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Enumération du silence

Publié le par Fred Pougeard

Enumération du silence

Un animal traverse la forêt.
Sur les paupières la poussière se dépose.

L'orage se trame entre quatre vents.
Sur les murs les fissures soupirent.

La parole s'arrête. Une étoile tombe.

Mieux vaut faire silence.

L'éternité est courte.

Natalia Litvinova, Los cortes invisibles, Les coupures invisibles, traduit de l'espagnol par Stéphane Chaumet. Ediciones del Dock, Buenos Aires 2010. Al Manar éditions 2015

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Ballade de l'aventurière

Publié le par Fred Pougeard

Ballade de l'aventurière

Quand j'étais toute petite,
Fille folle à moitié nue,
Je ne me collais pas, grâce à Dieu,
A la robe de ma mère.

Par-dessus souches et palissades
A démolir les jardins ! Ferrer les chevaux !
Et la nuit dans les villages voisins :
"Laissez-moi passer la nuit chez vous !"

J'ai grandi, droite comme une flèche.
Une fois, le jour finissait-sous un chêne
Noir, comme de la suie-
Un musicien errant avec une viole...

Endormis.............endormies fleurs et abeilles...
Enfin, comment nommer cela ?
J'ai vaincu ma pudeur féminine :
"Laissez-moi passer la nuit chez vous !"

Mes affaires d'insomnies !
Qui n'a pas conjugué avec moi le verbe ?
...Qui n'ai-je pas appelé
A cette école dévastatrice !

Il suffit de s'envelopper dans le pan de la cape
Adieu, miséreux et notables,
Comme sur le front un lourd manteau :
"Laissez-moi passer la nuit chez vous !"

ENVOI

Ô vous, les anges, autour de l'autel
Et toi, mère du petit enfant,
Je suis si lasse d'être joyeuse !
"Laissez-moi passer la nuit chez vous !"

2 avril 1920

Marina Tsvetaeva, Autres poèmes 1917-1920, dans Poésie lyrique (1912-1920) traduit du russe par Véronique Lossky. Editions des Syrtes 2015.

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Elégie pour Philippe Maguilen Senghor (pour orchestre de jazz et choeur polyphonique)

Publié le par Fred Pougeard

Elégie pour Philippe Maguilen Senghor (pour orchestre de jazz et choeur polyphonique)

(Extrait)

V

A toi qui a beaucoup aimé, il sera beaucoup pardonné :
Aimé tendrement ton père et ta mère, tes frères
Et tout comme des frères, le maître-de-terre et l'aveugle aux mains d'antennes, le mendiant chassieux
Le Noir et le Toubab tout blanc, les hommes du Soleil levant
L'Arabe et le Berbère, le Maure, mon petit Maure
Mon Bengali, comme nous t'appelions, le Toutsi, le Houttou.
Quand sera venu le jour de l'Amour, de tes noces célestes
T'accueilleront les Chérubins aux ailes de soie bleue, te conduiront
A la droite du Christ ressucité, l'Agneau lumière de tendresse, dont tu avais soif.
Et parmi les noirs Séraphins chanteront les martyrs de l'Ouganda.
Et tu les accompagneras à l'orgue, comme tu faisais à Verson
Vêtu du lin blanc blanc, lavé dans le sang de l'Agneau, ton sang.
Plongeant en bas ta main fine nerveuse, tu enracineras basses et contraltos dans la polyphonie.
Lors avancera doucement, telle une frise de sveltes Linguères, le choeur des Puissances.
Elles évolueront lent lentement, tissant de nobles soyeuses figures
Jusqu'au mouvement soudain du brise-cou, et
Tu souligneras la syncope d'un cri de douleur de joie
Du cri même du paradis, qui est bonheur.

1983

Léopold Sédar Senghor, Elégies majeures, Editions du Seuil 1979, et ajout du présent texte dans ce recueil en 1990.

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Plus aucun souffle

Publié le par Fred Pougeard

Plus aucun souffle

Plus aucun souffle.

Comme quand le vent du matin
a eu raison
de la dernière bougie.

Il y a en nous un si profond silence
qu'une comète
en route vers la nuit des filles de nos filles
nous l'entendrions.

Philippe Jaccottet Leçons, novembre 1966-octobre 1967. Gallimard 1977

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Que Dieu vienne en aide au loup qui ne fait pas hurler les chiens

Publié le par Fred Pougeard

Que Dieu vienne en aide au loup qui ne fait pas hurler les chiens

C'est là que tu l'as rencontré -le mystère de la haine.
Après tes billions d'années dans la matière anonyme
C'est là que tu as été trouvée -et vite haïe.
Tu essayais de toutes tes forces d'atteindre les gens, de les toucher
Avec des dons de toi-même-
Comme tes tout premiers mots, enfant, lorsque
Tu te précipitais vers chaque visiteur de la maison,
Agrippant ses jambes et criant "je vous aime, je vous aime !".
Tout comme tu avais dansé pour ton père
Dans la maison de la colère -dons de ta vie
pour adoucir sa mort lente et t'immerger en elle
Où il reposait, calé contre le sofa,
Pour atténuer l'amertume d'une mort atroce.

Pour donner plus encore, tu es partie à la recherche de toi-même.
C'était comme si, la nuit tombée -lui disparu-
Tu continuais à danser dans la maison obscure,
Avec tes huit ans et tes paillettes.

Partie à la recherche de toi-même, dans l'obscurité, tu dansais,
Perdant pied lentement, pleurant doucement,
Comme quelqu'un qui cherche celui qui se noie
Dans l'eau obscure,
Et tend l'oreille, paniqué à l'idée de perdre
Ces quelques secondes au lieu de chercher-
Puis en silence se met à danser avec plus de frénésie encore.
Les Facultés ont levé la tête. Vraiment, il semblait
Que tu avais dérangé quelque chose.
Qu'elles venaient d'achever et tenaient avec précaution,
D'un seul morceau,
jusqu'à ce que la colle ait séché. Et, comme
Si elles rapportaient quelque crime à la police,
Elles t'ont fait savoir que tu n'étais pas John Donne.
Cela ne te touche plus. As-tu retenu leurs noms ?
Ensuite, elles t'ont fait savoir, jour après jour,
Leur mépris pour tout ce que tu entreprenais,
Se sont donné du mal pour injecter leur bile,
Soit-disant pour ton bien,
Dans ton café chaque matin. Elles allaient jusqu'à signer
Leurs lettres homéopathiques,
Enveloppes pleines de verre soigneusement brisé
A déposer au fond de tes yeux pour ne pas oublier

Que personne ne voulait de ta danse,
Personne ne voulait de ton étrange éclat-
Ta vie en train de perdre pied,
De se noyer. Personne ne voulait de ton effort pour la sauver,
Nageant sur place, une danse sur les eaux noires et agitées
cherchant quelque chose à donner-

Tout ce que tu pouvais trouver
Elles le bombardaient d'éclat de verre,
La dérision, la boue -le mystère de cette haine.

Ted Hughes, Birthday Letters 1998, traduit de l'anglais par Sylvie Doizelet. Editions Gallimard 2002.

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Jeux du sort

Publié le par Fred Pougeard

Jeux du sort

Parce que le message avait été intercepté par un goblin,
Parce que tu avais déjà connu de faux espoirs,
Parce que Londres pour toi était toujours un kaleidoscope
De noms et de lieux que le moindre choc pouvait brouiller,
Tu es restée à attendre, dans l'erreur. L'autocar qui venait du Nord
Est arrivé, s'est vidé, et je n'en suis pas descendu.
Tu as eu beau insister, supplier le chauffeur,
En pleurant j'imagine,
De me faire apparaître, ou se souvenir de m'avoir vu,
ayant raté le car d'une seconde, je n'en suis pas descendu.
Huit heures du soir, et j'étais perdu, lâché
Quelque part en Angleterre. Tu as réprimé
Ton inspiration confiante,
Et tu ne t'es pas précipitée dans la cohue
Grouillant autour de Victoria, absolument certaine
De tomber sur moi là exactement
Où il fallait que je sois, marchant.
Je ne marchais nulle part, j'étais assis,
Impassible à ma place dans le train
Roulant vers King Cross. Quelqu'un
Plus calme que toi, a eu une idée. Ainsi,
Lorsque je suis descendu du train, pensant te retrouver
Quelque part au bout du quai,
j'ai vu cette ruée, cette agitation, une silhouette
Faisant front au flux des voyageurs déjà sortis
Puis ton visage liquéfié, tes yeux liquéfiés,
Et tes exclamations, tes bras tendus vers moi,
Tes larmes jaillissant à flots
Comme si j'étais revenu d'entre les morts,
Défiant toutes les lois, toutes les forces négatives,
Ne répondant qu'à une seule prière, la tienne,
A tes propres dieux. Etre un miracle-
J'ai compris ce que cela signifiait. Et derrière toi
Ton chauffeur de taxi, s'amusant, comme un petit dieu,
De voir une américaine être si américaine,
Heureux que ta cavalcade frénétique,
sanglotant, le houspillant, l'implorant
De faire en sorte qu'il advienne ce qu'il fallait qu'il advienne-
Ait si parfaitement abouti grâce à lui.
Oui, c'était extraordinaire
Que mon train ne soit pas arrivé plus tôt-
Qu'il soit arrivé, en retard, à l'instant même
Où tu as fait irruption sur le quai.
C'était naturel et miraculeux, c'était un présage
Confirmant tout
Ce que tu voulais voir confirmé. C'est ainsi que ton immense désespoir,
Ta traversée panique de Londres,
Puis ton triomphe, ont rejailli sur moi,
Comme l'amour quarante neuf fois magnifié,
Comme la première grosse averse engloutissant
La sécheresse d'Août
Lorsque toute la terre crevassée semble trembler
Et que toutes les feuilles frémissent
Et que tout se redresse et se met à pleurer.

Ted Hughes, Birthday Letters 1998, traduit de l'anglais par Sylvie Doizelet. Editions Gallimard 2002.

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Une heure de jour en moins

Publié le par Fred Pougeard

Une heure de jour en moins

J'ai enfin récupéré l'heure
à moi volée au printemps dernier.
Qu'en ont-ils fait ?
Remisée dans un affreux garde-meuble glacé ?
Dans le nord, un fermier voisin a refusé de changer
l'heure de ses horloges, et dit :
"Je m'en remets au temps de Dieu."
En ce moment, tout le monde semble connaître Dieu
très personnellement. Dieu conseille même aux jeunes
filles de se limiter aux pelotages intimes et d'éviter
ce qu'elles appellent l'"authentique pénétration".
Je ne reçois apparemment pas ces instructions
qui me disent de partir à la guerre et de ne pas mater
les fesses d'une femme mariée lorsqu'elle se penche
pour prendre un paquet sur le siège arrière de sa
voiture. Je bosse dans une école aux maîtres
invisibles, le marmonnement divin tout à fait inaudible,
le chuchotis des vents solaires filant à dix millions
de kilomètres/heure. Le lapin mort
sur la route m'a parlé hier, comme l'aile de chouette
au garage, sans doute arrachée par un autour.
Dans le seau à glace essayons de choisir
avec soin le bon glaçon.

Jim Harrison, Une heure de jour en moins. Poèmes choisis 1965-2010. Traduit de l'anglais (américain) par Brice Matthieussent. Flammarion 2012.

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LXVI

Publié le par Fred Pougeard

LXVI

Je devrais être trop vieille pour l'exaltation,
je suis trop vieille, mais inexplicablement,

le printemps menace de son enchantement
et j'ai presque peur de la rédemption par sa beauté ;

des portes s'ouvrent, une porte s'est fermée inexorablement,
mais j'avais senti la profondeur et je fus épargnée ;

j'ai voyagé, j'ai été heureuse, quand bien même
le chemin est allé à la noirceur

à la noirceur, ramenant à l'illumination
et de l'illumination, au désespoir,

et du desespoir à l'inspiration,
et comme réponse à une prière,

le VALE AVE et la pensée derrière la peur,
sans doute y aura-t-il un miracle, après tout.

H.D (Hilda Doollittle) Vale Ave (Adieu Salut) traduction Etienne Dobenesque. The Estate of Hilda Dollittle 1957,1958,1992. Ypsilon Editeur 2016

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Sauf l'être humain

Publié le par Fred Pougeard

Sauf l'être humain

Changer de forme et de nature.
Etre n'importe quoi, sauf l'être humain :
la boue, la nèfle qui suppure,
la comète écrasée sur le chemin,

le torchon, le marteau, la herse,
les outils de la peur. Se dénigrer
comme une foule se disperse
après l'émeute. Indifférent, paré

contre l'assaut de la logique,
se faire marbre ou porcelaine ou plomb
puis, amoureux de la musique,
s'y dissoudre. Voler comme un ballon

sans âme et sans mémoire.
devenir tarentule ou vieux pinceau,
pour rien, pour le manque de gloire
qu'on trouve chaque jour dans le ruisseau.

Se savoir nul et anonyme
comme le baobab ou l'horizon.
Sans la pensée, l'azur s'anime
immortelle raison de l'irraison.

S'accepter simple clou, assiette ronde,
pierre endormie sur l'herbe ou bol de riz ;
ne faire aucun mal à ce monde
ni à ce temps, libéré de l'esprit.

Alain Bosquet, Un jour après la vie. Editions Gallimard 1984

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Poulain nouveau né

Publié le par Fred Pougeard

Poulain nouveau né

Vous ne l'auriez pas trouvé hier
Ni sur la terre ni dans les cieux.

Et soudain il est là -amas tout chaud
De cendres et de tisons qu'un petit vent cajole.

Étoile dégringolée de l'espace -flamme
Consumée sur un tapis de paille-
Quelque chose qui remue maintenant dans la braise
Et se nomme un poulain.

Encore tout étourdi
Le voici en un lieu dont il n'a pas idée.
Ses yeux voilés de rosée scrutent des murs sombres, une aveuglante porte ouverte.
Est-ce le monde ?
Tout cela le rend perplexe. C'est d'une telle torpeur.

Il se ressaisit, doucement s'habitue au poids des choses,
À ce grand cheval qui le bouscule un peu, à ce tapis de paille.

Il récupère
De ce premier choc de lumière blanche, de la confusion dans le vide
Des questions surgies-
Que s'est-il passé ? Que suis-je ?

Ses oreilles précautionneuses continuent d'interroger.

Mais ses jambes s'impatientent,
Après tant de temps passé à n'être rien
Elles fourmillent d'idées, en testent quelques-unes,
Cet angle-ci, cet angle-là
Éprouvent leur force de levier, apprennent vite-

Et le voici debout

Déployé-une main géante
Le caresse depuis le nez jusqu'aux talons,
Lui dessine des contours parfaits pendant qu'il ajuste
Et resserre le noeud de son être.
Il chancelle maintenant
Sur ce sol de mystère. Son nez
Magnétique l'entraîne, incrédule
Vers sa mère. Le monde est chaleur
Et douceur et attention. Tout le rassemble,
Tout le prépare à être lui.

Bientôt il sera presque un cheval.
Il ne veut que cela, être Cheval,
Jouer chaque jour de plus en plus au Cheval
Jusqu'à devenir parfait Cheval. Alors l'Esprit-Cheval
Déferlera en lui, immatérielle vrille de feu
dans une rafale soudaine,

Prendra son oeil et son talon
Dans une spirale de terreur absolue -comme l'effroi
Entre l'éclair et le coup de tonnerre.
Et lui courbera la nuque, comme un monstre marin émergé de l'écume,

Et jettera les nouvelles lunes à travers sa bannière de houle,
Et les pleines lunes, et les lunes noires.

Ted Hughes, Quelle est la vérité ? dans New Selected Poems 1957-1994, traduit de l'anglais par Valérie Rouzeau ©Ted Hughes 1995 Editions Gallimard 2009.

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