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Légende

Publié le par Fred Pougeard

Le père de mon père avait pris le train
vers l'ouest jusqu'à la Grass Valley, il enterra trois enfants
à l'ombre d'un arbre qui étendait ses bras autour de sa boulangerie.
Par les nuits froides, il voyait des étoiles qu'il
n'aurait pas imaginé exister, entendait des animaux sauvages
hurler une solitude qu'il connaissait.
 
Sa femme était morte, et chaque matin
il se levait pour le pain et à cause du froid. Les chevaux
reniflaient dans le noir. Il avait souffert de la faim,
déjà, au Canada, un hiver si dur
que son chien en était mort, et ce chagrin-là était
le sentiment qui remontait vers le nord de sa poitrine.
 
Le cœur n'est pas un diamant qu'on peut comprimer
en quelque chose de dur comme la pierre, non, c'est plutôt le mot
que le père de mon père se disait à lui-même
pendant ces nuits trop froides de Californie où
tout ce qu'il pouvait voir était le travail devant lui,
et les morts derrière —
 
son nom à elle.
C'est son nom qu'il disait.
 
John Freeman, Vous êtes ici (Maps) (2017) Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Ducrozet. Actes Sud 2019

 

Photo de John Freeman par Nicolò Filippo Rosso.

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Les péripéties de la Création

Publié le par Fred Pougeard

1
 
Je tends
La main dans la brume
Pour m'appuyer à la vie
 
Par des rochers des passerelles
Je descends des cimes des montagnes
Je descends vers les cours chaulées de la plaine
             pour me réjouir du silence de la plaine choisie
 
Je viens —pèlerin—  des grandes traditions
Où les parents sont plus proches que les dents
Où les mots peuvent redevenir des gens de lumière
              rayonnant de lumière
Où la vue à elle seule suffit pour assouvir les désirs de la chair
Et les enfants de lumière naissent —de la Lumière— par l'amour seul
Je viens aux cours chaulées —couche de lumière nouvelle sur
              couche de lumière ancienne—
Je viens aux cours où la robuste Obscurité monte la garde une boucle
              d'oreille luisant à l'oreille
Je viens admirer les pièces parées d'icônes miroirs tableaux
Représentant roues et papillons cieux escaliers et halos
 
2
 
Aux cours fraîchement chaulées c'est la fête
Mère Mélanie —frêle distinguée aveugle—
Me dit : "Tu es un enfant sans péché Ton corps et ton âme
                 sont purs—
regarde dans l'œil de la lampe sacrée et le visage du Saint du jour
                 prendra contour..."
 
Ici —dans la petite pièce aux icônes à la place de fenêtres—
Où la parole du ciel tient lieu de fortune et de parure de dot—
Mère Mélanie —frêle et droite comme une chandelle—
Atteint par sa flamme l'état d'illumination
 
Ici —où de l'argile durcie sortent de hauts brins d'herbe
Où les anges se penchent pour boire —comme de la rosée— le myrte de
                 la lampe sacrée
Mère Mélanie —elle-même une petite icône au visage lumineux—
Amplifie ma vie jusqu'au majestueux
 
3
 
J'entrouvre la porte Je regarde le tapis de la grande demeure
représentant les hommes de la tribu un jour de chasse glorieuse
Armés de bâtons d'arcs et d'harpons —les ancêtres chassent
La Lumière comme un animal préhistorique et les blessures étincelantes
De La Lumière traquée tremblotent couvent saignent...
 
Devant la bouche de la grotte le soir tombe le soir tombe
 
Teo Chiriac, Le Monstre Sacré (Les Escaliers de Teo) 2009, cité dans la revue Poésie/première, n°66 Décembre 2016 Dossier Poésie de la République de Moldavie. Traduit du moldave par Doina Ioanid et Jan H.Mysjkin
 
 
 
 
 

 

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Pâques 1957

Publié le par Fred Pougeard

 

(Extraits)
1
 
Commence, recommence n'importe où !
Il importe désormais
seulement que tu fasses chaque jour
un quelconque travail, un travail
fait seulement avec attention, avec
honnêteté. Il importe seulement
que tu apportes à bâtir indéfiniment la réalité
(jamais finie) ta très très petite part quotidienne...
À travers la lunette ou pour l'œil encore unique
tu vois lentement, en détail très mal,
au total assez bien. Assez pour t'orienter.
Assez pour savoir marcher, le chemin qui peu à peu
se découvre. Assez pour tant bien que mal
faire ta part. D'ailleurs, en fait,
importe-t-il, le détail du travail,
le détail des formes du pied dans le sable,
ou bien le but où tu finis peut-être, parfois, par arriver ?
Mais il n'y a pas de but non plus.
Le but recule toujours vers les sables non atteints.
 
3
 
Plus de somnifères. Plus d'apparences.
Plus de symboles, à vrai dire, ni pierres, ni plantes.
Ni maisons. Ni arbres.
Venez sur mes sentiers déserts, avancez-vous
vers mes espaces déserts. Je serai désormais
la voix du silence, l'ombre à votre gauche les jours
de grande lumière, le son des pas sur les cailloux,
le temps qui passe et passe si lentement, si vite
je suis votre silence et ce qui est autour, je suis
votre silence dans ce qu'il a rarement de plus profond.
Dites-moi bonsoir, dites-moi bonjour, bonjour surtout,
bonjour longtemps à l'orée des journées à travailler
dites-moi bonjour pour m'appeler moi maintenant,
moi à mon tour, toi à ton tour, nous à notre tour
pour nous appeler
à la création.
 
                                                                                                  Lundi, Pâques
 
5
 
bec jaune, bec courbe, bec de lapin ou de
cygne. Ne m'apportent rien. Ne m'apprennent rien.
Il faut attendre. Dans le silence et le noir.
Dans l'ombre malsaine de la nuit tourmentée.
Dans le désordre. Il faut attendre sans même
un espoir précis. Il faut attendre jusqu'à ce que
le résultat attendu se soit réalisé.
C'est-à-dire attendre les moments, les chances 
les je ne sais quoi rarement réussis. 
Adieu Floriane ! Je ne sais plus qui tu es,
à quoi, à qui tu ressembles. C'est trop loin.
C'est trop grêle, trop enfantin, trop inimportant,
trop libre de tout, simple caprice du cœur 
ou est-ce de l'œil ? Les autres maintenant
voyagent, essayent bientôt de dormir. D'autres
se sont couchés et dorment profond. D'autres
lisent en un moment d'insomnie un dernier
chapitre. Dans d'autres longitudes, d'autres
célèbrent la dernière heure du jour ou la
première du matin. Le mistral ne règle rien.
Il faudra du temps pour faire une seule
observation simple et vraie.
 
                                                                                     Lundi/mardi de Pâques 01.20
 
 
 
9
 
Qui a besoin de toi ? personne.
Y en aura sans doute qui ne déteste pas
prendre un verre, raconter une histoire, faire un tour,
causer, et qui en un sens, pour un moment,
si tu étais mort, regretteraient ta disparition.
Mais le fait qu'en fin de compte, pour toi, sur cette terre,
pas pour eux, tu sois disparu, ça ne changerait rien
à leur humeur, leur appétit, leur désir de bouger
et pourquoi cela changerait-il quoi que ce soit ?
Voici donc les limites à connaître clairement.
À l'intérieur de cette limite, il est quelque espace.
Rien de fou, mais assez pour l'homme vraiment
libre, vraiment raisonnable (en supposant que ce mot
ait un sens quelconque). Il s'agit, après tout
uniquement
de préparer le terrain généralement ingrat
sur lequel on va jeter le grain au demeurant médiocre
ou mieux encore : incertain, de ta difficile croissance.
Eux-aussi, ils aiment dormir, ne rien faire de spécial,
croire un peu, lire beaucoup, se promener
et ne pas chaque jour être forcés à des choix inutiles
et inutilement spectaculaires. On ne veut pas que les choses
arrivent ; on veut qu'elles soient et ne changent que
lentement, très lentement, comme un tissu réel
sur un corps réel. Ceci dit, bien sûr
je remercie l'ange gardien et crois le reconnaître
pour autant que possible sans l'avoir encore vu.
Sans l'avoir même senti ou entendu ou même
réellement deviné. Mais je crois qu'il existe.
Comme le facteur après tout jamais vu
depuis six mois dans ce nouvel appartement.
Comme le temps va vite, avec ses dégâts
au moins aussi vite qu'avec ses plaisirs.
La petite à cette heure dort. Profonde, régulière
haleine. Profonde ? Peut-être, oui, et en tout cas
régulière. Un arbre peut-être croit sentir
des flairements d'insectes ou des animaux
se frottant le derrière contre ses épines,
ou des mouches cherchant le vol indéfini.
Cette écriture est devenue difficile, minuscule,
pas spécialement claire, et peut-être destinée
à retomber peut-être à un niveau confus,
peu propre. Il faut reprendre
en apprenant par des leçons élémentaires
concernant toute la longueur du corps.
Plus de force pour protéger dans le titre et les
andouillettes le tirage de ton film ou qu'est-ce
et surtout ces dessins-couvertures, avec tant
de dessins parfois déformés ou transformés en 2
par les couvertures à la "créateur".
Seigneur, permettez-moi
de garder patience, de ne pas demander trop,
de savoir attendre le non-prévisible,
le non-prévu, sorti brièvement de quelque
naufrage ou catastrophe, si l'on y échappe.
 
                                                                                                Samedi 01.30
 
11
 
Voici refermée la porte qui menait
eaux eaux sombres et souterraines.
Certes, il y a encore du dégât. Un œil fermé,
Une ample cicatrice du crâne.
L'insomnie de la première partie de la nuit.
Les dents piteuses. La mémoire
encore médiocre. Mais tout ceci vivant.
Que fera-t-on désormais ?
Un travail sédentaire, un peu solitaire.
Un séjour principal à la campagne.
Que fera-t-on ? Ce qui demandera à être fait.
Ce qui se présentera. Ce qui
Insistera. Que fera-t-on ? On vivra.
Longtemps. Patiemment. Sans protestations.
On vivra parce qu'il faut vivre, parce qu'il faut
faire ce que l'on est né pour faire.
On ne cherchera plus à fuir. Il n' y a pas
de fuite possible, véritable. Il n'y a
que la possibilité de faire ce qu'on est né pour faire.
 
                                                                                                   3.5.57, 0100 heures
(...)
 
Jean-Paul de Dadelsen, Jonas. editions Gallimard 1962
 
 
 
 
 

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Pour un panache de lumière

Publié le par Fred Pougeard

Je craignais les Saints de glace
pour le vieux cerisier du verger
et c'est une grêle de mai
qui a déchiqueté sa robe mariale printanière.
Pas de cerises donc, cette année
et les pétales déconfits,
les jeunes feuilles lacérées
seront onguents pour ses racines.
 
Ainsi ceux qui avant toute chose
rêvent de vivre au plein cœur vivant
de leur existence,
ceux-là savent qu'il n'est de loi inscrite
sur le livre à jamais vierge de toute destinée
que celle aléatoire et fortuite du seul hasard :
à la croisée du doute et de l'incertitude.
Ne leur reste, alors, que le pari tressé
de désir, d'espérance et de rêve
de tendresse et d'amour
de libre poésie bien sûr,
de vérité donc, 
en réponse à toute énigme.
 
Nos vies sont celles des comètes
qui sillonnent les abîmes de l'infini :
comme elles, nous usons notre bref temps de vie
pour un panache de lumière
aussi éphémère
que singulier.
 
                                                                        Pour toi, Fred !
                                                                        15 mai 2018
                                                                        à Chaminadour.
 
Bernard Blot, d'un recueil à venir

Photo, Bernard Blot sur la Petite Creuse © Alice Blot

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By night

Publié le par Fred Pougeard

Cette maison n'est pas la mienne,
Pourtant j'y vis comme chez moi,
Tout le jour enfermé. Pourquoi
Ai-je attendu que la nuit vienne
pour sortir comme un clandestin ?
Sur le seuil obscur, je m'arrête : 
Le quartier désert est éteint.
N'ayant plus une cigarette,
Je vais au hasard dans Paris
Qui se dérobe ou qui se masque.
Une aile de chauve-souris
Géante volette et, fantasque,
Me trompe à tous les carrefours.
Mais des escaliers raccourcissent
Le chemin, plus noirs que des fours
Où flotte une odeur de saucisse
Fumée. Et voici le traiteur
Sur le point de fermer boutique.
J'entre : "Etes-vous acheteur ?"
"Non, monsieur, ma quête est mystique."
Econduit sans autre débat,
Je dois sortir à quatre pattes
Et chercher plus loin le tabac
Salvateur des homéopathes.
Vers le boulevard Saint Michel
Qui brille faiblement dans l'ombre,
J'erre comme un romanichel,
De rue en rue un peu plus sombre
Et suivi de l'oeil par ce chien
Obèse et faux comme un satrape.
Au fond d'un bar platonicien,
Subitement il me rattrape,
Voulant du sucre. Son museau
Tour à tour implore et menace.
Mais je n'en ai pas un morceau.
N'importe : il devient si tenace
Qu'il me distrait du résumé
Qui, sur un mur de la taverne,
Mélange en dessin animé,
Au vieux mythe de la caverne,
Tous mes avatars conjugaux
Et la ferveur inassouvie
Qui métamorphosa ma vie
En tas de livres et de mégots.
Enfin, le barman me libère
En donnant des sucres au chien,
Et je repars, d'un réverbère
A l'autre qui n'éclaire rien.
La ville est épaisse, profonde,
Obscure et chaude comme un lit
Où doucement s'ensevelit
L'angoisse d'être seul au monde.
Puis soudain dans le jour blafard,
Un merle illuminé pérore,
Et je m'éveille à Vaugirard
Près d'une main couleur d'aurore.


Jacques Réda, Le XVe magique dans Châteaux des courants d'air. Editions Gallimard 1986

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Le lever des amants

Publié le par Fred Pougeard

Les draps d'abord rejetés
maintenant ramenés par dessus les montagnes cutanées et la forêt des têtes
sont des manteaux de tragédiens
à l'instant où se couche le soleil
et où les tragédiens couvrent leur face
opposant à la lumière pourprée le blanc laiteux des toges
hautes voilures abstraites à l'ombre desquelles
des souffles écrasés se cachent
 
Campement fugace des amants
sous la minceur des tissus protégeant le trafic des caresses qui s'opère
scandé par des balbutiements
la tiède concavité des draps enferme dans son alvéole
ce miel à peine bruni par l'inquiétude mêlée à la joie temporaire
la rosée douce des corps 
exsudée quand ils confrontent à leur nuit intérieure
la transparence réciproque et le matin de leurs peaux
 
Loin du vent des paroles ennemies
du grésil des prisons
et de la chaleur de plomb des suzerainetés policières
bâtissons un château
sans pont-levis ni donjon
hormis les architectures ébauchées par nos mains
vassales de la royale saison
où notre conjonction se noue
 
Ramages laineux en signes arabes sur le sol
en caravanes fouettées de sable et morfondues par la rigidité des murs
malgré l'élan des entrelacs inextricables
à jamais refermés comme la courbure des lèvres
soumises au poids de leur propre secret
Tapis bénin à nos pieds nus quand ils renoncent à leur commun plan de clivage
parmi les sédiments en pâtes feuilletée de la literie
et découvrent
en foulant les festons
des arabesques pareilles à celles qui dans la dépression de nos paumes
tracent sa route compliquée de tours et de retours
à l'égrènement futur des journées et des nuits
midi nous voit debout
sur ce tissu moelleux substituant à la blancheur dont alternativement nous nous           drapions ou nous nous dévêtions
un fond propice au départ vers la docilité des gestes quotidiens
qu'on accomplit en somnambules
nonobstant l'absence de ces amples tuniques où s'enveloppe le sommeil
comme si l'autorité des statues et des héros de théâtre s'obtenait
au prix d'un autre ensevelissement
celui de notre agilité diurne à sécheresse de tambour
sous la voûte moite et étouffante
que seule éclaire la poix des cris.
 
Viendront alors
après les tragédiens dont les vagues craintivement se retirent
l'ancêtre à redingote
la belle-mère de vaudeville
la cousine à frais mouchoir
la boniche à beaux nichons
et le tendre réseaux de fils d'archal des larmes
accessoires poussiéreux pour la lente pantomime dont longtemps nos bouches              ricaneront
avant la chute sans phrase dans la transmutation sénile
et le vide incisif de la mort.
 
                                                               Octobre 1943
 
Michel Leiris, Autres lancers (1924-1968), précédé de Haut Mal. Editions Gallimard 1969. 
 
Photo : Man ray
 

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