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Ivresse

Publié le par Fred Pougeard

Et je m'en vais comme un homme ivre
parmi des pays chancelants et des livres
où je ne sais plus lire
que ton nom.
 
Je m'en vais, les étoiles me portent. 
N'espère pas que je m'en sorte :
l'azur me tient dans ses eaux mortes.
J'ai les deux pieds au firmament.
 
                                          Octobre 1979
 
Marcela Delpastre, Les disparates Edicions dau chamin de sant jaume 2002
 

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Hymne à Satan

Publié le par Fred Pougeard

Toi qui n'es jamais
qu'une blessure à la paroi
une égratignure au front
qui délicatement incite
à la mort.
Tu aides les faibles
mieux que les chrétiens
tu viens des étoiles
et tu détestes cette terre
où des moribonds pieds nus
se donnent la main jour après jour
en cherchant dans la merde
le sens de leur vie ;
puisque je suis né de l'excrément
je t'aime
et j'aime déposer sur tes
mains délicates mon ordure.
Ton symbole était le cerf
et le mien la lune
que tombe la pluie sur
nos faces
nous unissant en une étreinte
silencieuse et cruelle en laquelle
comme le suicide, rêve
sans anges ni femmes
démuni de tout
excepté de ton nom
de tes baisers sur mon anus
et de tes caresses sur mon crâne chauve
nous arroserons de vin, d'urine & de
sang les églises
offrande des mages
et sous le crucifix
nous hurlerons.
 
Leopoldo Maria Panero, Poèmes de l'asile de Mondragón (1987-1997) Traduit de l'Espagnol par Cédric Demangeot et Victor Martinez, Editions Fissile 2017
 
 

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Je suis devenu aussi simple et solitaire...

Publié le par Fred Pougeard

Je suis devenu aussi simple et solitaire
           que le quartier nord-ouest dans la neige fondue.
Même après toutes ces années je suis heureux
que l'inconnue m'ait fait signe
quand mon train quelconque a démarré.
Sans répit sa main blanche coud les secondes entre elles.
          Le temps du développement personnel est venu,
et je n'ai pas besoin de rêver.
 
*
 
Entre les rêves diurnes et nocturnes,
je choisis les diurnes,
car les nocturnes sont enregistrés en allemand
et parlent de gens
avec des idées derrière la tête,
mais dans le cortège chancelant
des vivants et des morts rêvés
les silhouettes délicates et inconnues de moi
puisent leur grâce
dans la lumière du matin
et dans les tulipes en feu
que je prends du vase sur ma table de travail
pour les leur tendre.
 
*
 
Quand je suis passé aujourd'hui devant ta maison
où le lustre était encore allumé
et où un papillon de nuit pris de vertige
tournait dans le silence blanc comme un linge
que ta vie a laissé derrière elle,
c'était comme si tu mourais à nouveau. 
Mais quand plus tard aujourd'hui
je me suis arrêté devant encore une maison
et que j'ai levé les yeux vers une fenêtre ouverte au quatrième
là où jeune j'avais passé mon temps
plein d'espérance à regarder
le boucan du monde
l'avenir a soudain recommencé
de plus belle.
 
*
 
La radio a capté une station lointaine
où un choeur d'enfants
dans une langue qui doit être du russe
lit quelque chose qui doit être de la poésie
et pourrait sonner comme une traduction
du poème que j'ai toujours rêvé d'écrire.
 
Søren Ulrik Thomsen, Les arbres ne rêvent sans doute pas de moi, traduit du danois par Pierre Grouix, Editions Cheyne 2016

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Art poétique

Publié le par Fred Pougeard

J'ai la trentaine à bride abattue dans ma vie
je vous cherche encore pâturages de l'amour
je sens le froid humain de la quarantaine d'années
qui fait glace en dedans, et l'effroi m'agite
 
je suis malheureux ma mère mais moins que toi
toi mes chairs natales, toi qui d'espérance t'insurges
ma mère au cou penché sur ton chagrin d'haleine
et qui perds gagnes les mailles du temps à tes mains
 
dans un autre temps mon père est devenu du sol
il s'avance en moi avec le goût du fils et des outils
mon père, ma mère vous saviez à vous deux
nommer toutes choses sur la terre, père, mère
 
                         j'entends votre paix
                         se poser comme la neige...
 
Gaston Miron, L'homme rapaillé, Presses de l'Université de Montréal 1970, Editions Gallimard 1999
 
 

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L'Irlande avec Emily

Publié le par Fred Pougeard

Les cloches sonnent à toute volée dans les allées,
Blanche la brume sur l'herbe.
A présent les Julia, les Maeve, les Maureen
Longent les champs pour aller à la messe.
Des arbres racornis aux petites pommes vertes,
Gardent la chapelle proprette et blanchie à la chaux,
Des portes dorées, un chambranle grené,
Des fenêtres en ogive richement historiées
De vitraux polychromes.
 
Vois-tu les congrégations de noir voilées
Fixer les vêtements liturgiques brodés,
Murmurer devant les stations peintes
Quand ton Sacré Cœur révèle 
La grasse Kildare aux champs parfumés,
Roscommon, fluette dans les ombres des frênes,
Westmeath se mirant dans son lac,
Leix tentaculaire gardée par ses collines,
Toutes agenouillées dans un halo d'argent ?
 
Entre ifs et chèvrefeuille, murs et boules-de-neige,
Enfoncés dans les orties reposent les fidèles ;
Les lieues serpentines de sureau fleuri,
Le sycomore vêtu de lierre,
Les ruines de domaines déserts,
Cernés de tourbières, ceints de ronces-
Des villes riches ou des villes pauvres comme
Elles, oh ! il y en a des comtés pour
Nous protéger au Royaume de l'Ouest.
 
Côte rocheuse, lointaine et étrangère,
Collines pierreuses ruisselant sur l'espace,
Affleurement pierreux du Burren,
Pierres dans tous les lieux fertiles
Petites champs piquetés de rochers,
Bas-côtés de pierres grises tachetés de safran,
Appentis aux murs de pierres, chaumés de roseaux,
Où un peuple de l'âge de pierre engendre
Les ultimes rejetons de l'âge de pierre européen.
 
A-t-elle tenu, la chaleur de juin ?
Elle asséchait les mares laissées par la mer,
Quand nous filions ensemble à bicyclette
Sur les allées inondées de fuchsias.
Jusqu'à ce que se dresse, abrupte et solitaire,
Une abbaye ruinée, rien que son chœur,
Encroûtées de lichens, caressées par les temps,
Surgissaient les arches, larges, splendides,
Romanes contre le ciel.
 
Là, sous l'égide d'un pinacle,
Une famille éteinte attend
Une résurrection de l'Eglise d'Irlande
Près des portes rompues et rouillées.
Laine de mouton, paille et fiente recouvrent
Les tombes des vieilles filles, des libertins et des amants,
Dont le formidable mausolée
Chante son propre Te Deum par la mer porté
Entre les ardoises descellées.
 
*
 
 
Bells are booming down the bohreens,
White the mist along the grass.
Now the Julias, Maeves and Maurrens
Move between the fields to Mass.
Twisted trees of small green apple
Guard the decent whitewashed chapel,
Gilded gates and doorway grained
Pointed windows richly stained
With many-colored Munich glass.
 
See the black-shawled congregations
On the broidered vestment gaze
Murmur past the painted stations
As thy Sacred Heart displays
Lush Kildare of scented meadows,
Roscommon, thin in ash-tree shadows,
And Weastmeah the lake-reflected,
Spreading Leix the hill-protected,
Kneeling all in silver haze ?
 
In yews and woodbine, walls and guelder,
Nettle-deep the faithful rest,
Winding leagues of flowering elder,
Sycamore with ivy dressed
Ruins in demesnes deserted,
Bog-surrounded bramble-skirted-
Townlands rich or townlands mean as
These, oh, counties of them screen us
In the kingdom of the West.
 
Stony seaboard, far and foreign,
Stony hills poured over space,
Stony outcrop of the Burren,
Stones in every fertile place,
Little fields with boulders dotted,
Grey-stone shoulders saffron-spotted,
Stone-walls cabins thatched with reeds,
Where a Stone Age people breeds
The last of Europe's stone age race.
 
Has it held, the warm June weather ?
Draining shallow sea-pools dry,
When we bicycled together
Down the bohreens fuchsia-high.
Till there rose, abrupt and lonely,
A ruined abbey, chancel only,
Lichen-crusted, time-befriended,
Soared the arches, splayed and splendid,
Romanesque against the sky.
 
There in pinnacled protection,
One extinguished family waits
A Church of Ireland resurrection
By the broken, rusty gates.
Sheepswool, straw and droppings cover,
Graves of spinster, rake and lover,
Whose fantastic mausoleum
Sings its own seablown Te Deum,
In and out the slipping slates.
 
John Betjeman, New Bats in Old Belfries (1945)  dans Anthologie bilingue de la poésie anglaise, La Pleïade, Gallimard 2005
 
Photo : John Betjeman (à gauche) avec le poète Philip Larkin
 
 
 
 
 
 
 

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I Comme un départ à la première personne

Publié le par Fred Pougeard

...
Tout commence par une perte
une rencontre brutale avec soi
le long apprentissage de la pensée
 
pour
ne plus
penser
 
sur le chemin des tombes
des fragments
d'os de peaux.
plus ou moins vieux plus ou moins secs
se décharner de l'illusion
se dépecer des origines
écorces sédimentées plus que racines
 
racle encore
 
l'impératif interne des hautes études
se délester de toutes les leçons
apprises enfant les yeux fermés
en toute confiance les yeux fermés
lorsqu'ils s'ouvrent
les yeux
il est si dur de ne pas tomber
personne n'avait su dire prévenir
Personne 
ne le voulait
 
mieux vaut avaler le pronom.
guérir du troisième qui se tait
 
l'éblouissement
qui n'est 
ne peut-être Saint Esprit
dans l'étendue dépliée de son être
l'iris tourne fou
le coeur fait mine de disparaître
distorsion
distorsion
reviennent deux globes rouges
la chair en un souvenir halluciné
                                 et sur la langue
et sur la langue qui désormais se tait
 
l'intuition
 
(...)
 
Anne Mulpas, Les pattes frêles du désir, Anthologie Triages, Voix unes & premières (Vol.I). Editions Tarabuste 2016
 
 

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Les voix dans l'orme. Elm

Publié le par Fred Pougeard

Je connais le fond, dit-elle. Je le connais par le pivot de ma grande racine :
C'est ce qui te fait peur. 
Moi je n'en ai pas peur : je suis allée là-bas.
 
Est-ce l'océan que tu entends en moi,
Ses griefs, ses insatisfactions ?
Ou la voix du néant qui un jour t'a rendue folle ?
 
L'amour est une ombre.
Tes pleurs, tes mensonges ne sauraient le retenir
Ecoute : ce sont ses sabots : il s'est enfui comme une cheval.
 
Toute la nuit je galoperai avec la même fougue,
Jusqu'à ce que ta tête soit une pierre, ton oreiller un champ de course.
Où l'écho viendra retentir.
 
A moins que je ne t'apporte le bruit sourd d'un poison ?
Voici la pluie, et ce calme énorme est
Son fruit, couleur de fer-blanc, comme l'arsenic.
 
J'ai subi les atrocités des couchers de soleil
Me suis desséchée jusqu'à la racine
Et mes fibres brûlent, et je lève une main de barbelés rouges.
 
J'explose et mes éclats volent comme des massues.
Un vent d'une telle violence
Ne tergiverse pas : il faut que je hurle.
 
La lune non plus n'a pas de pitié : elle voudrait m'attirer
A elle, stérile et cruelle.
Sa splendeur me foudroie. Ou peut-être est-ce moi qui l'ai attrapée.
 
Je la laisse partir. Je la laisse partir
Plate et diminuée comme après une cure radicale.
Combien tes mauvais rêves me possèdent, me ravissent.
 
Je suis cette demeure hantée par un cri.
La nuit ça claque des ailes
Et part toute griffe dehors, chercher de quoi aimer.
 
Je suis terrorisée par cette chose obscure
Qui sommeille en moi ;
Tout le jour je devine son manège, je sens sa douceur maligne.
 
Des nuages passent et se volatilisent.
Sont-ils les visages de l'amour, ces disparus livides ?
Est-ce pourquoi j'ai le coeur bouleversé ?
 
C'est là toute l'étendue de ma connaissance.
Qu'est-ce donc maintenant que ce visage
Sanguinaire dans son étranglement de branches ?-
 
Son sifflement de serpents acides
Pétrifie la volonté. C'est la faille isolée, l'erreur lente
Qui tue, qui tue, qui tue.
 
Sylvia Plath, Ariel, traduit de l'anglais par Valérie Rouzeau, The estate of Sylvia Plath 1965, Editions Gallimard 2009

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L'attentive

Publié le par Fred Pougeard

Pour le craintif et l'apeuré, pour l'innocent
Et pour le simple qui n'a pas peur d'avoir peur,
Aussi l'enfant qui ne connaît pas de frontière,
L'amoureux téméraire emporté par la loi
Des flammes de son feu : pour quiconque se quitte
Et se jette vers l'autre, une ivresse est captive
Et son miracle attend celui qui sort de soi.
Tout ce qui donne au lieu de prendre pour tenir,
Ce qui appelle au lieu de dire et de savoir,
Ce qui se vide au lieu de se remplir de tout,
Ce qui se perd au lieu de se chercher toujours
Se retrouve riche soudain comme une source
Emerveillée et cependant inépuisable.
 
Armel Guerne, Le poids vivant de la parole. Solaire 1983. Editions Federop 2007

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XIV (Deux traductions)

Publié le par Fred Pougeard

L’amour est bien plus fort que la séparation,
mais la séparation plus que l’amour durable.
Plus la pierre sculptée offre de séduction,
plus l’absence de chair sous nos doigts est palpable.
 
Lever les pieds au ciel, tu n’en es pas capable,
car tu es de granit, tourment sans rémission.
Malgré six bras, comme Shiva, nulle passion
ne peut lever ta jupe, et c’est bien regrettable !
 
Tant d’eau a pu couler ainsi que tant de sang
(si c’était du sang bleu !), qu’importe en ce moment :
l’angoisse encor m’étreint de ce qui nous éloigne
 
et je t’aurais sculptée en verre transparent
plutôt qu’en ce granit afin que tu témoignes
d’un regard qui te perce en adieu déchirant.
 
Joseph Brodsky, Vingt sonnets à Mary Stuart (1974) traduction du russe, Claude Ernoult, Les doigts dans la prose 2014
 
 
L’amour de loin c’est de l’amour, mais loin
c’est loin. Plus le granit vous en impose,
plus on ressent le manquement des roses
chantables d’un vrai corps de femme. Foin
des joies d’amour, dorénavant forcloses,
car de déduit pour une pierre – point.
Et la passion aux bras shivesques joints
ne peut pour ton jupon que pas grand-chose.
 
Non parce que tant d’eau et tant de sang
nous tiennent séparés, Mary, mais parce
que c’est pénible de coucher sans toi,
j’érigerai du verre bénissant,
non de la pierre, car tu la transperces
des yeux, et c’est l’adieu ta seule loi.
 
Joseph Brodsky, Vingt sonnets à Mary Stuart (1974), traduction du russe, André Markowicz, Les doigts dans la prose 2014
 
 
 
(Composés en 1974, ces sonnets à Mary Stuart sont nés d’une promenade au jardin du Luxembourg, à Paris, où le poète en exil croise la statue de Marie Stuart. Plusieurs figures de femmes aimées se superposent à la silhouette de la reine d’Écosse.)

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Poème

Publié le par Fred Pougeard

Le mystère -c'est la voix étouffée des ramoneurs derrière les murs et le parcours de la Grange-Batelière sous l'Opéra.
 
La peur -c'est un roulement de tombereau, la nuit, dans les bois où ne passe aucune route.
 
La douceur -c'est un vol de chouette, sous le taillis, au crépuscule.
 
Le contentement -c'est l'odeur d'une blonde qui, lente, efface ses bas noirs.
 
L'angoisse -c'est la congestion, comme une émeute violette, sur le bitume où bouge un soleil ahurissant.
 
L'été -c'est l'ombre de la jarre qu'emperle son frais et cette parole qui traverse encore le dédale des vacances.
 
L'Île-au-Trésor -c'est la touffe de parfums entre tes cuisses -salées.
 
Le désir -c'est la flèche de rubis qui vole par-dessus l'Orénoque en flammes et décochée sans bruit.
 
L'amour -c'est ce pays à l'infini ouvert par deux miroirs qui se font face.
 
L'enfance -c'est la clef rouillée que cachent les buis -celle qui forcerait toutes les serrures. 
 
Le rêve -c'est l'instant où tombe enfin la robe des clairières.
 
La plus belle récompense de l'homme -c'est encore son sommeil.
 
Et le mien tarde bien à venir.
 
André Hardellet, La Cité Montgol, Editions Seghers 1952
 
 
 

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