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Les secrets du métier

Publié le par Fred Pougeard

Je n'ai que faire de l'armée des odes
Et des charmes compliqués de l'élégie.
Tout est pour moi différent dans les poèmes,
Je ne suis pas comme tout le monde.
 
Si vous saviez de quelles impuretés
Sortent les poèmes, sans aucune honte,
- Pissenlits jaunes sous les barrières-,
- Bardanes et mauvaises herbes-,
 
Cris de fureur-, odeur de goudron frais-,
Moisissures mystérieuses sur les murs...
Et le poème sonne, fougueux, tendre,
Pour votre joie et pour la mienne.
 
21 janvier 1940
 
Anna Akhmatova, Septième Livre (1936-1964) dans Le requiem et autres poèmes choisis. Traduit du russe par Henri Deluy ; Al Dante 2015

 

Image : Anna Akhmatova par Modigliani 1911

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Marguerites/Daisies

Publié le par Fred Pougeard

Vas-y : dis ce que tu penses. Le jardin
n'est pas le monde réel. Les machines
sont le monde réel. Dis honnêtement ce que n'importe quel idiot
pourrait lire sur ton visage : nous éviter,
résister à la nostalgie
a du sens. Ce n'est
pas assez moderne, le bruit que fait le vent
dans un champ de marguerites : l'esprit
ne peut briller à sa poursuite. Et l'esprit
veut briller, de façon brute, comme
les machines brillent, plutôt
qu'aller en profondeur, comme, par exemple, des racines. C'est très émouvant
tout de même, te voir t'approcher
prudemment de la bordure de la prairie au petit matin,
lorsque personne ne peut
te voir. Plus tu restes au bord,
plus tu sembles angoissé. Personne ne veut entendre parler
​​​​​​​des impressions du monde de la nature : on se 
moquera encore de toi ; on t'affublera de mépris.
Quant à ce que tu entends là,
​​​​​​​ce matin : réfléchis à deux fois
avant de confier à quiconque ce qui s'est dit dans ce pré,
et par qui.
 
*
 
Go ahead : say what you're thinking. The garden 
is not the real world. Say frankly what any fool
could read in your face : it makes sense
to avoid us, to resist
nostalgia. It is 
not modern enough, the sound the wind makes
stirring a meadow of daisies : the mind
​​​​​​​cannot shine following it. And the mind 
wants to shine, plainly, as
machines shine, and not
grow deep, as, for example, roots. It is very touching,
all the same, to see you cautiously
approaching the meadow's border in early morning,
when no one could possibly
be watching you. The longer you stand at the edge,
the more nervous you seem. No one wants to hear
impressions of the natural world : you will be
laughed at again ; scorn will be piled on you.
As for what you're actually 
hearing this morning : think twice
before you tell anyone what was said in this field
and by whom.
 
Louise Glück, L'Iris sauvage (1992). Poèmes traduits de l'anglais 'Etats-Unis) par Marie Olivier.. Editions Gallimard 2021 
 
 
 
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Et puisque je vogue vers la haute mer

Publié le par Fred Pougeard

Et puisque je vogue vers la haute mer et que le vent gonfle mes voiles,
Je vous dis qu’il n’est rien, dans l’univers entier qui soit stable ;
Tout fluctue, toute image qui se forme est changeante.
Le temps même s’écoule d’un mouvement continu,
Tout à fait comme un fleuve ; en effet ni le fleuve ni l’heure légère
Ne peuvent s’arrêter, mais de même que l’onde est poussée par l’onde
Et que celle qui arrive est poursuivie par la suivante et poursuit la précédente
Ainsi s’enfuient les instants qui semblablement se suivent
Et se renouvèlent toujours ; car ce qui fut auparavant n’existe plus,
Ce qui n’était pas se produit et chaque minute laisse place à une autre.
 
Et, quoniam magno feror aequore plenaque uentis
uela dedi nihil est toto, quod perstet, in orbe.
Cuncta fluunt omnisque uagans formatur imago.
Ipsa quoque adsiduo labuntur tempora motu,
non secus ac flumen ; neque enim consistere flumen
nec leuis hora potest ; sed ut unda impellitur unda
urgeturque prior ueniente urgetque priorem,
tempora sic fugiunt pariter pariterque sequuntur
et noua sunt semper ; nam quod fuit ante, relictum est
itque quod haud fuerat, momentaque cuncta nouantur.
 
Ovide, Les Métamorphoses, Livre XV, 176-185 Traduction Danièle Robert, Actes Sud 2001
 
 
Illustration : Tiepolo, Apollon et Daphné (1743-44). Musée du Louvre
 
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Mozart

Publié le par Fred Pougeard

A Toi quand j'écoutais ton arc-en-ciel d'été :
Le bonheur y commence à mi-hauteur des airs
Les glaives du chagrin
Sont recouverts par mille effusions de nuages et d'oiseaux,
 
Une ancolie dans la prairie pour plaire au jour
A été oubliée par la faux,
Nostalgie délivrée tendresse si amère
Connaissez-vous Salzburg à six heures l'été
Frissonnement plaisir le soleil est couché est bu par un nuage.
 
Frissonnement —à Salzburg en été
O divine gaîté tu vas mourir captive ô jeunesse inventée
Mais un seul jour encore entoure ces vraies collines,
Il a plu, fin d'orage. O divine gaîté
Apaise des gens aux yeux fermés dans toutes les salles de concert du monde.
 
Pierre Jean Jouve, Les Noces (1925-1931), Mercure de France 1964
 
Image : Pierre Jean Jouve en 1909 par Henri Le Fauconnier.
 
Merci au poète Lionel-Edouard Martin qui m'a fait découvrir ce "Mozart".
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Saudade

Publié le par Fred Pougeard

SAUDADE
 
veut dire nostalgie, paraît-il, mais aussi
le regret de ce qui n'a jamais été. N'est-ce pas
la même chose ? Dans un café de Rio
les mouches tournent autour de mon verre. 
 
Comme tu aurais aimé ça : le serveur
suant dans son polo noir. Des enfants
courant, dans des petits costumes ou des shorts longs, traînant
des jouets et des serviettes jusqu'à la plage. On parlait,
 
ou plutôt je parlais, et j'imaginais ta réponse,
la chaleur nous brouillant la vue.
Ici encore, la douleur dans sa plus cruelle expression :
ce tu imaginé est tout ce qu'il me reste de toi.
 
John Freeman, Vous êtes ici. (2017) Poèmes traduits de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Ducrozet. Actes Sud 2019
 
Photographie : Felippe Moraes
 
 
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Intrépide Molly

Publié le par Fred Pougeard

Molly était la plus intrépide.
En avril elle se balançait
au-dessus de la rivière sur une corde
attachée à une branche d'orme. Il y avait encore
de la glace le long de la berge et un jour
on retrouva son corps près du barrage
sa tête blessée : elle avait percuté la glace.
Un soir d'été elle me serra contre son maillot
de bain noir mouillé quand je lui apportai un milkshake.
L'incendie m'enflamma les veines et tout le corps.
Quand nous attrapions des grenouilles pour manger
leurs cuisses elle disait, "Nous sommes des animaux".
Et sur la colline proche de la rivière, nous cueillions
des trilliums. Tous les garçons voulaient l'épouser.
Longtemps nous déposâmes sur sa tombe
les fleurs sauvages qu'elle aimait. Plus de soixante ans
après je vois clairement que personne ne se remet jamais
de rien, surtout pas de Molly au bord de la rivière,
oscillant à travers les airs —
                                                        un oiseau.
 
Jim Harrison, La Position du mort flottant Traduction Brice Matthieussent. Editions Héros-Limite 2021
 
Photo : Jim Harrison en 2012 par Scott Baxter

 

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