Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

L'attentive

Publié le par Fred Pougeard

Pour le craintif et l'apeuré, pour l'innocent
Et pour le simple qui n'a pas peur d'avoir peur,
Aussi l'enfant qui ne connaît pas de frontière,
L'amoureux téméraire emporté par la loi
Des flammes de son feu : pour quiconque se quitte
Et se jette vers l'autre, une ivresse est captive
Et son miracle attend celui qui sort de soi.
Tout ce qui donne au lieu de prendre pour tenir,
Ce qui appelle au lieu de dire et de savoir,
Ce qui se vide au lieu de se remplir de tout,
Ce qui se perd au lieu de se chercher toujours
Se retrouve riche soudain comme une source
Emerveillée et cependant inépuisable.
 
Armel Guerne, Le poids vivant de la parole. Solaire 1983. Editions Federop 2007

Partager cet article

Repost 0

XIV (Deux traductions)

Publié le par Fred Pougeard

L’amour est bien plus fort que la séparation,
mais la séparation plus que l’amour durable.
Plus la pierre sculptée offre de séduction,
plus l’absence de chair sous nos doigts est palpable.
 
Lever les pieds au ciel, tu n’en es pas capable,
car tu es de granit, tourment sans rémission.
Malgré six bras, comme Shiva, nulle passion
ne peut lever ta jupe, et c’est bien regrettable !
 
Tant d’eau a pu couler ainsi que tant de sang
(si c’était du sang bleu !), qu’importe en ce moment :
l’angoisse encor m’étreint de ce qui nous éloigne
 
et je t’aurais sculptée en verre transparent
plutôt qu’en ce granit afin que tu témoignes
d’un regard qui te perce en adieu déchirant.
 
Joseph Brodsky, Vingt sonnets à Mary Stuart (1974) traduction du russe, Claude Ernoult, Les doigts dans la prose 2014
 
 
L’amour de loin c’est de l’amour, mais loin
c’est loin. Plus le granit vous en impose,
plus on ressent le manquement des roses
chantables d’un vrai corps de femme. Foin
des joies d’amour, dorénavant forcloses,
car de déduit pour une pierre – point.
Et la passion aux bras shivesques joints
ne peut pour ton jupon que pas grand-chose.
 
Non parce que tant d’eau et tant de sang
nous tiennent séparés, Mary, mais parce
que c’est pénible de coucher sans toi,
j’érigerai du verre bénissant,
non de la pierre, car tu la transperces
des yeux, et c’est l’adieu ta seule loi.
 
Joseph Brodsky, Vingt sonnets à Mary Stuart (1974), traduction du russe, André Markowicz, Les doigts dans la prose 2014
 
 
 
(Composés en 1974, ces sonnets à Mary Stuart sont nés d’une promenade au jardin du Luxembourg, à Paris, où le poète en exil croise la statue de Marie Stuart. Plusieurs figures de femmes aimées se superposent à la silhouette de la reine d’Écosse.)

Partager cet article

Repost 0

Poème

Publié le par Fred Pougeard

Le mystère -c'est la voix étouffée des ramoneurs derrière les murs et le parcours de la Grange-Batelière sous l'Opéra.
 
La peur -c'est un roulement de tombereau, la nuit, dans les bois où ne passe aucune route.
 
La douceur -c'est un vol de chouette, sous le taillis, au crépuscule.
 
Le contentement -c'est l'odeur d'une blonde qui, lente, efface ses bas noirs.
 
L'angoisse -c'est la congestion, comme une émeute violette, sur le bitume où bouge un soleil ahurissant.
 
L'été -c'est l'ombre de la jarre qu'emperle son frais et cette parole qui traverse encore le dédale des vacances.
 
L'Île-au-Trésor -c'est la touffe de parfums entre tes cuisses -salées.
 
Le désir -c'est la flèche de rubis qui vole par-dessus l'Orénoque en flammes et décochée sans bruit.
 
L'amour -c'est ce pays à l'infini ouvert par deux miroirs qui se font face.
 
L'enfance -c'est la clef rouillée que cachent les buis -celle qui forcerait toutes les serrures. 
 
Le rêve -c'est l'instant où tombe enfin la robe des clairières.
 
La plus belle récompense de l'homme -c'est encore son sommeil.
 
Et le mien tarde bien à venir.
 
André Hardellet, La Cité Montgol, Editions Seghers 1952
 
 
 

Partager cet article

Repost 0

Spectacle/Spettacolo

Publié le par Fred Pougeard

Toi tu ne quittes pas déçu le spectacle
où les amours t'enchantent, les aventures,
et tu sens dans le fard des figures
s'irriter tous tes jeunes rêves.
 
Quand j'étais comme toi, j'en ai versé d'autres,
de douces larmes usurpées.
 
Maintenant il est tard. les choses se dénudent,
on en touche le squelette. Un habit
plaît encore, s'il est beau. Plus souvent
c'est le vain mensonge qui lasse.
 
*
 
Tu non lasci deluso lo spettacolo
dove amori t'incantano e venture
e senti in quelle truccate figure
tutti i tuoi giovani sogni  irritarsi.
 
Altre, quand'ero come te, ho versate
dolci usurpate lacrime.
 
Ora è tardi. Si spogliano le cose,
se ne tocca lo scheletro. Una veste
ancora piace, se bella. Più spesso
è la menzogna inutile, che annoia.
 
Umberto Saba, Du Canzoniere, dans Ultime Cose, Choses dernières (1935-1943) traduit de l'italien par Philippe Renard et Bernard Simeone, Edition Orphée/La différence 1992

Partager cet article

Repost 0

Histoire/Historia

Publié le par Fred Pougeard

Nous montions en courant le long escalier.
Nous regardions à peine les possibles
détails sur les côtés,
surprises d'une fenêtre
ouverte au monde par-delà les vitres,
reflets, sédiments
du grimpeur précédent.
Nous traversions rapidement
la pause inutile du palier,
roses abandonnées pas même naturelles,
les rafales du ciel
toujours aveugle,
indélébile à sa manière.
Nous montions, montions
par l'identique
avec de moins en moins de lumière,
vers un puits plus profond.
 
*
 
Subíamos corriendo la larga escalera.
Apenas si mirábamos posibles
detalles laterales
sorpresas de una ventana
abierta al mundo tras los vidrios,
reflejos, sedimentos
del que subiria antes.
Velozmente cruzamos
la inútil pausa del rellano,
abandonadas rosas menos que naturales,
los ramalazos del siempre
ciego cielo
a su modo indeleble.
Subíamos, subíamos
por lo idéntico
sólo que hacia cada vez menos luz,
hacia pozo más hondo.
 
Ida VitaleJardín de sílice (Jardin de silice) (1980) dans Ni plus, ni moins, traduit de l'espagnol (Uruguay) par Sylvia Baron Supervielle. Editions du Seuil 2016
 

Partager cet article

Repost 0

L'oubli

Publié le par Fred Pougeard

 
 
 
J'oublie ma peau. J'oublie mon corps.
J'oublie mon squelette qui penche.
J'oublie le siècle et le décor,
La journée grise et les nuits blanches.
J'oublie le droit et le devoir,
l'individu, la république.
J'oublie la rue et le faubourg,
les guet-apens de la musique.
J'oublie le pain. J'oublie l'amour.
J'oublie ma soeur, la femme heureuse,
et le chemin dans la forêt.
J'oublie que mon orgueil me creuse
et que ma soif est en arrêt
devant une fontaine folle.
J'oublie ma triste vérité,
qui obéit à ma parole.
J'oublie que je n'ai pas été
à la hauteur de mes dilemmes. 
Je ne retiens, au fond des yeux
et du néant, que ce poème,
cet absolu, ce cri vers Dieu.
 
Alain Bosquet, Un Jour après la vie, Editions Gallimard 1984
 
Photo : Alain Bosquet (à droite) avec le poète Charles Henri Ford

Partager cet article

Repost 0

Je fais mes plus beaux laïus du monde

Publié le par Fred Pougeard

(...) Nous rôdons aux alentours du hameau. La forêt de châtaigniers dans laquelle il s'abrite est spacieuse. A travers les feuilles rares le soleil descend et illumine de longues avenues. Nous marchons dans le silence que fait le vent bourdonnant. Mon coeur s'apaise et j'imagine que celui de l'artiste s'apaise aussi. Nous arrivons à la lisière des vergers. C'est un découvert très large qui est devant nous, sur de nouveaux vallons, des vallées inconnues où coule le brouillard léger et bleu sur des montagnes plantées les unes derrière les autres et à travers lesquelles nous nous proposons d'aller circuler.
Nous prenons place devant ce spectacle. Nous mangeons volontiers notre petit casse-croûte. Le pain d'ici est très matériel et me remplit. Après l'alcool d'hier soir, je refais connaissance avec une petite salive salée très agréable. Au-dessous de nous, un homme solitaire râtelle du regain dans un grand champ vide.
Nous regardons passer les nuages. Nous reprenons soigneusement haleine.
L'artiste est adossé au talus. Il gratte la guitare couchée à côté de lui. Il est en train de dire, sans s'en douter, qu'il a un moment de repos. Enfin, il prend l'instrument sur ses genoux et il joue un petit air.
Cela n'a aucun rapport avec ce qu'il m'a joué avant-hier quand je l'ai rencontré. C'est confidentiel et amical. Je pense à l'amitié. Je fais mes plus beaux laïus du monde. 
Les bois de hêtres, sous ce qu'il leur reste de feuilles dorées font luire au soleil leurs branchages blancs. Les bouvreuils s'imaginent que midi c'est l'été. Ils se rengorgent et paradent sur les aubépines, mais l'ombre qui s'est déjà installée pour l'hiver au nord des pentes les inquiète. Ils vont la voir de près, d'un vol rapide, reviennent, s'interrogent, s'essayent à de petits vols d'alouettes comme pour s'assurer de la présence du soleil. Les corbeaux s'organisent en grandes allées et venues. L'herbe des prés, déjà rousse à sa pointe, se feutre et s'aplatit. L'homme qui râtelait son regain et est allé dîner a de la chance d'avoir pu en gratter encore un peu. Je vis en bonne intelligence avec ce qui m'entoure. 
Un petit garçon qui doit aller à l'école dans un village, plus bas, traverse le pré et s'intéresse, lui aussi, à la guitare. Il s'arrête et nous regarde. Rapidement, il ne nous voit plus ; il se caresse la joue avec une plume de poule. Il s'enfuit enfin au courant, avec son cartable qui lui tape aux fesses.
En cette saison, la sève des châtaigniers descend et rentre sous terre. Elle suinte de toutes les égratignures que l'été a élargies dans l'écorce. Elle a cette odeur équivoque de pâte à pain, de farine délayée dans de l'eau. Un faucon file en oblique, très bas à travers les arbres, poursuivi par une nuée de mésanges. La chaleur de midi est sur mes pieds et mes genoux comme un édredon. Je laisse pousser ma barbe pour des questions de froid universel. Aimer, vivre ou craindre, c'est une question de mémoire.
 
Jean Giono, Les grands chemins, Editions Gallimard 1951

 

 

Partager cet article

Repost 0

Echec/A Failure

Publié le par Fred Pougeard

Le sol était profond et le champ bien situé,
La semence était saine.
Un temps moyennement favorable, pensa-t-on,
Et la récolte serait abondante.
 
Si herser était tout ce qu'il fallait pour
La moisson, son champ
Avait été suffisamment hersé, Dieu sait, pour garantir
Un rendement record.
 
Pourtant, vivant ici,
Entre deux puissances qui s'amassent, je vis comme quelqu'un
Que la neutralité ne peut sauver
Ni l'occupation réjouir.
 
Aucun être tel ne gardera la vie :
L'aile innocente est bientôt abattue,
Et les étoiles privées s'effacent dans l'aube rouge sang
Où deux mondes luttent.
 
La rouge avancée de la vie
Contracte l'orgueil, fait appel au sang commun,
Bat le champ en une lame unique,
Fait du chagrin une grenade sous-marine.
 
Va donc avec de nouveaux désirs,
Car là où jusqu'alors nous bâtissions et aimions
Est un no man's land, et seuls les fantômes peuvent vivre
Entre deux feux.
 
*
The soil was deep and the fields well-sited,
The seed was sound.
Average luck with the weather, one thought,
And the crop would abound.
 
If harrowing were all that is needed for
Harvest, his field
had been harrowed enough, God knows, to warrant
A record yield.
 
Yet living here,
As one between two massing powers I live
Whom neutrality cannot save
Nor occupation cheer.
 
None such shall be left alive :
The innocent wing is soon shot down,
And private stars fade in the blood-red dawn
Where two worlds strive.
 
The red advance of life
Contracts pride, calls out the common blood,
Beats song into a single blade,
Makes a depth-charge of grief.
 
Move then with new desires,
For where we used to build and love
Is no man's land, and only ghosts can live
Between two fires.
 
Cecil Day Lewis, Collected Poems, Londres, Cape and the Hogath Press, 1954. dans Anthologie bilingue de la poésie anglaise, Trad divers, Collections La Pleïade, Editions Gallimard 2005
 
 
 
 

Partager cet article

Repost 0

Son visage n'a presque...

Publié le par Fred Pougeard

Son visage n'a presque
plus rien
d'humain
 
Elle va bientôt disparaître
dans le calme
marais
végétal
 
Reste !
 
Mon Amour Fou !
 
 
Everything human
is leaving
her face
 
Soon she will disappear
into the calm
vegetable
morass
 
Stay !
 
My Wild Love !
 
*
Un ange passe
Dans un éclair
Dans la chambre
Un fantôme nous précède
Une ombre nous suit
Et chaque fois que nous nous arrêtons
Nous tombons
 
An angel runs
Thru the sudden light
Thru the room
A ghost precedes us
A shadow follws us
And each time we stop
We fall
 
Jim Morrison, Wilderness, traduit de l'anglais par Patricia Devaux, Colombus & Pearl Courson 1988, Christian Bourgois Editeur 1991
 

Partager cet article

Repost 0

Aimer, être aimée...

Publié le par Fred Pougeard

Aimer, être aimée ! Nos actes sont pathétiques. A l'époque où j'étais en seconde ou troisième année, à l'école de filles, dans une composition de grammaire anglaise, nous fûmes questionnés sur l'actif et le passif des verbes. Frapper, être frappé ; voir, être vu. Parmi bien des exemples de cette sorte brillait ce couple de mots : aimer, être aimé. Comme chaque élève examinait le questionnaire avec attention et réflexion et suçait la mine de son stylo, l'une d'elles, non sans malice, mit en circulation un bout de papier, et la fille qui se trouvait derrière moi me le fit passer. Quand je l'eus sous les yeux, j'y trouvais la double question suivante : désires-tu aimer ? Désires-tu être aimée ? Et sous les mots "désires-tu être aimée", de nombreux cercles avaient été tracés à l'encre, au crayon bleu ou rouge. Au contraire sous les mots "désires-tu aimer" ne figurait aucun signe. Je ne fis pas exception et ajoutait un cercle de plus au-dessous de "désires-tu être aimée". Même à seize ou dix-sept ans, alors que nous ne savons pas tout à fait en quoi consiste "aimer" ou "être aimée", nous autres femmes, nous semblons connaître déjà d'instinct le bonheur d'être aimées.

Mais, au cours de cette composition, l'élève assise à côté de moi prit le bout de papier, y jeta un coup d'oeil, puis sans hésiter, elle traça un grand cercle, d'un coup de crayon appuyé, à l'endroit où ne figurait aucun signe. Elle, elle désirait aimer. Même aujourd'hui, je me rappelle très bien qu'à ce moment, je me sentis déconcertée, comme si l'on m'eût attaquée soudain par traîtrise ; toutefois, au même instant, j'éprouvai  un léger sentiment de révolte, à cause de l'attitude intransigeante de ma compagne. C'était une des élèves les plus ternes de notre classe, une fille effacée, plutôt renfermée. Je ne sais quel avenir a été le sien, avec ses cheveux tirant sur le châtain, et qui restait toujours seule. mais aujourd'hui, tandis que j'écris cette lettre, après plus de vingt ans déjà, le visage de cette fille solitaire s'impose à moi, comme s'il ne s'était écoulé qu'un temps très bref.

Quand leur vie prend fin, quand elles reposent en paix, le visage tourné vers le mur de la mort,-la femme qui peut prétendre avoir pleinement goûté le bonheur d'être aimée et la femme qui peut affirmer avoir aimé, si malheureuse qu'elle ait vécu,-à laquelle Dieu accorde-t-il le repos véritable, la paix éternelle ? Mais en est-il une sur cette terre qui puisse prétendre devant Dieu qu'elle a aimé ? Oui, il doit y en avoir. Cette fille à la chevelure clairsemée était sans doute destinée à être l'une de ces rares élues. Malgré ses cheveux arrangés sans goût et ses vêtements peu soignés, malgré son corps sans grâce, elle peut s'enorgueillir d'avoir aimé !

Yashushi Inoue, Le fusil de chasse (Lettre de Saïko) (1949). Roman traduit du japonais par Sadamachi Yokoo, Sanford Goldstein et Gisèle Bernier. Editions Stock 1963

Partager cet article

Repost 0

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>