait de Pierre Jean Jouve (huile sur carton) par Claire Bertrand
Partager cet article
Repost0

À Henry Purcell

Publié le par Fred Pougeard

Écoute : comment se peut-il
que notre voix troublée se mêle ainsi
aux étoiles ?
 
Il lui a fait gravir le ciel
sur des degrés de verre
par la grâce juvénile de son art.
 
*
 
Il nous a fait entendre le passage des brebis
qui se pressent dans la poussière de l'été céleste
et dont nous n'avons jamais bu le lait.
 
Il les a rassemblées dans la bergerie nocturne
où de la paille brille entre les pierres.
La barrière sonore est refermée :
fraîcheur de ces paisibles herbes à jamais.
 
*
 
Ne croyez pas qu'il touche un instrument
de cyprès et d'ivoire comme il semble :
ce qu'il tient dans les mains
est cette Lyre
à laquelle Véga sert de clef bleue.
 
À sa clarté
nous ne faisons plus d'ombre.
 
*
 
Songe à ce que serait pour ton ouïe,
toi qui es à l'écoute de la nuit,
une très lente neige
de cristal.
 
*
 
On imagine une comète
qui reviendrait après des siècles
du royaume des morts
et, cette nuit, traverserait le nôtre
en y semant les mêmes graines...
 
*
 
Nul doute, cette fois les voyageurs
ont passé la dernière porte :
 
ils voient le Cygne scintiller
au-dessous d'eux.
 
Pendant que je t'écoute,
le reflet d'une bougie
tremble dans le miroir
comme une flamme tressée
à de l'eau.
 
Cette voix aussi, n'est-elle pas l'écho
d'une autre, plus réelle ?
Va-t-il l'entendre, celui qui se débat
entre les mains toujours trop lentes
du bourreau ?
L'entendrai-je, moi ?
 
Si jamais ils parlent au-dessus de nous
entre les arbres constellés de leur avril.
 
*
 
Tu es assis
devant le métier haut dressé de cette harpe.
 
Même invisible, je t'ai reconnu,
tisserand des ruisseaux surnaturels.
 
 
 
Philippe Jaccottet, Pensées sous les nuages, Editions Gallimard 1983
 
image : La Joueuse de Théorbe (1663) de Frans Van Mieris. National Galleries of Scotland. Photo : Didier Rykner
 
 
 
 
Partager cet article
Repost0

Ce ruisselet

Publié le par Fred Pougeard

Tellement joyeux ce ruisseau.
Ruisseau ? Goutte d'eau au fond d'un chaudron.
Pas même besoin d'une planche
pour atteindre l'autre rive.
Un saut : je saute le courant.
C'est un filet d'eau pour crèche,
c'est la mer de qui n'a jamais vu
la mer, de qui n'a pressentiment de la mer.
 
Il est tellement fête, tellement folâtrie
de friture frétillant
dans la transparence de la lymphe.
Tellement miroir, tellement cailloux
chatoyant la lumière par facettes.
Quel est son nom ? Il n'a
pas de nom, tout menu
qu'il est. Eh oui il est, ce ruisseau
ce rien. Il est purement ru
ou même pas. Il est mon désir
d'une eau qui ne me noie pas
et dans laquelle je voie mon image
en me découvrant, me demander :
qu'est-ce que c'est que cet enfant ?
 
Qu'est-ce que c'est que cet enfant-là ?
Je ne sais comment répondre.
Le filet d'eau tremblote, trottine
sous la pierre lancée
par mon frère. Ou par moi ?
Il vaut mieux laisse le ru 
jouer à être rivière et s'en aller
promenant les petits poissons.
 
 
 
MAISON ET CONDUITE
 
 
 
Les parties lumière
et les parties noires
du vaste manoir
découpent en plein
milieu de mon coeur. 
 
Je suis l'un ou l'autre
mouvant caractère
selon la lumière
qu'en moi il infuse
ou qui se refuse.
 
Ange -de-splendeur,
petite crapule,
je n'ai pas contrôle
sur moi dans la cave
ou sur le balcon.
 
Serai-je les deux
à l'exact instant
où j'ouvre la porte,
encore hésitants,
et la porte et moi ?
 
Le vaste manoir
de lumière-et-d'ombre
c'est lui qui décide
comme jugera
de moi l'opinion
des grands, sans appel
pour mon moi confus
dans l'indéfinie tombée de la nuit.
 
Carlos Drummond de Andrade, Boeutemps III, 1979 dans La machine du monde et autres poèmes. Traduit du portugais (Brésil) par Didier Lamaison. Traduction revue par Claudia Poncioni Editions Gallimard 1990 et 2005
 
 

 

Partager cet article
Repost0

Lai des roseaux rompus

Publié le par Fred Pougeard

Le vent des monts Torwana
a des genoux de mousse
porte un enfant qui dort
appelle les étoiles
avec la voix des océans
face au blanc fossile du jour
 
Le vent des monts Torwana
sans rivages sans horizon sans saisons
a le visage de tout le monde
a l'aloès du monde à sa poitrine
a l'agneau de toute joie à son épaule
et le passereau de chaque aube dans le regard
 
Le vent des monts Torwana
avec son genou de mousse
porte un enfant qui dort
porte une nuit de chardons
porte une mort sans ténèbres
 
et souffle dans les roseaux rompus
 
Août 1959
 
...
DIE LIED VAN DIE GEBREEKTE RIETE
 
Die wind uit die Torwana-berge
​​​​​​​het haar skoot vol mos
sy dra 'n slapende kind
sy sitter die sterre
met die stem van breë waters
teen die wit gebeente van die dag
 
Die wind uit die Torwana-berge
​​​​​​​oeverloos sonder horison sonder seisoene
het die gesig van alle mense
het die aalwyn van die wêreld voor haar bors
het die lam van alle vreugde oor haar skouer
en die laksman van elke dagbreek in haar oë
 
Die wind uit die Torwana-berge
​​​​​​​met haar sloot vol mos
dra 'n slapende kind
dra 'n nag van distels
dra 'n dood sonder duisterheid
 
en waai deur die gebreekte riete
 
Augustus 1959
 
Ingrid Jonker, De fumée et d'ocre (Rook en Oker) (1963), suivi de Soleil incliné (Kantelson) (1966). traduction de l'afrikaans, Boris Hainaud. Postface Olivier Gallon & Boris Hainaud. Editions La Barque 2020.
 
 
 
 
 

 

Partager cet article
Repost0

De la dignité d'une vie

Publié le par Fred Pougeard

Il ne reste qu'une seule clé
de la dignité d'une vie,
il faut enchaîner
celle qui ouvre la dernière chambre
à la poche du pantalon.
Mon père oublie
de remonter le bracelet-montre,
les aiguilles indiquent 
          l'éternel et le toujours.
Imperceptiblement
les pages du calendrier prennent
                    des raccourcis vers l'obscurité
si les infirmiers ne les tournent pas.
La radio
qui de préférence doit jouer du Bach,
reste scotchée sur le programme de musique classique
afin que les tons ne disparaissent pas
                              sept stations plus loin.
Scellée dans l'instant j'absorbe
ma dose de rêves—
j'écoute le chaos
jamais sans intérêt
de longs monologues
sobrement je sais
que le sang noircit.
Qu'il existe une deadline
                              sur cette terre
vertigineuse.
 
Pia Tafdrup, Les Chevaux de Tarkovski (2006), traduit du danois par Janine et Karl Poulsen. Editions Unes 2015
 
photo : Pia Tafdrup et Finn Tafdrup (1925-2005)
 
Partager cet article
Repost0