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Après Ikkyu (extraits)

Publié le par Fred Pougeard

Photograph from CSU Archives / Everett

 

18
Mon zabuton est aussi le lit de ma chienne. Rose y dort,
mu jusqu'au bout des poils. Je l'ai aperçue
au clair de lune ; mince silhouette blanche lovée
sur le coussin vert, frémissant de rêves de caille.
Elle me repère, ouvre un œil, bouge la queue. Se rendort.
Lorsqu'elle s'éveille, elle est si vive que j'ai honte
de ma propre danse tiède, d'heures trop longues devant l'âtre.
 
25
Parlé au Dieu des Hôtes de la situation des Indiens 
d'Amérique il a dit que cest seulement une question de temps, 
que, faible consolation peut-être, les esprits nous ont déjà presque
noyés ans la laideur que nous sommes devenus,
qu'il reste quelques clairières difficiles d'accès
où des ours mi-humains dansent en cercle imparfaits.
 
28
Lin-Chi affirme que d'avoir jeté sa tête aux orties il y a si
longtemps, on continue sans cesse de la rechercher là
où elle n'est pas. L'avenir d'une tête se lit dans une pelletée
de poussière. La fille délicieuse que j'ai aimée voilà quarante ans
pèse maintenant, selon les nécrologues, 13,6 kilos net.
Pourquoi nage-t-elle encore dans l'eau folle du méandre ?
 
34
C'est au sixième siècle que les chrétiens 
voulurent que les bêtes ne soient pas acceptées au royaume des cieux. 
Sabots, ailes et pattes ne savent pas mettre d'argent sur le plateau de la quête.
Leurs cervelles pleines de merde, ces cinglés ont exclus nos animaux aimés.
Théologiens, comptables, la même chose vraiment, clique unique
des évangélistes de la télé, autant de virus planqués.
 
39
A la prochaine mensualité, je vous livrerai Crazy Horse et Anne Frank, 
leurs conversations rapportées par Matthieu, l'évangéliste célèbre
qui avait coutume, comme tous les autres scribes, d'y mettre un peu sa prose.
Dieu est dur. L'écriture correcte de la terre pourrait être entreprise
sur un bristol moyen, si nous n'étions pas ivres de notre propre sang. 
 
Jim Harrison, L'Éclipse de lune de Davenport et autres poèmes (Edition bilingue) After Ikkyu and Other Poems (1996) Traduit de l'américain par Jean-Luc Piningre. Editions La Table Ronde 2016
 
 

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Lettre à Curzio Malaparte

Publié le par Fred Pougeard

(...) Il fallait donc que je monte, un jour, avant la paresse de l'âge, les douleurs, le souffle court, à ce Spazzavento -où le vent balayeur de nuages est la seule musique qui accompagne ton silence, comme la houle océane en d'autre promontoire le fait pour notre Enchanteur breton -et ce jour-là il pleuvait sur Prato. Le route de Figline à Schignano, proche des rives du Bisenzio, ne fut qu'un jeu mais j'ignorais la suite. Du cul-de-sac où fut laissée la voiture, la montée à pied sous l'averse, avec terre glissante et cailloux cirés de pluie, pistes douteuses, se fit sévère. Fallait-il encore gravir cette colline où tu n'étais pas ? Serait-ce la prochaine ? Ce sentier n'était peut-être qu'une chausse-trappe ? Et voici qu'une autre pente, parmi les cistes, les taillis de lentisques ou d'alaternes, les réseaux barbelés d'églantines, les dérapages épuisants, nous imposait une question qui devint idée fixe : 2,10,20 kilomètres encore ? Personne pour nous le dire, désarmer notre volonté ou renforcer notre acharnement. Personne pour entendre un appel si quelque chute survenait, fatale, irrémédiable. Nous étions hors de tout dans cette ascension têtue. Après ce sommet, y avait-il un autre sommet ? Où étais-tu, au nadir de quelle altitude ? Nous montions pourtant, patinant, nous raccrochant aux cades, aux chênes verts et le cri d'un geai, comme un défi moqueur, marquait la dérision de tant d'efforts pour atteindre un mirage, peut-être. Et l'accablement de cette pluie fine, insinuante, qui nous chantait la complainte du renoncement, de la descente bredouille, et le vent balayant des nuages bas pour en appeler d'autres, et moi priant : "Il faut que je le trouve car je ne reviendrai pas."Et la pluie imparable, le vent affolant les branches, courbant les cyprès comme des arcs, le ciel d'étain, l'eau creusant les sentiers, nos souliers embourbés, nos vêtements souillés, mais tendus de la tête aux pieds vers le terme qui ne pouvait que se montrer - et quand ? - au dernier mètre de l'extrême pointe du Spazzavento, et le soir qui tombait avec la pluie, nous faisant craindre les périls du retour et que tu ne saches jamais que j'étais venu te saluer sur ton belvédère... Et voici, voici qu'au seuil de l'abandon, tu apparus au coeur de la brouée, ce 17 avril 1998, année de ton centenaire.

"Mon Dieu, d'où sortez-vous"?, nous demanda une dame de Prato, tandis que nous marchions à travers la ville, crottés, mais l'oeil vainqueur.

"Du Spazzavento, du mausolée de Malaparte" !

Je ne te dirai pas ce que je lus dans son regard.

Frédéric-Jacques Temple Lettre à Curzio Malaparte, Editions Jacques Brémond, 2000

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Une lettre de Descartes sur "la verdeur d'un bois, les couleurs d'une fleur, le vol d'un oiseau".

Publié le par Fred Pougeard

Dans une lettre à la reine Elisabeth*, Descartes estime "qu'il faut entièrement se délivrer l'esprit de toutes sortes de pensées tristes, et même aussi de toutes sortes de méditations sérieuses touchant les sciences, et ne s'occuper à imiter que ceux qui, en regardant la verdeur d'un bois, les couleurs d'une fleur, le vol d'un oiseau, et telles choses qui ne requièrent aucune attention, se persuadent qu'ils ne pensent à rien. Ce n'est pas perdre le temps mais le bien employer."

Au début de ce texte apparaît le thème, inattendu chez Descartes, d'une affinité complice entre les pensées tristes et les "méditations sérieuses touchant les sciences". À la fin du texte figure aussi, comme à la dérobée, le grand thème de la perte de temps qui sera le ressort romanesque de Proust avec celui, corollaire, de la paresse, puisque le temps perdu n'est pas le temps passé mais le temps qu'on perd, avec cette question inquiète : perd-on son temps à perdre du temps ? La réponse de Descartes est négative, et c'est à cette conclusion heureuse que mène aussi le récit proustien, dont Antoine Compagnon a pu dire qu'il était l'un des seuls romans modernes qui finissent bien. Lire un texte comme celui-ci est toujours émouvant, non seulement parce qu'il me rappelle l'accent rocailleux de Ferdinand Alquié prononçant ses cours sur Descartes, et les grands textes oubliés de Roger Laporte, mais parce qu'il énonce avec force, et non pas comme une suggestion ou une hypothèse, que le relâchement apparent de l'attention est un surcroît d'attention, de sorte que la contemplation du vol d'un oiseau , si distraite soit-elle, restitue à celui qui s'y donne quelque chose d'une incarnation perdue, que Descartes appelle l'union substantielle de l'âme et du corps.

Matthieu de Boisséson, Défoncer la cage, Editions Gallimard 2016

*René Descartes, Lettre à Elisabeth, mai ou juin 1645, dans Oeuvres philosophiques Tome III, édition de Ferdinand Alquié Editions Classiques Garnier, Textes de Philosophie, 2010, p 573.
 

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