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Oiseaux du matin

Publié le par Fred Pougeard

Je réveille la voiture
au pare-brise saupoudré de farine.
Je revêts mes lunettes de soleil.
Le chant des oiseaux s'obscurcit.
 
Tandis qu'un autre homme achète un journal
au kiosque de la gare
non loin d'un grand wagon de marchandises
entièrement rougi par la rouille
et qui scintille au soleil.
 
Pas de vides nulle part ici.
 
À travers la tiédeur printanière, un corridor glacial
où quelqu'un vient à grands pas
nous dire qu'on le diffame
même en plus haut lieu.
 
Par une porte dérobée dans paysage
la pie arrive
noire et blanche. Oiseau de Hel.
Et le merle qui s'agite de-ci, de-là
jusqu'à charbonner tout le dessin,
à part ces habits blancs sur une corde à linge :
un chœur de Palestrina.
 
Pas de vides nulle part ici.
 
Merveille que de sentir mon poème qui grandit
alors que je rétrécis.
Il grandit, il prend ma place.
Il m'évince.
Il me jette hors du nid.
Le poème est fini.
 
Tomas Tranströmer, Accords et Traces (1966) dans Baltiques, Œuvres complètes 1954-2004. traduit du suédois par Jacques Outin. Le Castor Astral 1996 et 2004 pour la traduction française. Poésie Gallimard 2004
 

 

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Guerne

Publié le par Fred Pougeard

Les guerres s'enchaînent, le monde court à sa perte, la nature n'est plus que le souvenir du paradis auquel l'enfer a succédé pour le confort de quelques riches, qui prospèrent sur la misère de tous les peuples. Armel Guerne n'en continue pas moins de nous redire, sur fond d'Apocalypse, que la vérité est ici, au plus bas, qui est l'autre nom du plus intime, lorsqu'il est dépouillé de son costume social et de sa prétention à réussir —pour qui, pour quoi ? Elle est dans cette gloire de l'être si fragile, qu'elle se sait menacée de toutes parts ; cette gloire qui retentit sans trompette, mais qui tisse l'unité du brin d'herbe au vitrail de la cathédrale, de la fleur qui éclot au poème qui l'enchante et toujours, en tout lieu, quel que soit le siècle, dans l'esprit de pauvreté. Charles Péguy disait qu'il vaut mieux ne pas parler de la dignité des pauvres, mais plutôt de la pauvreté des dignes. Et Armel Guerne de le confirmer jusque dans sa pratique de la traduction : car de quoi se compose une vie digne de ce nom, sinon de la certitude qu'on doit se défaire de sa prétention à posséder, pour mieux pouvoir se perdre dans l'Autre ? En vérité, Armel Guerne ne s'en est tant allé que pour revenir depuis cet autre temps : cette mort qu'il a fécondée d'un verbe dédié à la Joie. Révolté par compassion, il continue de nous faire signe. J'admire sa manière si singulière, celle des enfants, des malades et des fous en liberté, qu'on ne frappe jamais de ces qualificatifs qu'en vertu d'un devenir mouton qui rejette dans les ténèbres toute révolte agie par les lumières, toute protestation de l'esprit contre la matière, toute dénonciation des fausses valeurs au nom des vraies richesses ; toute insoumission devant les défaites du temps, plus que devant telle ou telle époque forcément en chute, et en ascension également. Comme il l'a écrit : "C'est une forme sûre de sérénité quand on sait désormais que le pire n'est pas devant, mais derrière. Et le pire finit toujours par passer derrière, tout comme la vie à l'heure de la mort. Le ciel commence."
 
Stéphane Barsacq, Météores, Editions de Corlevour MMXX
 
A lire ici, d'Armel Guerne : 
http://www.proximitedelamer.fr/2017/06/l-attentive.html
http://www.proximitedelamer.fr/2020/03/l-ouverture.html
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Indifférence du bricoleur

Publié le par Fred Pougeard

A l'amante qui tremble 
près de l'encrier noir
à l'adieu dessiné par la main
n'y songe point souvent
cet homme bricoleur
et tout un jour s'enfuit
autour des clés qu'il lime
autour des clous qu'il chasse
et du laiton qu'il tord
dans sa grande masure en fleurs
à fondations pleines de bêtes
au bord d'un vieux continent
mordu par la mer dorée
 
 
PAYSAGE DES DEUX OUVRIERS
 
 
La campagne restait calme
une fille lavait sa jambe pure
et les heures
s'inscrivaient dans l'étoffe qu'elles usent
attaquant les fleurs dans le damas.
Les pages d'un livre d'école
avaient été par le vent emportées
jusqu'au-dessus des églantiers
et le long du chemin
aux fossés pleins de bêtes rusées
aux talus couverts de ces herbes propices
à des tisanes de douceur
deux ouvriers longuement se contaient
les secrets des métiers du bois.
 
Jean Follain, Exister Editions Gallimard 1947
 
​​​​​​​Illustration : Portrait de Jean Follain par Maurice Denis

 

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