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Notre seule possibilité

Publié le par Fred Pougeard

   
      À la date du dix décembre, j'ai noté curieusement : "Le temps passe si vite." Je ne me rappelle pas l'avoir écrit. Je ne sais pas ce qui a dû se passer ce dix décembre-là pour me faire ajouter au-dessous de "Bella avec Taureau", "Neige", "Allée chercher du foin", ces mots : "Le temps passe si vite". Est-ce que le temps a réellement passé si vite à cette période ? Je ne m'en souviens pas et ne peux rien dire sur ce sujet. Et d'ailleurs cela n'est même pas vrai. Le temps avait seulement dû me paraître passer plus vite. Je crois que le temps est immobile et que je me meus en lui parfois lentement, parfois à une vitesse foudroyante.
     Depuis que Lynx* est mort, je ressens cela très nettement. Je suis assise à ma table et le temps s'arrête. Je ne puis le voir ni le sentir ni l'entendre, pourtant il m'entoure de tous côtés. Son immobilité et son silence sont effrayants. Je me dresse d'un bond, je sors de la maison en courant et cherche à lui échapper. Je m'occupe, les choses prennent le devant et j'oublie le temps. Et puis brusquement il est à nouveau autour de moi. Je suis devant la maison en train de regarder les corneilles, et le voilà encore, immatériel et immobile, nous maintenant ferme, les prés, les corneilles et moi. Je serai obligée de m'habituer à lui, à son indifférence, à son omniprésence. Il s'étend à l'infini comme une toile d'araignée géante. Des milliards de petits cocons sont pris dans ses fils, un lézard couché au soleil, une maison en flammes, un soldat mourant, tout ce qui est mort et tout ce qui vit. Le temps est grand et il y a toujours place en lui pour de nouveaux cocons. Un filet gris et sans pitié dans lequel chaque seconde de ma vie est accrochée. Peut-être me paraît-il si terrible parce qu'il conserve tout et ne laisse rien vraiment finir.
     Mais si le temps n'existe que dans ma tête, et si je suis le dernier être humain, il finira avec moi. Cette pensée me rend joyeuse. Il est peut-être en mon pouvoir de tuer le temps. Le grand filet se déchirera et tombera dans l'oubli avec son triste contenu. On devrait m'en avoir de la reconnaissance, mais personne ne saura après ma mort que c'est moi qui ai assassiné le temps. Dans le fond, ces pensées n'ont pas la moindre signification. Les choses arrivent tout simplement et, comme des millions d'hommes avant moi, je cherche à leur trouver un sens parce que mon orgueil ne veut pas admettre que le sens d'un événement est tout entier dans cet événement. Aucun coléoptère que j'écrase sans y prendre garde ne verra dans cet événement fâcheux pour lui une secrète révélation de portée universelle. Il était simplement sous mon pied au moment où je l'ai écrasé : un bien être dans la lumière, une courte douleur aigüe et puis plus rien. Les humains sont les seuls à être condamnés à courir après un sens qui ne peut exister. Je ne sais pas si j'arriverai un jour à prendre mon parti de cette révélation. Il est difficile de se défaire de cette folie des grandeurs ancrée en nous depuis si longtemps. Je plains les animaux et les hommes parce qu'ils sont jetés dans la vie sans l'avoir voulue. Mais ce sont les hommes qui sont sans doute les plus à plaindre, parce qu'ils possèdent juste assez de raison pour lutter contre le cours naturel des choses. Cela les a rendus méchants, désespérés et bien peu dignes d'être aimés. Et pourtant il leur aurait été possible de vivre autrement. Il n'existe pas de sentiment plus raisonnable que l'amour, qui rend la vie plus supportable à celui qui aime et à celui qui est aimé. Mais il aurait fallu reconnaître que c'était notre seule possibilité, l'unique espoir d'une vie meilleure. Pour l'immense foule des morts, la seule possibilité de l'homme est perdue à jamais. ma pensée revient sans cesse là-dessus. Je ne peux pas comprendre pourquoi nous avons fait fausse route. Je sais seulement qu'il est trop tard.
 
Marlen Haushofer, Die Wand (1968)  Le Mur invisible, roman traduit de l'allemand par Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon. Actes Sud 1985 et 1988.
 
*Lynx est un chien, un des animaux qui accompagnent la narratrice dans son aventure singulière : elle se retrouve seule dans une forêt et sur un alpage autrichien, séparée du reste du monde par un mur invisible au-delà duquel toute vie semble s'être pétrifiée.

 

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Ça

Publié le par Fred Pougeard

   
 (...) Puis il s'allongea dans son lit —disposé très exactement au centre du grenier, juste sous la lucarne. Ce petit carré de ciel était une image sainte, une icône qui aurait été à sa place à l'église.
     À chaque fois qu'il voyait le ciel et les quatre points cardinaux, Isidor avait envie de prier. Mais plus il vieillissait, plus les paroles des prières qu'il connaissait avaient du mal à défiler dans son esprit. Surgissaient en revanche des pensées qui trouaient la prière, la déchiraient en lambeaux. Il essayait de se concentrer, de visualiser dans le carré du ciel étoilé la figure de Dieu immuable. Mais à chaque fois, son imagination créait une représentation déplaisante. Tantôt Dieu apparaissait trônant sous l'aspect d'un vieillard au regard tellement sévère qu'Isidor clignait aussitôt des paupières et Le chassait du cadre de la lucarne. Tantôt Dieu était une sorte d'esprit volatile, tellement changeant et flou qu'Il en devenait insupportable. Parfois, dans la peau de Dieu se glissait quelqu'un de réel —le plus souvent Paul— et toute envie de prier abandonnait Isidor. Il s'asseyait sur son lit, les jambes pendantes, et gigotait pensivement. Il finit par découvrir que ce qui le gênait chez Dieu, c'était le sexe divin.
     Et c'est alors, non sans un sentiment de culpabilité, qu'il aperçut  Dieu, dans le cadre de la lucarne, sous l'aspect d'une femme. "Dieuesse", La nomma-t-il. Cela le soulagea. Il Lui adressa des prières avec une aisance qu'il n'avait jamais éprouvée auparavant. Il Lui parlait comme à une mère. Cela dura un certain temps, mais ces oraisons finirent par s'accompagner d'un trouble indéfinissable qui se répercutait en vagues de chaleur dans le corps d'Isidor.
     Dieuesse était une femme omnipotente, immense, humide, fumante comme la terre au printemps. Dieusse existait quelque part dans l'espace, pareille à une nuée d'orage chargée d'eau. Sa toute-puissance était accablante et rappelait à Isidor quelques expériences de son enfance qui lui faisait peur. Chaque fois qu'il s'adressait à Elle, Elle lui prêtait attention, et cela lui entravait la langue. La prière devenait confuse. À Dieuesse, on ne pouvait rien demander, on ne pouvait que se laisser aspirer, absorber, se fondre en Elle.
     Un jour, alors qu'il contemplait son coin de ciel, Isidor eut une illumination. Il comprit que Dieu n'était ni homme ni femme. Il eut cette révélation en prononçant le mot "Ça". Ce mot apportait la réponse au problème du sexe de Dieu... Isidor répéta avec ferveur le véritable nom de Dieu, et à chaque fois sa connaissance s'étendit. Ça était jeune et en même temps existait depuis le commencement du monde, peut-être même avant (Ça y est !). Ça était indispensable à toute forme de vie et Se trouvait partout (il y a de Ça ! ). Mais lorsqu'on essayait de Le trouver, Il n'était nulle part (où Ça ?). Ça était plein d'amour (on a fait Ça !) et de joie (Ça va !) mais il Lui arrivait d'être cruel et redoutable (Ça ne va pas !). Ça avait toutes les qualités, tous les attributs présents dans le monde et prenait l'aspect de toute chose, de tout événement, de tout temps (Ça se met au beau ! Ça a neigé !). Ça créait et détruisait, ou bien permettait que le créé se détruise tout seul ! (Ça se gâte !). Ça était imprévisible comme un enfant ou un fou (Ça alors!) (...) Ça existait de manière tellement évidente qu'Isidor  s'étonnait d'avoir pu, dans le temps, ne pas s'en rendre compte. 
    Cette révélation lui apportait véritable soulagement. Quand il y pensait, il étouffait de rire en son for intérieur. Son âme ricanait. Il cessa d'aller à l'église, ce qui lui valut l'approbation de Paul.
— Je ne pense pas, toutefois, que l'on t'admette au parti, dit-il un matin au petit-déjeuner, comme pour couper court aux espoirs éventuels de son beau-frère.
—Pas la peine d'enfoncer des portes ouvertes, Paul ! lui fit remarquer Misia.
​​​​​​​     Car Isidor se contrefichait du parti aussi bien que de la fréquentation de l'église. À présent, il lui fallait beaucoup de temps pour réfléchir, se remémorer Ruth, lire, apprendre l'allemand, écrire des lettres, collectionner les timbres, contempler sa lucarne et pressentir tout doucement, paresseusement, l'ordre de l'univers.
 
Olga Tokarcszuk, Dieu, le temps, les hommes et les anges, pages 304-307. (1996). Traduit du polonais par Christophe Glogowski. Editions Robert Laffont 1998

 

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Si je m'arrête...

Publié le par Fred Pougeard

Je ne souhaite pas
Que toute poussière recouvre ton visage
Ta voix
Ni tes mots
 
Je ne souhaite pas
Perdre ta voix.
​​​​​​​Le désespoir fissure.
 
Certaines couleurs vives pourtant
L'esquisse d'un chemin.
 
En pensant à toi mes yeux brillent.
 
C'est une chute de vélo dans un champs d'orties.
Je remonte et je ne m'arrête plus.
Si je m'arrête, 
je tombe.
 
Tes pensées, comme les violettes du jardin
M'accompagnent.
 
Sophie Salleron, Le bien aimé La nage de l'ourse éditions, 2019
 
Photo de la page Facebook de l'auteur.

 

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Repos dans le malheur

Publié le par Fred Pougeard

Le Malheur, mon grand laboureur,
le malheur, assois-toi ; repose-toi,
reposons-nous un peu toi et moi,
repose,
tu me trouves, tu m'éprouves, tu me le prouves.
Je suis ta ruine.
 
Mon grand théâtre, mon havre, mon âtre,
ma cave d'or,
mon avenir, ma vraie mère, mon horizon.
Dans ta lumière, dans ton ampleur, dans ton horreur,
je m'abandonne.
 
Henri Michaux, Lointain intérieur Editions Gallimard 1938
 
Illustration : Henri Michaux par Jean Dubuffet (Janvier 1947)
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Je ne dérangeais ni ne pesais sur personne

Publié le par Fred Pougeard

Fabuleuses, rayonnantes nuits noires, et le matin si clair et riant, avec de si bons, de si chers yeux bleus ! Le pâle et le rose, le brumeux et le limpide – À l’automne, je mis à exécution mes projets de retraite et m’installai, solitaire, occupé à toutes sortes de bizarreries poétiques, dans une petite chambre misérable dont la fenêtre, pourtant, offrait une vue ravissante sur le paysage automnal et plus tard, hivernal. Le silence et les bizarreries étaient contagieuses, et je me sentais invinciblement attiré par la puissance du lugubre et du monosyllabique. Le néant me fascinait par sa valeur admirable. J’étais extrêmement occupé à ne rien faire, et buvais à longs traits le charme mélancolique du vide. Je voulais être hors d’atteinte et sans distraction, et je l’étais. De temps en temps, la porte s’ouvrait tout grand et un danseur pétulant entrait en dansant vers moi avec des mouvements surprenants, cocasses. Remords, mélancolie et tristesse venaient aussi parfois me voir. Les soirs étaient beaux comme des princes, et je confiais aux étoiles ce que je sentais et pensais. L’hiver arriva, et il se mit à neiger, et j’étais toujours dans ma chambre. La maison dans laquelle je vivais ressemblait à un repère de brigands, mais je l’aimais précisément pour sa bouleversante décrépitude. La porte de l’appartement n’était le plus souvent que poussée, pas du tout fermée soigneusement, et on eût cru cette porte trop fatiguée pour être à peu près en bon état. De plaintifs vagissements d’enfant parvenaient fréquemment à mon oreille toujours aux aguets. Les heures venaient et défilaient, l’une après l’autre. J’étais parfois au bord du découragement, mais chaque fois je trouvais un réconfort, au fond de moi-même, dans la réflexion et le travail poétique. Les inquiétudes m’apaisaient, tandis que le calme et la frivolité pouvaient vite m’attrister ou m’inquiéter. C’est ainsi que je vivotais. Lorsque vinrent les frimas, puis les grands froids, je m’enveloppai les pieds dans des étoffes. Je ne voulais pas être chauffé, car je ne voulais pas de bien être, je voulais avoir froid. Parfois, l’angoisse rampait jusqu’à moi et me touchait au front ; mais je savais la dissiper en me mettant à rire et à danser à travers la pièce. Rien ne me dérangeait et, à mon tour, je ne dérangeais ni ne pesais sur personne. Personne ne savait où j’étais et personne n’avait besoin de le savoir. Personne ne venait chez moi, et je n’allais chez personne non plus. Une seule fois, un soir, on frappa tout à coup à ma porte. Tout d’abord, un bref instant, je me demandais qui cela pouvait être, puis je criai : – Entrez !, sur quoi je vis entrer, grand et élancé, le docteur Franz Blei. – Aha, c’est donc ici que vous êtes, et c’est ainsi que vous passez votre jeunesse, dit-il d’une voix étrangement caverneuse, et il disparut.

Robert Walser, Kleine Prosa, Petite Prose, traduit de l'allemand (Suisse) par Marion Graf. Editions Zoé 2009.

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Depuis tant d'années je lave mon regard

Publié le par Fred Pougeard

Pour Arpád Szénes
 
Depuis tant d'années je lave mon regard
dans une fenêtre où ciel et mer
depuis toujours sont sans s'interrompre
où leurs vies sont un, sont innombrables
sont une fois encore dans mon âme
un champ magnétique d'épousailles
une goutte de lumière-oiseau.
 
Depuis tant d'années je demande
à la première couleur si fraîche
sur les lèvres humides de nuit
d'être la peau et d'être la pierre
où mes doigts rencontrent le secret,
ce savoir qu'ils sont et celui qui est
des tonnes infinies de lumière.
Du plus pâle au tranchant du plus sombre
sans s'interrompre entre sang et pensée
entre feuille pinceau étendue
corps de liquide musique à jamais—
 
Lorand Gaspar, Patmos et autres poèmes. Gallimard 2001
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Le mort mobile

Publié le par Fred Pougeard

Lorsque je tombe dans la tombe
les pruneaux tombent à la ronde
je nourris leur fruit déconfit
mes tripes forment une bombe
nourrissant l'arbre de ma nuit
 
Ainsi je retourne à la terre
et je deviendrai la poussière
des chaussons que mon papa mit
le silex sort de ma sculpture
et le calcaire de ma hure
le volcan ma soupape a mis
 
J'explose en rentrant dans l'histoire
mon cercueil aura la mémoire
du berceau d'un ancêtre occis
je sucerai le lait glaciaire
des seins dont la mort accélère
la sécheresse avec le pis
 
Une boîte est mon avenir
​​​​​​​où les hoquets de mon navire
chanteront l'air libre et marin
il n'est donc rien que je n'espère
quand je vois que tout le cimetière
me sert à me faire la main
 
Les dés que seront mes molaires
les osselets de mes vertèbres
composeront des jeux d'enfant
mais le bouillon de mes misères
​​​​​​​et les spasmes de mes ténèbres
hisseront au jour le chiendent
 
Sur des terrains lardés de houille
où s'égareront mes dépouilles
le blé de mes bons sentiments
germe au soleil de la futaille
et c'est par là qu'il faut que j'aille
pour dormir au chaud —simplement
 
*
 
TERRE MEUBLE
 
Tout ce que je demande c'est de mettre un peu de terre dans le creux de la main
Juste un peu de terre dans laquelle je pourrais m'enfouir et disparaître
Regardez comme je l'étale grande cette paume on croirait qu'à tous je veux serrer la main
Et pourtant mon seul désir mon unique but et mon vœu le plus cher c'est de disparaître
 
​​​​​​​J'écrivais dans de petits carnets des tas de choses au crayon qui étaient destinées à disparaître
Comme allaient s'évanouir aussi la verdure des graminées et la poussière des chemins —oui tout
         ça s'évanouirait demain
Je suivais la même courbe que les rails du tramouai qui déjà semblaient prêts à disparaître
Et je savais déjà oui déjà que je ne penserai qu'à une seule chose à tout finir, à finit tout ça—
         demain
 
Peintres échafaudés le long des murs de la chapelle Sixtine !
Sculpteurs agrippés le long des monts marmoréens !
Sachez sachez bien que je ne confonds pas ah mais non votre art avec de la bibine
 
Poètes qui sondez les mystères héraclitéens !
Prosateurs !  Dramaturges ! Essayistes ! N'éprouvez aucun remords !
De mes amis je n'attends qu'un peu de terre dans la main —et des autres la mort.
 
Raymond Queneau, Le chien à la mandoline (ici, poème d'ouverture puis dernier poème du recueil) Editions Gallimard 1965
 
 
 

 

 

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Ici, soudain c'est l'oiseau de Siegfried qui chante

Publié le par Fred Pougeard

Pourquoi —et particulièrement lorsque je parcourais, à pied ou à bicyclette, l'Anjou du sud en 1932, et dix ans plus tard la Normandie de l'ouest, telle étape et parfois tel trajet seulement d'une heure au cours d'une étape, ont-ils fait pleuvoir sur moi cette félicité subite et sans cause qui me rend chère encore une page du Grand Meaulnes : celle où Meaulnes s'engage dans l'allée de sapins balayée de frais du Domaine perdu ? Je me souviens de deux au moins de ces éclaircies augurales lorsque, parti de Tigné, petit bourg angevin sans caractère, je cherchais à rejoindre La-Fosse-de-Tigné, dont le clocher tantôt se dissimulait, tantôt reparaissait capricieusement derrière des bois, puis, plus tard, allant en bicyclette de Caen à Vire, alors que je descendais la côte qui précède Le Mesnil-Vilbert (je ne suis pas tout à fait certain du nom).
Ce qui m'emplissait alors d'éveil et de légèreté, ce n'était pas le sentiment qu'éprouve Meaulnes : le sentiment (je cite de mémoire) "qu'il était arrivé et qu'il n'y avait plus que du bien à attendre", c'était plutôt, au contraire, le sentiment que quelque chose partait de là, comme ces trouées sans fond dans la forêt, ou ces routes ruinées, encore mystérieusement éveillées sous leurs broussailles, dont mes livres ont gardé l'obsession. Au Mesnil-Vilbert, de l'autre côté du vallon abrupt où la route plongeait, on voyait sur la crête d'en face, que les haies cessaient de cloisonner, se profiler en sentinelle les premiers genêts et les fougères d'une lande. Mon regard se plaît toujours et s'accroche à de telles lisières, annonciatrices d'un changement à vue du paysage ; quand le soir approche, plus particulièrement, le sentiment que pour moi enfin le rideau va se lever flotte sur ces bordures de friches derrière lesquelles on pressent que la terre pourrait peut-être enfin s'ensauvager. Mais cent fois au long de la route l'imagination a rencontré de telles amorces, et le plus souvent même moins médiocres, sans se laisser accrocher : ici, soudain c'est l'oiseau de Siegfried qui chante, à voix non distincte encore, mais déjà identifiable à des accords inconnus : seulement c'est au prix de tout quitter qu'on pourrait le comprendre —et quelque réserve que je puisse faire sur ses méthodes et sur le bien-fondé de ses espérances, jamais du moins je n'ai douté même si je ne l'ai pas suivie, de la validité de l'injonction qui est au fond du surréalisme et qui, face à de tels appels, le constitue en vérité : "Lâchez tout ! Partez sur les routes."
 
Julien Gracq, Nœuds de vie, pages 43-45. Editons José Corti 2021
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Il me donna L'Iliade

Publié le par Fred Pougeard

Lis, dit l'homme en noir.
Il me donna l'Iliade.
J'allai m'asseoir sur la pierre du seuil.
Les rossignols du lavoir chantaient encore. L'orage maintenant tenait tout le rond du ciel. 
Tout le jour se passa en silence ; toute la nuit. Le lendemain, le ciel était libre et clair. Les hommes et les femmes sortirent pour attaquer.
​​​​​​​Je lus l'Iliade au milieu des blés mûrs. On fauchait sur tout le territoire. Les champs lourds se froissaient comme des cuirasses. Les chemins étaient pleins d'hommes portant des faux. Des hurlements montaient des terres où l'on appelait des femmes. Les femmes couraient dans les éteules. Elles se penchaient sur les gerbes ; elles les relevaient à pleins bras —et on les entendait gémir ou chanter. Elles chargeaient les chars. Les jeunes hommes plantaient les fourches de fer, relevaient les gerbes et les lançaient. Les chars s'en allaient dans les chemins creux. Les chevaux secouaient les colliers, hennissaient, tapaient du pied. Les chars vides revenaient au galop, conduits par un homme debout qui fouettait les bêtes et serrait rudement dans son poing droit toutes les rênes de l'attelage. Dans l'ombre des buissons, on trouvait des hommes étendus, bras dénoués, aplatis contre la terre, les yeux fermés ; et à côté d'eux, les faucilles abandonnées luisaient dans l'herbe.
​​​​​​​Nous allions garder le troupeau. La colline aimée des bêtes était juste au-dessus des moissons. L'homme noir se couchait dans l'ombre chaude des genévriers ; je m'allongeais à côté de lui. Nous restions un moment à souffler et à battre des paupières. Le chemin de la colline, avec ses pierres rondes, restait longtemps à se tordre, tout étincelant dans le noir des mes yeux. 
— Et le livre ? —Il est là.
Il fouillait dans la musette. L'Iliade était là, collée contre le morceau de fromage blanc. 
Cette bataille, ce corps à corps danseur qui faisait balancer les gros poings comme des floquets de fouets, ces épieux, ces piques ces flèches, ces sabres, ces hurlements, ces fuites et ces retours, et les robes de femmes qui flottaient vers les gerbes étendues : j'étais dans l'Iliade rousse.
 
Jean Giono, Jean le Bleu, éditions Grasset 1932
 
 
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Aria I & Sauf-Conduit (Aria II)

Publié le par Fred Pougeard

ARIA I
 
Où que nous allions sous l'orage de roses,
la nuit est éclairée d'épines, et le tonnerre
du feuillage, naguère si doux dans les buissons,
est maintenant sur nos talons.
 
Où toujours on éteint ce qu'enflamment les roses,
la pluie nous emporte dans le fleuve. Ô nuit plus lointaine !
Une feuille pourtant, qui nous toucha, sur les ondes dérive
dernière nous jusqu'à l'embouchure.
 
SAUF-CONDUIT (ARIA II)
 
Avec des oiseaux ivres de sommeil
et des arbres transpercés de vent,
le jour se lève, et la mer
vide en son honneur un gobelet d'écume.
 
Les fleurs ondoient vers la grande eau,
et la campagne dépose des promesses d'amour
dans la bouche de l'air pur
avec des fleurs fraîches.
 
La terre ne veut pas porter de champignon atomique,
pas cracher de créature devant le ciel,
elle veut avec pluie et éclairs de colère
abolir les voix scandaleuses de la ruine.
 
Avec nous elle veut voir s'éveiller
les frères bigarrés et les soeurs grises,
le roi Poisson, sa Majesté le Rossignol
et la Princesse du Feu, la Salamandre.
 
Pour nous elle plante des coraux dans la mer.
Aux forêts, elle ordonne le calme,
au marbre de gonfler sa veine admirable,
à la rosée à nouveau de se déposer sur la cendre.
 
La terre veut avoir un sauf-conduit pour l'univers
chaque jour au sortir de la nuit,
que mille et un matins naissent encore
des jeunes grâces de la beauté ancienne.
 
*
ARIA I
 
Wohin wir uns wenden im Gewitter der Rosen,
ist die Nacht von Dornen erhellt, und der Donner
des Laubs, das so leise war in den Büschen,
folgt uns jetzt auf dem Fuß.
 
Wo immer gelöscht wird, was die Rosen entzünden,
schwemmt Regen uns in den Fluß. O fernere Nacht !
Doch ein Blatt, das uns traf, treibt auf den Wellen
bis zur Mündung uns nach.
 
 FREIES GELEIT (ARIA II)
 
Mit Schlaftrunkenen Vögeln
und winddurchschossenen Baümen
steht der Tag auf, und das Meer
leert einen schaümenden Becher auf ihn.
 
Die Flüsse wallen ans große Wasser,
und das Land legt Liebesversprechen
der reinen Luft in den Mund
mit frischen Blumen.
 
Die Erde will keinen Rauchpilz tragen,
kein Geschöpf ausspeien vorm Himmel,
mit Regen und Zornesblitzen abschaffen
die unerhörten Stimmen des Verderbens.
 
Mit uns will sie die bunten Brüder
und grauen Schwestern erwachen sehn,
den König Fisch, die Hoheit Nachtigall
und den Feuerfürsten Salamander.
 
​​​​​​​Für uns pflanzt sie Korallen ins Meer.
Wäldern befiehlt sie, Ruhe zu halten,
dem Marmor, die schöne Ader zu schwellen,
noch einmal dem Tau, über die Asche zu gehn.
 
Die Erde will ein freies Geleit ins All
jeden Tag aus der Nacht haben,
daß noch tausend und ein Morgen wird
von der alten Schönheit jungen Gnaden.
 
Ingeborg Bachmann, Poèmes 1957-1961 dans Toute personne qui tombe a des ailes (Poèmes 1942-1967), édition, introduction et traduction de l'allemand (Autriche) par Françoise Rétif. editions Gallimard 2015. 
 
Ces deux poèmes furent magnifiquement mis en musique par Hans-Werner Henze dans Nachstücke & Arien, créés à Donaueschingen le 20 octobre 1957. 
On peut les écouter par Julian Banse et la deutsche Radio Philharmonie Saarbrücken, sous la direction de Christoph Poppen (CD Wergo) 
 
 
 
 
 
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