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Sauf l'être humain

Publié le par Fred Pougeard

Sauf l'être humain

Changer de forme et de nature.
Etre n'importe quoi, sauf l'être humain :
la boue, la nèfle qui suppure,
la comète écrasée sur le chemin,

le torchon, le marteau, la herse,
les outils de la peur. Se dénigrer
comme une foule se disperse
après l'émeute. Indifférent, paré

contre l'assaut de la logique,
se faire marbre ou porcelaine ou plomb
puis, amoureux de la musique,
s'y dissoudre. Voler comme un ballon

sans âme et sans mémoire.
devenir tarentule ou vieux pinceau,
pour rien, pour le manque de gloire
qu'on trouve chaque jour dans le ruisseau.

Se savoir nul et anonyme
comme le baobab ou l'horizon.
Sans la pensée, l'azur s'anime
immortelle raison de l'irraison.

S'accepter simple clou, assiette ronde,
pierre endormie sur l'herbe ou bol de riz ;
ne faire aucun mal à ce monde
ni à ce temps, libéré de l'esprit.

Alain Bosquet, Un jour après la vie. Editions Gallimard 1984

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Poulain nouveau né

Publié le par Fred Pougeard

Poulain nouveau né

Vous ne l'auriez pas trouvé hier
Ni sur la terre ni dans les cieux.

Et soudain il est là -amas tout chaud
De cendres et de tisons qu'un petit vent cajole.

Étoile dégringolée de l'espace -flamme
Consumée sur un tapis de paille-
Quelque chose qui remue maintenant dans la braise
Et se nomme un poulain.

Encore tout étourdi
Le voici en un lieu dont il n'a pas idée.
Ses yeux voilés de rosée scrutent des murs sombres, une aveuglante porte ouverte.
Est-ce le monde ?
Tout cela le rend perplexe. C'est d'une telle torpeur.

Il se ressaisit, doucement s'habitue au poids des choses,
À ce grand cheval qui le bouscule un peu, à ce tapis de paille.

Il récupère
De ce premier choc de lumière blanche, de la confusion dans le vide
Des questions surgies-
Que s'est-il passé ? Que suis-je ?

Ses oreilles précautionneuses continuent d'interroger.

Mais ses jambes s'impatientent,
Après tant de temps passé à n'être rien
Elles fourmillent d'idées, en testent quelques-unes,
Cet angle-ci, cet angle-là
Éprouvent leur force de levier, apprennent vite-

Et le voici debout

Déployé-une main géante
Le caresse depuis le nez jusqu'aux talons,
Lui dessine des contours parfaits pendant qu'il ajuste
Et resserre le noeud de son être.
Il chancelle maintenant
Sur ce sol de mystère. Son nez
Magnétique l'entraîne, incrédule
Vers sa mère. Le monde est chaleur
Et douceur et attention. Tout le rassemble,
Tout le prépare à être lui.

Bientôt il sera presque un cheval.
Il ne veut que cela, être Cheval,
Jouer chaque jour de plus en plus au Cheval
Jusqu'à devenir parfait Cheval. Alors l'Esprit-Cheval
Déferlera en lui, immatérielle vrille de feu
dans une rafale soudaine,

Prendra son oeil et son talon
Dans une spirale de terreur absolue -comme l'effroi
Entre l'éclair et le coup de tonnerre.
Et lui courbera la nuque, comme un monstre marin émergé de l'écume,

Et jettera les nouvelles lunes à travers sa bannière de houle,
Et les pleines lunes, et les lunes noires.

Ted Hughes, Quelle est la vérité ? dans New Selected Poems 1957-1994, traduit de l'anglais par Valérie Rouzeau ©Ted Hughes 1995 Editions Gallimard 2009.

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Matin de Pâques

Publié le par Fred Pougeard

Matin de Pâques

Le matin de Pâques dans toute l'Amérique
les paysans font frire des patates
dans la graisse de bacon.
Nous ne sommes pas censés avoir des "paysans"
mais il y en a dix millions
pour faire frire leurs patates le matin de Pâques,
un repas bon marché et délicieux avec du ketchup.
Ce matin, si Jésus était là, il mangerait
peut-être des patates-frites avec mon ami
qui a une Dodge '51 et une Pontiac '72.
A ses gamins qui s'étonnent de ne pas avoir
une voiture neuve, il répond "Ces voitures ont été neuves
un jour et maintenant elles ont de l'expérience."
Il sait tout réparer et quand des riches l'appellent
pour rafistoler leurs toilettes, il fait quelques heures
de rab pour qu'ils apprennent
de quoi nous sommes faits.
Je lui ai raconté qu'au Mexique les pauvres disent que
lorsqu'il y a des éclairs les riches
croient que Dieu les prend en photo.
Il a éclaté de rire.
Comme tous les paysans de l'histoire
du monde, les nôtres ne comprennent pas pourquoi
ils sont de plus en plus pauvres. Leurs fils rejoignent
l'armée pour bosser à se faire tuer.
Vos idéaux étant des nuages invisibles,
essayez de ne pas étouffer les pauvres,
les paysans avec votre sympathie.
Ils savent que vous les observez.

Jim Harrison, Une heure de jour en moins. Poèmes choisis 1965-2010. Traduit de l'anglais (américain) par Brice Matthieussent. Flammarion 2012.

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Don

Publié le par Fred Pougeard

Don

Jour si heureux.
Le brouillard était tombé tôt, je travaillais au jardin.
Des colibris s'arrêtaient au-dessus de la fleur du chèvrefeuille.
Il n'y avait rien sur cette terre que j'aurais voulu posséder.
Je ne connaissais personne qui aurait valu d'être envié.
Le mal qui était advenu, je l'oubliais.
Je n'avais pas honte d'être celui que je suis.
Je ne sentais dans mon corps nulle douleur.
En me redressant, je voyais la mer bleue et les voiles.

Czeslaw Milosz, Poèmes, traduction du polonais par Josef Kwaterko et Robert Mélançon, dans la revue Liberté, Montréal, Mai-Juin 1981

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Une célébrité

Publié le par Fred Pougeard

copyright Photo Remy Boudet
copyright Photo Remy Boudet

Ce soir j'ai rencontré à Paris une célébrité de la télé française
qui fait toute une histoire de mon art
dans ses e-mails
et
elle est friquée
elle a couché une fois avec Sartre et
notre rencontre a plongé sa nature passionnée dans le ravissement

déclare-t-elle

Elle va jusqu'à me citer une de mes brillantes
conneries
en traduction française

Certes je suis toujours partant pour bouffer gratos
seulement
le moment venu
juste après le dessert
elle attend de moi un commentaire fulgurant
sur la poésie
ou la littérature du XXe siècle
ou ce qui m'a plongé pendant des années
dans la folie et le désespoir
et conduit à me retrouver avec un goût de canon de flingue rouillé
dans la bouche

Qu'est-ce que j'en sais ?

Et la princesse de la télé a l'air blessée
écoeurée
et renonce j'en suis conscient
au projet de me mettre dans son pieu
mais c'est bon
on n'en mourra pas
ma médiocrité et moi

On
a
encore
notre prix

Dan Fante, Bons baisers de la grosse barmaid (poèmes d'extase et d'alcool) traduit de l'anglais (américain) par Patrice Carrer. 13e note éditions 2009 .

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Qu'y faire ! Nous devons vivre.

Publié le par Fred Pougeard

Qu'y faire ! Nous devons vivre.

SONIA : Qu'y faire ! Nous devons vivre. Nous allons vivre, oncle Vania. Passer une longue suite de jours, de soirées interminables, supporter patiemment les épreuves que le sort nous réserve. Nous travaillerons pour les autres, maintenant et jusqu'à la mort, sans connaître de repos, et quand notre heure viendra, nous partirons sans murmure, et nous dirons dans l'autre monde que nous avons souffert, que nous avons été malheureux, et Dieu aura pitié de nous. Et alors, mon oncle, mon cher oncle, une autre vie surgira, radieuse, belle, parfaite, et nous nous réjouirons, nous penserons à nos souffrances présentes avec un sourire attendri, et nous nous reposerons. Je le crois, mon oncle, je le crois ardemment, passionnément… Nous nous reposerons ! Nous entendrons la voix des anges, nous verrons le ciel rempli de diamants, le mal terrestre et toutes nos peines se fondront dans la miséricorde qui régnera dans le monde, et notre vie sera calme et tendre, douce comme une caresse… Je le crois, je le crois… Mon pauvre, mon pauvre oncle Vania, tu pleures. Tu n'as pas connu de joie dans ta vie, mais patience, oncle Vania, patience… Nous nous reposerons… Nous nous reposerons… Nous nous reposerons !

Anton Tchekhov, Oncle Vania, Acte IV, traduction de Génia Cannac et Georges Perros. L'Arche éditeur 1960.

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que ferais-je sans ce monde sans visage sans questions

Publié le par Fred Pougeard

que ferais-je sans ce monde sans visage sans questions

que ferais-je sans ce monde sans visage sans questions
où être ne dure qu'un instant où chaque instant
verse dans le vide dans l'oubli d'avoir été
sans cette onde où à la fin
corps et ombre ensemble s'engloutissent
que ferais-je sans ce silence gouffre des murmures
haletant furieux vers le secours vers l'amour
sans ce ciel qui s'élève
sur la poussière de ses lests

que ferais-je je ferais comme hier comme aujourd'hui
regardant par mon hublot si je ne suis pas seul
à errer et à virer loin de toute vie
dans un espace pantin
sans voix parmi les voix
enfermées avec moi

1948

Samuel Beckett, Poèmes suivi de mirlitonnades. Editions de Minuit.

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Toi

Publié le par Fred Pougeard

Toi

Un seul homme est né, un seul homme est mort sur la terre.
Affirmer le contraire est pure statistique ; l'addition est impossible.
Non moins impossible que celle d'ajouter l'odeur de la pluie au rêve que tu as rêvé l'autre nuit.
Cet homme est Ulysse, Caïn, Abel, le premier homme qui ordonna les constellations, l'homme qui dressa la première pyramide, l'homme qui écrivit les hexagrammes du Livre des Echanges, le forgeron qui grava des runes sur l'épée de Hengist, l'archer Einar Tamberskelver, Luis de Leon, le libraire qui engendra Samuel Johnson, le jardinier de Voltaire, Darwin à la proue du Beagle, un juif dans la chambre létale -avec le temps, toi et moi.
Un seul homme est mort à Ilion, dans le Métaure, à Hastings, à Austerlitz, à Trafalgar, à Gettysburg.
Un seul homme est mort dans les hôpitaux, dans des navires, dans la difficile solitude, dans l'alcôve de l'habitude et de l'amour.
Un seul homme a regardé la vaste aurore.
Un seul homme a senti dans sa bouche la fraîcheur de l'eau, la saveur des fruits et de la chair.
Je parle de l'unique, de l'un, de celui qui est toujours seul.

(Norman, Oklahoma)

Jorge Luis Borges, L'or des tigres 1969-1972. Mis en vers français par Ibarra. copyright Maria Kodama 1995, all rights reserved. Editions Gallimard 1976.

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Ode à la sortie des lycées

Publié le par Fred Pougeard

Ode à la sortie des lycées

Jeunes gens la ville n'ouvre devant vous que des semblants de lueur
Saisie dans l'hiver Au loin ce n'est qu'une même plaine abandonnée
Le temps à la pointe de vos souliers est comme un mur où vos pas butent
Malgré le pétillement des visages et les cris pour s'appeler

Je cherche ce qui m'atteint quand vous passez la grille
Pour retrouver celle plus sombre du soir
Ce faux velours usé que des phares écorchent
Et je crains bien n'être saisi que par du désespoir
Les taches ici que fait votre plein jour
Ou bien vos rires tout ce lait sacrifié
L'avenir devant vous bat comme porte ou comme plâtre
Il est sur vos doigts déjà quasi refermé

Pour me plaire j'inventerais qu'encore vous parlez de Racine
Mais ce serait mentir vous êtes revenus sauf un ou deux peut-être pas davantage
A de maigres sihouettes le français malmené
J'aime au moins que vous parliez d'amour
Avec ce rire faux à la gorge jailli tous les grincements dans vos lèvres de la pudeur
Un trésor évoqué à grands mots pâles avec des gestes délavés
Des serments ponctués de "Putain" pour la gloire
pour qu'on ne croie pas tout de même que vous seriez émus

Jeune gens l'avenir devant vous est couleur de charbon
Et je suis chargé cinq à six heures hebdomadaires de vous fournir des songes
Et peut-être des morceaux d'armes sans bien savoir jusqu'où j'en aurais le droit
Seul quand vous ouvrez des yeux ronds de moineaux
Face à la cascade Colette ou le soleil Rimbaud mais réjoui
Comme jamais même pas sur la page je le jure
Heureux d'un bonheur qui ne se décrit pas
Si d'aventure un recoin de vers en vous s'insinue

Vous tapez des pieds sur l'asphalte le plus petit nonchalamment
Allume une cigarette plus grande que ses doigts
Brûlant ces cils blonds à la flamme toujours trop haute des briquets
Il faudra un jour que je vous parle des briquets
L'étonnement en moi de vous voir porter de véritables lance-flammes
Que s'agit-il là de brûler

Le coeur qu'à votre âge l'on jette sachant qu'on dispose au lendemain d'un autre encore plus frais
Ou la colère qui fait dans vos regards une théorie de tessons
Rien de plus qu'un morceau de givre à la rougeur des bouches
On voit passer de futures chômeuses par lot de trois
Certains portent sur les oreilles la ouate sale du bruit
D'autres parlent de sport d'images de films
Les phrases chamboulées quand quelquefois je les frôle
Pour un hochement de tête un sourire et la joie toujours du "bonjour monsieur"

Je ne prétendrai pas comprendre votre jeunesse je n'aime guère
ceux qui vous savent et vous tutoient
Mais je sais à force quelques bricoles
Par exemple quand vous nous croisez vous êtes heureux
de ce miracle un professeur conduisant un caddie au rayon chien et chat
Et que vous savez où l'on danse et souvent ce qu'on a fait le dernier dimanche
Que rien n'arrête le salut qu'il faut à se croiser dire bonjour à chaque fois
Cent mille fois chaque jour comme de peur qu'on ne vous reconnaisse pas

Parfois je dénombre pour l'envie tout ce qui de vous me déplaît
On se défend comme on peut
Combien de tristes drogués qui le premier abattra un homme
Combien parmi vous haïssant tout ce qui me fait respirer
Combien de vous bientôt à incendier des livres
Et même à vous rêver si noirs je ne vous en veux pas
Trop certains qu'à briser des vitres imbéciles c'est vous qui saignerez

Bientôt vous prendrez l'avenir comme un poing sur vos faces tendres
Et pour certains déjà de le sentir vous rend lointains
Je ne vous dirai rien de ce que j'attends de ce que quelquefois j'espère
Tandis que la nuit désormais un à un vous reprend

Mais je vous quitte j'aperçois l'autobus
J'ai le temps tout de même de voir briller des yeux sur un magazine à mon passage vite rangé
Et de saluer comme d'un sanglot la claire maladresse
Contre un mur de béton de vos premiers baisers

Olivier Barbarant, Odes dérisoires editions Champ Vallon 1998

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C'est le printemps

Publié le par Fred Pougeard

C'est le printemps

I

L'air s'élève comme un léger échafaudage
De pas, d'abois et de portes battant au fond sur des jardins
Verts dont le cri s'étouffe et m'atteint au passage,
Tandis que dans l'air je m'élève entre des rivières d'oiseaux
Vers le gris des nuages, le gris tantôt bleu, tantôt rose, aux
Roucoulements insituables de colombes. Et je l'écoute
Avec la douce explosion d'ailes sous les façades
Qui flottent dans le vent, qui s'ouvrent, et la croix
De la pharmacie au coin brille un peu plus encore, c'est le printemps.

V

Qui donc cogne si loin, si près, si doucement ?
Ouvrez-lui, c'est peut-être
Le boucher Salomon contre un os sur sa table creusée
En oreiller sanglant ; peut-être
Tout au fond de la cour ombreuse, y décerclant
Des fûts, Auguste l'épicier qui me captivait quand
Il me racontait comment son casque à plumet et crinière
Etait tombé dans la Vezouze un beau soir du printemps
1912. Il faut leur ouvrir cette porte aux serrures
De fer noir et d'oiseaux, car c'est eux,
C'est bien eux, j'en suis sûr, qui frappent et qui disent
Comme autrefois là-bas : Jacques, c'est le printemps.

XI

J'entends rôder par les jardins la population de la pluie.
Ces pieds nus infiniment doux qui semblent revenir
D'un pays oublié, passent en moi comme à travers
Le feuillage tout neuf d'un vieil arbuste,
lilas ou cytise enfin redéplié sous le ciel gris
De la cour qui s'enfonce avec la tourterelle
Au fond d'autrefois sous la pluie.
Je ne sais pas qui se souvent de visages mouillés,
Tendres comme des fleurs dans les branches qui ploient à peine
Sous ces pas innombrables. Je suis
L'espace où la douceur ancienne s'approche, l'herbe
Dont chaque brin porte une goutte où l'instant et le ciel
Et les jardins sont enfermés comme dans une perle
D'éternité mais qui tremble, c'est le printemps.

(…)

Jacques Réda, Retour au calme. Editions Gallimard 1989.

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