Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

La camionnette

Publié le par Fred Pougeard

L'odeur d'un feu de bois infesté de cochonneries diverses
(mais qu'est-ce qui brûle ?) pénètre et puis stagne dans le wagon.
 
C'est l'année de la sécheresse : la Marne véhicule une mousse verte
qui devant les barrages s'accumule, plus dense que du gazon.
 
Le long de la voie ferrée deux cyclistes pédalent côte à côte,
suivis d'un long cordon de poussière tel qu'un troupeau de moutons.
 
On voit aussi des chevaux tout à fait émouvants qui broutent,
le cou délicatement allongé comme par un pinceau.
 
La terre—plate avec des couloirs et des enclos de verdure
ouvrant entre les saules de vieux confortables salons—
 
est rose sous le soleil bas luisant à travers une tenture
de brume soyeuse qui l'adoucit mais le laisse parfaitement rond.
 
En tout cas il descend toujours bien moins vite qu'il ne monte,
comme s'il regrettait tout à coup la terre qu'il éclaire, et
 
On a beau savoir que c'est elle qui tourne : ça ne compte
pas du tout. Pendant quelque temps le monde reste en arrêt.
 
Sauf au milieu des champs une minuscule camionnette jaune
qui éclate dans les nuances de pêche trop mûre du soir.
 
Elle fonce en cahotant parmi des maïs et des chaumes,
vers le zénith, ayant fait le plein de super et d'espoir.
 
Jacques Réda, Moyens de transport, avec des illustrations de l'auteur, Fata Morgana 2000
 
 
 
 

Partager cet article

Repost0

L'âme

Publié le par Fred Pougeard

L'âme :
   New-York est loin de l'île Maurice. —je nomme la distance.
   Naguère par bateau à voile, il fallait trois mois pour y aller. Aujourd'hui par l'avion ça prend trois jours. L'avion atomique nous y mènera en trois heures et telle fusée en trois minutes. 
   La radio fait mieux, elle nous y mène en un tiers de seconde. —Viendra un jour où la télévision nucléaire nous y mènera en un millième de seconde. —Nous marchons rapidement vers la vitesse du temps instantané, jusqu'à atteindre la vitesse même de l'espace. 
   Tu veux dépasser le temps instantané ? Sois sur le plan de l'âme.
 
Malcolm de Chazal, Science Magique dans La Vie derrière les choses, Editions de la Différence 1985
 
 
     

Partager cet article

Repost0

Légende

Publié le par Fred Pougeard

Le père de mon père avait pris le train
vers l'ouest jusqu'à la Grass Valley, il enterra trois enfants
à l'ombre d'un arbre qui étendait ses bras autour de sa boulangerie.
Par les nuits froides, il voyait des étoiles qu'il
n'aurait pas imaginé exister, entendait des animaux sauvages
hurler une solitude qu'il connaissait.
 
Sa femme était morte, et chaque matin
il se levait pour le pain et à cause du froid. Les chevaux
reniflaient dans le noir. Il avait souffert de la faim,
déjà, au Canada, un hiver si dur
que son chien en était mort, et ce chagrin-là était
le sentiment qui remontait vers le nord de sa poitrine.
 
Le cœur n'est pas un diamant qu'on peut comprimer
en quelque chose de dur comme la pierre, non, c'est plutôt le mot
que le père de mon père se disait à lui-même
pendant ces nuits trop froides de Californie où
tout ce qu'il pouvait voir était le travail devant lui,
et les morts derrière —
 
son nom à elle.
C'est son nom qu'il disait.
 
John Freeman, Vous êtes ici (Maps) (2017) Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Ducrozet. Actes Sud 2019

 

Photo de John Freeman par Nicolò Filippo Rosso.

Partager cet article

Repost0

Les péripéties de la Création

Publié le par Fred Pougeard

1
 
Je tends
La main dans la brume
Pour m'appuyer à la vie
 
Par des rochers des passerelles
Je descends des cimes des montagnes
Je descends vers les cours chaulées de la plaine
             pour me réjouir du silence de la plaine choisie
 
Je viens —pèlerin—  des grandes traditions
Où les parents sont plus proches que les dents
Où les mots peuvent redevenir des gens de lumière
              rayonnant de lumière
Où la vue à elle seule suffit pour assouvir les désirs de la chair
Et les enfants de lumière naissent —de la Lumière— par l'amour seul
Je viens aux cours chaulées —couche de lumière nouvelle sur
              couche de lumière ancienne—
Je viens aux cours où la robuste Obscurité monte la garde une boucle
              d'oreille luisant à l'oreille
Je viens admirer les pièces parées d'icônes miroirs tableaux
Représentant roues et papillons cieux escaliers et halos
 
2
 
Aux cours fraîchement chaulées c'est la fête
Mère Mélanie —frêle distinguée aveugle—
Me dit : "Tu es un enfant sans péché Ton corps et ton âme
                 sont purs—
regarde dans l'œil de la lampe sacrée et le visage du Saint du jour
                 prendra contour..."
 
Ici —dans la petite pièce aux icônes à la place de fenêtres—
Où la parole du ciel tient lieu de fortune et de parure de dot—
Mère Mélanie —frêle et droite comme une chandelle—
Atteint par sa flamme l'état d'illumination
 
Ici —où de l'argile durcie sortent de hauts brins d'herbe
Où les anges se penchent pour boire —comme de la rosée— le myrte de
                 la lampe sacrée
Mère Mélanie —elle-même une petite icône au visage lumineux—
Amplifie ma vie jusqu'au majestueux
 
3
 
J'entrouvre la porte Je regarde le tapis de la grande demeure
représentant les hommes de la tribu un jour de chasse glorieuse
Armés de bâtons d'arcs et d'harpons —les ancêtres chassent
La Lumière comme un animal préhistorique et les blessures étincelantes
De La Lumière traquée tremblotent couvent saignent...
 
Devant la bouche de la grotte le soir tombe le soir tombe
 
Teo Chiriac, Le Monstre Sacré (Les Escaliers de Teo) 2009, cité dans la revue Poésie/première, n°66 Décembre 2016 Dossier Poésie de la République de Moldavie. Traduit du moldave par Doina Ioanid et Jan H.Mysjkin
 
 
 
 
 

 

Partager cet article

Repost0

Pâques 1957

Publié le par Fred Pougeard

 

(Extraits)
1
 
Commence, recommence n'importe où !
Il importe désormais
seulement que tu fasses chaque jour
un quelconque travail, un travail
fait seulement avec attention, avec
honnêteté. Il importe seulement
que tu apportes à bâtir indéfiniment la réalité
(jamais finie) ta très très petite part quotidienne...
À travers la lunette ou pour l'œil encore unique
tu vois lentement, en détail très mal,
au total assez bien. Assez pour t'orienter.
Assez pour savoir marcher, le chemin qui peu à peu
se découvre. Assez pour tant bien que mal
faire ta part. D'ailleurs, en fait,
importe-t-il, le détail du travail,
le détail des formes du pied dans le sable,
ou bien le but où tu finis peut-être, parfois, par arriver ?
Mais il n'y a pas de but non plus.
Le but recule toujours vers les sables non atteints.
 
3
 
Plus de somnifères. Plus d'apparences.
Plus de symboles, à vrai dire, ni pierres, ni plantes.
Ni maisons. Ni arbres.
Venez sur mes sentiers déserts, avancez-vous
vers mes espaces déserts. Je serai désormais
la voix du silence, l'ombre à votre gauche les jours
de grande lumière, le son des pas sur les cailloux,
le temps qui passe et passe si lentement, si vite
je suis votre silence et ce qui est autour, je suis
votre silence dans ce qu'il a rarement de plus profond.
Dites-moi bonsoir, dites-moi bonjour, bonjour surtout,
bonjour longtemps à l'orée des journées à travailler
dites-moi bonjour pour m'appeler moi maintenant,
moi à mon tour, toi à ton tour, nous à notre tour
pour nous appeler
à la création.
 
                                                                                                  Lundi, Pâques
 
5
 
bec jaune, bec courbe, bec de lapin ou de
cygne. Ne m'apportent rien. Ne m'apprennent rien.
Il faut attendre. Dans le silence et le noir.
Dans l'ombre malsaine de la nuit tourmentée.
Dans le désordre. Il faut attendre sans même
un espoir précis. Il faut attendre jusqu'à ce que
le résultat attendu se soit réalisé.
C'est-à-dire attendre les moments, les chances 
les je ne sais quoi rarement réussis. 
Adieu Floriane ! Je ne sais plus qui tu es,
à quoi, à qui tu ressembles. C'est trop loin.
C'est trop grêle, trop enfantin, trop inimportant,
trop libre de tout, simple caprice du cœur 
ou est-ce de l'œil ? Les autres maintenant
voyagent, essayent bientôt de dormir. D'autres
se sont couchés et dorment profond. D'autres
lisent en un moment d'insomnie un dernier
chapitre. Dans d'autres longitudes, d'autres
célèbrent la dernière heure du jour ou la
première du matin. Le mistral ne règle rien.
Il faudra du temps pour faire une seule
observation simple et vraie.
 
                                                                                     Lundi/mardi de Pâques 01.20
 
 
 
9
 
Qui a besoin de toi ? personne.
Y en aura sans doute qui ne déteste pas
prendre un verre, raconter une histoire, faire un tour,
causer, et qui en un sens, pour un moment,
si tu étais mort, regretteraient ta disparition.
Mais le fait qu'en fin de compte, pour toi, sur cette terre,
pas pour eux, tu sois disparu, ça ne changerait rien
à leur humeur, leur appétit, leur désir de bouger
et pourquoi cela changerait-il quoi que ce soit ?
Voici donc les limites à connaître clairement.
À l'intérieur de cette limite, il est quelque espace.
Rien de fou, mais assez pour l'homme vraiment
libre, vraiment raisonnable (en supposant que ce mot
ait un sens quelconque). Il s'agit, après tout
uniquement
de préparer le terrain généralement ingrat
sur lequel on va jeter le grain au demeurant médiocre
ou mieux encore : incertain, de ta difficile croissance.
Eux-aussi, ils aiment dormir, ne rien faire de spécial,
croire un peu, lire beaucoup, se promener
et ne pas chaque jour être forcés à des choix inutiles
et inutilement spectaculaires. On ne veut pas que les choses
arrivent ; on veut qu'elles soient et ne changent que
lentement, très lentement, comme un tissu réel
sur un corps réel. Ceci dit, bien sûr
je remercie l'ange gardien et crois le reconnaître
pour autant que possible sans l'avoir encore vu.
Sans l'avoir même senti ou entendu ou même
réellement deviné. Mais je crois qu'il existe.
Comme le facteur après tout jamais vu
depuis six mois dans ce nouvel appartement.
Comme le temps va vite, avec ses dégâts
au moins aussi vite qu'avec ses plaisirs.
La petite à cette heure dort. Profonde, régulière
haleine. Profonde ? Peut-être, oui, et en tout cas
régulière. Un arbre peut-être croit sentir
des flairements d'insectes ou des animaux
se frottant le derrière contre ses épines,
ou des mouches cherchant le vol indéfini.
Cette écriture est devenue difficile, minuscule,
pas spécialement claire, et peut-être destinée
à retomber peut-être à un niveau confus,
peu propre. Il faut reprendre
en apprenant par des leçons élémentaires
concernant toute la longueur du corps.
Plus de force pour protéger dans le titre et les
andouillettes le tirage de ton film ou qu'est-ce
et surtout ces dessins-couvertures, avec tant
de dessins parfois déformés ou transformés en 2
par les couvertures à la "créateur".
Seigneur, permettez-moi
de garder patience, de ne pas demander trop,
de savoir attendre le non-prévisible,
le non-prévu, sorti brièvement de quelque
naufrage ou catastrophe, si l'on y échappe.
 
                                                                                                Samedi 01.30
 
11
 
Voici refermée la porte qui menait
eaux eaux sombres et souterraines.
Certes, il y a encore du dégât. Un œil fermé,
Une ample cicatrice du crâne.
L'insomnie de la première partie de la nuit.
Les dents piteuses. La mémoire
encore médiocre. Mais tout ceci vivant.
Que fera-t-on désormais ?
Un travail sédentaire, un peu solitaire.
Un séjour principal à la campagne.
Que fera-t-on ? Ce qui demandera à être fait.
Ce qui se présentera. Ce qui
Insistera. Que fera-t-on ? On vivra.
Longtemps. Patiemment. Sans protestations.
On vivra parce qu'il faut vivre, parce qu'il faut
faire ce que l'on est né pour faire.
On ne cherchera plus à fuir. Il n' y a pas
de fuite possible, véritable. Il n'y a
que la possibilité de faire ce qu'on est né pour faire.
 
                                                                                                   3.5.57, 0100 heures
(...)
 
Jean-Paul de Dadelsen, Jonas. editions Gallimard 1962
 
 
 
 
 

Partager cet article

Repost0

Pour un panache de lumière

Publié le par Fred Pougeard

Je craignais les Saints de glace
pour le vieux cerisier du verger
et c'est une grêle de mai
qui a déchiqueté sa robe mariale printanière.
Pas de cerises donc, cette année
et les pétales déconfits,
les jeunes feuilles lacérées
seront onguents pour ses racines.
 
Ainsi ceux qui avant toute chose
rêvent de vivre au plein cœur vivant
de leur existence,
ceux-là savent qu'il n'est de loi inscrite
sur le livre à jamais vierge de toute destinée
que celle aléatoire et fortuite du seul hasard :
à la croisée du doute et de l'incertitude.
Ne leur reste, alors, que le pari tressé
de désir, d'espérance et de rêve
de tendresse et d'amour
de libre poésie bien sûr,
de vérité donc, 
en réponse à toute énigme.
 
Nos vies sont celles des comètes
qui sillonnent les abîmes de l'infini :
comme elles, nous usons notre bref temps de vie
pour un panache de lumière
aussi éphémère
que singulier.
 
                                                                        Pour toi, Fred !
                                                                        15 mai 2018
                                                                        à Chaminadour.
 
Bernard Blot, d'un recueil à venir

Photo, Bernard Blot sur la Petite Creuse © Alice Blot

Partager cet article

Repost0

By night

Publié le par Fred Pougeard

Cette maison n'est pas la mienne,
Pourtant j'y vis comme chez moi,
Tout le jour enfermé. Pourquoi
Ai-je attendu que la nuit vienne
pour sortir comme un clandestin ?
Sur le seuil obscur, je m'arrête : 
Le quartier désert est éteint.
N'ayant plus une cigarette,
Je vais au hasard dans Paris
Qui se dérobe ou qui se masque.
Une aile de chauve-souris
Géante volette et, fantasque,
Me trompe à tous les carrefours.
Mais des escaliers raccourcissent
Le chemin, plus noirs que des fours
Où flotte une odeur de saucisse
Fumée. Et voici le traiteur
Sur le point de fermer boutique.
J'entre : "Etes-vous acheteur ?"
"Non, monsieur, ma quête est mystique."
Econduit sans autre débat,
Je dois sortir à quatre pattes
Et chercher plus loin le tabac
Salvateur des homéopathes.
Vers le boulevard Saint Michel
Qui brille faiblement dans l'ombre,
J'erre comme un romanichel,
De rue en rue un peu plus sombre
Et suivi de l'oeil par ce chien
Obèse et faux comme un satrape.
Au fond d'un bar platonicien,
Subitement il me rattrape,
Voulant du sucre. Son museau
Tour à tour implore et menace.
Mais je n'en ai pas un morceau.
N'importe : il devient si tenace
Qu'il me distrait du résumé
Qui, sur un mur de la taverne,
Mélange en dessin animé,
Au vieux mythe de la caverne,
Tous mes avatars conjugaux
Et la ferveur inassouvie
Qui métamorphosa ma vie
En tas de livres et de mégots.
Enfin, le barman me libère
En donnant des sucres au chien,
Et je repars, d'un réverbère
A l'autre qui n'éclaire rien.
La ville est épaisse, profonde,
Obscure et chaude comme un lit
Où doucement s'ensevelit
L'angoisse d'être seul au monde.
Puis soudain dans le jour blafard,
Un merle illuminé pérore,
Et je m'éveille à Vaugirard
Près d'une main couleur d'aurore.


Jacques Réda, Le XVe magique dans Châteaux des courants d'air. Editions Gallimard 1986

Partager cet article

Repost0

Le lever des amants

Publié le par Fred Pougeard

Les draps d'abord rejetés
maintenant ramenés par dessus les montagnes cutanées et la forêt des têtes
sont des manteaux de tragédiens
à l'instant où se couche le soleil
et où les tragédiens couvrent leur face
opposant à la lumière pourprée le blanc laiteux des toges
hautes voilures abstraites à l'ombre desquelles
des souffles écrasés se cachent
 
Campement fugace des amants
sous la minceur des tissus protégeant le trafic des caresses qui s'opère
scandé par des balbutiements
la tiède concavité des draps enferme dans son alvéole
ce miel à peine bruni par l'inquiétude mêlée à la joie temporaire
la rosée douce des corps 
exsudée quand ils confrontent à leur nuit intérieure
la transparence réciproque et le matin de leurs peaux
 
Loin du vent des paroles ennemies
du grésil des prisons
et de la chaleur de plomb des suzerainetés policières
bâtissons un château
sans pont-levis ni donjon
hormis les architectures ébauchées par nos mains
vassales de la royale saison
où notre conjonction se noue
 
Ramages laineux en signes arabes sur le sol
en caravanes fouettées de sable et morfondues par la rigidité des murs
malgré l'élan des entrelacs inextricables
à jamais refermés comme la courbure des lèvres
soumises au poids de leur propre secret
Tapis bénin à nos pieds nus quand ils renoncent à leur commun plan de clivage
parmi les sédiments en pâtes feuilletée de la literie
et découvrent
en foulant les festons
des arabesques pareilles à celles qui dans la dépression de nos paumes
tracent sa route compliquée de tours et de retours
à l'égrènement futur des journées et des nuits
midi nous voit debout
sur ce tissu moelleux substituant à la blancheur dont alternativement nous nous           drapions ou nous nous dévêtions
un fond propice au départ vers la docilité des gestes quotidiens
qu'on accomplit en somnambules
nonobstant l'absence de ces amples tuniques où s'enveloppe le sommeil
comme si l'autorité des statues et des héros de théâtre s'obtenait
au prix d'un autre ensevelissement
celui de notre agilité diurne à sécheresse de tambour
sous la voûte moite et étouffante
que seule éclaire la poix des cris.
 
Viendront alors
après les tragédiens dont les vagues craintivement se retirent
l'ancêtre à redingote
la belle-mère de vaudeville
la cousine à frais mouchoir
la boniche à beaux nichons
et le tendre réseaux de fils d'archal des larmes
accessoires poussiéreux pour la lente pantomime dont longtemps nos bouches              ricaneront
avant la chute sans phrase dans la transmutation sénile
et le vide incisif de la mort.
 
                                                               Octobre 1943
 
Michel Leiris, Autres lancers (1924-1968), précédé de Haut Mal. Editions Gallimard 1969. 
 
Photo : Man ray
 

Partager cet article

Repost0

Élégie à John Donne

Publié le par Fred Pougeard

John Donne s'est endormi et tout dort autour de lui,
dorment les murs, le plancher, le lit, les tableaux
dorment la table, les tapis, les verrous, le cadenas,
l'armoire toute entière, le buffet, les bougies, les rideaux.
Tout dort. Les bouteilles, les verres, les vases,
le pain, le couteau de cuisine, la porcelaine, les cristaux,
la vaisselle, la veilleuse, le linge, la commode, les vitres,
l'horloge, les marches, les portes. Partout c'est la nuit.
Partout il fait nuit : dans les coins, dans les yeux, dans le linge,
dans les dossiers, dans le bureau, dans le discours préparé,
dans ses mots, dans les bûches, dans les pinces à charbon,
dans le recoin de la cheminée éteinte et dans toute chose.
Dans les vestes, dans les souliers, dans les bas et dans les ombres,
derrière le miroir, dans le lit, sur le dos de la chaise,
dans le vase encore, dans le crucifix, dans les draps
dans le balai près de l'entrée, dans les pantoufles. tout s'est endormi.
Tout dort. La fenêtre. Et la neige à la fenêtre.
La pente blanche du toit voisin, et la nappe
qui le couronne. Tout le quartier gît dans le sommeil,
mortellement écartelé par le rectangle de la fenêtre.
Les arcades, les murs, les fenêtres, tout s'est endormi.
Les pavés de pierre et de bois, les croisées, les parterres.
Les clôtures, les chaînes, les dorures, les bornes.
Aucune lumière ne s'allume dans la nuit, aucune roue ne grince...
Dorment les portes, les anneaux, les poignées, les cadenas,
les serrures, les verrous et leurs clefs, les barres de fer.
Aucun bruit, aucun murmure, aucun chuchotement,
le seul crissement de la neige. Tout dort. L'aube s'enfuit.
Dorment les prisons, les serrures. Dorment les balances
sur les étals des poissonniers. Dort le porc éventré. 
Les maisons, les arrière-cours, dorment les chiens enchaînés,
dorment les chats dans les caves et leurs oreilles dressées.
Dorment les souris et les hommes. Londres dort à poings fermés.
Un voilier dort dans le port, et sous sa coque
l'eau et la neige sifflent, les yeux clos,
et se confondent au loin avec le ciel assoupi.
John Donne s'est endormi, et la mer avec lui,
et la falaise de craie qui domine la mer. 
L'île entière dort, emportée dans un sommeil unique
et chaque jardin fermé à triple tour. Dorment
les érables, les pins, les crabes, les mélèzes, les bouleaux, 
dorment les versants des monts, les ruisseaux et les sentiers.
Les renards et les loups. L'ours grimpe dans sa tanière. 
La neige s'entasse à l'entrée des terriers.
Les oiseaux s'endorment et leur chant se tait. 
Le cri des corbeaux, le rire des hiboux dans la nuit,
tout s'efface. L'espace anglais dort dans la paix.
Une étoile étincelle. Un rat vient demander pardon. 
Tout s'est endormi. Gisent tranquilles dans leurs tombeaux
tous les morts. Et dans leurs lits les vivants
dorment au milieu d'un océan de chemise. 
Ils dorment à poings fermés. Solitaires. Enlacés.
Tout s'est endormi. Dorment les rivières, les montagnes, les forêts.
Les fauves, les oiseaux, le monde des morts et celui des vivants.
Seule la neige blanche tourbillonne du haut des cieux noirs,
où tout dort au-dessus de nos têtes.
Les anges dorment. Les saints endormis oublient
l'angoisse du monde, pour leur honte sainte,
dorment la Géhenne et le paradis dans sa splendeur.
Chacun se cloître dans sa demeure,
Le Seigneur s'est endormi. La terre lui est étrangère.
Ses yeux ne voient plus, ses oreilles n'entendent plus.
Le Diable même dort, et la haine s'est endormie
avec lui sur la neige dans la campagne anglaise.
Les cavaliers dorment. L'Archange et sa trompette dorment. 
Leurs chevaux dorment et se balancent en rêve.
La foule innombrable des chérubins enlacés
dort sous la voûte de l'église Saint-Paul. John Donne
s'est endormi. La poésie est plongée dans le sommeil.
Dorment toutes les images, toutes les rimes
et les accents. Les vices, le spleen et les péchés
tranquilles, gisent épars dans leurs syllabes.
Et chaque vers chuchote à l'autre, comme un frère,
un ami à son meilleur ami : pousse-toi donc un peu.
Mais ils sont tous si loin des portes du paradis,
ils sont si pauvres, si drus, si purs, qu'ils sont unanimes.
Toutes les strophes dorment, dort le choeur sévère des iambes,
dorment les chorées, comme des gardes le long d'un défilé.
Et dort en eux la vision des eaux noires du Léthé.
Et derrière eux la gloire dort à poings fermés,
à poings fermés dorment les malheurs et les souffrances.
Dorment les vices dans l'étreinte du bien et du mal.
Dorment les prophètes. La neige qui tombe, blanchâtre,
cherche dans l'espace la minceur des taches noires.
Tout s'est endormi. Dorment les livres en lourdes rangées.
Dorment tous les discours et toute leur vérité.
Dorment les chaînes et sourdement tintent leurs maillons.
Tous dorment pesamment : les saints, le Diable, Dieu.
Leurs valets perfides, leurs amis, leurs enfants.
La neige seule chuchote dans la nuit des chemins
et nul autre bruit ne traverse l'espace.
 
Mais quoi ! Écoute ! Dans les ténèbres glacées,
Là-bas quelqu'un pleure et murmure de peur,
Là-bas, prisonnier de l'hiver quelqu'un
pleure. Quelqu'un vit là-bas dans la nuit. 
Une voix si fine. Fine comme une aiguille
sans fil... Une voix qui vogue solitaire
dans la neige, au creux du froid et de la brume,
cousant l'aube avec la nuit. Près du ciel.
Qui sanglote là-haut ? "Est-ce toi, mon ange
qui attends sous la neige comme l'été le retour
de mon amour ? Dans les ténèbres, tu rentres chez toi ?
Est-ce toi qui cries dans la nuit ? " — Pas de réponse.
"Est-ce vous, chérubins ? Le murmure de ces larmes
me rappelle votre chœur mélancolique.
Est-ce vous qui avez décidé soudain de quitter
ma cathédrale endormie ? Est-ce vous ? Est-ce vous ? "
Silence. "Est-ce toi, Paul ? Ta voix est si rauque
maintenant, après tous ces discours.
Est-ce toi qui baisses dans l'ombre ton front gris
et qui pleures ? " Le silence vole seul à ma rencontre.
"La main qui clôt les regards dans l'ombre
n'est-ce pas la main qui mène toute chose ?
Est-ce toi, Seigneur ? Mon esprit s'épuise,
mais la voix qui pleure est trop haute. "
Le silence s'ajoute au silence. "Est-ce toi, Gabriel,
qui souffles dans ta trompette au milieu des aboiements ?
Seul je viens à peine d'ouvrir mes yeux
et les cavaliers sellent déjà leurs chevaux.
Tout dort pesamment enlacé dans l'obscurité profonde.
Déjà les meutes innombrables se ruent du haut du ciel.
Est-ce toi, Gabriel, qui sanglotes dans ta trompette,
dans les ténèbres solitaires de l'hiver ?"
 
Non, c'est moi, ton âme, John Donne.
Je suis seule ici sous le ciel et je souffre
d'avoir créé par ma peine inlassable
des sentiments et des pensées lourds comme des chaînes.
Tu aurais pu t'envoler, chargé de ce fardeau,
jusqu'aux passions, jusqu'aux péchés, plus haut encore.
Tu étais un oiseau et tu as vu ton peuple entier
voler jusqu'à l'horizon sur le versant des toits.
Tu as vu toutes les mers et tous les pays lointains.
Tu as vu l'enfer en toi et chez les hommes.
Et tu as vu devant toi le paradis transparent
enchâssé dans la ronde triste des passions.
Tu l'as vu : la vie ressemble à une île.
Et tu parlais sans cesse avec cet Océan. 
Le monde n'est que ténèbres et noirs hurlements.
Tu as volé autour de Dieu, tu as pris ton élan,
mais tu es trop lourd pour monter jusqu'au ciel
d'où notre monde n'est qu'une poussière de tours,
un long ruban de fleuves, et d'où le jugement dernier
n'apparaît plus le jugement terrible.
Là-bas l'espace entier n'est qu'immobilité,
là-bas tout paraît un songe malade et morbide,
là-bas Dieu n'est plus qu'une lumière à la fenêtre
par une nuit de brume, dans la maison la plus lointaine.
Aucune charrue n'y laboure les champs,
aucune charrue n'y laboure les années et les siècles.
Le mur infini des forêts entoure le pays
et dans les herbes hautes la pluie solitaire danse.
Le premier bûcheron qui poussera son cheval maigre
pour traverser à l'abandon l'effroi des fourrés
verra, s'il grimpe sur un pin, une flamme 
qui luit au plus profond de la vallée.
Tout ce pays confus s'échappe à l'horizon.
Le regard tranquille glisse sur les toits incertains.
Il fait si clair ici. Les chiens cessent d'aboyer,
et les cloches cessent de sonner.
Il comprendra que tout se perd à l'infini, et tournera
son cheval vers la forêt d'un geste brutal. 
Aussitôt les rênes, le traîneau, la nuit, lui-même
et le cheval maigre s'effaceront en un songe biblique.
 
Mais voilà, je pleure, je pleure. Il n'y a pas d'issue. 
Il faut que je retourne au milieu de ces pierres.
Mais je ne peux partir dans mon habit de chair.
Je ne pourrai m'y envoler qu'à l'heure de la mort,
à cette heure unique après t'avoir oubliée, ma lumière,
à jamais, dans la terre humide, et me déchirera
le désir stérile de nager à ta rencontre
pour recoudre de ma chair notre séparation.
Mais quoi ? Pendant que mes larmes troublent ton repos
la neige dure vole à travers les ténèbres
et recoud dans sa fuite notre déchirement
et l'aiguille court, danse et s'élève.
Non, ce n'est pas moi qui sanglote, c'est toi qui pleures John Donne,
tu reposes solitaire et la vaisselle dort dans le buffet,
pendant que la neige tourbillonne sur la maison endormie,
pendant que la neige tourbillonne de l'horizon vers la nuit.
 
Pareil aux oiseaux, il dort dans son nid,
il a confié son chemin vers le bonheur
à l'étoile qui se cache au creux des nuages,
comme les oiseaux. Son âme est pure
mais son chemin dans le monde est rocailleux,
il est plus véridique que le nid de corbeau
au-dessus de la foule grise et vaine des étourneaux.
Comme les oiseaux, il s'éveillera au début du jour, 
mais il repose maintenant sous un voile blanc,
pendant que le sommeil et la neige cousent
l'espace entre son âme et son corps endormi.
Tout dort. Mais deux ou trois vers attendent
encore leur dernier pied, et ricanent.
L'amour profane n'est qu'un fardeau du poète,
l'amour sacré n'est que la chair du prêtre.
Quelle que soit la roue que la rivière entraîne
elle moud toujours au monde le même pain :
si nous pouvons partager notre vie,
qui donc prendra sa part de notre mort ?
Un trou déchire l'étoffe et le premier venu
l'arrache à tous les bouts, part et revient.
Encore un coup ! Parfois l'horizon seul 
prend dans la nuit l'aiguille du tailleur.
Dors John Donne, dors. Dors sans torturer ton âme.
Ton caftan s'étoile de trous et pend, désolé.
Regarde-le et tu verras se lever l'étoile
depuis toujours gardienne de ton repos.
 
Joseph Brodsky, Collines et autres poèmes (1966) Traduit du russe par Jean-Jacques Marie. Editions du Seuil 1987.
 
 
 

 

Partager cet article

Repost0

A Allen Ginsberg

Publié le par Fred Pougeard

Allen, mon cher, mon grand poète d’un siècle meurtrier, 
toi qui t’obstinant dans ta folie
es arrivé à la sagesse.

Je t’avoue que ma vie n’a pas été telle que je l’aurais souhaitée. 

Et maintenant qu’elle est passée, elle reste là comme un pneu inutile au bord de 
la route. 
 
Elle était comme la vie de millions d’hommes, contre laquelle 
tu te révoltais au nom de la poésie et de Dieu tout-puissant.
 
Soumise aux bonnes mœurs, avec la conscience que ces mœurs sont absurdes, 
soumise à la nécessité de nous lever  tous les matins et d’aller au travail. 
 
Avec des désirs non réalisés, et même avec l’envie non réalisée 
de crier et de nous taper la tête contre les murs, avec cette interdiction qu’on se 
répète à soi-même : "Défendu". 
 
Défendu de laisser passer les choses, de se permettre de ne rien faire, 
de méditer sur sa douleur, défendu de chercher de l’aide 
à l’hôpital ou chez le psychiatre. 
 
Défendu à cause du devoir, mais aussi à cause 
de la peur devant les forces qui, dès qu’on les relâche, font apparaître notre bouffonnerie 
 
Et j’ai vécu dans l’Amérique du Moloch, cheveux courts et rasé, 
nouant mes cravates, buvant du bourbon devant la télé tous les soirs. 
 
Les nains diaboliques des désirs faisaient en moi des culbutes, j’en étais 
conscient et je haussais les épaules : cela passera 
avec la vie. 
 
 La crainte m’épiait de tout près, je devais faire comme si 
elle n’avait jamais été là et qu’une normalité bénie 
me reliait aux autres. 
 
Telle peut être aussi l’école des visions, sans drogue 
et sans l’oreille coupée de Van Gogh et sans la fraternité des meilleurs 
esprits derrière les grillages des hôpitaux. 
J’étais un instrument, j’écoutais, en pêchant les voix
 
dans le chœur balbutiant, en les traduisant en phrases claires, 
avec des virgules et un point. 
 
Je t’envie pour le courage de la provocation absolue, des paroles
ardentes, de la malédiction haineuse du prophète. 
 
Les sourires honteux des humoristes sont conservés dans les musées 
et ne sont pas du grand art, mais le souvenir d’un manque de foi. 
 
Pendant ce temps-là, ton cri blasphématoire continue à retentir 
dans le désert de néons, là où erre la tribu humaine 
condamnée à l’irréalité. 
 
Walt Whitman écoute et dit : Oui, c’est ainsi qu’il faut agir, 
pour amener le corps des hommes et des femmes là où 
tout est accomplissement et où ils vont vivre désormais dans chaque 
métamorphose de l’instant. 
 
Et tes banalités journalistiques, ta barbe et tes perles 
et le costume du révolté de cette époque seront pardonnés. 
 
Car nous ne cherchons pas ce qui est parfait, nous cherchons 
ce qui reste d’une tension continue. 
 
En nous rappelant l’importance d’un hasard heureux, d’une rencontre fortuite 
de mots et de circonstances, du matin avec des nuages qui apparaissent ensuite 
comme inévitables. 
 
Je ne te demande pas une œuvre monumentale qui serait 
comme une cathédrale médiévale au-dessus d’ une plaine française. 
 
Moi-même je l’espérais, et je me suis donné de la peine en sachant plus ou moins 
pourtant que ce qui est extraordinaire  devient en général ordinaire avec le temps. 

Et que dans le mélange planétaire des confessions et des langues, nous ne sommes 

pas plus que les inventeurs du rouet 
ou du transistor. 

Accepte cet hommage de ma part, moi qui ai été si différent mais aussi dans le même service inconnu. 

Que l’on présentera seulement, à défaut de mieux, comme l’activité consistant à écrire des poèmes. 

Cszelaw Miłosz, Revue Europe n°902-903 Juin-Juillet 2004. Traduit du polonais par Jacques Donguy et Michel Małowski

Merci à l'excellent blog Le Bar à poème, qui me fait découvrir ce poème.

Photo ©Lein/Writer Pictures/Leemage

Partager cet article

Repost0

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 > >>